‹ Le retour d'âgeChapitre 10 sur 13 · MAUGIS EN A SA CLAQUE · texte numérisé non relu

MAUGIS EN A SA CLAQUE

Paris, de nouveau ; et les premières et les concerts, et les soupers, et les soirées. Société 1 Satiété ! (Franc-Nohain, que me veux-tu ?)

Ah ! le décor a beau changer, c'est toujours la même comédie, fastidieusement banale et morne, une comédie mal construite, car elle traîne, réduite à deux ou trois types de scènes qui, perpétuellement renouvelées, ne changent rien à la position respective des personnages. Bien surfait décidément, du moins comme dramaturge, le grand Ironiste d'En-Haut, qui machina la farce où je joue un rôle si écrasant ; rendons-lui pourtant cette justice qu'il a tout de suite trouvé le nœud de Faction (c'est moi-même. Messieurs, sans nulle vanité), mais c'est tout. Il le compli-

que comme à plaisir sans arriver à préparer son dénouement. Il ne s'y reconnaît plus, ni moi.

Comme à Uriage qui sent le bain sulfureux, comme à Bayreuth qui sent le chou,

Qu'embaume un mélange de poudrette, d'haleine d'égout

comme à Aix-les-Bains qui sent le cyclamen, je promène dans ce Paris (qu'embaume un mélange spécial de poudrette, d'haleine d'égoût et de fuite de gaz) un cœur maladivement épris, un esprit haineux, une flème insurmontable, un désir enragé de changement, panaché d'une

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frousse intense de voir surgir, enfin, l'incident libérateur.

Et dire que j'ai tant blagué ces chœurs d'opéras rancis où, durant des quarts d'heure, ténors et basses se renvoient de pied ferme les plus pressantes exhortations à agir sans retard : « Courons ! — oui, courons ! »

J'ai, trois cent quatre-vingt-deux fois, taxé d'invraisemblance l'absurdité de ces piétinements sur place au moment où les chanteurs proclament la nécessité de poursuites immédiates ! J'ai eu 382 fois tort. Absurdité, soit, mais non pas invraisemblance. N'est-ce pas mon cas à moi, qui, du matin à l'autre matin, me répète : (( Il faut en finir ! » et qui continue ! Allons, les musicos périmés qui travaillaient sur les livrets fabriqués par Barbier, père de Barbier, furent des observateurs sagaces de l'humain illogisme, des ironistes raffinés quej'aitrop longtemps méconnus !

Pendant combien de semaines, de mois, d'années encore, est-ce que « ça ne va pas pouvoir durer comme ça » ? Au train dont vont les choses, il est certain que, si nul déraillement providentiel ne survient,

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précis OÙ je m'enfoncerai dans le gâtisme définitif. Vers ce Terminus (Iiabens), aussi platement banal qu'une plaidoirie de c • médiocre de Monzie, mes progrès sont considérables : dès maintenant, je me sais incapable de tout travail suivi et les confrères ne tarderont pas à constater cette impuissance que je dissimule présentement en prétextant, à dessein d'excuser ma non-production actuelle, l'élaboration d'un « gros machin » sur quoi je ne m'explique point davantage... pour des raisons !

Et, ce qui est plus horrible encore, je n'arrive pas, tout en me désolant de cette veulerie envahissante, à me découvrir la moindre velléité de réagir.

Tout me rase : je ne sais plus m'amuser, je ne sais même plus m'embêter. Naguère, du moins, Tennui d'ouïr quelque sousmassenetterie était compensé par la joie de l'abattage imminent qui me vengerait de l'avoir subie. Aujourdliui, cela ne me distrait même plus ; la mauvaise musique, la bonne, et les littératures, tout me crève. Et ce que je suis flapi ! mes cheveux, mes cinquante-quatre cheveux grisonnent ; de telles poches, sous mes yeux, se gonflent que, si j'étais conducteur d'omnibus, j'y

pourrais serrer ma recette. Tous mes amis intimes (j'en ai des flottes, presque autant que des ennemis, mais leurs noms me sont moins connus) m'abordent en me demandant si je ne suis pas indisposé, et me quittent avec des poignées de main dont l'énergie dit bien l'espoir, Fallègre espoir qui fleurit en leurs âmes de me voir bientôt claquer.

