‹ Le retour d'âgeChapitre 9 sur 13 · PETITS PONTES ET GROS BANQUIERS OU DE TOC ET DE TAILLE · texte numérisé non relu

PETITS PONTES ET GROS BANQUIERS OU DE TOC ET DE TAILLE

— Monsieur le croupier... Monsieur le croupier !

C'est un pauvre petit monsieur, qui, d'une voix humble, presque tremblante, interpelle Burtin avec cette courtoisie cocassement inattendue, un pauvre petit monsieur qui voudrait bien être ailleurs, n'avoir point une réclamation à formuler, et qui ne peut cependant pas renoncer, — car enfin, il s'agit de cent sousl... un pauvre petit monsieur dans les cinquante ou soixante ans qui, sûrement, met les pieds dans une salle de jeu pour la première fois.

En compagnie de sa « dame » et de sa « demoiselle », il écoutait bien posément, il lisait minutieusement le journal de

Benjamin dans le jardin de la Villa, aux sons du concert que dirigeait, de tout son mérite méconnu, le maestro Gervasio ; on était là, bien tranquilles; mais, plus que la mimique du capellmeister, le défilé des élégances se hâtant vers le hall où Ton joue, raccrochaitTattention du trio bourgeois. « Mère » et « fifîlle », avides de renseignements sur ce baccara où Ton ^J^^êé' dit que se perdent ^^^M^ des fortunes, déci- - ^^ daient le petit monsieur — un homme peut tout voir — à pénétrer quelques

instants dans l'antre redouté : « Va donc, père, tu nous raconteras... il paraît qu'il y a des gens qui perdent là jusqu'à des deux et trois cents francs ».

Et il y est allé, le pauvre, il y est allé, de son petit voyage d'abord, et aussi d'une belle pièce de cent sous que la palette de Burtin lui a ravie en fauchant tout le premier tableau ; mais il y a erreur, le premier tableau avait gagné, le pauvre petit mon-

y est allé d'une belle pièce de cent sous.

sieur s'en croit tellement certain que, domptant sa timidité, il implore avec une insistance rougissante :

— Monsieur le croupier I Monsieur le croupier I

Mais Monsieur le croupier ne répond point ; des jetons s'échappent de ses doigts en trajectoires rapides et précises vers les joueurs du second tableau. Et cela mêm^î achève de convaincre le petit monsieur qu'il est victime d'une erreur: car, en homme sérieux, il n'a pas parié au hasard ; il a voulu comprendre d'abord, et ce n'est qu'après un bon quart d'heure d'attention soutenue qu'il a découvert le grand principe qui régit le baccara : le banquier gagne quand il a un point supérieur à celui de ses adversaires : dans le cas contraire, il perd. Or, justement, on paie le second tableau qui a annoncé neuf tandis que le banquier n'amenait que huit et on a raflé toutes les mises de droite, y compris celle du pauvre petit monsieur, alors que le total des cartes (il les a bien vues, le petit monsieur: un sept et un trois) était plus élevé encore ; si neuf gagne, à plus forte raison dix... le simple bon sens... Et personne ne réclame I Et le jeune homm^e

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blond à qui l'on avait donné les cartes les a jetées d'un geste ennuyé, sans s'apercevoir évidemment de leur valeur victorieuse. Pourtant, sapristoche! sept et trois font dix !

— Monsieur le croupier...

La galerie sourit de cette politesse révélatrice et Burtin continue à lancer des jetons àgauche : « Unlouis... deux louis... cent sous... cinquante francs pour la plaque à cheval... enlevez les masses payées, s'il vous plaît... » sans daigner se détourner, sans même encore paraître entendre l'infortuné profane qui, de plus en plus troublé en constatant l'hilarité ambiante, devient écarlate, violet, et pitoyablement remâchouille :

— Monsieur le croupier... monsieur le croupier !

L'autre, sans broncher, achève l'arrosage du tableau de gauche ; alors seulement, ironique et sûr de soi. Burtin se tourne vers le réclamant et d'une voix joyeusement parodique — qui vibre du ressouvenir des mélodrames où des roturiers costeaux châtient, vers minuit moins dix, d'élégants grodins, méprisables repr4sitrttant^ d'ùriQ RristOGratis dégénér^^

— (( monsieur le croupier », littéraire, claironne :

— Maintenant, à nous deux, monsieur le ponte !

