‹ Le retour d'âgeChapitre 5 sur 13 · I.K lŒTOÏ R D'AGE · texte numérisé non relu

I.K lŒTOÏ R D'AGE

mois, à la réserve de Tarmée territoriale ; non, je no marche plus! Zut! je me révolte à la lin, contre la tyrannie de cette petite levrette de quartier; je ne réfrène pas le désir impérieux de manquer de respect à ses galons virtuels et je lâche une inconvenance :

— Dame Marthe, je n'ai jamais eu l'avantage de zyeuter vos lingeries intimes, mais je parie, à voir avec quelle décision toute militaire vous portez les culottes, que vous arborez des pantalons rouges.

A peine ai-je risqué ce propos, destiné à manifester mon indépendance, que je le déplore, pris d'un trac fou d'avoir choqué ; sûr, je vais ramasser mes quatre jours, mes huit peut-être; et je songe à formuler des excuses (elle est propre, mon indépendance î)

Mais non, Marthe ne se fâche pas — une veine ! — elle sourit, sans pose, cette fois, de ce joli sourire en coin que je lui ai vu chez Claudine et qui m'a tant plu ; sans doute, contente d'avoir affirmé son autorité devant moi, l'orgueilleuse n'a point perçu l'intention rebelle qui me fit parler plus vite que je n'aurais voulu, car elle dit, sans répondre :

8S Le ËÈTOtR b'AGfc

— Maintenant, Maugis..., je ne voiis appelle plus « ^lonsieur » n'est-ce pas ?... venez voir ma belle-sœur.

Elle me remorque jusqu'à l'autre bout du salon où Claudine, tout en engouffrant des sandwichs au homard, conte les méfaits et gestes de sa chatte Fanchette et de Limaçon, fils de ladite — les chats tiennent dans l'existence de Claudine une place véritablement scandaleuse — à une petite brunette, mince, un peu gauche, qui récoute avec un ravissement apeuré.

— Maugis, s'écrie Claudine, cette redingote vous va comme un gant !

(C'est vrai : j'ai à ce point répudié en rhonneur de M'"" Payet mon insouci des convenances, que j'ai endossé une redingote, moi qui refuse toujours de me battre au pistolet par horreur de ce vêtement solennel).

— Attention, Annie ! commande Marthe à la mince brunette. Du courage, Tinstant est solennel; je te présente... ne nous troublons pas... Henry Maugis... tu Sàis bien, Maugis ?

— Je sais... murmure presque imperceptiblement rinterpellée qui lève un instant sur moi des yeux du bleu dont on

Le RËTOI'R t)'AGË Ô9

fait les inéditerranées, des mirettes admirables, tout de suite voilées sous des cils longs d'un mètre cinquante, et rougit, si troublée qu'instinctivement, d'un regard rapide, je vérifie la correction de ma tenue, retenant à peine le geste d'assurer mes boutons.

— Voyez-vous, Maugis, explique Claudine, cette enfant est timide jusqu'à la stupidité : on dirait une pensionnaire ravagée de scrupules qui craint de devoir confesser à M. Faumônier qu'elle a u pris plaisir à des conversations avec une personne d'un autre sexe »!

— Allons, Annie, ajoute Marthe, ne couvre pas de honte ma famille, où tu es entrée, quoique indigne... tâche d'être à la hauteur des circonstances ; je t'amène un de nos littérateurs les plus en vue, parle-lui de son beau talent, ça se fait toujours ; montre que tu n'es pas une cruche, que tu viens de lire A drap ouverts (faudra me le rendre, tu sais!)...

— Je ne l'ai pas lu, avoue ingénument la tremblante pensionnaire ; Alain a dit que ce n'était pas un livre pour moi...

Claudine s^esclafTe et ?^larthe s'indigne :

— ■-.< Alain a dit » !... mais, voyon.s,

Sainte Annie, il fallait l'envoyer au bain, ton noble époux ! Je Taime bien, Monsieur mon frère, mais je trouve qu'il abuse de ta soumission.

— Que veux-tu, Marthe? coupe Annie d'une voix un peu raffermie : j'aime mon mari, moi.