« Et jamais il ne maigrit I » disaient jadis, en blaguant la plénitude de mes rondeurs, Jules Renard, Gustave Kahn, Henri Bataille, tous les ironistes sans graisse. A présent, je peux leur faire la pige, sec comme un coup de trique, sec comme un paragraphe de Stendhal, sec comme le roi Ahmadou lui-même.

L'autre jour, à la répétition générale de la Renaissance, le môme à Guitry constatait ma lividité, et Jim Smiley, affectant de blaguer, me recommandait avec insistance les pilules Pink, à l'usage des personnes pâles.

— Il n'y a pâleur pour les braves !... essayai-je pauvrement de rigoler.

Mais lui, repincé par son ancienne terreneuverie qui l'incite à sauver, malgré eux, les camaros enlisés dans le sable

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mouvant des liaisons dangereuses, devenait grave :

— Ecoute, vieux, tu es une rosse et je m'en vante ; j'en suis une autre et tu t'en trouves bien ; alors, je ne veux pas te la faire à l'attendrissement. Tout de même, on est des vieux amis : on a écrivaillo ensemble, quand on débutait dans des feuilles où la copie était gratuite comme une injure ; on a eu ensemble des opinions désintéressées, et môme on s'est payé le luxe de quelques convictions qu'on a perdues ensemble ; on ne s'est jamait fait de saleté l'un à l'autre, on s'est même rendu des services, à peu près chaque fois qu'on en a trouvé Toccasion...

— Accouche, mon bon Jim; on sonne la fin de Tentr'acte...

— Oui. Eh ben ! laisse-moi te dire que tu as besoin de repos et que je voudrais, sans blague, te voir suivre ce conseil salutaire : fous le camp !

Je faisais la bête : châsses arrondis, bras écartés, je simulais une incompréhension totale :

— Tu deviens maboul, vieux Jim, faut soigner ça !

— Non, mon petit Maugis; c'est toi

qu'il faut soigner. Et tu me comprends très bien.

— Je suis malade, moi, mouâ? Qu'estce que j'ai, docteur?

— Tu as... tu as ton retour d'âge. Enfin, ce n'est pas la peine, entre nous, n'est-ce

pas ? de jouer au plus fin, ni que j'aie l'air d'ignorer ce qui crève les yeux au joyeux Tout-Paris des premières : vous êtes trois, ce soir , dans une loge de quatre, le ménage Payet et toi ; vous étiez trois, hier, les trois mêmes, chez Antoine ; on vous retrouvera tous lestrois, aprèsdemain, au Gymnase, et dimanche chez Chevillard, ou bien chez Colonne. On vous a vus tous trois à Bayreuth, à Aix, dans je ne sais plus quel autre trou thermal, enfin partout...

— Jimmy, est-ce que tu voudrais me faire de la morale ?

Il eut un haussement d'épaules :

îju'eslco que j'ai, docte

F.K HKTOrFl D'U.K 2i:\

— IMais non, mon ])on ; qne tu an fasses porter à Payet, tu comprends, ça m'est parfaitement ép\l. Ça me plairait même, plutôt, parce que je conserve, au fond, un vieux goût malsain pour la littérature et que ce Payet dont les bouquins se vendent trop est vraiment...

— Un couillon qui n'a jamais eu de talent, même en songe. D'accord. Seulement?...

— Seulement, je te trouve une mine de papier mâché, Tair éteint ; depuis dix minutes que je te barbe, tu ne m'as pas interrompu pour placer un seul calembour, ni pour m'engueuler; tu ne publies rien; enfin, je suis bien obligé de m'apercevoir que cet adultère ne te réussit pas. Comme tu t'en es naturellement aperçu avant moi, j'établis par induction que, puisque tu n'as pas rompu, tu es pincé. C'est pourquoi je t'indique le seul remède efficace en pareil cas et je te répète : fous le camp 1

Entêté à n'avouer point, j'ai répondu :

— Mon bon Smiley, pour l'instant, je vais tout bonnement cingler vers la baignoire 17. Tu t'enfonces l'index dans le coquillard jusqu'au cubitus inclusivement : je ne suis pas malade, un peu pâlot peut-

être aujourd'hui, parce que j'ai un soupçon de migraine, voilà tout; et, si je n'ai rien publié tout ces temps-ci, tu aurais tort d'en conclure que je perds mon temps à enfiler des perles ; au contraire, mon bon, je prépare un gros machin... tu verras. Y a rien de cassé.