A-peu-près facile mais dont Téclosion, dans cet atmosphère spéciale, sur les lèvres d'un Burtin de qui ce n'est pas le métier d'avoir de l'esprit, vous acquiert un de ces parfums 1...

Je me convainc de plus en plus qu'il y a quelque chose à tirer — roman ou fraction de roman — de la foule bigarrée qui s'agite autour des tables à jouer. Je remarque aussi, une fois de plus, avec quelle aisance — arrêté dans le développement d'un bouquin commencé, et pas fichu d'en écrire dix lignes (oh ! ma malheureuse Fleur des poids, histoire d'un lutteur 1) — je découvre des idées d'autres bouquins, si séduisantes qu'il n'y a plus évidemment qu'à prendre la plume ; seulement, voilà, je ne la prends pas; j'ai perdu l'habitude... Pourquoi? cherchez la flème...

Pourtant, voyons : j'esquissais, l'autre jour, une héroïne, une sorte de petite peau qui offrirait, comme par hasard, quelques ressemblances avec Marthe ; c'est déjà une trouvaille ; il ne reste plus qu'à inven-

ter deux ou trois autres personnages principaux (du reste, les personnages principaux, ça n'a aucune importance, on prend n'importe qui) et une intrigue (du reste, l'intrigue, ça n'a aucune importance, on suppose n'importe quoi). Le principal, c'est les accessoires et les personnages résolument épisodiques : les tripots, que je me flatte de bien connaître, depuis les plus miteux claque-dents clandestins jusqu'aux plus dorés cercles officiels me fournissent tout cela, et un milieu spécial : il me suffit de fouiller dans mes souvenirs. Ici, je n'ai qu'à prendre des notes régulièrement, au jour le jour... jusqu'à ce que, dans une huitaine, ou bien demain, mon projet m'apparaisse absurde.

Dès aujourd'hui, je classe au hasard, comme comparses possibles de cette aventure imaginaire, quelques individus notoires à Aix, authentiques gigolos, courtiers en chair et en hausse, à portraiturer sous des pseudonymes transparents. En chair?

pas tous ; car Laroque dont le nom me revient d'abord — Laroque serait plutôt « en poisson ».

Un garçon intelligent, ce Laroque. Il a débuté dans le journalisme, je n'en suis

pas plus lier pour ça : Fancien Gil Blas, il y a vingt ans, publia, par son entremise, une pottée d'échos, les uns élogieux, les autres diffamatoires, sur les horizontales — ainsi les surnommait la candeur de ces époques disparues — les plus aptes à rémunérer son talent de biographe et de maître chanteur ; car ce poisson anormal, et plutôt dessalé, savait, tout en leur tendant ses « filets », prendre les morues à la ligne... à tant la ligne. Mais bientôt, il quittait la presse pour continuer Texploitation de sa clientèle ordinaire à l'aide d'un procédé à base de psychologie rudimentaire dont il sut tirer les plus merveilleux effets.

Une hétaïre en vogue se trouvait momentanément vacante, le banquier Warmesschwein l'ayant cassée aux gages :

habituée à vivre sur un très grand pied — la plus grande pointure connue comme pied de grue — elle souhaitait trouver un commanditaire qui eût pognon sur rut. Laroque sut lui faire comprendre que, dépourvue de titulaire, elle perdait une partie de sa valeur marchande ; pour maintenir ses prix, elle avait besoin d'un

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cliet pût se donner la satisfaction de supplanter : il fut cet amant olliciel, et la cornaqua vers des Monte-Carlo où tous deux menèrent grande vie, la dame fournissant les fonds pour ces frais de représentation. Feignant une passion violente, il la disputa vaillamment, trois semaines, aux obsessions d'un Yankee, qui gagnait des milliards en exploitant des mines de cochon ou en salant du pétrole ; chaque jour, le chamelier-servant offrait à sa maîtresse un bijou somptueux (emprunté aux écrins qu'elle tenait de Warmesschwein) et l'Américain, pour n'être pas en reste de générosité, adressait dare-dare à la jeune personne un cadeau plus magnifique encore : enfin, le Transatlantique emballé à vingt-cinq nœuds, Laroque se retira et perçut un chèque de trente mille balles, pour prix de son ingénieux allumage.