Il me semble percevoir dans ce « moi » •une intention ; je n'en suis pas sûr. Marthe, en tous cas, n'accuse pas le coup ; elle hausse les épaules :

— C'est entendu, Sainte Annie, tu aimes ton mari ! on aime toujours son mari... ce n'est pas une raison pour que...

Mais sa frêle belle-sœur l'interrompt encore ; décidément elle ne veut pas qu'on débine son Alain (qui doit être un beau spécimen de rasoir) et, rassemblant tout son courage, elle aiguille de nouveau laconversation sur mon humble personnalité.

— Je suis du moins dans Y Echo...

— Alain te laisse lire les journaux ?

raille Marthe.

— Oui... les chroniques musicales de M. Maugis : elles m'intéressent toujours, j'avoue qu'elles m'effarent souvent.

Elle s'arrête à bout de souffle, surprise elle-même d'en avoir tant dégoisé :

— Madame, lui dis-je avec douceur, vous ne m'étonnez point : et peut-être qu'au fond vous nrie flattez, car il est doux d'inspirer des sentiments violents. Mais connaissez-vous le Journal de Bébé ? iSi vous voulez me permettre de vous envoyer le dernier numéro de cette revue résolument bi-mensuelle, vous y trouverez un article de moi qui ne vous enlèvera pas Fusage de la parole et que le sévère M. Alain ne songera pas à vous interdire, car des lillettes de onze ans et au-dessous peuvent se l'assimiler sans dommage :

vous pourrez aussi prendre part, en découpant le Bon encadré à la dernière page, à un a Concours pour les petits doigts »...

— Maugis ! interrompt sévèrement Claudine, soyez décent...

— Ne vous agitez pas, mon inconvenante amie, ce n'est pas ce que vous croyez : il s'agit de broder un mouchoir de poupée. Les prix sont importants : douze boîtes de chocolat Sâuié superfiyi, dit le « Goûter des Ecolières », récompenseronlles douze meilleurs envois ; il y aura, en outre, cinquante mentions honorables donnant droit à 10 0/0 de réduction sur le prix fort

ôi LE RETOUR D'AGE

des volumes qui composent la Bibliothèque rose.

— J'aurais cru, riposte Annie, en douceur, que vous vous intéressiez plutôt à la (( Bibliothèque Rosse »...

— Miséricorde ! s'écrie sa belle-sœur, Sainte Annie commet des mots !

— Des mots plus gros qu'elle ! renchérit Cla^idine... Allons! Tespoir nous reste : nous ferons peut-être quelque chose d'elle.

— Bon! acquiesce Marthe. Je compte sur vous pour cela, Claudine : racontezlui des horreurs. Venez, ]\Iaugis, ne troublons pas cette entreprise salutaire de démoralisation.

Et, quand nous nous sommes éloignés, elle ajoute :

— Elle n'est pas bête du tout, vous savez ! mais mon tyranneau de frère, son Alain, la rend idiote; il ne lui laisse aucune initiative ; je pense qu'il lui impose jusqu'à la nuance de ses jarretelles, jusqu'au format de son papier à lettres, jusqu'à sa poudre...

— La poudre d'alain, sans doute?

— Maugis, vous êtes stupide, mais tjrôla . Qu'est-c^ que vous dites de ça?

— Je dis... je dis que des tas d'optimistes, iinjx'nitents fourneaux, louent Dieu de faire bien ce qu'il fait, tandis que cette Entité respectable nie paraît, au contraire, lamentablement indigne de sa fastueuse sinécure; s'il m'eut consulté, le Trop-Haut aurait a[)parié cette timide i)rebis ([uest M''" Sanizun à Léon Payet, ce mouton...

— Oui? il (ju'est-ce que je deviens, moi, dans cette liyjiothèse où vous décernez à Annie mon inolîensif époux?

— Attendez ! c'est justement ce qui m'importe le plus. \'ous, après avoir pris mon avis, Dieu vous aurait « assortie » je ne dis pas à votre frère... des raisons s'y opposent sur quoi il est inutile que j'inceste... mais à quelque seigneur du même accabit, tyrannique et canule.