Mais le perspicace Smiley a secoué la tête :

— Tu nies, tu ergotes, tu es encore plus touché que je ne pensais. Non, non, ce n'est plus toi, ce n'est plus ton visage...

— Serais-je la fille d'un roi qu'on salue au passage?

— Non, mais tu ferais bien de jouer, plutôt, la fille de Tair.

— T'es marteau, Jimmy, je t'assure...

— Enfin, au revoir. Ne va pas m'en vouloir, au moins, ça serait bête l

— Au revoir, vieille truffe.

Il avait raison, Smiley, je devrais m'en aller vivre, quelque temps, sous d'autres cieux. Le malheur est qu'il ne suffit pas de prendre le train ; il faut d'abord prendre une décision ; et cela, comme chantait Chose dans la M...achine, j'en suis tout à fait incapable. Je souffre d'une aboulie pâteuse (variété connue : l'aboulie pour

les chats) ; la rupture, je la subirais, je ne puis même pas allirmer que j'en souffrirais beaucoup — je n'en sais rien — mais il est certain que je ne puis la provoquer moi-même.

Quel chirurgien m'amputera de Marthe, malgré moi, ou du moins sans avoir demandé mon consentement préalable ? Ma reconnaissance, après, lui serait acquise, tout de suite après ; car je ne Taime pas, cette Marthe, je ne l'aime plus, je l'exècre !

Seulement, seulement, je ne puis la voir sans ressentir aussitôt un désir fou, comme renforcé par l'espèce de fureur où me jettent ses mots les plus indifférents, un besoin impérieux de la prendre, d'étouffer sous des baisers rageurs sa pose, son snobisme, sa rosserie. Dans ces moments-là, du moins, elle n'a pas d'arrêts péremptoires à formuler sur Wagner, ni sur Debussy, ni sur les romanciers russes, ni sur les préraphaélites anglais, ni sur les jockeys américains, ni sur ma cravate écossaise : alors, tout son verbiage réduit aux seules onomatopées qui soient de mise, alors seulement, elle est sincère.

Après cela, je la déteste un peu plus. Naguère, malgré nos désaccords, l'étreinte

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provoquait une réconciliation temporaire et ma sensualité satisfaite se changeait en gratitude. A présent, c'est tout à fait le contraire...

Mon affection pour elle s'est progressivement efBlochée, à Aix, et je crois bien que le dernier lambeau s'en est anéanti le jour où elle m'a trompé... avec son mari. Je dis bien, « trompé », trompé jusqu'aux os 1

Certes, qu'elle perpétrât de temps à autre avec Léon l'acte que le maire du XVII® et le curé de Saint-François de- Sales les convièrent à consommer légalement, je l'admettrais, sans tenir ce « devoir conjugal » pour trahison, parbleu ! Mais, ce jour-là, Fintention de me « tromper » fut, chez cette garce de Marthe, formelle et même déterminante.

Pendant la dernière semaine de notre séjour là-bas, elle ne m'avait pas caché que de gros embarras l'attendaient au retour ; confiante dans sa science (!) du bac, elle avait promis à ses fournisseurs le paiement de factures plutôt chargées. Elle espérait m'amener à lui refiler des subsides qu'elle eût essayé de faire fructifier sur le tapis vert. Mais je ne

marchais pas, trop certain du résultat désastreux de cette tentative si M arthe la dirigeait elle-même. Je lui accordai, sans plus, que je la considérerais comme associée à mon propre jeu (en cas de gain

Et signifier son désir de caresses immédiates, (p. 2iJ2).

seulement, bien entendu), et, pour accroître la possibilité d'un bénéfice sérieux, je quittai la ponte et pris une banque à vingt-cinq louis. Les cartes brassées, je les présentai à Marthe qui prit soin de couper de la main gauche.

Ah ! mes aïeux !

Je ne me souviens pas d'une veine aussi

impudemment prolongée que ce jour-là.

J'abattais sans relâche. Et si, d'aventure, je n'avais que des points médiocres, mes adversaires ne recevaient que des jeux encore inférieurs ; trois fois de suite je ramassai, avec un pour tout potage, les deux tableaux embacqués. La taille terminée, j'en recommençai une autre, puis une troisième avec le même succès. Plus d'une heure, je manipulai les brèmes avec un bonheur persistant et, quand je me levai enfin, une sébile au ventre rebondi fut nécessaire pour emporter la masse des jetons amoncelés devant moi.

