‹ Le retour d'âgeChapitre 6 sur 13 · MATOL^, SANS MKMK PELOTER, ATTEND VAINEMENT PARTIE · texte numérisé non relu

MATOL^, SANS MKMK PELOTER, ATTEND VAINEMENT PARTIE

Je tiens maintenant, chez les Payet, remploi de « causeur étincelant », comme Anselme Touraine, académicien fielleux, chez les Toupin des Mares. C'est moi le numéro, la vedette, l'attraction permanente, le grand homme promis aux convives : on ne me mentionne pas sur le menu, mais un jour viendra, je crois, où les invitations seront complétées par cette annonce alléchante : M. Henry Maugis se fera entendre pendant le repas.

Par petits paquets, les amis et connaissances de la maison sont successivement priés à venir bâfrer en ma compagnie et me font bien voir que je ne suis pas là pour m'amuser, mais pour distraire ces messieurs-dames : c'est à qui, par les questions les plus saugrenues, m'incitera

à improviser des variations brillantes : on me pousse des colles sur la Tétralogie et sur le service de deux ans, sur Gaston Lemaire et sur les dirigeables, sur Timmortalité de l'âme et sur le tour de taille de M"^ Polaire.

Docile, je pérore à la satisfaction générale ; je réponds à tout et à tous, et, si j'appréciais les succès qui ne se monnayent point, je serais enchanté de ce public gobeur, dont Tindulgence, gavée de truffes et de Champagne extra-dry, salue de rires extravagants les réparties les plus pâlottes. Qu'un snob compassé croie devoir me donner du « cher maître » (c'est arrivé) et que je riposte : « Soyez poli » ou: « Qu'est-ce que je vous ai fait ! » aussitôt l'auditoire s'esclaffe, murmure des (( impayable ! » et des « très joli ! )). Une dame, l'autre jour, gloussait de confiance, faute d'avoir nettement perçu la requête que j'adressais au larbin et qu'elle supposait exquisement spirituelle : je réclamais du fromage de Brie, tout bonnement, sans même donner à cette indispensable conclusion du repas le surnom inventé par un juriste facétieux, « le Brie de clôture ».

Je ne trouverais pas le temps de manger si Payet, obligeamment, ne prenait parfois la parole à ma place ; mais, quand il discourt, c'est encore moi qui amuse, sinon le tapis, du moins la nappe : en termes bourrés de bonnes intentions et douloureusement coco, il commente mes dernières réflexions, cite des mots que j^imprimai jadis et, me prenant beaucoup plus au sérieux que je ne fais moi-même, s'épanche en variations fluentes sur ce thème fécond comme lui-même, que nul critique banalement laudatif ne manque de rééditer à propos du « Jocrisse de Vhumour « que je suis, paraît-il ; connaisseur, le mari de Marthe me catalogue :

un triste, au fond, excellant à formuler en termes cocasses une philosophie désenchantée.

— N'est-ce pas une façon délicieuse et touchante d'avouer implicitement le regret des croyances défuntes que cette apparente facétie où notre ami Maugis déclarait enviables ceux qui « se guidant sur les seules lumières de la Foi, prennent les messies pour des lanternes ? »

Ce Payet, quelle pauvre moule 1

Et moi donc !

LE RETWB ÏVAGE

J'abhorre lemr le craolKjir pendant un repas.

J'abhorre, j'exècre ces bavardages imposés. Tenir le crachoir pendant toute la durée d un repas, alors qu il faut, en même temps, manier un couteau e^^ une fourchette, exige des miracles d'adresse de la part d'un homme qui, comme presque tous ses semblables, ne possèdeque deux mains. En outre, il me déplait souverainement de réciter ma « copie »

à Fœil ; je me fais l'elYet d'un marchand de frites qui bouîotterait son fonds. Enfin, Touraine s'exhibant chez les Toupin des Mares m'a toujours semblé ridicule : et je m'apparais aujourd'hui beaucoup plus ridicule que Touraine, puisque lui, du moins, se plaît à ce genre d'exercices, flatteur pour son hypocrite vanité, et qu'il couche avec la mère Toupin (de cela je ne l'envie pas, mais il y trouve son compte).

Moi, ça me rase, et je ne couche pas avec M™^ Payet. Il n'y a même plus d'espoir que cette enviable compensation me soit accordée. Je m'obstine, néanmoins.

\.K MKTOIR D'ACK 0!

Qu'est-ce qne j'attends ? Qa'est-ce que je fais là ? Le pied de i^rue, tout bonnement.

Marthe continue h me traiter en pays conquis, avec la plus arbitraire fantaisie, voyant en moi, suivant son humeur, tantôt le sujet loyal auquel, en attendant les chartes libérales promises, sont concédées de provisoires tolérances, tantôt Thumble tributaire à qui Ton permet tout juste d'exister moyennant qu il satisfasse abondamment le percepteur. ^larthe, c'est un type dans le genre de TAngleterre, pratique et froide, et je représente, moi, le pauvre et vibrant Irlandais, déçu dans ses espoirs d7io?ne rule. (Bien parisien, je prononce « homme roulé ».)

Devant témoins, elle me marque une faveur toute spéciale : « Maugis a fait cela! )) (si du moins, c'était vrai!) « et encore ça... Maugis a dit... Maugis va nous dire... » et de tous ceux qui me voient officier chez elle, tenir le dé (que dis-je ? le « dais ») de la conversation, encensé par Marthe avec grâce et par son mari avec une conviction inquiétante pour mon cartilage nasal, aucun, je pense, n'hésite à accréditer cette fable que je ^^is Famant de M"" Payet. Cette calomnia

m'indigne ; ou plutôt, je m'indigne qu'il n'y ait là qu'une calomnie.

Dans nos entretiens privés, Marthe me fait payer cher, très cher, la réputation — nonobstant gratuite — que, d'après notre attitude mondaine, on me fait d'avoir pénétré fort avant dans ce que je nommerai, par euphémisme, ses bonnes grâces.

Vainement, j'use ma salive, dont je voudrais faire un plus savoureux usage, à raconter mon état de cœur (entreprise malaisée, car il est proprement inénarrable) : un bloc de marbre en état d'hypnose, un rocher aïssaoua n'opposeraient pas plus d'insensibilité que Marthe à ma pressante éloquence. Encore ces minéraux s'abstiendraient-ils, du moins j'aime à le croire, de railler mon lyrisme et ne répondraient-ils que par un froid silence, alla Vigny, à mes objurgations passionnées. Marthe, prompte aux sarcasmes, n'observe pas cette discrétion pétrifiée ; il ne lui suffit pas que je me couvre bénévolement de ridicule ; elle veut m'en parer, et ce ridicule, elle Tétoffe, elle le drape autour de ma personne replète en plis somptueux.

Il resterait à Marthe une dernière ap-

parence d'excuse si elle s'avérait semblable à beaucoup d'autres « faibles femmes », seulement curieuses de sentimentalités vagues, avides de menus soins, de louanges anodines, mais rebelles aux exercices amoureux, et qui, niaises assurément, mais sincères, s'offusquent de découvrir chez leur partenaire des intentions fort différentes des leurs, des désirs précis, une invitation nette à passer des paroles aux actes. Impossible d'attribuer à Marthe cette sorte de candeur bébête (ni, d'ailleurs, aucune candeur d'aucun genre). Beaucoup plus que les subtilités psychiques, les détails matériels l'intéressent et elle ne se choque point que, dans mon passé, je ne me sois guère préoccupé d'aimer, si j'ai beaucoup fait Famour.

De par sa volonté indiscrète, mes confidences sont souvent graveleuses comme les sécrétions d'un habitué de Contrexéville, à cela près qu'un reste de pudeur m'incite parfois à remplacer le mot propre par des périphrases soigneusement léchées : le récit, du reste, n'y perd rien en paillardise; il devient seulement moins sale, et plus cochon.

Pourtant, est-ce du cochon? est-ce du

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lard? je n'en sais bientôt plus rien quand, las de déballer ees souvenirs du temps heureux où je fréquentais les rnaisous les plus fermées des deux rives, j'en arrive fatalement à expliquer ma transformation actuelle, — l'économie de mon existence bouleversée par un désix unique, le dégoût subit des filles, et même de toutes les femmes, hormis une seule, — mon cœur se mettant de la partie, — un besoin fou d'amour, et aussi de tendresse, — ma surprise inquiète à voir s'épanouir en moi toute une floraison de sentiments jeunes, parfumés : ainsi, un vieux châtaignier qui, tout à coup, produirait des ro&es, s'estimerait atteint d'une maladie grave.

Marthe m'écoute d'un air, tout ensemble excédé et souriant, de collectionneuse à qui on tente de refiler un rossignol et qui condescend à ne pas se fâcher, blague même. Get air-là m'est aussi cruellement atroce que dut le paraître au papa pélican, (( partageant à ses lîls ses entrailles de père », la réponse de son ingrate progéniture : a Ah! zut! encore des tripes! * .^J'entre dans la plaisanterie, parce qu'il n"y a pas autre chose à faire, si ce n'est

LE «ET01« D'ACE fti

de me trotter pour ne revenir jamais — ça vaudrait mieux, — et jo batifole avec des grâces pataudes d'ours polkant.

Coupé en pleine déclaration idyllique par une exclamation faubourienne de JMarthe :

— Ali! la ïambe !

... je ravale héroïquement, avec une petite contraction du gosier, les injures ordurièresqui, spontanément, me montent aux lèvres, et je riposte, fin camme un cheveu :

— Lajambe? La vôtre, alors madame!

— Elle n'est pas mal, je vous assure.

— Je n'en doute pas; faites voir...

— Non, vous ne l'avez pas mérité..

— Hé! si, je La mérite; parce que j'ai

d6 LE RETOUR D'AGE

très faim et que, depuis si longtemps déjà que je danse par votre ordre, devant le très joli buffet que vous êtes, ce serait, non pas charité, justice de m'octroyer au moins Taumône d'un peu de vous : la jambe, comme vous dites, ou quelque autre morceau que je ne précise pas; ils sont tous de choix.

— Vous êtes bien honnête, Maugis; mais pensez-vous que je me débite à la portion?

— Qu'à cela ne tienne, pourvu que ce soit une portion incongrue !

— Maugis! vous allez me faire croire, contre toute apparence, que vous avez les yeux plus grands que le ventre...

Et allez donc! Le voilà bien le coup de pied en vache ! Mon ventre I eh ! ben, quoi, mon ventre? Je bedonne légèrement, d'accord, légèrement, rien de plus. Et d'ailleurs, fussé-je obèse, toute allusion à cette disgrâce physique serait une muflerie, en un pareil moment, de la part d'une femme qui sait que je l'adore et qui insiste pour que je le lui dise.

Je ne rigole plus; je ne feins même plus de rigoler :

— Impossible, douce madame, de m'in-

LK HKTOIH D'AciR

diquer plus dtdicatement que vous me trouvez trop gras. Alors, c'est sans doute par un héroïque altruisme que, pensant m'etre agréable, vous vous prêtez à un genre d'entretien qui, au contraire, me devient presque odieux; et puisqu'à vous aussi, il est évidemment pénible, si nous parlions d'autre chose, voulezvous? La crise des raisins secs dans le Péloponèse...

Changement à vue : Marthe devient presque câline :

— Maugis, mon petit Maugis, faites pas le gosse, boudez pas!... Je vous aime beaucoup,

voyons. Vous êtes gentil, là, très gentil, et, tenez, si vous voulez que je sois très franche : vous êtes trop gentil. Tâchez de comprendre; que vous me... convoitiez, ça me fait beaucoup de plaisir et, en même temps, ça m'embête un peu. Arrangez-

Ô8 LÉ RÉTOCR i)'AC.Ë

VOUS pour que ça ne m'embête pas du tout, pour que came fasse seulement plaisir; quand vous aurez résolu cette petite difficulté, je serai tout à fait contente de vous et j'ai dans l'idée que vous ne serez pas mécontent de moi.