— Délicate attention !

— Alors, comme vous n'êtes point, il me semble, un ange de résignation, vous n'eussiez pas manqué de vous venger copieusement des contraintes imposées par le potentat conjugal ; et l'espoir eût fleuri au cœur des pauvres bougres qui ne souhaiteraient rieu tant que de vous y aider,

— Ouf! c'est admirable, Maugis, comme vous avez du vent, et comme vous connaissez le cœur des femmes!

Ceci dit sur un ton d'ironique mépris, qui me déplut beaucoup et me contrista davantage ; mais aussitôt Marthe ajouta :

— C'est peut-être beaucoup de présomption de ma part, mais il me semble que vous commencez à me faire la cour.

Elle risqua Thypotlièse avec tant d'apparente bienveillance que je m'y laissai prendre et répondit :

— Je ne suis venu que pour ça.

Elle acquiesça gaîment :

— Alors, continuez.

Je n'eus garde d'y manquer. Marthe souriait; j'oubliai qu'elle venait de se montra insupportable comme un boisseau de puces, et je m'engageai à fond; je lui dis la vérité, toute la vérité, rien que la vérité : qu'elle avait éveillé en moi toute une flopée de sentiments assoupis, pensais-je, à jamais; que, depuis le jour de notre première rencontre, je ne pensais plus qu'à elle seule; que j'avais tenté de réagir, en vain ; que tout me semblait fade auprès de son sourire; que... Enfin j tout ce qu'on dit

Non, pas tout... car Marthe m'interrompit bientôt, Tair excédé :

— Mon pauvre Maugis, c'est peut être très gentil ce que vous me racontez là, mais pourtant pas assez inédit pour me faire oublier que je dois m'occuper un peu de mes visiteurs ; nous reprendrons, si vous voulez, cet entretien fleuri, une autre fois, à loisir; je souhaite que vous soyez plus en verve qu'aujourd'hui, plus original ; j'ai l'impression que vous me récitez une page d'un roman de Léon et je vous ai laissé voir assez que cette littérature-là n'a rien qui m'enchante.

Que nous nous montrons lâchement injustes envers le sobre coursier du désert et la douce ruminante qui regarde passer les trains, quand nous abusons de leurs noms pour qualifier les rosseries féminines ! Et que Marthe à ce moment m'est donc apparue indigne d'être comparée à ces animaux porteurs, qui d'Arabe, qui de lait!

Ainsi, par ses mines engageantes, elle m'avait amené à oublier assez la pudeur de mon sexe pour lui découvrir mon cœur plus que quadragénaire et, brutalement, çUe interrompait l'eilusion provoquéd p^^

elle, pour me signifier qu'elle ne s'y inte'ressait pas plus qu'à la littérature de son crétin d'époux !

Parbleu! suis-je responsable, moi, de

la banalité niaise des paroles d'amour ?

est-ce ma faute si elles ont toutes été dites,

depuis plus de sept mille ans qu'il y a des

hommes et qui pensent

réussir?... Elle en a du

venin, la dame I

Il m'eût été doux de lui décocher tout de suite quelque mot empoisonné (Parthe à deux I) mais, faute de découvrir sur le champ le trait vengeur dont percer cette Marthe, auprès de qui, pourtant, ce n'est pas Tesprit de saillie qui me manque, je battis en retraite piteusement, malgré de louables efforts pour rassembler toutes mes réserves de froideur digne :

— Alors, adieu, madame, et pardon de vous avoir déplu.

Maid cette eortie, que je voulais « moi-

- Adieu, madame, et pardon de vous avoir déplu.

LE RETOUR D'AGE fi7

tié figue et moitié raisin » Marthe probablement, la jugea tout à fait a poire », car elle repartit en riant :

— Allons 1 Maugis, ne faites pas cette mine vexée ; il n y a rien de perdu : vous êtes, comme on dit, un homme d'esprit qui prendra sa revanche ; l'espoir vous reste...

— C'est à dire de quoi désespérer!