Depuis, il continue : l'hiver à Monaco, l'été à Aix-Ies-Bains, son commerce pros-

Qui gagnait des milliards en salant du pétrole'

père ; il connaît toutes les peaux à vendre ; prompt à se lier avec les chalands possibles, il organise de petites fêtes où les acheteurs s'abouchent avec les vendeuses, et celles-ci lui remettent sa commission fidèlement, de peur qu'il ne leur refuse plus tard son concours. Il est déjà très riche, mais ne semble pas disposé à se retirer des affaires : tête insolente, moustache en chat (peut-être symbolique), l'œil est encore frais.

Si la réputation de Laroque ne va guère plus loin que les tripots savoyards, on ne trouverait pas à Aix une physionomie plus connue de la clientèle féminine que la sienne. Elles en veulent, elles en demandent ; tous les goûts sont dans la nature.

Lorsqu' « il arrive » au jeu, sa venue passe beaucoup moins inaperçue que la visite de Georges P' qui, de temps en temps, promène autour des tables — le roi des Grecs est là comme chez lui — sa petite tête d'oiseau déplumé et moustachu, son smoking mal coupé, son pantalon acheté tout fait et choisi trop court. Un bon sourire, du reste, et l'air parfaitement inofîensif. Ne joue jamais.

Jaime (pardon) . . . j'aime beaucoup

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moins ce joueur enragé, don Sanche, fils d'un père qui — renonçant désormais à faire « diligence » — revendique mollement des droits sur les Espagnes. Assommant et geignard, banquier, il converse avec les pontes, ses adversaires ; ponte, il s'entretient familièrement avec Parquet, banquier, le déjà nommé Parquet de la roulette namuroise, ancien garçon de café qui s'est fait lui-même (comme son nom l'indique) et a refait les autres.,. D'ailleurs, à la table, ce parvenu se tient beaucoup mieux que la bavarde Altesse.

A celle-ci je préfère infiniment un bel homme à favoris épais, fort bien apparenté lui aussi — il est de la famille à Nicolas — qui taille placidement sans chichi ni bavardage, l'air réjoui de gagner, et plus réjoui encore quand sa bonne amie (une gentille petite femme, jadis théâtreuse), vient frapper sur son épaule grand-ducale et formule cet ukase :

— Alexis, on va se coucher.

« Alexis )) est, du reste, le seul, parmi les tailleurs de fortes banques, qui s'avère sympathique ; pour des raisons diverses, les autres ne me bottent point : ni ce vieux

de marquis de Pascalaï

juponnier ae marquis ae Fascalai qui aventure en ronchonnant les loyers, âprement perçus, des bicoques miséreuses qu'il propriotte à Grenelle ; ni le beau Flingstrong, frère du Flingstrong des canons, et si vaniteux de son joli teint paradoxalement rose sous les cheveux d'argent léger qui ondulent, des grosses émeraudes entourées de brillants qui éloilent son plastron (c'est d'un goût discret) et de son énorme galette; ni le yankee (qu'il dit !) Blumenfeld, épateur d'un autre genre, face rasée de larbin vicieux qui pose pour le poivrot, simple prétexte à tenir des boniments de femme saoule avec cet accent anglais propre aux seuls clowns nés à Montmartre. Cet américain à la secousse gagne trop souvent pour mon goût ; surtout il « risque » fréquemment, sous couleur de loufoquerie, des tirages à

Il risque des tirages à six qui réussissent toujours.

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six qui réussissent toujours : je demande à Dieu d'être présent le jour où il sera scandaleusement évident qu'il entre beaucoup de dextérité dans cette veine-là.

D^ailleurs, j'ai connu son papa qui, chose curieuse, parlait le français avec un indéniable accent de Francfort et m'a rendu, quand j'étais jeune, quelques services, à soixante-quinze pour cent.

Enfin, il est mort, il ne prêtera plus !