C'est une vraie petite fortune que j'emportais là aux pontes mornes, assez rondelette pour assouvir, si elles me traversaient le cerveau, les plus extravagantes fantaisies : acheter toutes les actions disponibles de la Société du Pavage en Pain d'Epice, ou donner carte blanche (pour monter une pièce de moij, à MM. Lenéka et Lagoanère, directeurs du théâtre des Bouffes... la galette, surnommé « la maison des deux Barbeaux ».

Marthe n'était plus là ; un larbin me prévint que « Madame, se trouvant lasse, était partie en le chargeant de prévenir

Monsieur ». Je ne m'étonnai donc point de la retrouver au chalet, décorsetée, en souple peignoir. Elle acueillil d'une façon charmante les bonnes nouvelles que j'apportais ; moi-même, tout heureux de la réussite prodigieuse qui allait réjouir les créanciers de Marthe, et, par surcroît, raffermir ma propre situation financière, salement compromise par les tapages de la dame, je me sentais de l'humeur la plus conciliante.

Tout alla bien jusqu'à ce que Marthe, un peu avant le dîner, montât dans sa chambre pour se rhabiller. Cet imbécile de Léon, alors, avec le sourire fat du monsieur qui, sous couleur de psychologie féminine, tient à narrer une bonne fortune :

— C'est incroyable, mon cher, comme toutes les femmes, sans exception, sont parfois fantasques. Ainsi (naturellement, Maugis, tout ça reste entre nous), ainsi, la mienne, n'est-ce pas, Marthe, est parfaitement pondérée, raisonnable, presque maniérée même, et plutôt froide... Eh bien 1 figurez-vous...

Et mon adulter ego me raconte qu'il a été tout surpris, deux heures auparavant,

alors qu'il limait bien sagement le chapitre treizième de son futur chef-d'œuvre, de voir ladite Marthe entrer chez lui, souriante et parfumée, lui prendre la plume, oui, lui prendre la plume des mains, écarter d'un geste gentil la page commencée, et signifier nettement son désir, à cette heure inaccoutumée, de caresses immédiates et importantes !

Moi, je la trouvai fort mauvaise et je ne pus m'empêcher, un peu plus tard, de dire à Marthe combien j'appréciais peu la délicatesse particulière qu'elle avait mise à choisir, pour se vautrer dans les légitimes extases, le moment précis oii j'exposais en son honneur ma bonne galette.

Alors, du ton de la plus incontestable bonne foi :

— Mais justement, mon chéri... Ah! il t'a dit... et il est flatté, cet idiot?... Mais c'est exprès, comprends donc : j'ai tant perdu, cette saison, que je deviens superstitieuse (toi-même, du reste, tu n'aimes pas qu'on te souhaite bonne chance) et alors, j'ai voulu te porter la veine... Quant à Léon, s'il s'imagine que c'est pour lui... Ah ! bien, vrai !...

Evidemment, à ses yeux, c'était mieux

qu'une excuse : une justilication. Moi, je crois bien que, depuis cet épisode ridicule, je n'ai plus dans le cœur, pour Marthe, l'ombre même d'un tout petit sentiment tendre.

Elle aurait besoin d'un amant aux poings solides, dans le genre du député Pierre Merlou, ce gaillard qui administre aux donzelles récalcitrantes de telles roulées que les lascnt.s de TYonne Tout surnommé « Pierie qui roule ».

Je la déteste tant que son écrasement par un auto, je crois, me laisserait indifférent peut-être, probablement... oui,...

presque certainement,... me ferait même un certain plaisir. Seulement, je ne peux pas la voir sans avoir envie de coucher avec elle.

Encore une fois, je ne sais pas vouloir. Alors si la rupture ne vient pas d'elle — et elle ne rompra pas, parce que je représente des billets de théâtre, de l'argent en cas d'urgence, et parce que je fais bien dans son salon, comme curiosité — je suis condamné à demeurer jusqu'à perpète « troisième » dans ce ménage essentiellement parisien.

C'est un métier éreintant.