— Mon pauvre Maugis, .les souliers Molière vous seraient un peu étroits, mais je n'en demeure pas moins votre amie, faute de... pire.

— Je ne vous en demandais pas tant I Là-dessus, j'ai quitté la maison Payet

avec ma redingote, ma veste et mes illusions en deuil... non, pourtant, sans avoir lâchement accepté une invitation à dîner, pour après-demain — « pas de cérémonie, vous savez, nous serons six ou sept, au plus » — avec autorisation de m'amener de bonne heure, « avant les autres », pour tailler une bavette. Evidemment, Marthe compte s'offrir ma tête, de nouveau, en guise d'apéritif: je n'ai pas osé lui demander s'il me fallait l'apporter sur un plateau en métal nickelé.

Rentré chez moi, je griffonne ce bulletin

de défaite, et je suis furieux de m'avouer que ce ne sera pas le dernier... Ah I si Marthe s'était révélée à moi, d'abord, telle que je la vis aujourd'hui: vaniteuse, tyrannique, « femme », pareille à tant d'autres ! Si je m'étais douté que la gen-

,.. M'amener de bonne heure pour tailler une bavette.

tille causeuse rencontrée chez Claudine... Oui, sans doute, si... si ma tante en avait... comme ils disent au bal Wagram I

Mais la supériorité (que je n'hésite pas à me reconnaître) des gens intelligents consiste surtout à savoir quand ils font des bêtises -— et je sais pertinemment qu'il e&t àé)k trop tard pofjr réagir î

amorcé par une Marthe hypothétique, je me sens incapable, dès maintenant, de ce rien d'énergie qu'il faudrait pour échapper à la vraie Marthe : je retournerai chez elle après-demain — et tant qu'elle voudra ; — comme elle m'y convie, j'arriverai de bonne heure — puisque ça l'amuse, cette petite femme, déjouer les grandes coquettes — afin de lui donner la réplique, invraisemblable Alceste qu'elle Célimène en bateau : et je songe à solliciter la décoration du Mérite agricole, le symbolique poireau (je m'en sens digne, d'ailleurs, ayant publié, jeunet, une chronique sur la fabrication du cidre à l'aide de pommes... d'arrosoir) pour réaliser parfaitement, du moins dans ses manifestations amoureuses, le type, modernisé, de rhomme au ruban vert.

Je suis salement pincé !

MVUGI3 DE FACE, DE TROIS QUARTS. DE DOS, EN PROFIL PERDU, ET SURTOUT EN PIED

« Flûtre » : comme disait naguère, plus cambronniquement, un monarque à la santé de qui mon alcoolisme Ubu jusqu'à plus soif... L'aventure Payet tourne décidément au cataclysme.

Après le boire, le manger, le... comme vous dites, voici maintenant que j'en perds le sommeil.

Jusqu'ici, du moins, après des journées agitées et des soirs moroses, je jouissais, faute de mieux, d'un repos mal gagné : je rouffîonnais avec une tranquillité dont se fût émerveillé Saint-Thomas qui se connaissait en Somme.

Cette nuit, j'ai peu dormi, mais mal.

Soit que la cuite que j'ai prise hier soir pour rôtir ma peine fut insuffisante, soit

LE BETOUR D'AGE

que le thé des Payet en eût par avance contrario TefTet d'ordinnire bienfaisant, j'eus presqu'autant do peine à trouver le sommeil, une fois en- r^.n tre les toiles, que, quelques instants au.

paravant, à découvrir

Autant de peine que j avais eu à trouver le trou de ma serrure.

ma clef, d'abord, et le trou de ma serrure, ensuite.

Pour comble de malheur, je me suis mis à rêver... comme on rêve à vingt ans I

Un songe m'a montré l'inévitable Mar-

the, en toilette Watteau, mais coiffée (pourquoi mon Dieu?) d'un képi de colonel, et singeant l'allure des plus conventionnels RamoUots.