A silhouetter encore, parmi tant d'autres, deux Israélites bien différents : un Ephrussi d'Autriche , cousin de notre Ephrussi national (celui qui fait courir, si droit!), possesseur d'un piton énorme, mais de forme non sémitique — ces dames, qui ont des lettres, l'ont surnommé Cyrano, — d'une paire d'esgourdes ressemblant à des panonceaux, d'une voix de loup enroué et d'énormes mains velues d'élrangleur.

Autre échappé de ghetto, mais du petit modèle et simplement nommé Lévy, comme tout le monde, parfaitement youpin dans tous les détails de sa personne vieillotte, l'autre est aimable et peloteur ; très em-

pressé auprès des « cholies bersonnes », il place sur le tapis, avec d'infinies complaisances, les enjeux que lui passent ses voisines :

— Che vais tes fœux pour gue fous Gagniez, matemoiselle.

(J'te crois, il est engagé sur le même tableau I)

Si la mouquère, désireuse de changer un fafiot, interpelle remployé ad hoc, vite mon Lévy s'interpose :

— Che fais fous tonner cela : fotre pillet me bordera la feine.

Mais, avant de lâcher ses jetons, il prend son binocle, examine minutieusement, recto et verso, le talbin (ça le connaît, les « coupures »), évalue d'un pouce soigneux l'authenticité du papier ; point gêné si l'on sourit, il rit lui-même et proclame, candide :

— On ne saurait brendre drop de brégautions.

Il est très bien dans son genre, presque trop bien : il a un peu l'air de le faire exprès.

Et l'honnête Claparon, milliardaire depuis la guerre du Transvaal, grâce à ses

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impartiales fournitures du Cap où Anglais et Boërs trouvèrent si peu leur compte, qu'il a jugé prudent de changer de nom pour s'enrôler dans les rangs, serrés, de la noblesse pontificale I — De sorte qu'on Ta surnommé le Ponte du Cap...

Je passe maintenant presque toutes mes journées parmi ces fantoches, depuis que nous avons renoncé, Marthe et moi, aux promenades de l'après-midi, où nous finissions par ne trouver que l'ennui de n'avoir vraiment plus rien à nous apprendre : la conversation de Marthe, quand elle ne tourne pas autour du tripot, se limite aux mêmes inévitables rosseries dont je salue, du même sourire fatigué, le retour périodique et prévu ; alors nous avons reconnu, d'un accord tacite, que nos gestes seuls nous intéressaient.

Le malheur, c'est qu'ils m'intéressent trop I Mes sens ont gardé le besoin de Marthe et je n'ai pas le courage de les en priver. La tête est libre et le cœur lassé, mais tout le reste subit encore impérieusement l'emprise de cette maîtresse experte, et même inventive.

Jusqu'ici, l'homme d'une seule femme

ne me paraissait relever, si je puis dire, que de la tératologie, et je me refusais à admettre qu'une créature raisonnable pût en arriver à ne s'amuser qu'avec la même personne. J'en suis là, pourtant; et j'en souffre comme d'une perversion inavouable...

Certes, il ne manque pas ici de belles filles qui me procureraient gaillardement, contre argent contentes, les plus aimables diversions. Chaque soir je frôle les épaules nues et les formes accueillantes d'une foule de spécialistes qui me tendent, invitcuses, la croupe de Toubli : Georgette Valoin, de qui Ton accueille indulgemment les gaietés biscornues (il faut bien que génisse se passe) — la petite Andrée des Hartisses, qui n'a jamais rien refusé à personne — la rasta de Manias, qui fait du théâtre et le trottoir — Fleur de Pau, l'aguichante Béarnaise, gentille et nigaude comme une poésie de Jacques Normand,

— Claudinette Surlerb, en jupes courtes et mollets au vent, qui s'entend à jouer les mineures mieux que M. Jaurès lui-mêmo

— et Nini Seffini, la somptueuse Vénitienne morphinomane, tombée au dernier degré de rinjection...

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Aucune ne uie tente, aucune, et je reste de caoutchouc à leurs ofTres de services, de services — exceptionnels.

Marthe seule...

D'où me viendra le dégoût libérateur?

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