Ça ne veut rien dire ; mais c'est si bien dit que ma rogne s'évanouit; et je me reprends à espérer, vaguement... Et c'est tout le temps comme ça. Si vous croyez que c'est drôle!

Je dîne maintenant chez les Payet une ou deux fois par semaine; une ou deux fois par semaine aussi, je les traite dans des établissements chérots; les autres soirs, on se retrouve à des premières ou chez des chères madames qui reçoivent (c'esteffrayant, ce queje deviens mondain!); en outre, tous les après-midi que le bon Dieu fait — et il en fabrique, Tanimal ! — je ballade Marthe aux expositions, aux courses, aux afternoon teas, partout, pour la plus grande satisfaction de son imbécile de Léon qui ne participe pas à ces promenades divines, et, plus mari que nature, me remercie de procurer des distractions à sa femme : a Cette pauvre Marthe..., moi, vous comprenez je n'ai pas le temps, mon

LE iiETorn D'Ar.K m

travail... je compose très lentement... » — Flaubert deux, quoi! Avec son travail, il me fout des vents!

Et il trouve le moyen d'échapper à son sort! Bon Dieu, faut-il (iu'il ait une veine de cocu, pour ne pas Tetre I

Hélas I C'est quand il n'est pas là que j'écope; mais, alors, j'écope salement, avec tant de patience résignée, du reste, que je ne vois pas bien pourquoi Marthe se gênerait : si, de temps en temps, je cabocharde un peu, il suffit qu'elle me rende la main, un instant, pour que je redevienne aussitôt le docile carcan sur qui peuvent pleuvoir les coups de cravache, sans qu'il montre d'autres défenses que d'anodines, de loin en loin, juste assez pour donner à son driver l'illusion flatteuse d'une diiïlculté — en réalité, un gosse le conduirait.

C'est qu'en effet, j'arrive à l'âge où beaucoup de mâles se laissent enrêner par des gamines encore vertes, et plût au ciel que, comme eux, je fusse pris d'un goût très vif pour les petites filles; l'argent suffirait à le contenter et je n'aurais à craindre que la correctionnelle, où m'ont déjà cgQ^it,4gê délits

f GlBLlO-înECA 1

de presse, et qui n'a fichtre rien d'imposant...

Mon cas, à moi, est banal comme la prose de Léon Payet : je subis la crise bien connue qui n'épargne que peu d'hommes de mon âge, surtout dangereuse aux célibataires, plus particulièrement sensuelle chez ceux qui ne furent pas très paillards, pour moi, hélas! compliquée

d'une sentimentalité désastreuse, cause de tout le mal.

Mon cœur s'éveille (chaleur!) en ce temps où d'autres sentent plutôt surgir en eux, exaspérées d'être les dernières, des concupiscences où ce viscère n'a point de part.

Mon cœur s'éveille (maladie!) et voici l'effet de ce réveil tardif : je m'embête comme si j'étais payé pour ça, je m'embête comme une malle devant une croûte de pain.

M'amuser ne m'amuse plus; je n'aime plus à aimer; le travail... ah I oui, des nèfles ! je n'en fiche quasi plus une broque ;

Mon cœur s'éveille.

mon roman L\ Fleur des poids {histoire d'un lutteur), ie l'ai définitivement plaqué ; c'est tout juste si je bâcle les articles que, par traité, je suis obligé de fournir à divers canards; fétides, ces topos hâtifs, écrits sans goût et — ceci plus grave — sans dégoût, tellement farcis d'incidentes à la louange des produits Payet, ou des gens qui sont reçus chez les Payet, qu'il ne reste plus de place pour éreinter personne !

Je dors mal, je ne bois plus, je ne... fornique plus, je tourne au bénisseur : je suis foutu.

Ot: MAUCIS, ENTRE DEUX JOIES, COUCHE SUR SES POSITIONS

Noël! Montjoye et Saint-Denis! Hip!

Hip! liourrah! Banzaï ! Elzen!

... Le ponte qui voit le banquier s'embacquer pour la quatorzième fois, la vieille cuisinière qui vient de gagner le gros lot des Enfants scrofideiix j le bagnard innocent auquel on annonce que Jacques Dhur s'occupe de lui, le spectateur échappé à rincendie d'un

La vieille cuisinière qui vient théâtre SubvCUtion--

de gagner. , , .

ne, le prisonnier évadé, Faction libérée même, qu'est-ce que

tout cela oiipres de moi... qui vient de

me déc^o^cr, tel un gaz tout ce qu'il y a de plus hilarant, des eniberlilicotenients où j'étais en train de barbotter!

Je ne sais ce qui me retient d'exécuter sur place un cavalier seul, de danser le pilou pilou de la délivrance — et volontiers, je me mettrais à la fenêtre pour que vous voyiez mon bonheur.

Tout à rheure, trois heures vingt-cinq, par une chaude après-midi de mai, sous le plus ridicule prétexte et sans autre forme de procès, j'ai plaqué Marthe dans la ru. ..u...e ! Ou, plus exactement, au coin du boulevard Malesherbes et de la rue de la Bienfaisance... sur le trottoir, sans même lui dire comme jadis Barbey d'Aurevilly à la pierreuse qui lui avait demandé son bras pour traverser la chaussée : « Et maintenant, madame, vous voilà chez vous; je n'ai plus qu'à me retirer I »

Ah! je ne me suis pas retenu ; j'ai affûté mes pincettes, je me suis tiré des pieds.

Ça m'a dégoûté, je suis parti.

A l'anglaise... avec la désinvolure coutumière à ce peuple qui nous a brûlé Jeanne d'Arc à Rouen, notre flotte à Trafalgar, et la politesse partout.

Et me voilà, chez moi, libre comme une eau-forte de Rops, gai comme un pinçon sur une jolie cuisse ronde, seul, — enfin seul — seul comme un peigne !

Ce qui majore la joie de ma délivrance, c'est la conscience que j'ai, vive à la fois et sournoise, du parfait ridicule dont s'aggravent les circonstances de cette rupture trois fois bénie. Cette solution (de continuité)^ que sa grossièreté rend définitive, il me paraît absolument tout à fait très bien qu'une cause grotesque l'ait provoquée; ainsi, cette intrigue ratée garde une manière d'harmonie, une unité de niaiserie...

... Au milieu de ce cabinet de travail, où j'écris violemment, les doigts tachés d'avoir enfoncé ma plume dans Tencrier comme au cœur d'un ennemi exécré, un chapeau de soie s'effondre en accordéon, crevé d'un talon énergique !

Eh bien! ce huit-reflets défoncé, c'est

Un chapeau de soie crevé d.' u n talon énergique.

LE HKTOUH D'AGE iÛ5

ce qu'il nio reste de plus précieux, et je le contem[)le avec reconnaissance.

Je le vénère, ce huit reflets, comme le symbole de mon affranchissement... c'est la cause! La cause occasionnelle, sans doute... mais enlin on ne peut pas toujours exiger des causes (ni des côtelettes) premières.

Adoncques, pour séduire Marthe, cette jaurée (mijaurée me paraît décidément trop faible...) j'avais peu à peu dépouillé ou du moins travesti, maquillé, camouflé le vieil homme de quarante-cinq ans, carré d'épaules, rond de ventre, libre d'allures et de propos jusqu'à la muflerie inclusivement, qu'il s'agissait de transformer en un jeune premier unissant le charme traditionnel de Delaunay à l'élégance moderne d'un Le Bargy, à l'abatage d'un Guitry — et j'en passe!

Guidé par ce désir de plaire qui réduit les hommes à l'automatisme des phrases toutes faites et des gestes convenus, je m'efforçais, devenu pantin impersonnel, à réaliser la perfection de ce type grotesque et fâcheusement hybride qu'on est convenu d'appeler « un artiste doublé d'un homme du monde » ! Vous voyez cela d'ici, et de

106 LE RETOUR D'ACiE

quels éléments de brillant causeur, d'amoureux ironique et tendre, de philosophe ému et sceptique, se compose ce polichinelle répugnant dont la vomitive nullité n'est dépassée que par celle de son pendant : « l homme du monde doublé d'un artiste », vous savez? le spectateur averti, Fauditeur érudit, le poète à ses heures, Tencombrant idiot qui donne le signal des applaudissements ?

Et, jugeant que ce n'était pas encore assez d'emprunter leur absence d'âme à ces marionnettes, je voulus en arborer les oripaux : Mac Amysoll (de Forth), tailleur écossais, obtint mes commandes et, grâce à toute une garde-robe de redingotes précises, de jaquettes cambrées et de complets sévères, mais justes, me britannisa au point que je semblais l'écho — j'allais écrire Teckau — d'un capiteux Brummel double zéro.

Aujourd'hui enfin, comme pour couronner cet édifice de snobisme, j'opérais mon suprême avatar, longuement préparé dans l'ombre et le mystère ; renonçant à mon plat-bords de feutre, couvre-chef inséparable de ma calvitie, — et que mes biographes n'hésitent pas à qualifier

LK HFTOIH n'AC.K 107

d' a Iiistoriqiio »! — jo nio 8in<j:ularisais en adaptaat la coifTiire do tout le monde, le haut-de-fonne de soie à ailes cintrées, après combien de conférences avec Léon (le chapelier, pas le mari), combien d'essais et de retouches pour établir la lar»^eur et le degré de relèvement de bords qui convient le mieux à mon genre de beauté!

L'inepte puérilité de ces préoccupations ne m'échappait point : je savais trop qu'en môme temps que de ce galurin éblouissant, je mo couvrais d'un ridicule inexpiable; mais mécontent de moi comme de l'univers, je me flattais que Marthe me saurait d'autant plus de gré de mon renoncement, qu'elle serait touchée de ce méritoire elYort pour devenir tout à fait gentlemanlike.

Tout d'abord, quand je l'allai prendre chez elle, vers trois heures, elle parut ne s'apercevoir de rien et ne fit aucune observation sur l'imprévu de ma coitTure : ce silence, du moins, n'aggravait pas la juste fureur qu'entretenait en moi la conscience de mon imbécilité.

Marthe était prête à sortir : nous partîmes. Je devais la conduire chez Georges Petit (celui qui n'opère pas lui-même, le

roublard), voir une exposition de peintres néo-Kantiens.

Rien ne m'amuse plus que de causer devant un tableau avec des jolies femmes : elles y apportent, toutes, un souci qui m'enchante de n'exprimer que des jugements avertis et définitifs : je me délecte sournoisement à les entendre louer la solidité brutale de Bonnat, les plagiats élégants de Jacques Blanche, la brillante fantaisie de Besnard, l'intimité (un peu trop littéraire) de Sidaner, le puissant réalisme des siamois Simon et Cottet, découvreurs de la Bretagne, la savante perversité d'Aman Jean; je goûte leurs anathèmes sur le mercantilisme de Dubufe, la platitude de Debat-Ponsan, la monotonie d'Henner... Et, quand elles se trompent d'épithètes ou d'attributions, quand elles prennent Henri Martin pour Chocarne- Moreau, ou Harpignies pour Berne-Bellecour, ma joie n'en est point diminuée. Si, par hasard, elles ne disent rien, j'ai plaisir à les regarder... et, si elles parlent d'autre chose, je les adore.