Avec ça, jamais un jour de sortie ! Le mari, ingénu et classique, m'adore et ne peut plus se passer de moi : dès maintenant, il se réjouit de m'accompagner, avec Marthe, à Bruxelles, où je dois aller, le mois prochain, pour assister à la première de VEtranger.

Je viens de me regarder dans la glace : j'ai Fair aussi lamentable que le libraire Conard quand je lui demande si mes livres se vendent bien.

Ils auront ma peau, je vous dis !

ou MALGIS A LA PARTIE BELGE.

Aujourd'hui, 1'' janvier 1903, c'est à la lumièr'3 du jour bruxellois que s'ouvrent mes yeux candides ; je suis arrivé hier pour mes étrennes, dans la capitale du roi barbu que notre Cleo de Mérode appelle « Sire » et ses sujets « Popol ». Et je suis rudement content...

La chambre de l'hôtel Métropole où je m'éveille, quoique assez plaisante par la netteté de son acajou modem style, n'échappe point, sans doute, à l'inévitable banalité de ces homes provisoires ; elle m'apparaît admirable. Il fait depuis hier soir, un temps à ne pas laisser coucher un Tailhade dehors ; il tombe de la neige fondue a comme s'il en pleuvait », remarque le portier de Thôtel ; l'aspect clair d'une de ces délicieuses matinées de

printemps où flotte dans l'air on ne sait quoi de virginal (Sa Gourdëe Léon Payet scripsit) ne me rendrait pas plus allègre. Je trouverais de la bonne foi à Marthe, du talent à son mari, de la diction à Facteur-directeur Horace de Chatillon. Je suis gai comme un pinson à qui on lirait des oeuvres de moineaux (Jules).

C'est que j'ai quatre jours de vacances devant moi, quatre jours de liberté complète. Jolie carotte, que j'ai tirée aux Payet! Ne pouvant les empêcher de m'accompagner à la première de YEtranger qui a lieu le six à la Monnaie, j'ai prétexté, pour partir plus tôt, Tintention d'assister, si possible, aux dernières répétitions.

Marthe n'a pas protesté, mais son mari (il m'aime tant) a accumulé les objections affectueuses :

— Vous êtes trop consciencieux, mon cher Maugis ; vous imposer une si longue absence pour un simple article...

J'ai répliqué en invoquant l'important de cette manifestation musicale, ma vieil'-; amitié pour Vincent d'Indy...

— Oui, mais, tout de même, vous alL vous ennuyer là-bas, tout seul; à in autre époque de Tannée, nous aurions

LE HETOIH D'AGE ^i1

j)U partir en mènic temps que vous et c'eut ét(' charmant...

(Comment donc? Mais c'est-à-dire que je m'en forge une félicité qui me fait baver de tendresse.)

!!l:r>. i illil'

.. El les fait se livrer à des manifeslalious désordoiinces. (p. 259)

^0 — Ne nous en veuillez pas, les étrennes, ailles visites, un dîner le quatre, nous ne

pourrons matériellement pas vous rejoints'tire avant le cinq.

5Ci» — Et moi, Léon, qu'est-ce que vous

voulez que je fasse à Paris le jour de Fan?

Je n'ai personne à voir ; vous, vous finissez la journée chez vos parents...

— Mais, je vous emmènerais dîner chez ma mère ! Sans façon I voyons Maugis, ça ne fait pas la moindre difficulté! n'est-ce pas, Marthe ?... Vous êtes de la famille...

(Il a de ces mots!)

Et le bon Léon s'attendrissait sur moi comme sur un pauvre petit sans mère, cependant que je me refusais à Tindiscrétion d'accepter, en un tel jour...

— Mais il n'y aurait pas d'indiscrétion ! Entre nous! Ce Maugis, il se donne beaucoup de mal pour paraître bien mufle et il pousse, vraiment, la délicatesse jusqu'au scrupule!...

A la vérité, je poussais surtout à la roue pour ne point laisser échapper Toccasion de m'appartenir à moi tout seul durant quelque quatre-vingt-seize heures.

Enfin, je l'ai décroché, mon congé de quatre jours, et j'en éprouve une joie surabondante, disproportionnée avec la très brève interruption de service qui m'est accordée. Dès le cinq, ils viendront me rejoindre et je suis dores et déjà chargé de retenir leurs chambres : « Tâchez qu'elles soient voisines de la vôtre » m'a

recommande Léon. Dès le cinq, notre (c bonne petite existence d'intimité cordiale » recommencera, cette saleté de bonne petite existence : je le sais, et pourtant je jouis jusqu'au quasi-délire de cette trêve si courte.