Elle tenait une cravache et aussi des propos blasphématoires, encore que dénués de sens, où il était fait de fréquentes allusions aune maison de tolérance divine que j'avoue, à mon grand regret, ne pas connaître... Cependant un patito qui la buvait des yeux, grelottant sous un costume d'Esquimau poudré de neige, déclarait d'une voix triste, à intervalles réguliers : « Je suis un amoureux transi », ce qui lui attira de ma part cette réplique conciliante :

— Vous avez l'esquimau pour rire !

Quant à moi, je portais sans fatuité le costume classique du Misanthrope, exact jusqu'à la perruque, ce qui me causa l'étonnement bien légitime de me découvrir tout à coup une chevelure, dont l'absence naturelle a toujours incité mes petites amies aux plaisanteries les plus obscènes. Cette soudaine abondance capillaire mit le comble à la fureur de Marthe qui s'avança sur moi, menaçante, et brusquement nue, d'ailleurs, sous son képi de colonel.

Tandis que je la considérais attentive-

ment dans cette tenue qui m'allait à ravir et ne la déparait point non plus :

— Scrongneugneu ! sacra-t-clle, s'que vous vous foutez de moi ?

v's'avais dit de vous faire passer à la tondeuse, cré cosaque ! fous quatre jours, avec le motif, pour vous apprendre à faire fantaisie !

Et comme, pour toute réponse, je constatais d'un geste amical et précis la cambrure admirable de sa culotte de peau, elle se mit à secouer violemment — tel un tailleur le cordon de sonnette d'un client insolvable — une boucle de ma perruque.

Je me réveillai du coup, et je constatai que j'avais, en effet, très mal aux cheveux, à la place des cheveux.

L'illogisme de ce cauchemar m'a dégoûté de me rendormir.

— Scrongneugneu, s'que vous vous foulez de moi ?

Je me suis donc levé et, par une multiplicité de frictions énergiques, j'ai com- J)attu ma céphalalgie persistante à l'aide d'alcools appropriés dont j'ai copieusement frotté mes temporaux, mes pariétaux, mon occiput et leurs dépendances.

Ge traitement résolument homéopathique suffit presque toujours à dissiper les brouillards de la nuit: alors, je me dirige noblement vers mon bureau, toujours en désordre et encombré d'accessoires comme un discours de Monsieur Jaurès. Une fois là, calé dans mon fauteuil de cuir, je me sens d'attaque, et mon cerveau est prêt à fonctionner. Je vais donc lâcher ces notes inutiles, d'oii se dégage le plus nauséeux parfum d'autobiographie, et me replonger d'achar et d'autor dans mon roman en préparation : La fleur des poids. {Histoire d'un lutteur).

Allons-y gaiment I oh ! hiss ! pull up ! ail right 1

0 travail, sainte loi du monde, Ton mystère va s'accomplir !

Oui? tu crois ça, mon pauvre Maugis ?

Et ben, mon colon tu risques rien de repasser !

Peau de balle I

Ça ne vient pas, ça ne voudra jamais venir, coniino disait la petite lîitzia on essayant de décalotter une bouteille de Schweppe-Soda qu'elle avait négligé de dégarnir de son lil de laiton.

... Non, ça ne vient pas du tout.

On me tirerait des alexandrins du nez plutôt qu'une plirase du cerveau.

C'est gai!... Commencée Tavant-veille de ma première entrevue avec Marthe, La Fleur des Poids {Histoire d'un lutteur) en est à son sixième feuillet :

chaque feuillet contient vingt lignes ; à cette allure là, le manuscrit serait terminé dans trois ans et quatre mois : et je Tai promis à la Librairie Albin Michel pour la fin de Tannée ! Si j'avais toujours travaillé avec cette ardeur — contenue — les truffes sous la serviette figureraient moins souvent sur mes menus que les briques nature, et, sans nul risque d'attraper la migraine en choisissant parmi les crus coûteux des cartes en renom, je bénirais la mémoire de sir Richard Wallace.