Je comptais bien que Marthe aurait l'esprit de parler d'autre chose.

Toutefois le début de notre promenade

fut silencieux : il faisait si beau temps que nous avions décida de marcher un peu et la conversation devient un sport dangereux dans les rues de Paris, où les autos menacent à chaque instant de couper en deux la causerie et les causeurs. D'ailleurs, mon satané galurin continuait à me taquiner; non content de me ridiculiser, il m'imposait une gène physique : différant de poids avec le bords-plats lâchement sacrifié, moins bien adapté «à ma tête, j'avais rimpression qu'il ne tenait pas, que j'étais coiffé de travers, et, machinalement, à chaque pas, j'y portais la main pour l'assurer. Marthe ne semblait point remarquer mon inquiétude; mais comme nous passions devant un miroir qui flanquait une boutique, je ne pus me retenir d'y jeter un regard anxieux ; elle surprit ce regard, nos yeux se rencontrèrent dans la glace, et la glace fut rompue : Marthe éclata !

Et de quel fou rire, énervant et agressif!... un rire en fusées, qu'on devine incoercible, qu'on veut pourtant essayer d'interrompre, tout en pressentant que le moindre mot va l'exaspérer encore !

— Quoi! qu'avez-vous?

Elle continuait de rire, courbée sur son

110 LE UETOUIl D'AGE

ombrelle, agitant une main fébrile pour réclamer une minute de patience... Enfin, dans rintervalle de deux gloussements, elle put bégayer, en indiquant mon couvrechef :

— Est-ce que. . . est-ce que vous couchez avec?

Et elle repartit de plus belle.

Je ne me rappelle pas avoir jamais eu, si vive, ni si soudaine, l'envie de fouetter une femme en pleine rue, et je me demande encore pourquoi je n'y cédai pas.

Rapide, une autre idée me ramena tout mon sang-froid.

— Attendez ! dis-je à Marthe, et comme, le long du trottoir opposé, une station de fiacres alignait quelques guimbardes, je traversai la chaussée.

Marthe encore secouée de son rire injurieux, ne me suivit pas, évidemment persuadée que j'allais faire avancer une voiture jusqu'auprès d'elle.

D'un bond, j'escaladai une Urbaine, en criant au cocher mon adresse :

— 177 bU, rue de Courcelles. Augalop... bon pourboire!

Stimulé par cette douce parole, l'automédon rassembla et partit à fond de train. . .

LK UKTnl II W.mW. lit

J'eus le temps d'apercevoir Marthe enfin calmée, et qui re<T;ardait mon sapin sY'loignor, éi^ahie : et je fus celui qui rit le dernier!

Bonsoir, ma petite... coifiee ou non, ce n'est plus ma tête que tu te paieras désormais... il y a une suite !

Cinq minutes plus tard, j'étais devant ma porte : j'ai donné cent sous au cocher qui, discret, les a pris sans solliciter d'explications.

Enfin, me voilà seul et me voilà chez moi ! (Et je le chante en l'écrivant, d'une voix fausse mais joyeuse)... J'ai pénétré dans mon appartement comme dans une citadelle prise d'assaut, avec une allégresse furieuse : d'un bras vengeur et fort, j'ai lancé mon tube étincelant contre le mur; il a rebondi bêtement avec un bruit de carton creux, et est revenu rouler à mes pieds : alors, comme on donne le coup de grâce à un monstre expirant, d'un coup de talon décisif, j'ai interrompu ses soubresauts d'agonie.

Et d'un seul coup, d'un seul, je lui brisai la coiffe !

Maintenant, plus de Payet... Fi!ii, nous trois î

Je no reverrai plus Marthe — dont l'orgueil, du reste, ne me pardonnera jamais.

Je redeviens Maugis comme devant (ça oui! surtout...) je reprends mon bordsplats et mon langage escarpé, mes habitudes et mon train de vie. Voyons? pas de premières, ce soir... je vais pouvoir dîner tranquillement, longuement, savourer une fine 1848 en suivant d'un œil amusé les volutes imprévues d'un Upmann moelleux, et la béatitude de ma digestion battra son plein chez Julie « au rire étincelant p... ce qui, par une transition naturelle et saine, obscène même, m'amènera à reprendre la plume demain matin: déjà, j'ai replacé sur mon buvard les six premières feuilles de mon beau roman : L.v Fleur DES POIDS, histoire d'un lutteur...

Et déjà de la septième Je m'occupe vaguement...

Mais je m'avise qu'il serait urgent et décisif d'envoyer à Marthe un billet P. P. C. dont la politesse ambiguë agrémenterait de quelque rosserie la brutalité de mon lâchage et le rendrait irréparable.

Du papier! du papier I...

Chère Madame,

Il n'est, comme je dirais, si bonne satiété qui ne se quille, et je ne pense pas que vous m'en vouliez beaucoup de m'élre éloigné tout à l'heure un peu brusquement.

Votre franche gaîlé, que je me serais fait scrupule d'interrompre, me permet d'espérer que vous ne moiiri\les point aux bords où vous fûtes laissée; cl vous vous souciez fort peu sans doute de connaître les mr'lfs d'une retraite dont l'opportunité eût fait envie au crrnéral Kouropatkine ! Je me dois pourtant de vous fi j:r.iir quelques explications... Y tenez-vous beaucoup ? et ne trouvez-vous pas qu'il suffira d'attribuer à mon habituelle mullerie le laisser-aller de ma conduite ou plulOt son laisser-courre ?

Veuillez en tout cas m'excuser, et au besoin me plaindre, d'avoir manqué l'occasion de passer avec vous une après-midi que votre bonne humeur annonçait charmante.

J'ai le vif regret de vous dire qu'il ne faudra pas compter sur moi pour votre dîner de jeudi prochain, et qu'il va me devenir tout à fait impossible de me rendre à vos réceptions suivantes : une lettre de mon éditeur me rappelle que je lui ai promis, pour une date dont la proximité m'épouvante, le manuscrit d'un roman qu. ne se compose, à vrai dire, jusqu'ici, que des six pre mières pages et du titre ; encore ce titre n'est-il pas définitif, non plus d'ailleurs que les phrases initiales.

Ce n'est pas à vous, chère Madame, qu'il siérait de développer longuement ces considérations professionnelles : le soin que vous apportez à mettre en valeurs le talent de votre mari et votre intelligence pratique de la publicité vous feront assez comprendre auelie Importancfl

j'attache à ne pas laisser trop d'intervalle entre deux volumes, et combien je tiens à rattraper le temps perdu depuis quelques semaines. Aussi n'aurai-je pas trop, d'ici longtemps, de toutes les soirées, sans parler des nuits, plus belles que les jours, pour me remettre au point et reprendre mon équililire.

Vous le voyez, madame, je ne mérite que votre compassion éclairée : plaignez-moi donc de tout votre cœur, que vous m'avez appris à connaître, et croyez-moi Votre respectueux et dévoué,

Henrv Maugis.

Voilà; c'est de la copie perdue, mais je ne la regrette pas. Et maintenant elle racontera à son mari ce qu'elle voudra... et, pour peu qu'il me vienne demander des explications supplémentaires, je lui enverrai avec plaisir une paire de gifles, suivie d'une paire d'amis, et je l'emmènerai faire une petite promenade hygiénique à la Grande Jatte s'il y tient. Comme tous les votants du scrutin de liste, et celui même du Walhalla, je ne demande plus qu'une chose... c'est que tout cela finisse... Niir ein \ç>ill ich noch, das Ende, das Eiide!

Il ne me reste qu'à insérer dans une enveloppe pneumatique cette fin de n'être plus reçu et à la faire porter par mon groom^ dès qu'il sera rentré... car il est

LE nFTOÎ'R TVA^F 115

encore sorti, ce petit cochon de Fred ! Je le devine absent, à l'assourdissante insistance des sonneries qu'un raseur multiplie et prolonge depuis cinq minutes, piétinant devant ma porte obstinément close. Va toujours, mon vieux!... Quelque créancier, je gage... moins que rien... D'ailleurs, si Fred était présent, il jurerait que Monsieur n'est pas là.

Mais quel vacarme ! On n'a pas idée de solliciter ainsi le bouton d'une sonnerie sans défense... Ah ! Zutre ! il m'embête à la fin, le carillonneur ! Que diable, cet idiot devrait avoir compris depuis longtemps qu'il n'y a personne ! on ne s'entend plus écrire, ici ! ... Je vais aller lui notifier, moi-même, que je suis sorti. Justement, je sens que cela me fera du bien d'engueuler quelqu'un... Heureusement pour lui, il se calme : il fait bien d'y renoncer, sans quoi!... Non, il recommence!

Attends un peu, mon salaud, je te vas secouer les puces î...

Ces deux lignes de points sont là par pudeur ; pour la pudeur, c'est très suffisant, mais combien faudrait-il de points

d'exclamation pour traduire la stupeur heureuse où me jettent les événements, doucement orageux, qui viennent d'ani-

II s'en est passé, je vous en fiche'imon.billet, et des meilleurs 1

mer mon paisible intérieur durant deux heures qui valent leur pesant de minutes. Il y a deux heures, donc, je me levais brusquement, quittant mon bureau, hérisse comme le collier du buU Toby-Ghlen>

LE RETOIR D'AGE 117

prêt à flanquer une pile au carillonneur obstiné qui usait les miennes... je l'ai reçu pourtant, et il me l'a bien rendu, si je puis dire... il vient seulement de se retirer (ou plutôt non, c'est moi qui... enfin, n'anticipons pas !) et je me rasseois maintenant à la môme place — un peu fatigué, mais de quelle délicieuse fatigue !... Le raseur qui ne voulait pas démarrer... je parierais que vous commencez à vous en douter... c'était Marthe ! et Marthe, c'est ma maîtresse : ça y est!... « Joie! joie î Pleurs de joie! » comme s'écriait Biaise Pascal dans des circonstances, d'ailleurs, sensiblement différentes.

Chère petite Marthe!... doucement canaille, excessivement fine avec un rien de crapule, ne semble-t-il pas qu'elle ait été faite exprès pour moi . . . for Maiigis only ?

Et comment l'ai-je si longtemps mécon-

nue

Pour avoir voulu mettre du sentiment (!) dans le genre d'aventures qui en comporte le moins, j'ai failli passer à côté du bonheur — et, qui mieux est, du plaisir ! 0 Platonisme, ce sont là de tes coups, dirais-je volontiers, s'il n'y avait

quelque contradiction dans les termes...

Amicus Plato, magis arnica voluptas !

Par quelle aberration ai-je perdu deux mois à m'aliéner, en m'édulcorant laborieusement, cette petite Marthe que j'aurais eue sans coup férir — Texpression ne vaut rien, mais je me comprends — en restant le bon mufle que je me vantais d'être auparavant, aquoibonniste et rigoleur, mais qui ne se laisse pas piétiner les arpions ?

Ce que désirait de moi M"'' Payet, elle vient de me le prouver haut la-jambe, c'était moi-même, moi tout seul, le Maugis authentique et bourru, avec l'expérience de ses quarante-cinq ans de jouisseur bedonnant et déplumé; et, stupidement, j'annihilais toutes mes séductions, je gaspillais le stock de mes charmes spéciaux en singeant — grime d'amour !

— les Damis sirupeux et les onctueux Clitandre 1 Elle voulait de l'alcool, et du raide... et je lui versais, avec des gestes arrondis, la fadeur de l'orgeat I Je m'aplatissais à ses pieds, comme un toutou bien sage à sa ménière, alors que cette aimable masochienne (puisque ça s'ap-

LE RETOLK DAGK 119

pelle comme ca) ne souhnitait rien que d'être un peu rudoyée — car elle appartient à l'espèce de celles qui brament : « Plus fort » et « fais-moi mal, dis ! »

Et je ne l'en aime que davantage, puisque ses petites perversions correspondent justement aux miennes et qu'il suffît pour que ça colle, d'un tour de vices...

