‹ Le retour d'ArielChapitre 10 sur 22 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

éoee.

ttlOtt-

meat ,t tttt entés l'oîre

II l'admettait avec franchise; et, tout d'abord,

il en éprouva un certain désarroi et comme un

peu de contrainte intellectuelle. Puis, il fut obligé

le reconnaître que la mort ayant^ été pour lui

'initiatrice d'une manière toute nouvelle d'éprou-

irer certaines vérités, le système entier de ses

dées allait être emporté dans le même mouve-

nent et subirait le contre-coup de son change-

nent sentimental.

Il faisait part, un jour, de toutes ces décou-

ertes à son ami Brassard, tandis qu'ils chassaient

nsemble les phénicoptères, le long des sebkas

e Nabeul, en Tunisie.

Une idée de Madeleine, ce voyage.

Elle avait pensé qu'un peu de repos ferait du

ien à son mari, qu'elle voyait toujours triste de-

uis la mort de sa mère. Elle n'avait pas eu de

eine à le convaincre. Et Robert était parti par-

iger quelques semaines en Afrique l'existence

e son vieux camarade.

Allongés sur la dune, dans cette rose matinée de juillet, d'une lumière si égale et si doucement reposée, ih épiaient donc tous deux une bande de llamants, qu'on voyait fouiller le sable au loin, dans la Sebka.

Ilobert aimait la chasse avec [tassion. Que '.]>' fois, dans la forêt des ArJennes, dans les mom du Tyrol, il avait poursuivi ou guetté à raiïiil 1 sanglier ou le chamois!... Aussi, s'était-il rai: avec joie à ce projet d'une battue aux flaman! qu'Ali, le serviteur arabe de son ami, avait poui mission de faire lever et de rabatlre, en poussaui contre eux son maigre petit cheval.

Ils s'entretenaient ainsi f;!milièremeat, Drassard vantant à Robert la supériorité de la vie d'ac tion, llobert accueillant avec enthousiasme ce qu( lui disait son ami. Et, comme celui-ci en témni gfiail quelque surprise :

— C'est que l'expérience m'a biim changé! lu répondit Robert.

— Changé?... reprit son ami. Ainsi, ce ration lisme superbe, ce dilettantisme d'autrefois?

— Disparu !

— Cette critique religieuse?

— Transformée!

— Oui, continua Robert, j'en arrive h me de mander si, avec la meilleure foi du monde, no maîtres ne se sont pas trompés, et lourdemei trompés!... Vouloir unilier à tout prix la métliod|li de la connaissance, ériger la certitude scienliliqr en modèle absolu de toute certitude, c'est un| étrange erreur, n'es-tu pas de mon avis?

■rJi

— Si fait; et depuis longtemps!

— Et comme c'est mal poser le problème religieux!... Tout ce qui est humain n'est pas nécessairement rationnel. L'instinct a, lui aussi, sa part de vérité : une vérité fugace, subtile, délicate, une vérité Psyché. Nous en possédons quelque chose dans la pénombre de l'intuition. Elle nous échappe au grand jour clair de la logique.

— Ainsi, lui demanda Brassard, la religion, pour toi, à l'heure actuelle, ce serait une sorte d'instinct naturel, une seconde source de connaissance, indépendante de la première?

— Te souviens-tu, lui répondit Robert, de ce séjour que nous fîmes ensemble à l'iledeTatibou,

itJrannée même où Anna Drzewina y poursuivait ijses belles études sur les crabes? Nous remarquions l'instinct admirable avec lequel ces bêtes, menacées de dessiccation quand on les porte au

; lu loin sur la grève, retrouvent du premier coup, sans hésiter, le chemin de la mer. Ainsi de notre

j,;ijâme, m.on cher ami. Desséchée au milieu des déserts et des aridités de ce monde, elle s'orienterait, par un pressentiment tout' naturel, du côté Dù l'Océan divin vient battre aux plages de ses rêves.

. — De rhydrotropisme moral ! dit Brassard en

i^nof ourlant.

I — Un instinct, reprit Robert; un instinct qui .lous mettrait en relation avec une réalité dont la

„ iiiiaison ne saisit que des rapports abstraits. Qu'est- ,,jipe, en somme, que l'instinct? une sorte de conlaissance organique, de sympathie immédiate. On

17r> LE RETOUR d'aRIEL

l'éprouve sans le comprendre. En matière de religion, ce serait une véritable prise de contact de la conscience universelle par la conscience individuelle. Elle aurait quelque chose d'une connaissance musicale.

— Comment cela?

— Les vérités qui se déploient dans une symphonie, tu les saisis en t'unissant simplement à leur rythme. Elles s'épanouissent dans les aspirations qu'elles te suggèrent, dans l'enthousiasme qu'elles t'inspirent. De même, l'instinct appréhenderait, dans la religion, une vérité qui pourrait bien échapper à la raison, parce que la raison voit et n'entend pas.

Brassard, sans rien répondre, s'étaif redressé. Ali poussait son cheval dans la Sebka. On l'aper cevait, dans le bleu de l'eau et du matin, lanct; au plein galop dans la lagune.

— C'est curieux, reprit Brassard, comme h tendance dominante d'un être iinit toujours pai se le subordonner tout entier. Te voilà porté, ;' présent, à rechercher dans un de nos instinct; profonds la j)lus grande lumière de la vie. J'a cru la rencontrer dans la volonté. Nos maîtreplaçaient la leur dans la raison. En tout cas, ti me parais examiner aujiuird'hui la religion ave< des yeux qui ne sont plus du tout ceux de li science positive?

— C'est que la science positive, reprit Bobert ne peut expliquer iJieu qu'au terme de son ou vrage, une fois le travail achevé, autrement dir jamais. Et je commence ;\ comprendre ceux qul(

prétendent que nous pouvons jouir de lui avant de l'avoir expliqué.

Il ajouta :

— C'est comme les roses de ton jardin. Tu n'as pas besoin de connaître en détail le mystère de leur organisation, pour les posséder tout entières dans leur parl'um.

Les flamants commençaient à montrer de l'inquiétude. Leurs grandes ailes de corail se déployaient.

Ali s'en venait sur eux, du fond de la lagune, bride abattue.

— Ne tire pas trop en avant, murmura Brassard, ils ne sont vulnérables qu'aux ailes.

Il reprit :

— En un mot, pour toi, la religion, ce serait une sorte de conscience sourde que nous aurions du sens profond de la vie. Moi, ce qui m'attache à elle, c'est sa valeur pratique.

- Prends garde! s'écria-t-il, les voilà qui s'ené, àlvolent!

Les phénicoptères, avec des cris aigus, avaient '-ibris leur essor. Tumulte de larges ailes où le soeil allumait des rubis, la bande entière passa, le ;.li)îou tendu, les pattes rigides, pareille à un ouraecçan d'oriflammes.

Brassard balbutia, sa joue contre la crosse :

— La religion, vois-tu, elle est vraie parce içrliu'elle est bonne, tout simplement.

,1e lî

— Commence donc par être bon envers les ani- (jttlirtoaux! riposta Robert.

„j^ii Et malicieusement, il fit dévier son arme.

— Sacré l'diceur! s'exclama Brassaïul, tu mo les as tait manquer!

Ali, cepemlant, avait tiré. Un flamant magnifique, en tournoyant, s'efîondra dans la lagune. Les philosophes s'élancèrent. Et ils couraient dan> la Sebka pour le ramasser, de l'eau jusqu'il la ceinture, avec des rires de joie, comme des enfants.

Page 1