Il est beau, mon lutteur, et costaud, donc ! Je voulais le doter d'une âme amusante de marlou ingénu, tendre, presque

honnête ; j'entrevoyais là- dessus des choses cocasses, fines, très bien, naturellement... je n'y vois plus rien du tout : je m'en fiche !... J'ai bien d'autres choses en tête, à cette heure — malheureusement oui, en tête aussi — et puis, je n'ai pas le temps de m'occuper de cet athlète; je me regarde dans la glace, je tâche à me créer une opinion impartiale . sur mon propre physique et sur les chances qui lui restent de trouver grâce devant les yeux gris de Marthe-la-Coquette !

Sacrebleu ! Quelle bêtise de ne pas dormir après une soulographie ! Voilà, sous mes pauvres châsses dont l'ouverture se re'duit à un trou de vrille, deux poches gonflées comme une panse de souris enceinte : pourvu que ça s'aplatisse dans les vingt-quatre heures! Je vois Marthe demain soir.

Cette contemplation de mon image, ne m'apprend rien : je vois bien — je le savais — que je ne ressemble pas à un Adonis; mais si les Adonis seuls étaient conviés à l'œuvre de chair par les dames, ils ne suffiraient pas à la besogne... et les dames pourraient se taper. . . Je manque totalement de données pour supputer.

même sans précision, ce que mon petit extérieur capitonné peut bien valoir aux yeux des femmes; j'ai cessé depuis si longtemps de me préoccuper de leur opinion, qui n'a de prix que gratuite!

Sans doute, je connais le jugement de Claudine, mais il ne signifie rien, le jugement de Claudine (c'est une femme intelligente) et j'ai eu tort de m'en alarmer ; je l'élimine, d'abord parce qu'il me navre, ensuite parce que Claudine, comme chacun sait, n'aime guère les hommes, encore qu'ils ne le lui rendent point; si elle adore son mari Renaud, c'est qu'il est plus fille (soyons décent), plus fille à lui seul que toutes les Rézi de l'univers réunies ; un charmant homme, d'ailleurs, qui me plaît fort.

Il faut donc que je me rabatte sur les .témoignages des individus de mon sexe ; ils abondent — je parle des témoignages. Des tas de confrères, amis et ennemis, ignorants et sages, m'ont silhouetté, un peu partout, dans des recueils de biographies, dans des chroniques, dans des romans à clé. A parcourir cette galerie de mes portraits littéraires, Ruy Gomez de lîia propre iePHographie, ^q m'pssure que

ce que mes contemporains veulent bien remarquer en moi, c'est, par ordre d'importance décroissante : mon ventre, mon chapeau, ma calvitie et mes moustaches : seuls, Guy Mayniel et Félix Fénéon n'ont noté qu'un de ces détails, évidemment essentiel :

« M. Maugis écrit Fénéon, est blond ce et bleu ; il porte sans ostentation un (( élégant embonpoint et plusieurs ordres « étrangers ».

Ça n'est pas désobligeant, malgré le trait lînal, du reste inexact : comme tout le monde, bien sûr, j'ai un grade (je ne saurais dire lequel) dans le Christ de Portugal, le Medjidié, le Kinkin annamite et deux ou trois autres ordres crucifères, mais jamais l'idée ne m'est venue de violer ma boutonnière pour y insérer un de ces hochets de l'invalidité.

Guy Mayniel fournit ce signalement, plutôt teinté d'indulgence :

« Taille moyenne, carrure rondelette, œil vague et comme endormi en face des raseurs. »

Un bref regard, à présent, sur cet instantané d'Henry de Bruchard qui attige salement la cabane :

LK KETOl'R D'AGE 79

« Ce ventre qui ballonne sur des jambes

a trop courtes, ces moustaches tordues,

« cet œil qui clignote et ces lèvres lour-

« des, ce chapeau légendaire (haut de

« forme en feutre à bords-plats), tout

« semble habilement calculé pour popu-

« lariser les traits de M. Henry Maugis ».

Signé : « Kodak ». /n kodah veneninn :

tout de même, ce rossard de photographe,

je le gobe, car il n'écrit pas en... clichés.