Quand je songe que, tout à l'heure, si un subit retour de colère ne m'avait pas opportunément rendu à moi-même, j'allais reprendre mon attitude de soupirant, perdre tout l'avantage que je m'étais assuré, sans m'en douter, en plaquant Marthe sur un trottoir — et laisser repartir une personne qui n'était venue chez moi que pour y déposer ses devoirs d'épouse !

... J'avais ouvert ma porte avec l'intention formelle de remiser le bougre qui titillait mon bouton de sonnette avec tant d'indécente insistance : la soudaine apparition de Marthe me fit perdre ma contenance et mon vocabulaire. Je bredouillai d'une voix pâteuse quelques explications sur l'absence inopinée de mon groom, des regrets d'avoir fait attendre...

Et elle paraissait parfaitement tranquille.

— J'aurais sonné une heure entière, dit-elle : j'étais sûre que vous étiez rentré : j'ai trouvé dans Fascenseur la fleur que vous portiez tout à l'heure à votre boutonnière.

— La fleur que j'avais achetée Dans l'ascenseur était restée...

fredonnai-je inconsciemment d'une voix à remuer dans leur tombe les ossements de Bizet.

— Mais quelle tête ahurie, mon pauvre Maugis, continua-t-elle. Est-ce que ma visite vous dérange ?... Vous avez des parents de province, peut-être...

— Oui... c'est-à-dire non... je ne m'attendais pas... je suis un peu surpris.

— Ça se voit !

— Qu'est-ce qui me vaut le plaisir...

— C'est tout simplement que je ne suis pas méchante : j'ai voulu vous épargner l'embarras où vous vous seriez trouvé en me voyant. Allons, présentez-moi gentiment vos excuses et qu'il n'en soit plus question I

— Mon Dieu, madame, en effet, je l'avoue... j'étais... croyez bien que...

Soudain à me sentir bafouiller dans

cette colle de pâte et si penaud devant cette petite femme, qui me considérait avec sa moue dégoûtée de princesse gourmandant un rustaud, toute ma rage me revint d'un seul coup, je vis rouge, et, la repoussant vers la porte du salon, qui communique avec Fantichambre et dont un battant était à demi ouvert, je criai, étranglé de colère :

— Des excuses ? et avec ça, madame ?

Non, mais vous ne m'avez pas regardé ?... Des excuses I voulez-vous me fout' le camp, et plus vite que ça... ou...

Elle pâlit un peu... mais sourit; et demeurant dans l'embrasure de la porte, les bras ouverts, ironique crucifiée :

— Et si je ne veux pas m'en aller ! ditelle...

Je blasphémai le saint nom du Seigneur ; j'étais, à cette minute, une brute parfaite et déchaînée, — un homme, enfin ! Je saisis Marthe à bras le corps, résolu à la flanquer dehors ; elle se laissa enlever sans résistance... mais ce ne fut pas sur le palier que je la déposai, car, jetant ses bras autour de mon cou et collant ses lèvres aux miennes, elle laissa échapper une plainte roucoulée, dont ma fureur

même ne put méconnaître le sens et qui alla droit aux miens .. Ce fut donc sur mon lit que, bredouillant de tendres injures et d'équivoques menaces, je portai ^ Marthe, conquise, et

^^^*fc^^ qui murmurait d'une

voix extasiée :

— Brute ! Brute !

Quelques gestes à peine, précis, décisifs — et avant même que je l'en eusse sollicitée, elle se dévêtait avec tant de prestesse qu'on eût pu supposer qu'elle avait le feu quelque part, et que j'eus quelque peine à me trouverprêt en même temps qu'elle. Et nous n'avons pas causé davantage... mais nous nous sommes très bien compris.

Durant les exercices qui suivirent et dont l'agréable variété m'enchanta, elle a montré, entre autres choses (et toutes charmantes), le même goût pervers pour les violences qui s'achèvent en caresses,

Elle se dévèlait avec lanl de prestesse...

Li: liKTfK II D'A(iK 123

pour les voluptés un pou douloureuses... et le plus vit' intérêt pour mes vibrations personnelles, la plus sympathique curiosité pour mes tendances esthétiques :

c'est une de ces vicieuses avec qui rien ne se perd, ni rien ne se crée !

C'est tout à fait bien... et je m'y connais : je crois n'ignorer aucun des magasins d'amour les mieux achalandés, que l'Europe nous envie : je m'y suis fait traiter de tous les noms et de toutes les manières par des spécialistes justement célèbres — les négresses sont bien surfaites — qui, certes, m'en ont donné, et pris, pour mon argent, prévenues par « Madame » que je ne suis pas de ces michets à la manque qu'on expédie en un tour de reins. Il ne me souvient pas qu'aucune m'ait fait autant de plaisir que cette petite Marthe, blanche et or — même nue, elle reste Louis XVI... avec la tête en plus — et je n'ai jamais mieux compris quel insondable abîme sépare l'Art du Métier; car il n'appartient point aux cabotines de la volupté, si habiles qu'elles soient, de montrer cette intelligence par quoi Tartiste de génie réussit à faire d'un vieux rôle une création per-

sonnelle, ni surtout ce fiévreux effort vers la perfection (toujours à mieux !) qui fait de Marthe Tidéale collaboratrice...

Il est vrai que les spécialistes n'étaient pas là pour s'amuser, tandis que j'ai tout lieu de croire que M""' Payet ne s'est point embêtée.

Moi non plus, f. ..ichtre !

Et qu'on ne vienne pas me raser avec les rengaines des prétendues tristesses post ce que vous savez, et me raconter que la possession tue le désir.

Ce que m'ont laissé ces deux heures bien remplies, c'est Tenvie de recommencer... pas tout de suite^, ne nous vantons pas!... mais quand il nous plaira — et aussi le sentiment très net que je ne puis plus me passer de Marthe... et que je lui en veux point... mais que j'en veux encore, toujours I

MAUGIS CHANTE, DECHANTE, PREND ENORMEMENT DE CHOSES POUR SON RHUME, ET FINALEMENT, LE PARTI DE SE RETIRER.

De Feau a passé sous les ponts, et ailleurs, depuis que j'ai interrompu sur une page triomphante cette vaine autobiographie; beaucoup d'eau que je n'ai point mise dans mon vin, je vous en fiche mon bidet! Il y a maintenant, combien? trois, quatre, peut-être cinq mois que j'en suis arrivé, avec Marthe, à mes fins.

Par malheur, ces fins-là n'étaient qu'un commencement.

Un commencement radieux, certes, et qui me fit voir, émerveillé, un nombre incalculable de chandelles que je pris bonnement pour des étoiles de première grandeur... Mais la suite m'a paru moins éblouissante, et j'ai déchanté très vite. Non que j'aie assez de^ Marthe} ohl nonj

jamais assez, jamais trop ! Je la désire autant qu'avant, davantage même, comme un carme, quoi !

Mais je Taime, et c'est là tout le mal, un mal qu'elle ne voit pas, qu'elle ne soupçonne pas, et que je ne lui avouerai jamais, parce qu'elle le jugerait, comme je le juge moi-même, ridicule. De délicates et inutiles fleurs bleues, ô honte ! enguirlandent mon Moi, naguère si raisonnablement pratique ! Oui, il pousse des myosotis candides sur le triple fumier dont jadis se cuirassait mon pectus ! Je me surprends à rêver d'idylles dans le goût, non seulement de Théocrite, mais encore de Virgile; je voudrais que fleurissent, pour Marthe et moi, entre les heures paillardes, des heures d'intimité tendre, sinon sans caresses, du moins sans cochonneries.

Alors, il arrive que Marthe, en ces instants rêvés, se manifeste plus vicieuse que moi, trop vicieuse pour moi : Non I Je dis mal ! Il est absurde de lui reprocher ce qui fait d'elle, au iit, une maîtresse incomparable. Pour parler plus juste, je regrette que Marthe ne soit que vicieuse.

Ce qu'elle apprécie le plus dans notre

LE RETOI'R D'AGE 127

liaison, c'en est, jo crois, le scandale : elle m'afficlie, ravie d'exhiber, non pas, comme M"'' Chose ou comme M"™' de Maideu, un amant quelconque, mais cetllonry Maugis (ah ! ma gloire !) sur qui des légendes courent le monde, graveleuses. J'ai la réputation — exagérée, mais que j'ai toujours entretenue avec un soin jaloux — d'un homme perdu de mœurs; cette bonne renommée, je la porte aussi allègrement que l'athlétique Paul Pons sa ceinture dorée; je la bénis même, puisqu'elle me valut l'attention favorable de M'"' Payet, mais elle ne me suffit plus. Enfin — c'est bete, mais c'est — j'ai besoin d'être aimé.

En somme, à part les bons moments vécus dans ma piaule promue à la dignité de « frissonnière », je ne passe que de lichus quarts d'heure; toute la journée, je promène Marthe, c'est-à-dire qu'elle me trimballe à des thés, à des salons artistiques, aux courses, exhibitions perpétuelles qui m'agacent jusqu'à l'exaspération, mais qui la ravissent : Vanité, vanité, Marthe n'est que vanité !

Je puis dire 772ea 'culpct ! Dans ma gratitude de l'avoir conquise, je me suis prêté bêtement à ses caprices ; au lieu de la

tenir court, je Tai laissée gagner à la main et maintenant elle m'emballe. Elle sait, comme moi, ma faiblesse, et qu'une tentative de reprise énergique ne réussirait qu'à me faire désarçonner: alors, alors, je me cramponne à la cinquième rêne, peureusement.

Au surplus, j'ai foi en des jours meilmeils ; il est impossible qu'avec cette voix là, et cette bouche, et l'enchantement de tout son petit corps à fossettes, Marthe n'ait pas quelque joliesse de cœur et ne finisse point par se sentir touchée de tous mes soins, de toutes mes prévenances, de toute ma peine. Jusqu'ici, son orgueil, sa manie de représentation et, pour employer un cliché cher à ce poussiéreux cocu de Léon, « le tourbillon de la vie mondaine » l'ont trop accaparée pour lui laisser le temps de s'apercevoir que je suis vraiment très gentil, et même attendrissant ; mais viennent les vacances, qui lui permettront de souffler, et elle trouvera bien le loisir de faire cette consLatation intéressante !

Elle part la semaine prochaine pour Uriage. Comme par hasard, le Docteur Damain m'a conseillé la même eure thermal© i

— Quelle chance ! s'est écrié Léon Payet (« le subtil psychologue ! » ainsi que s'expriment les Prières d'insérer de son éditeur). Au moins, Maugis, vous allez tacher de venir là-bas en même temps que nous?

J'ai promis de faire tout mon possible. Je suis si bon ! Et, dans deux jours, j'apporterai la bonne nouvelle que j'ai pu m'arranger et que, décidément, nous partons ensemble.

Marthe, elle aussi, m'a demandé avec une insistance très affectueuse, de l'accompagner là-bas, me promettant, en échange, de se rendre ensuite à Bayreuth où mon journal me force à péleriner pour découvrir la Tétralogie. Ce désir de ne me point quitter me donne bon espoir : sans doute, elle a fini par comprendre que j'avais droit à un peu de bonheur et se promet de m'offrir, durant les villégiatures oii le chapitre « mondanités » est moins absorbant, les plus savoureuses compensations.