Hier, au moment où (vers une heure moins vingt) le rapide de midi quarante s'ébranlait, sans pudeur, je me sentis comme ivre de cette allégresse insane, qui s'empare de nos braves troupiers — quand la bienveillance du capiston les restitue pour quelques jours à leurs familles — et les fait se livrer à des manifestations désordonnées, voire scandaleuses, par quoi s'afïirme Tivresse de leur liberté provisoire. Et j'ai compris, vieux permissionnaire, qu'il est des joies tellement excessives qu'elles ne se peuvent exprimer que par l'absurde : litrons vides projetés sur le quai de la gare, insultes sans raison à d'inoffensifs employés, clameurs de ménageries, gestes obcènes à l'adresse de dames d'âge trop certain.

Certes je ne crachai pas sur le chef de gare surveillant, jambes écartées en compas, mains derrière le dos, le départ du train 115, avec le regard napoléonien du

monsieur qui, s'il n'a pas l'air d'en ficher une date, sait pourtant que rien de tout ça, sans lui, ne marcherait jamais; je ne clamai aucun souhait de trépas à l'adresse des génisses arrivées à l'âge mûr ; je ne fis point pipi par la portière; je n'outrageai point par une mimique irrespectueuse la pudeur des quelques personnes que l'administration payepour agiter des mouchoirs au départ des convois. Je me rendis vaguement compte que ces folies ne sont plus de mon âge (comme disait l'ornithorynque qu'on voulait mener boire du gin); mais, en mon cœur, je les approuvai et je me surpris à fredonner, dans le wagoncouloir, ce refrain guerrier qui signale, joyeusement faraud, des difïérences de coloration, typiques, entre le cou de la cantinière et celui du commun des mortels.

Elles coulèrent doucement, ces cinq heures d'express, dans une demi-somnolence béate, fleurie de souvenirs gais, évocateurs de précédents exodes vers cette aimable petite Belgique, avant qu'un fâcheux destin m'eût jeté Marthe entre les jambes. Je revivais le temps fortuné où, me refusant par principe à toute exhibition

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montlaine, libre de me déplacer sans Vexeat délivré par une femme tyrannique (et contresigné par un cocu trop affectueux), je bourrais hâtivement ma valise dès qu'une période de quelques jours s'annonçait vierge de premières, et lilais, serein, vers les Namur, les Dinant, les Mons, ces Monte-Carlo du pauvre, bien plus amusants et moins coûteux que la prétentieuse boîte à jouer monégasque. C'est vraiment alors que tout allait comme sur des roulettes.

F'articulièrement, quand, au départ de Feignies, dernière station française, le chef de train, apparut à la portière, récita : (( Nous arrivons à la frontière, préparez vos bagages pour la visite de la douane belge », je revécus deux minutes hilares de mon dernier voyage à Mons, en compagnie de Maurice Lauban, ce grand serin de poète que j'aime beaucoup, d'abord parce qu'il a du talent, ensuite parce qu'il n'arrivera jamais à rien.

Cette fois-là, je dormais aussi profondément que si un orchestre invisible eût exécuté du Gaston Lemaire que Biisser n'aurait pas suffisamment décrotté; même

je ronflais (me révéla, depuis, Lauban) « comme une prostituée hollandaise », quand, comme ci-dessus, au départ de Feignies, dernière station française, le chef de train, apparu à la portière, lécita : — Nous arrivons à la frontière, préparez vos bagages pour la visite de la douane belge.

Réveillé en sursaut, je hurlai sans respect le nom du Créateur et debout, tragique devant Lauban ahuri, je dépouillai mon veston, arrachai mon gilet, déboutonnai mes bretelles, en vociférant :

— Maurice 1 attrape ma valise dans le filet, au trot, ouvre-la, passe-moi le complet qui est dedans.

Le barde avait à peine exécuté cet ordre que j'apparaissais déjà, superbe, en corps de chemise mauve et caleçon assorti.

— Maintenant, fourre dans le sac les étoffes que je viens de dépouiller, dépêche ! ordonnai-je en enfilant prestement les vêtements déposés par l'affolé Lauban sur la banquette.