Mais Georges Lecomte m'enchante bien

davantage, qui me définit gentiment :

« Maugis? un sourire sous un chapeau « haut de forme, des moustaches de brenn (c farouche dont la menace est annulée « par un sourire fin et bon, sourire non « pas tant des lèvres, qui pourtant expri- « ment une ironie sans aigreur, mais sur- « tout de Tceil bleu, noyé de douceurs « subtiles, l'œil naïf d'une vierge des bal- « lades allemandes, un regard de caresse c( si tendrement vague, où il y a de la Foi [( et du Mystère, regard d'une âme aimant X à s'émouvoir dans les larges ondes ( wagnériennes. Puis, soudain, avec Tin- ( stantanéité d'un total changement de ( décor, ce regard ingénu chahute, papil- :< lote, se met à gaminer ; de candide il

(( devient farce ! Une voix féminine, toute « frêle, sous la brousse terrifiante des (( moustaches, dit, avec une grâce es- « piègle, les drôleries les plus caprice cantes ».

Il a du bon, beaucoup de bon, ce sacré Georges Lecomte... Ta Meule, bébé 1

Je goûte aussi la blague douce de Jules Bertaud, auteur de cette charge qui personnellement, m'intéresse plus que celle de Reischoffen :

« Maugis est de taille moyenne (décidé- « ment, ça doit être vrai) et légèrement « bedonnant. L'air d'un auvergnat qui, (( après fortune faite à vendre des mar- (( rons, aurait été colonel de la garde « sous TEmpire. Forte moustache et (( barbe grisonnante ; avec cela des yeux « très bons, très doux. Il a le sourire ; il « Ta gouailleur; mais ça suffît pour dé- (( rider. Par pudeur, il ne retire jamais « son chapeau, sauf devant les femmes, (( dans l'intimité. »

Jean de Tinan, que nul n'a remplacé, m'a trouvé bon à croquer dans Aimienne :

(( Physiquement, Maugis est chauve, il « serait inutile de le nier. Je n'apprendrai

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« consiste à oser le plus impudent md- « lange d'érudition et de fantaisisrne... Il « y a déjà pas mal de temps que les jource nalistes de province ont l'habitude, « lorsqu'ils font un mauvais à peu près, « d'ajouter, entre deux virgules : comme « dirait Maiigis. Ce n'est pas d'hier que « ]\Iaugis est V hum^orisle très connu et le « joijeux Mangis, mais la génération « montante a déclaré que Maugis lui (( appartenait, et Maugis a bien voulu. »

Plus amène encore que le pauvre et cher Jean, le sémillant Marcel Boulestin décrète :

(( Maugis... de dos, c'est un haut-de- « forme à bords plats immense et enra- « ciné ; de face, c'est un mousquetaire, « un peu gros... charmeur qui peut être (( charmé , léger , sceptique , grave et « tendre. »

J'examine complaisamment la description fournie par Henri d'Alméras, qui sait tout, et reste cependant modeste.

a Maugis promène, bienveillant et iro- (( nique, dans les théâtres, dans les conte certs, dans les revues, dans les salles « de rédaction, son chapeau à bords « plats, un chapeau presque historique,

tô LE RETOl'R D AGE

te qui ombrage à demi un sourire aigu et « une moustache de guerrier mérovin- « gien. »

Ulnterview d'Adolphe Perny signale également le militarisme de ma « barbiche dofficier », et ce grand jupoinnier d>e Paul Mathiex — un beau et bon gars que j'aime tout pleici — trouve, lui aussi, un air belliqueux à mes moustaches, quand il me montre, dans son voluptueux Frisson de Isi ch^ir en compagnie de Lucien Muhlfed, un être exquis, parti, comme Jean de Tin an, parce que ça le dégoûtait peut-être?... Allons, pas de pensées funèbres ! . . .