Il n'est que tôt, d'ailleurs ! Toujours inquiet, toujours mécontent, je néglige, tous mes travaux — mon beau roman en préparation La Fleur des poids (histoire

d'un lutteur) en est toujours au feuillet six — je porte le diable en terre et dix ans de plus que le fringant portrait brossé d'après ce que je fus par Myrton Michalski. Et comme je m'affadis ! , . . Le nommé Manchot, directeur de VImmonde Musical.

m'engueule lourdement; ce m'est toujours une joie, bien entendu, mais je l'aurais traité jadis de « mélomane bâté », ou, vu son encyclopédique incompétence, a d'incompétomane », je l'aurais lardé de citations classiques :

Comme avec irrévérence Parle des dieux ce Manchot ;

OU encore, passant de Molière à la Fontaine :

Le premier qui vit un Manchot S'enfuit à cet objet nouveau.

Tandis qu'aujourdliui, je me contente d'écrire « Manchot est bête », tout doucettement et de faire passer dans son propre journal (quand je dis propre!) cette affirmation resplendissante de véracité.

Encore ai-je la très délicate attention de l'enclore, cette ii^discutable appréciation,

dans un sonnet acrostiche (1) « à seule fin » comme disent les directeurs de baraques foraines et de V Immonde Musical) de faire comprendre que c'est une vérité... initiale.

Décidément je tourne à la guimauve, et s'il ne me vient pas un peu de satisfaction, je sens que ça va très mal finir pour mon gniasse.

Musique, tu nie fus un palais enchanté Au seuil duquel menaient d'insignes avenues. Nuit et jour, des vitraux aux flammes contenues. Glissait une adorable et vibrante clarté.

Et des chœurs alternant, — dames de volupté, Oréades, ondins, faunes, prêtresses nues, — Toute la joie ardente essorait vers les nues, Et toute la langueur et toute la beauté.

fur un seul vœu de moi, désir chaste ou lyrique. Ta fertile magie a toujours, ô musique ! Bercé mon tendre songe ou mon brûlant désir

Et quand viendra l'instant ténébreux «t suprême. Tu sauras me donner le bonheur de mourir. En refermant les bras sur le Rêve que j'aime !

On remarquera que rdcrostichê ne donne pas toul-àfait MancJiot : mais la rosserie du procédé n'y perd rien, au contraire... et quant au mérite littéraire de ce sonnet, on peut soutenir sans outrecuidance que Jean Rameau ne serait tout de même pas fichu d'en faire autant (Note de l'éditeur.)

(1) Quelques bons esprits seront heureux de retrouver ici çp sopnet pour lequel M. Maudis affecte trop de dédain,

Beaucoup d'eau encore a passé sous les ponts et, cette fois, de Teau très sale !

Six semaines se sont écoulées depuis qu'à la veille de partir pour Uriage, je notais, benêt, mon espoir de vacances paisibles et l'imbécile illusion que je nourrissais, au biberon, avec des soins maternels, de pouvoir conquérir Marthecomplètement, de la convaincre enfin qu'elle a tort de traiter, avec tant de méprisante indolence, mapassion par dessous la jambe, à la paresseuse, et que faire l'amour, ce

Or, de l'eau a passé sous les ponts. ^.^^^ ^^^ ^^^^ y^^

mour. (Je le regrette d'ailleurs).

Six semaines, exactement quarante-deux jours, durant lesquels j'ai vu, dans l'ordre : Uriage (Isère), Bayreuth (Bavière), Béziers (Hérault); après quoi, je me retrouve à Paris, seul, ayant rompu avec Marthe. Le porteur de lyre m'avait prévu qui] célébrait « ceuxidont les >jours

LE HETOni D'AGE 13.]

sont pleins » comme un œuf polonais.

Oui, Marthe et moi, ni, ni, fini; brusquement, sans préméditation, invitiis invitaîn, je l'ai lâchée.

Consignons ici, pour les âges futurs, un récit succint de ces événements ; s'il m'advenait de subitement trépasser, il importe que des lignes subsistent qui, exhumées par un érudit de l'an 2500, renseigneront nos arrière-neveux sur les mésanventures amoureuses du romancier de Fleur des POIDS {histoire d'un lutteiu^); récit malheureusement inachevé, mais que les six premiers feuillets, retrouvés par fortune, suffiront à classer chef-d'œuvre.

A Uriage, sous couleur de cure antiarthritique, tu pris, mon vieux Maugis, quelque chose pour ton rhume! Ayant projeté sérieusement d'y parachever la conquête de Marthe, tu t'aperçus qu'elle restait même à entreprendre : tu comptais sur un emploi du temps moins chargé qu'à Paris des foutaises snobiques étiquetées « mondanités » : erreur pesante comme une galette de plomb sur un estomac débilité ! Car, narquoisement observé par Bonnat et Détaille (qui n'en laisse passer aucun), le Tout-Uriage s'exhibe et

se regarde s'exhiber, qu'il se rende à la laiterie où des vaches (à quatre pattes, elles), vous dispensent le petit déjeuner matinal, à rétablissement thermal afin d'avaler une eau infâme, au Restaurant- Casino dont les coûteuses ragougnasses sont plus infâmes encore, ou au Parc, pour évoluer autour du kiosque-cabanon qu'une douzaine d'instrumentistes en délire emplissent de vésaniques tapages.

Dans les intervalles, on se regarde attendre.

D'ailleurs, la « ville » n'excède guère les dimensions d'un transatlantique, composée, en tout et pour tout, de l'établissement thermal précité, du casino aggravé de restaurant, et de tout juste quatre hôtels, de sorte qu'on ne peut aller aux water-closet sans que la colonie entière soit informée de cet événement sensationnel.

Le jeu régulier de ces... astringences et de ces contingences rendait impossibles les entretiens tendres que j'avais rêvés, d'autant plus que, sur ce patelin minuscule, mais genreux, s'était abattu tout un vol d'oiseaux parisiens : Porto-Riche, Jim Smiley et le ménage Renaud-Clau-

LE|RETOrR D'AGE 135

dinè, notammont, pour citer les seuls sympathiques.

Autre gène : Marthe était encombrée de sa belle-sœur, la timide Annie Samzun, dont le mari s'est débiné, pour six

La colonie entière est informée de cet événement.

mois, vers je ne sais quelles républiques argentines, à dessein d'y recueillir un héritage avunculaire. (Dire que le de ciijus était, sans doute, le dernier représentant de cette race disparue, les oncles d'Amérique, et que c'est à cet imbécile

lao LE RETOUR D'AGE

solennel d'Alain Samzun qu'échoit la veine de posséder, ou plutôt de perdre un parent aussi rare ! Y a de quoi se les manger).

Beaucoup moins sotte qu'elle ne semble d'abord, cette petite Annie trop faciment effarée laisse voir, à Tusage, un charme moderniste très personnel, dont j'apprécie, auprès des piaffes Régence de Marthe, la discrète simplicité. D'ailleurs, en progrès très sensible depuis qu'elle n'est plus sous la coupe de son singe, le rouquin Samzun, elle paraît s'éveiller d'un sommeil ensorcelé, prendre peu à peu conscience d'elle-même et des choses :

elle ose maintenant parler assez souvent, et, parfois, va jusqu'à discuter avec Marthe. Cette éclosion m'intéresse fort, comme aussi ses gaucheries d'enfant peureuse et ses yeux paradoxalement candides, « couleur de chicorée sauvage » a décrété Claudine, experte en botanique sentimentale (1). Je me prends à regretter qu'Annie ait toujours marqué un certain éloignement pour le fils unique de mon père !

(1) Voir Claudine s'en va.

LE IIETOL'R D'AGE 137

Donc, à Uriage, les heures d'intimité avec Marthe se réduisirent forcément à cette portion congrue que M. Poincaré formule mathématiquement : peau de balle + balai de crin = 0. Comme compensation, le caractère de la jolie M™^ Payet, fort sujet de tout temps à des sautes brusques, s'était fixé à la grinche presque permanente.

Elle me réservait une autre surprise :

elle m'a estampé — et salement !

La première fois, et la seconde, la troisième aussi, ça m'a semblé tout simple : une femme se trouve dans la mouise, rien de cocasse à ce que, pour sortir d'embarras, elle tape son amant plutôt que le frotteur. J'ai même éprouvé du plaisir à lui rendre service, m'imaginant avec candeur que ces avances à fonds perdus, joyeusement consenties, adouciraient l'humeur massacrante de l'Aimée.

Seulement, l'Aimée en question, après trois emprunts de ce genre, pratiqués à intervalles très rapprochés, montra nettement par son attitude, non seulement qu'elle estimait normales, ainsi que je fais moi-même, ces commodes subventions, mais encore qu'elle me tenait pour

138 LE RETOrn D'AGE

une vache à lait à qui nulle gratitude n'est due.

Une quatrième demande d'emprunt, contre quoi je ne protestai certes pas, mais que j'accueillis, tout en y accédant, par quelques sages invitations à l'économie (car tout cet argent s'engouffrait dans la cagnotte du Casino où traînaillait une partie de baccara médiocre), une quarte réquisition, dis-je, fut formulée en termes qui signifiaient clairement que mon refus équivaudrait à une démission : « Casque, ou du balai ! )> En termes un peu plus galants, c'était bien ce qu'elle voulait dire. J'eus quelque peine à avaler celle-là, la jugeant d'un goût aussi détestable que la cuisine du Casino. Pourtant je cédai, à trois reprises encore. De grosses dettes, payables à la rentrée, servaient de prétexte à ces tapages successifs, toujours employés à reconstituer une bourse de jeu que Marthe se disait certaine de faire fructifier.

— Il n'y a pas de certitude au jeu, Marthe ! objectais-je.

Mais on m'invitait à me taire ; on savait ce qu'on disait, peut-être ! Elle était de première force au bac, et tous les ans,

LE HETOrn D'AGE 139

parfaitement, mon cher, tous les ans, elle f^agnait ainsi, pendant les vacances, de quoi payer non seulement les chapeaux de Lewis, mais toutes ses factures de Tannée. Evidemment, elle pouvait subir une crise de déveine, mais, quant à son triomphe final, il n'en fallait pas plus douter que de la lumière, du soleil et du jour ( musique d'Ambroise Thomas) : il suffisait d'arroser, voilà tout.

J'arrosais.

J'arroserais encore si le temi)S n'était venu de filer sur Bayreuth, et c'est là qu'un incident grotesque a tout cassé.

Les Payet étaient de la fête, naturellement, et Annie Samzun accompagnait le ménage beau-fraternel.

Moi, je n'en pouvais plus : j'avais tout Uriage sur le cœur, et c'était lourd. Loin de réaliser mes espérances, cette villégiature dauphinoise m'avait, par surcroît, retiré les rares satisfactions qu'on me laissait goûter à Paris : une Marthe odieuse, poison comme tout, s'y était révélée, et pas seulement moyen de coucher ensemble !

De sorte que les Payet tournaient, si j'ose dire, au ménage Mar... nèfle.

A Wagneropolis, la chère et tendre comprit qu'il n'était que temps de me dédommager. L'occasion se présentait belle; le lieu propice ; moi, hennissant d'amour...

Nulle surveillance à craindre. Peu de Parisiens, et abîmés dans la lecture des Leitfaden idoines à les guider dans les mystiques labyrinthes de Parsifal^ ils ne regardaient que ces wagnériens guideâmes. Annie, toujours mélancolique, rêvassait ; Léon (mirettas habet et non videt), inutile d'en parler !