J'achevais de me rhabiller quand le train s'arrêta : « Quévy ! visite de la douane... Quévy ! »

D'une main rapide, je poussais les bou-

tons de mon «grimpant dans les boutonnières correspondantes.

A riiomme d'équipe criant encore :

(( Quévy! )) je rc'[>ondis : « Tu parles! » avec un bon sourire apaisé, dont j'offris le solde, ensuite, au poète qui stupide, s'informait :

— Alors, quoi ? Maugis, tu deviens loufetingue ? tu veux faire la pige à Frégoli?

— Frégoli, ripostai-je dédaigneux, Frégoli, auprès de moi, c'est de la roustissure.

— Mais qu'est-ce qui t'a pris ?

— lié ben! daignai-je enfin expliquer, je me suis rappelé brusquement, au moment où l'employé proclamait la frontière proche, que ma valise recelait des fringues neuves, lesquelles il était urgent que je revêtisse durant les deux brèves minutes que dure le trajet de Feignies à Quévy...

— Maugis, je comprends pas...

— Quelle couche !

— Je ne comprends pas quelle manie ostentatrice, quelle vanité représentative, si éloignée de ton coutumier je m'en fichisme, t'a suggéré de t'exhiber, de neuf vêtu, aux yeux des douaniers belges.

— Apprends donc, graine d'Hugo, que

les gabelous de Léopold me réclameraient, pour un vêtement « non usagé », des sommes que je préfère dissiper en orgies.

Ce déshabillage mouvementé, cette gosserie date de deux ans à peine : comme j'étais jeune en ce temps-là! J'ignorais Marthe, et, loin de célébrer son mari dans les feuilles comme « l'un des talents les « plus souples et les plus nerveux de ce « temps » — j'écrivais, avec la raideur de la justice et la brusquerie de la vérité :

« En somme, nous pourrions résumer « ainsi M. Payet, écrivain et penseur : « une intelligence au-dessous de la moins « honnête moyenne, cependant habile à « prévoir les succès de gros public; une « sensibilité quasi-rudimentaire, desservie « par un goût plutôt grossier, un style « adéquat aux banalités psychologiques « qu'il doit exprimer. Impossible de le <( ranger ailleurs que parmi les romanciers « à deux sous le tas ».

J'étais heureux : je menais, à ma fantaisie, une existence méthodiquement agitée ; je travaillais, sans effort, à mon heure; des repas soignés, des liquides de choix, des grues de tout poil, de toute corpu-

LE RETorn n'.vr.F

... Que j'apparaissais superbe en chemise mauve et caleçon assorti, (p. 2ij2].

lence et de toute nationalité ; quelques batailles avec le hasard, point fiévreuses,

amusantes seulement, puisque une pincée de louis, perdus, ne m'affectaient guère, et, gagnés, m'apparaissaient comme une aubaine délectable : tels étaient mes plaisirs — très vifs, bien que d'aucuns les jugent de qualité peu relevée ... « Peu relevée » ! AU ! braves fourneaux !, si vous aviez dans Tœil ce qu'alors... Enfin, je me comprends.

C'est tout ce bonheur-là que je revis depuis hier, quoique cette brève liberté reconquise ne m'incite à aucune velléité vadrouilleuse.

Je devrais m'attrister, au contraire, de me trouver si flapi que le fait d'avoir pu prendre le train, tout seul, comme un grand garçon, suffise à me contenter; mais absurdement, je me sens heureux :

tout me plaît, depuis hier, ma chambre quelconque, la pluie incessante, et Bruxelles, et toute la Belgique, et tous les Belges.

Du reste, ils sont charmants avec cette apparente goguenardise, cette lenteur d'élocution et de gestes qui leur donne l'air de tout faire à la blague en s'efforçant de réaliser un type convenu. Ne fa-t-on pas placé à la frontière tout exprès pour di-

LE HKTOrn D'AGE 207

vertir les voyageurs parisiens, le brave douanier qui vint hier inspecter ma valise en s'informant :

— Monsieur, tu n as rien à déclareïe ?

Bêlant, tutoyeur et grasseyant, ce fonctionnaire apparaît comme un imitateur sans discrétion des cabots monologaistes qui, dans nos cafés-concerts, contrefont le « parler belge » et Ton pourrait croire qu'il s'amuse, en effet, à exagérer son accent national, s'il était permis d'attribuer quelque malice au possesseur de cet orbiculaire visage, rond comme la lune.