« Les fortes moustaches de guerrier de c( Maugis n'arrivent pas à rendre rëbaru batif son visage de gaîté. ^)

Hé ben ! hé ben ! mais alors... on peut produire encore son petit effet?... Vlan! le jeune Armory me réfrigère, qui me silhouette sous le pseudonyme transparent et Jîiétagrammatique de Siguam :

« Crâne quasi saharique, yeux combi- « nateurs et rêveurs ; barbe à mouche que <( veux^tu, avec Tembonpoint du confrère « qui, après avoir poussé le cri de chauve « qui peut, s'est déânilivemeiat situé sur

LE BETOUB D'AGE 83

« le refuge et ne tient pas à retourner « sous les voitures. »

Amusant, mais pas pcrspic-ace pour un penny, l'auteur dE)i Débauches, qui célèbre ma prudence au moment précis oii je suis moulu comnie si toutes les guimbardes de Paris iu'avaient passé sur la panse !

Jules Iloclie, dans son Vice mortel où le sapbisme, la pédérastie et la bestialité <K)acoureat à une fin éminemment morale, note ma « fine tête d'artiste, mi-rapin, -mi-gende.lettre » en un croquis délicat qui me séduit. Mais a-t-il attrapé la ressemblance? Je ne me vois pas du tout comme ça : je le regrette, d'ailleurs.

Je regrette davantage encore que Paul Acker, dans Humour et humoristes, se soit contenté de signaler, bonne rosse, mes « pieds traînards » et mon « derrière proéminent ». Pas consciencieux, ce petit Acker ! Pour leurs trois i'rancs cinquante, il devait bieji, à ses lecteurs, de les renseigner sur mon buste, sinon leur fournir un ensemble complet, tel que le présente Camille Pext dans son Informateur des gens de lettres :

(.t Large dép.a,uleé^^r allure vive ut aisée,

84' LE RETOUR D'AGtT

« Tample vêtement battant au vent, le « haut de forme à bords plats à demeure a sur sa calvitie, Fœil aux candides pru- « nelles bleues de petite fille, au regard « perspicace et jouisseur, quelquefois « d'une singulière et fugitive mélancolie, « d'une sorte de timidité soudaine, Maugis « passe, sympathique et familier ».

A la bonne heure ! voilà qui est peint I Un journal très bien fait, cet Informateur walter-scottien : « la jolie feuille de Pert. ))

Reste enfin ceci, que prononça, devant une assistance démesurément baba, le bon conférencier Eugène de Solenière :

« Maugis, ses moustaches de matou...

« ses yeux de faïence anglaise... Pensant à « lui, on pense à toutes ces âmes qui pasvv sèrent, mélancoliques et superbes, nous « éblouissant d'une lumière réchauffante, « nous consolant par leur radieuse beauté : c( J. S. Bach, le divin, et le doux saint « François d'Assise, Beethoven, et Des- (c cartes... »

Ben, mon cochon ! si j'avais pu prévoir qu'on m'introduirait dans cette société mêlée mais choisie, j'aurais changé de faux-col ! Bach, saint François, Beetho-

LK HF/roni D'AGE 85

ven, Doscartes, c'est du nioiido bien et, si ça me barbe un peu de me trouver parmi ces gens distingués, ça me flatte énormément, moi qui n'ai jamais fréquenté assi-

... Si Marthe estime que je suis trop gras.

dûment qu'un seul bac — point parent du cantor Jean Sébastien — appartenant il est vrai, à la famille des cartes (mais ici encore il y a simplement homophonie avec le philosophe qui rasait même les tables); avec Beethoven, sans doute, je compte quelques amis communs, des habitués de

m LE RETOUR D'AGE

ïa Neuvième... ce qui ne veut point dire que ces messieurs soient du gibiers de correctionnelle, ni la Cardiaque de la musique de... Chambre ! mais, plus que tout, m'émeut et me trouble Thonneur inattendu d'être associé à un personnage canonisé : j'eusse été moins surpris de découvrir parmi mes relations — on voit tant de monde ! — un François de Cour d'Assises, le fîls, par exemple, de l'inventeur du Coup qui porte son nom.

Mais que m'importe hélas I que, dans le torrent de son éloquence, Solenière me roule pêle-mêle avec ces défunts illustres, si Marthe, que je crois incapable de m'aimer autrement que pour elle-même, estime tout simplement que, pour son usage personnel, je suis trop gras.

Conclusion : j'ai grand mal à la tête, un peu au cœur.

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