Quant au clairvoyant ménage Renaud- Claudine, qui bayreuthisait en même temps que nous, il n'avait pas trop de toutes ses journées pour initier aux mystères tétralogiques la peu banale môme Polaire, de qui les yeux longs comme une phrase du styliste Payet et la taille à passer dans un Ring ahurissaient les indigènes. Elle, en revanche, ne s'épatait de rien, déclarait la musique de « tout ça » pas chantante pour une broque, et que ces Boches, oh ! là, là, comme mise en scène, ils n'étaient pas encore fichus de faire le poil à M'"' Marchand.

Cette éducation amusait Claudine et

m: lŒTOI'n D'AGE 141

son mari beaucoup plus ([ue leurs niuritoires tentatives de dégrossir esthétiquement, Tan dernier, une bon Dieu d'étrani;ère — Rézi (l), je crois — gironde, la mâtine, avec son rire animal... mais de sacrées épaules remontées de liauptmann prusskolT, et l'insupportable manie d'attribuer ses innombrables gaffes de septentrionale à quelques gouttes, hypothétiques, d'un sang prétendument latin... un latin qui aurait commencé.

Donc, pas de gêneurs pour zyeuter nos manigances. Et, bien entendu, nous habitions, les Payet et moi, la même maison, Opernstrasse. Alors, nous imaginâmes la combinaison que voici :

Mon dégoût, tapageusement affiché pour le Vaisseau-Fantôme, me permit de garder la chambre durant l'exécution de cette raclure italo-allemande ; le hasard des places, achetées au dernier moment, ayant séparé Marthe de son mari et de sa belle-sœur, il lui fut facile de s'évader durant la représentation, et elle vint me rejoindre.

... Nous étions occupés à cocufier

(1) Voir Claudine en ménage.

Léon consciencieusement quand, vlan !

la porte s'ouvrit, et nous vîmes entrer, qui ? Annie ! Souffrante, elle avait, elle aussi, lâché le théâtre ; au moment où elle gagnait sa chambre, entendant la

La nature de nos relations flagrait.

voix de Marthe, des cris étouffés, un râle, s'imaginait-elle pas, l'innocente qu'on assassinait sa belle-sœur ? Elle accourait !

Fichu moment. Doute impossible. La nature de nos relations flagrait. Pas

LE HETOrR D'Ar.R 143

mèclie (le trouver le mot qui sauve, sinon la situation, au moins les apparences. Je crois avoir dit, au hasard, pour parler :

— Vous n'êtes pas de trop, Annie... la séance continue...

Evidemment, c'était plutôt mufle que génial. Mais à ma place, toute chaude, auriez-vous trouvé mieux? Je voudrais vous y voir I

Elle n'a d'ailleurs pas continué, la séance. Sur un signe de Marthe, je me suis débiné vivement, laissant les deux femmes s'expliquer. Ce qu'elles se sont dit, je ne le saurai jamais : telle que je connais Marthe, elle a dû abrutir d'injures rinnoc3nte Annie ; en tout cas, moins d'une heure après, la voyeuse malgré elle, malles hâtivement bourrées, quittait la maison adultère et se faisait conduire à la gare, sans attendre le retour du cornard Léon.

Ensuite, deuxième explication, plutôt salée, entre Marthe et moi : commencée sur le point de savoir qui de nous deux avait oublié de fermer la porte à clef la porte de notre buen tiro, la scène devint bien vite violente comme une affiche électorsilet Marthe, furieuse, crachait des

injures au hasard ; moi, débecquant toutes les couleuvres avalées à Uriage, je me soulageais en termes dénués de courtoisie... Cette petite fête était vraiment charmante.

Léon revenu, Marthe, qui ne manque pas de souffle, a recommencé à tempêter ; il s'agissait d'expliquer à ce cocu anodin le départ d'Annie; Marthe raconta je ne sais qu'elle histoire de discussion, chargeant, bien entendu, sa petite belle-sœur d'une charretée de torts imaginaires, en suite de quoi, à l'en croire, elle s'étaient brouillées à jamais. Cette fable (rendons hommage à la vérité) était stupide et, d'ailleurs, d'une intelligence difficile. Le pauvre Léon commit la faute de murmurer — oh ! bien doucement, sans nulle intention ironique, simplement pour obtenir un supplément d'informations :

— Je ne comprends pas très bien.

Phrase funeste ! Elle réveilla toutes les fureurs de Marthe, qui, ne se possédant plus, attribuant au bénin Payet des soupçons, du reste fondés, mais qu'il n'avait ni formulés ni conçus, hurla des phrases imprudentes... et un peu gênantes pour moi qui méditais, obscur témoin s

— Ah! tu ne me crois pas? Dis-le, au moins, dis que je te trompe ! Dis aussi que je te fais cocu, pendant que tu y es !

Piteux, Léon, tête penchée, avançait une main conciliante et protestataire :

— Mais non, Marthe, je ne dis pas...

voyons, petite Marthe...

Mais elle, folle, cherchant seulement à faire du mal pour calmer ses nerfs, lui lâchait en pleine figure :

— Hé ben ! tu Tes ! entends-tu ! tu Tes ! cocu ! cocu ! cocu ! (ceci sur le ton de la sincérité la plus indéniable).

Moi, je pensais : « Il va entrer dedans ! » Et je m'apprêtais à intervenir pour empêcher une peignée définitive; mais, en voici bien d'une autre ! Mon Léon empoigne une fiole de laudanum qui se trouvait sur le'lavabo et en sifile le contenu en moins de temps qu'il n'en fallait au regretté Cambronne pour lancer à Wellington sa réponse... étronnante.

Heureusement, la dose était trop forte ; le suicidé a dû restituer à l'air libre une foule de saletés qui lui embarrassaient l'estomac ; un médecin, mandé en hâte, s'est montré très rassurant.

Alors, on sest calmé. Marthe, devenue

la plus dévouée des garde-malades, a veillé toute la nuit le conjugal intoxiqué et, dès le lendemain matin, lui a persuadé qu'il avait eu vraiment tort de prendre au sérieux des propos de femme en colère. . . Léon a demandé pardon.

Un peu plus tard, il m'a interviewé :

— Maugis, vous êtes mon meilleur ami, vous me devez la vérité :

N'est-ce pas que ce n'est pas vrai ? Vous ne croyez pas que Marthe...

— Mais non, Léon, bien sûr.

Et, tout de suite rassuré, se raillant lui-même :

— Du reste, avec qui ?

J'aurais bien remarqué quelque chose. Ah ! qu'on est bête, par moments !...

Et puis je la connais bien ; elle a le cœur très droit et pas de sens... Dans ces con-

lleureus emenf, la dose était Irop forle.

LE RKTOUR D'AGE li7

ditions là, une femme ne peut vraiment pas manquera ses devoirs I

Moi, cette psychologie me produisait à peu près le même effet qu'à lui son laudanum ; elle m'incitait aux nausées. Ça me faisait de la peine, aussi, un peu...

Et puis, je sentais le besoin impérieux de ne plus voir Marthe durant quelque tenq)s ; alors, j'ai pris prétexte d'une dé[)eclie m'informant que la Revice Larousse demandait un compte-rendu de Pai^ysatis imminent à Béziers, et j'ai quitté Bayreuth le jour même.

Depuis, je n'ai pas eu beaucoup le temps de réfléchir : je suis allé véritablement à Béziers (1) — j'ai une conscience — en brûlant Paris, deux jours de chemin de fer ; là-bas, une chaleur à faire transpirer des secrets, quatorze apéritifs chaque matin... de quoi attraper la crève ! Je suis revenu... Je ne sais pas moi-même ce que je pense de tout ça.

Je suis embêté, voilà ce que je vois de plus clair.

(1) Voir Claudine s'en va.

Il est évident qu'avec Marthe, c'est fini : aujourd'hui, je me fiche à peu près de cette rupture, encore trop abruti pour sentir quelque chose. Si je me fais de la mousse, c'est surtout à cause d'Annie : pincé pour pincé, j'aurais voulu l'être par n'importe qui, excepté par elle ; l'incident eût été aussi grotesque, mais ça me dégoûte d'avoir paru odieux à cette jolie petite fille brune, aux yeux d'un bleu innocent, et candides... comme un salon d'hôtel qu'on lave tous les soirs.

LES MKMES... ET L ON UECOMMENCE

Il y tient, Léon Payet! C'est lui-même qui me réconcilie avec sa femme !

Tandis qu'elle filait directement à Aixles-Bains, il est venu tout exprès de Bayreuth à Paris pour obtenir de moi la promesse formelle d'aller passer le mois de septembre auprès d'eux ; ils ont loué, à Aix, un petit cliâlet.

Je n'ai que faiblement résisté ; ma quiétude, les premiers jours qui suivirent mon départ de Bayreuth et la rupture que cet exode signifiait implicitement, ma quiétude provenait surtout d'une lassitude morale infinie : je suis reposé, maintenant, et j'ai besoin de Marthe ; depuis la brouille, j'ai bien pu réussir à ne pas lui écrire, mais je me sens incapable d'un plus grand courage. (Encore la crainte de

l.iO LE RETOUR D'ACE

me voir envoyer au bain est-elle, au fond, la vraie raison de mon silence).

Aujourd'hui, elle m'envoie chercher; au refus que j'opposais d'abord, pour la forme, Léon, le seul, l'unique, a riposté, la main sur son cœur, stupide et touchant :

— Ah! Maugis, je vois bien... c'est aussi l'avis de Marthe que vous êtes fâché contre moi...

— Contre vous, Léon? quelle idée !

— Si, je vois bien : c'est à cause de cette malheureuse histoire. Je voudrais n'en plus parler ; pourtant, je comprends bien, vous avez cru que le jour où, bêtement, j'ai soupçonné Marthe, c'est vous aussi que je soupçonnais...

— Je n'ai rien cru du tout, Léon, je vous assure...

— Si, si... je me rends compte... et ça vous a froissé... Eh bien, je vous jure, mon cher Maugis, je vous le jure, vous entendez, que, pas une seconde, je n'ai pensé à vous et je vous demande pardon de vous avoir involontairement suggéré l'impression contraire...

Pauvre type !

Je lui tends une main loyale. Il rayonne...

LE RETOl'H DAr.K 1.'»1

— Alors, c'est dit, vous venez à Aix ? Faites ça pour Marthe ; elle n'est pas très bien portante, elle a le système nerveux ébranlé, depuis qu'elle m'a cru perdu... Vous la distrairez : moi, j'ai énormément à travailler, et puis, je ne suis pas très drôle. Quand venez-vous ?

— Heu, voyons... dans cinq jours, mardi...

— Vous êtes un véritable ami, Maugis ; je suis très touché... Moi, je pars ce soir, mais je vais tout de suite télégraphier à Marthe votre bonne réponse.

(Y a pas à dire, il est trop poire ! Ce cocu-là, il déshonore la corporation.)

Je suis à Aix depuis quelques heures ; j'ai eu tort d'y venir, c'est probable ; je suis content d'y être venu, c'est certain.

Content? Oui, de ce contentement très vif et pourtant imparfait, mêlé d'inquiétude, gâté par le sentiment qu'il est provisoire, qui représente la meilleure des satisfactions que j'aie jamais dues à Marthe, sauf aux tout premiers jours triomphaux de notre intimité.

432 LE RETOUR D'AfiE

Certes, je n'ai rien encore à lui reprocher — au contraire... Non-seulement le temps matériel et l'occasion lui ont plutôt manqué de se montrer déplaisante : mais son accueil a été particulièrement, inespérément chaud, d'une chaleur communicative — j'me crois — mais je me rends bien compte que le soin de mon repos futur m'ordonnait de rendre, en la prolongeant, la rupture définitive, et pour ce, de rester à Paris-les Bains, ou de filer soit à Aubervilliers-les-Vertus, soit à Moukden, soit au diable, en tous cas pas à Aix où Marthe fait si bien l'amour, si dangeureusement bien.