Il palpe avec lenteur chemise et caleçon, sans manifester à rencontre de ces lingeries rhostilité agressive qui est de règle chez ses confrères français; un mouchoir de soie a paru l'intéresser plus que de raison; il Ta soupesé, retourné, sans le déplier, puis il a fini par l'élever entre ses yeux et la fenêtre du compartiment, comme pour l'examiner par transparence. Puis, il l'a replacé dans le sac de voyage et s'en est allé, après avoir salué très poliment. « L'âme d'autrui est une forêt obscure » a dit le petit père Tourguenieff, ou un autre russe ; l'âme de ce douanier belge est mystérieuse à l'égal des sous-bois les plus

2r»8 LE RETOUR D'AGE

ténébreusement opaques : supposait-il que mon blavin recelât quelque objet soumis aux droits, par exemple une redingote à sous-pieds, laissé pour compte d'un grand tailleur? Je ne sais; mais cet examen minutieux, prolongé, soupçonneux, d'un blavin certainement innocent, ce départ ensuite de rhomme qui ne veut rien dire, mais n'en pense pas moins, qui n'a pas trouvé le corps du délit mais n^est pas dupe, tout cela avait une saveur de parodie délicieusement outrancière. C'était très bien, très ça, presque trop ça.

O douanier de légende ! 0 roi des Zones !

Est-ce qu'il n'y a pas quelque chose à faire avec la Belgique? Oui, je sais bien, Courouble a déjà donné de précieuses études de petits bourgeois bruxellois, mais ces notations ne peuvent être appréciées pleinement que sur place ; trop spéciales, — volontairement — elles échappent à la majorité du public français ; je songe, moi, à quelque chose qui serait plus de vente, plus superficiel aussi, mais pourtant exact et sans rien de commun avec les prétendus récits belges des chroniqueurs, qui, ignorant Bazœf, se bornent à truffer des dia-

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logues quelconques crinnombrables « pour une fois, savez-vous », (cette locution est, du reste, absolument inusitée : j'ai entendu souvent « pour une fois », plus fréquemment encore « une fois », et, à de nombreuses reprises, «savez-vous, » ou «saistu )), mais la fusion « pour une fois, savezvous », jamais, jamais, jamais).

Mais oui, il y a quelque chose à faire ! Eh ! parbleu, fondre cela avec le sujet que j'entrevoyais vaguement à Aix, d'une petite gruaille gentillette, un peu amoureuse et très joueuse, et qui ressemblerait à Marthe comme les mesures 89-104 de VArabesqiie schumanienne ressemblent à du Chopin, promener cette môme dans les tripots wallons ou flamands, abolis (hélas) depuis hier, en profitant de ces balades pour silhouetter des indigènes — lui donner pour amant un type dans le genre, tiens ! justement, de Maurice Lauban.

Excellent, cela : opposer à la joueuse d'inspiration, à la divination sempiternellement proclamée, au flair de Marthe, les procédés de Lauban qui se manifesta, avec une conviction à faire crever de rire les pneus les plus buveurs d'obstacles, le joueur « scientifique » I

Qu'il fut magnifique, Tex-amant de la maîtresse du prince Jean, qu'il fut splendide à Mons, en ce petit tripot déchard dénommé Cercle des Etrangers où des avis, placardés sur tous les murs, interdisaient « à MM. les membres, sous peine d'exclusion, d'emporter les journaux de FEtablissemènt, » piraterie qui risquait de grever ledit établissement d'une perte quotidienne de soixante-quinze centimes, environ, qu'il n'aurait pu supporter sans se voir acculé à la faillite.

Lauban qui, pour la première fois, introduisait ses pieds d'aède dans un endroit où l'on joue, exerça son nouveau métier de ponte comme un sacerdoce ; dès Tabord, il proclama fièrement sa résolution de n'exposer point sa galette bêtement, au petit bonheur, comme les autres : — après quoi il pénétra dans les « salons » du claquedent avec l'air de résolution tranquille d'un qui fût venu porter dans les ténèbres d'un antre de superstition le symbolique flambeau des Vérités positives.

Il s'était préalablement assimilé les matières incluses en un Traité mathématique de la roulette, acquis pour trois

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