Mais quoi.^ je me crevais loin d'elle ; presque autant, je crois, que son petit corps, si blanc, doré à l'or fin, me manquaient son exécrable caractère et les manifestations blessantes de sa sécheresse de cœur ; un peu plus malheureux depuis qu'elle ne pouvait plus, personnellement et directement, me tourmenter plusieurs fois par jour, je n'ai pas eu la force de goûter plus longtemps, loin d'elle, cet intolérable repos que je me reproche maintenant — ô logique ! — de sacrifier en venant la rejoindre.

LE RETOra D'AfiE ir.3

Et puis, qui sait ? Peut-être vais-je la retrouver changée ? Mon retour au logis — j'allais dire conjugal — au logis Payet n'est qu'un piteux flanchage; moi seul le sais et je ne m'en vanterai pas. Pour Léon (ce qui n'importe guère) et pour Marthe (ce qui est capital), je cède à de pressantes instances, j'agrée des excuses, comme un monarque très bon, après s'être volontairement exilé pour punir des sujets ingrats, condescend, rappelé par leurs supplications repentantes, à leur restituer les bienfaits de son administration paternelle, et rentre dans ses états.

Ils ne se doutent pas, mes féaux Payet, que j'y étais surtout, dans tous mes états, durant les jours mornes de mon... veuvage, et que j'exauce leurs prières avec les sentiments d'un miséreux en habit noir, qui après deux jours de jeûne a se ferait un véritable plaisir » de se rendre à une ce aimable invitation » à dîner.

Donc, je reviens maître de la situation, avec une attitude avantageuse, qu'il me faut tâcher de conserver, l'attitude étant une seconde nature.

L'expérience de ces derniers mois m'a servi : c'est au Maugis je m'enfoutiste,

i54 LE RETOUR D'AGE

présumé voyou, que Marthe a témoigné, d'abord, quelque inclination : j'ai failli perdre le bénéfice de ma réputation de mufle quand, empêtré d'un « sentiment » inaccoutumé, j'ai sucré mon personnage et tâché d'obtenir, par des supplications humbles, ce qu'on était toute prête à m'abandonner sur réquisition un peu cavalière. Cette erreur initiale heureusement réparée, dans un accès de colère, par les preuves incontestables que je fournis d'une humeur doguine, je suis sottement retombé dans la même faute, je me suis mis dans un état d'infériorité évidente (gamin, va!)

J'ai manifesté trop clairement, au début, ma joie, ma gratitude, et que Marthe pouvait disposer de moi, alors que j'aurais dû la prendre, l'accepter comme un hommage tout naturel; j'ai encore aggravé la gaffe quand, pas satisfait (pourquoi I pourquoi I ! !) de posséder Marthe à titre de maîtresse, j'ai voulu qu'elle la fût, non seulement « pour le plaisir », mais aussi pour des motifs plus nobles.

Je n'aurais pas assez de railleries pour un petit rentier qui, son capital doublé par un gain de 100.000 balles, après un tirage financier, bouderait contre sa bonne

LK HKTorii i)'A(ii; 1..;;

fortune, sous prétexte que cette aubaine lui vient d'une Ville de Paris 1875 et non d'un billet de la Loterie des Enfants Tuberculeux. Par une sottise de même ordre, je souhaitais que Marthe introduisît dans mes draps autre chose qu'un délicieux instrument de jouissance et — comme si cela pouvait rien changer à l'affaire ! — j'ai tout entrepris pour intéresser aussi son cœur. J'aurais voulu « causer après... » Chimérique ambition qui m'a fait devenir, aux yeux de Marthe, peu s'en faut, le vieux monsieur, l'ami sérieux dont on exploite l'attachement sénile, sans ménagement, comme le paysan du Périgord exploite le goût inné du porc pour les truffes sans que les coups de bâton (dans Périgourdin, il y a gourdin) découragent jamais le goret de signaler les précieux tubercules qui ne sont pas pour son fichu groin.

Oui, alors, précisément, que je m'ingéniais à provoquer chez Marthe des sentiments tout ce qu'il y a de raffiné, j'ai réussi à me faire traiter comme un cochon, comme un vieux cochon 1

Il faut que ça change ; ça va changer, ^t puisque je me trouve en posture de

ij6 LE RETOUR D'AGE

triomphateur, je ne négligerai rien pour garder tous les avantages que m'assure cette posture (qui est aussi une imposture — mais c'est cela justement qu'il importe de ne pas révéler).

Donc au moment de recommencer, sur nouveaux frais, je prends : 1° mon courage à deux mains ; 2" la résolution de ne plus permettre à Marthe de gâcher ma vie, qu'elle a pour mission d'embellir.

Je veux, nom d'un chien, je veux des égards — hypocrites ou non — mais qui puissent m'abuser suffisamment; j'entends n'être plus traité comme un michet de passage de qui l'on cherche à tirer le plus possible parce qu'on ne sait pas si on le reverra. Je veux le repos moral et le repos matériel : Marthe devra se résigner à comprendre, enfin, que son intérêt même lui commande de ne plus jeter la perturbation dans mon budget; qu'elle doit, au contraire, favoriser mon relèvement, j'entends mon relèvement financier, par tous les moyens.

Corollaire : il est indispensable que j'attaque enfin, ici, Fleur des Poids {histoire d'un lutteur), mon beau roman, toujours « en préparation », toujours arrêté

au feuillet 6, et que je le pousse assez vigoureusement pour en fournir à Téditeur, (lès mon retour à Paris, sinon une rédaction définitive, du moins une esquisse

... Après quoi, je taperai la caisse.

à peu près complète — après quoi, je taperai la caisse. Ainsi soit-il.

Ainsi, ma devise — plutôt chouette — doit être dorénavant : « Fermeté et travail » (Ah ! mais !) Mon programme :

a) Montrer vis-à-vis de Marthe, au moral, cette louable raideur que... je m'entends — et cela dès aujourd'hui.

ltI8 LE RETOUR E'AGE

h) Consacrer au turbin rémunérateur toutes mes matinées, et cela dès demain, puisque je gâche bêtement ces premières heures à rédiger ce journal intime.

Tout de même, ça s'annonce bien. J'ai trouvé Marthe parfaitement au point, il ne reste plus qu'à ïy maintenir. C'est déjà un progrès énorme que mon entrée à Aix n'ait pas été, par sa faute, marquée d'une déception. Je souhaitais qu'elle vînt à la gare, et je Fy ai trouvée; je sais bien que j'avais eu grand soin de n'arriver ni par le train de six heures du matin (parce que les honnêtes gens, y compris les femmes adultères, ne sont pas levés à cette heurelà) ni l'après-midi (pour ne pas entrer en concurrence avec l'attrait de la salle de jeux où la partie commence dès une heure et demie) ni le soir (pour la même raison). Je me suis amené par l'express qui s'arrête à Aix un peu après minuit, c'està-dire au moment où j'avais les plus grandes chances que Marthe fût rassasiée de baccara ; néanmoins je n'étais pas très rassuré, puisqu'on taille ici jusqu'à deux heures du matin et je n'osais pas trop espérer que Marthe me sacrifiât les dernières banques.

Elle était sur le quai, pourtant, avec son mari, et, dans un bel élan qui m'a touché, m'a embrassé comme du pain, cependant que Payet a[)prouvait cette effusion inaccoutumée d'un mot exquis :

« A la bonne heure ! » et souriait, l'air gàteusement béat d'un bon vieillard par l'artifice de qui deux amoureux, séparés par de futiles querelles, s'étreignent, enfm réconciliés. Brave Léon ! on l'aurait commandé sur mesure qu'il n'eût pas été mieux réussi!

La gare s'ornait de plantes vertes, de tapis et de tentures ; dehors, à la clarté des lampes électriques, je vis, aux fenêtres des hôtels, des drapeaux et des guirlandes; devant moi, un arc de triomphe.

Alors, mordu d'un besoin de blaguer t

— Mon cher, dis-je à Payet, en désignant ces apprêts de fête, c'est trop, vraiment trop. Je suis confus... vous avez fait des folies !

Sur quoi, ce nigaud, fermé aux facéties les plus simples, crut devoir m'expliquer^ sérieux comme si on Tétrillait :

— Mais non, Maugis, tout ça, c'était jour le roi de Grèce, qui vous a précédé de deux heures...

Cependant Marthe se tordait, indulgente.

Nous gagnons à pied le chalet des Payet qui n'est qu'à deux cents mètres de la gare, à deux cents mètres aussi du « Grand Cercle » et de la « Villa des Fleurs », les deux ateliers debaccara qui, plus que rétablissement thermal, assurent la fortune du pays et la canalisent.

— C'est bien commode ! me dit Marthe avec la conviction d'une ménagère enchantée d'avoir le boucher et l'épicier « sous la main ».

On m'installe dans une vaste chambre au rez-de-chaussée ; Marthe et Léon s'attardent à examiner si rien ne manque, avec une sollicitude de bons parents pour leur potache de petit-fils, qui vient passer les vacances auprès d'eux, après de longs mois de séparation.

Marthe, qui me connaît, a fait placer près du verre d'eau un carafon de cognac, et Payet s'inquiète :

— Maugis, vous ne voudriez pas aussi de la fleur d'oranger?... La nuit, quelquefois...

— Mais non, Léon, je n'en use pas.

Il faut lui défendre formellement d'aller

LE IlETOCU D'AliL Pil

quérir le liquide au parfum virginal qu'il préconise ; il me montre le bouton de la sonnerie électrique, rouvre la porte pour m'indiquer, au fond du couloir, le réduit qu'il nomme, avec des pudeurs de couventine, le « petit endroit )>.

Puis, tout d'un coup, il s'effare à Tidée que je dois être vanné, s'indigne contre lui-même de me retenir si longtemps :

— Mon pauvre ami, je bavarde, je bavarde ! je suis absurde... Marthe, nous empêchons ce bon Maugis de dormir : ce voyage est si fatigant...

— Oh! j'ai pioncé dans le wagon; je lisais un machin de Han Ryncr, vous savez, votre ancien pion à Louis-le-Grand.

— Raison de plus : vous devez être éreinté.

(Ereinté! C'est un mot : Payet ne Ta pas fait exprès).

Serrements de mains ; recommandations expresses de ne pas hésiter à sonner la femme de chambre si j'ai besoin de la moindre chose. Ils sortent.

Ma porte à peine fermée, on frappe et Marthe rentre :

— Pardon, Maugis ; j'ai oublié mon petit sac sur votre table.

Ceci tout haut, pour Léon qui attend dans le corridor, et, pendant que j'ébauche un geste courtoisement obscène, elle chuchote : (( Ne t'enferme pas à clef »; puis, de nouveau à haute voix :

— Merci. Dormez bien.

Un quart d heure après, elle rapplique, ses pieds nus dans des mules, en chemise sous le peignoir à pli Watteau :

— Mon chéri !

— Petite Marthe !

Réédition de la pose « enfin seuls ».

Goût exquis des lèvres de Marthe. Chute du peignoir. Le lit, pâle et défait, nous ouvre ses draps et, comme dit Tautre, nous reçoit d'une façon charmante. Lutte brève, mais ardente, splendide, arrivée dead-heat : nous en voulions tous les deux.

C'est seulement après cette gymnastique apaisante qu'un peu de raison me revient et que je songe à Timprudence de Marthe, au cocu qui, sans doute, n'est pas encore^ndormi :

— Marthe, mon petit, je ne voudrais rien te dire de désagréable, mais tu peux te vanter d'être totalement démunie de trouille... Si jamais ton mari...

LK llKTOrn D'Al.E 1B3

— Bah! laisse donc... Est-ce que ça n'était pas dix fois meilleur?

— C'était divin, mon chou.

Je conserve, mentale, cette restriction que mon plaisir ne me paraît avoir été majoré en aucune façon par la présence, à rétage au-dessus, du possesseur légal. Manifestement, pour Marthe, il n'en va pas de même : la tromperie plus flagrante, plus complète, semble-t-il, à cause de ce dangereux voisinage, le drame possible, le ?'isr/ite lui procure une volupté spéciale. Marthe fait l'amour, comme elle joue, en savourant l'angoisse de la catastrophe éventuelle. Je trouverais là, si elle restait à trouver, la preuve que je dois renoncer à être aimé un peu pour moi-même, aspiration, d'ailleurs, tellement idiote qu'elle est commune à la plupart des hommes.

Aujourd'hui, cette constatation me choque peu — assez, tout de même — parce que j'ai mis beaucoup d'eau dans mon vin, résigné à être aimé n'importe comment, pourvu qu'on m'aime ; mais je ne serai tout à fait heureux que le jour où je me serai débarrassé de cette acquisition désolante, que j'ai faite sur le tard : « une conception de l'amour )>.

Il faut accepter les choses comme elles viennent et prendre Marthe comme elle se donne, puisqu'au demeurant, quels que soient les motifs, le résultat est identique : voilà la Vérité (V majuscule, s. v. p.) et la sagesse pratique où je dois tendre. J'y arriverai, je crois, et certainement j'y touche quand, comme cette nuit, d'une main charmée, je modèle, blottie contre moi, cette blonde tiède, cette blonde, dodue, si douce à toucher et de chair si fine, cette blonde à fossettes...

Elle pépie, maintenant, des propos qui paraissent sincères, câline et presque humble... avec de menus frémissements quand je ponctue, ça et là, son discours d'une caresse plus insistante :

— Tu sais, on ne se fâchera plus jamais ; je ne veux pas. C'est drôle, pour que je comprenne à quel point je tenais à toi, il a fallu que tu me plaques.

— Plaquasses !

— Blague pas ! oui, tu m'as plaquée, et tu as rudement bien fait : ça me dresse ! J'étais assommante, je m'en rends bien compte, va. Mais c'est fini ; je me suis trop rasée depuis Bayreuth, rasée à crier — et j'ai crié : l'autre idiot en sait quelque chose !

LK UKTOIK D'ACK Iffî

— Quel « autre idiot », mon amour?

Drôle, son index pointe vers le plafond.

— Léon, donc ! Même je suis allée un peu trop loin.

— Je sais... je sais...

— Heureusement, j'ai tout arrangé en me découvrant un commencement de maladie nerveuse, dont mon irritabilité était le signe trop certain; pour l'enrayer, j'ai, à l'usage de Léon, rapporté, d'une soidisant consultation de médecin, des prescriptions rigoureuses : on doit ne me contrarier en rien et il faut que je dorme beaucoup... Aussi, maintenant, nous faisons chambre à part, et c'est comme cela que je suis ici en ce moment. C'est très pratique.

— Oui, ma jolie... Tout de même, Léon peut t'entendre circuler la nuit...

— Qu'est-ce que ça prouve ? Comme si on ne pouvait pas circuler, la nuit, pour des causes...

— Très naturelles, oui... poétesse I

— Alors, tu vas voir quel joli mois on va passer ici ; d'abord, on « s'aura » tant qu'on voudra.

— Chouette !

— Ensuite, on sera ensemble toute la

j ournée ; on fera des promenades délicieuses dans ce pays, qui est merveilleux.

— J'admire, Marthe, avec quelle aisance tu manies l'épithète de nature; d'ailleurs, tu as raison, je suis venu à Aix dans les temps et je sais que le pays n'est point moche; seulement, je sais aussi, sale gosse, que le baccara n'y sévit pas que le soir, mais toute la journée : alors, j'ai peur qu'elles ne passent souvent au bleu, les ballades épatantes dans les paysages lamartiniens; il faudra la croix et la bannière pour t'arracher au jeu : or, comme bannière, je ne dispose que de cette liquette; comme croix, je... enfin, tu rouspéteras, et je vois ta tête d'ici : c'est incroyable, ma petite si jolie, comme tu réussis, parfois, sans effort apparent, à tirer une sale bobine et comme...

— Mais non, mais non: j'ai acheté une conduite.

Et elle me sert une conception du baccara adapté à son usage personnel, assaisonnée de raisonnements à la graisse de chevaux de bois. Je ne prête qu'une oreille distraite, l'esprit ailleurs — notamment au bout de mes doigts, qui, cependant, s'occupent — songeant surtout à

LE RF/rOlH l)'A(JE 1<)7

une reprise d'exercices physiques : je perçois pourtant que son système est construit sur cette remarque fondamentale, certainement fausse, qu'elle gagne « toujours au début d'une séance ».

— Oh! Marthe, toujours ?

— Toujours.

— Bon, bon...

— J'ai vraiment, à ce moment-là, une lucidité d'esprit, une espèce de divination. . . admirable... oui, admirable, je ne trouve pas d'autre mot.

— C'est qu'il n'y en a pas, ma chérie. Va pour admirable !

— Et la preuve...

(Il y a une preuve, Dieu bon !)

— La preuve, c'est que, depuis douze jours que je suis ici, je trouve moyen de gagner, en jouant petit jeu, près de quatre mille francs...

— Tu gagnes qua...

— Non, je suis peut-être en bénéfice de quinze louis... mais enfin je les gagnerais si...

(Je l'attendais, ce conditionnel !)

— ... sij'avais quitté la salle, chaque fois, une heure après avoir commencé à jouer. . .

— Charlemagne ! pardon...

— Seulement tu n'étais pas là, je m'embêtais ; parmi les types qui, vaguement, s'offraient à me faire la cour — oh ! comme tu me pinces, mon chéri ! — rien que des imbéciles ; alors je continuais à miser et jeredéfilais mon gain, très souvent; même, parfois, je perdais.

— Toi? pas possible!

Elle ne sent pas l'ironie ; Marthe s'étonne elle-même de pouvoir perdre ; elle explique :

— Qu'est-ce que tu veux? à demeurer si longtemps, on se fatigue, on a des distractions... Mais, maintenant que je t'ai, fini, les longues séances ! je me contenterai d'un petit bénéfice régulier deux fois par jour : après déjeuner, on va à la « Villa )) et dès que j'ai gagné cinq ou six louis, je file avec mon gros Maugis...

(Comme c'est simple !)

— Le soir, même chose ; à dix louis par jour — en moyenne — dans un mois, au moment de partir, j'aurai six mille francs ; c'est à peu près ce qu'il me faut pour me mettre au pair; ça me suffit.

— Très bien, chou.

— Comme ça, nous aurons le loisir de communier dans la belle nature...

— Communier ? pas tout à fait ; la présence de ton mari...

— Mais Léon ne sera pour ainsi dire, jamais avec nous; le soir quelquefois, rarement; dans la journée, pas du tout. Il a du travail par dessus les yeux.

— Pourtant, son roman était presque terminé à Bayreuth.

— Oui, seulement, je Tai lu, son roman, et je Fai trouvé d'un bête...

— Ça t'a épatée ?

— Non ; mais ça aurait rasé même son public ordinaire ; pas de vente pour un sou, ça sentait le four noir; alors, un jour que j'indiquais la nécessité de remaniements sérieux, monsieur ne s'est-il pas permis de discuter !

— Ce toupet !

— Moi, j'avais très mal aux nerfs (c'était peu après ton départ) et j'ai passé mon exaspération sur le manuscrit : crac ! et aïe donc ! et je te déchire, et je te déchire ! J'en ai fait tant de morceaux qu'un spécialiste aurait mis dix ans à reconstituer les feuillets.

~ Non?

— Si ! alors Léon est obligé de tout recommencer.

— Il t'a laissé oi>(3rer cette multiplication des papiers ! Il ne t'est pas tombe sur le poil ! Il ne t'a pas, au moins, allongé une de ces bâfres qui font époque dans la vie d'une femme ?

— Lui ? bien trop moule '

— Hé ben ! mon petit Marthe , je t'aime bien , mais tu ne m'aurais pas fait le même coup pour le

même prix ; je t'aurais piétinée jusqu'à t'aplatir comme une limande desséchée par le soleil d'Afrique.

— Bien sûr, toi, tu es un homme !

— Ah ! merci, mon petit

chat, pour cette bonne parole : tu me fournis une transition excellente...

(Encore un que les Prussiens n'auront pas,)

... Elle récupère son peignoir, ses mules ; tendres adieux :

— Tu verras, tu verras, tu seras content de ta petite Marthe !

Et aïe donc, et je te déchire, et je te déchire.

LE UETOl U UAc.E ^"^^

— Je suis content, content et satisfait...

— Tu m'enverras du inonde?

... Elle récupère son peignoir, ses mules ; tendres adieux.

— Mon pied, veux-tu, dans monsieur ton derrière ?

— Bonsoir, chéri.

— Bonsoir, chou.

Oui, ça s'annonce bien, très bien, à condition que me soit exactement servi ce fashionable menu de vacances : bon travail le matin, bon air l'après-midi, et le soir un bon pieu (sans confession) ; un peu de baccara, pas trop, Marthe à discrétion, et, ce que j'apprécie, très peu de Léon, puisque ce malheureux recommence son pensum (tout de même, cette Marthe, quel petit chameau !)

iA.

Celte Marihe, quel petit chameau 1

ou MAUGIS NE VEUT RIEN SAVOIR POUR RESTER SEUL AVEC LA NATURE

Huit jours après.

Ça va? heu, oui, je vous remercie...

Pas très bien, mais bien ; exactement, « ça boulotte ».

Sans doute, un fort déchet — mais tellement prévu ! — dans l'exécution du programme annoncé par Marthe et qui promettait de Tamour à jet continu, amour en action le soir dans ma chambre adultère, amour dialogué le jour dans des sites enchanteurs. Seule, la partie consacrée aux gestes affectueux trouve en Marthe une interprète convaincue, au jeu varié et sincère, de tout premier ordre, vraiment ; mais toute la partie sentimentale est lamentablement sacrifiée ; on se balade, oui, et les sites enchanteurs sont bien là, incontestablement enchanteurs

— Bœdeker et Joanne s'accordent à le reconnaître — mais pour m'enchanter, c'est midi.

Beau pays, j'y consens, mais dont la beauté frapperait jusqu'à des carafes ; c'est presque trop bien, trop « à souhait pour le plaisir des yeux » c'est plus lamartinien que nature, c'est bleu, c'est vert, c'est blanc : ça tourne trop facilement au chromo, et sur le cœur.

Pour s'exalter devant ce paysage en sucre il faudrait être non seulement très amoureux — comme je suis — mais y promener une femme très amoureuse :

or, Marthe n'est que très... chaude, et décidément rebelle aux effusions de pure sentimentalité. Une telle douceur de l'air, et des teintes, et de tout, devient fastidieuse dès que se perçoit le coco des romances auxquelles elle incite ; il semble qu'on se promène dans un vaste bonbon fondant, en mâchant de la pâte de guimauve, cependant que des harpes (qui n'ont pas l'excuse d'être chromatiques et sans pédales, ô Gustave Lyon !) glougloutent des rêvasseries poissées de sixte-etquarte.

Et c'est aussi trop chic, trop parcouru,

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