CHAPITRE V
L'une des infirmités les plus douloureuses de notre condition, c'est de ne pouvoir deviner le malheur, c'est de ne jamais en pressentir l'approche. La minute qui précède l'instant où le destin nous frappe, nous trouve aussi légers, aussi imprévoyants que cette fragile nature nous porte à l'être.
Robert, devani^ant de quelques jours le départ de Madeleine, était arrivé à Saint-Jean, selon son habitude, pour y passer les vacances de Pâques; et, ce matin-là, il s'attardait au lit, paresseusement, lorsqu'il entendit, à travers la cloison, la voix de sa mère qui se plaignait. L'altération de cette voix le fit sauter hors de ses draps. Il entra dans la chambre de madame Dechastelus. Il la trouva couchée, le visage pâle, le regard fiévreux, avec des marbrures aux pommettes qui décelaient quelque affection profonde. Une appréhension le saisit. Et, comme depuis quelque temps Robert était habitué à voir chez sa mère de semblables
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malaises, s'étant enquis de ce qui la faisait soiilTrir, il descendit se consulter avec son père.
Il le trouva fort alarmé.
— C'est ainsi que l'angine de poitrine qui a emporté ton grand-père a commencé, observa M. Dechastelus. Une douleur très aiguë dans l'avant-bras, et puis...
Il évita de prononcer le mot latal, par une sorte de superstition très ancienne, qui croit qu'en nommant la reine des épouvantes, on lui fait signe.
Cette image brusque d'une fin tragique apparaissant ainsi, à la conscience de Robert, par cette claire matinée de printemps, suspendit pour un moment ses facultés. Sa mère était encore si jeune! Jamais il n'avait supposé qu'elle put lui être si tôt ravie! N'avait-il pas toujours arrangé dans sa tète un avenir où ses parents étaient mêlés? Plus tard, il reviendrait vivre auprès d'eux ; il leur rendrait en bien-être, en bonheur, toute la chère alTection qu'il en avait reçue.
Il lui devait une si grande dette <\ sa maman! Jamais, d'abord, elle n'avait douté de lui. Aux heures les plus obscures, les moins en vue de sa carrière, elle avait cru avec un entêtement obstiné et fidèle à ses succès futurs. Et Robert, dans cette confiance, avait puisé de l'ardeur et un entrain renouvelé.
l*uis, il n'y avait rien dans cette maison, qu'il n'aimât à cause d'elle, d'un attachement particulier. C'est madame Dechastelus qui, en furetant de droite et de gauche, dans ce pays construit d'an-
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ciens châteaux, dont les débris ont été s'échouer un peu partout depuis la, Révolution, c'est elle qui avait déniché tous les meubles de prix qui décoraient l'appartement : le bahut de noyer, le vaisselier chargé de faïences, la vieille horloge, les vases de Chine.
Cet intérieur qui déployait autour de Robert son cadre de poésie intime et de beauté familière, c'était sa maman qui l'avait ainsi disposé. Et son goût ordonné se révélait au miroitement des cuivres, au ciré des parquets, à la netteté des glaces.
Robert se souvenait aussi des heures exquises qu'il devait à sa mère lorsqu'il était malade. Rien n'était agréable, quand il était encore au lycée, comme de prendre un bon rhume dans le glacial dortoir. On l'envoyait alors se remettre au chaud dans sa petite chambre. Un voile de feu montait des bCiches. Dans le silence universel, Robert percevait, à demi assoupi sur l'oreiller, les bruits familiers de la maison : un pas tranquille de rangement, une armoire qu'on ouvre ou qu'on ferme, des rideaux qui grincent sur leur tringle, ou la voix du facteur résonnant à l'office.
Enfin, c'est auprès de sa mère que dans les troubles et les désordres de sa jeunesse, il avait retrouvé le calme, l'équilibre moral, l'exemple d'une vie courageusement acceptée, qui suit sa destinée sans un murmure, et reçoit son arôme, comme les. beaux fruits d'arrière-saison, aussi bien des caresses du soleil que des morsures de la gelée.
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Que cet être resté si jeune en apparence sous les frimas légers qui neigeaient à son front, pût un jour lui être enlevé, et disparaître, cela, non, Robert n'y avait pas songé! Et voici que, brusquement, il venait d'être mis en face de cette éventualité.
Il prit sa bicyclette et courut à la ville. Le docteur habituel était absent. Il dut se contenter du remplaçant. C'était un a?sez médiocre médicastre de campagne, rude et court, habitué à soulever de gros draps de fermière, à manier des corps noueux et plus vêtus d'écorce que de peau.
Il arriva, précédé de Robert dans son tilbury haut-perché. Et devant le père et le fils anxieux, il écouta les pulsations de ce cœur qui, depuis tant d'années, s'étant refermé sur l'amour de deux êtres, et n'avait eu de battements, de connaissance et d'ardeur que pour eux seuls.
Robert, étreint d'émotion, regardait la face congestionnée du docteur .scrutant avec soin le rythme secret de cette vie, puis éprouvant dans ses mains la pulsation des frêles artères.
— Mais ce n'est rien! murmura-t-il en se relevant. Un malaise passager dû sans doute à ces premières clialeurs. Un jour ou deux de lit, il n'y paraîtra plus!...
Il s'assit devant la table et l'on entendit grossoyer sa plume sur l'ordonnance.
— Voici, dit-il à Robert, en lui tendant la feuille. Vous ferez prendre à la malade un de ces cachets avant le dîner, un autre demain matin, et puis soyez sans inquiétude.
Il s'en alla.
Robert embrassa sa mère d'un baiser distrait, presque indifférent tant il était rassuré!... Et l'Ange de la Mort venait d'entrer, et Robert ne l'avait pas vu!... Il était là, jetant son ombre sur ce lit, soulevant du frémissement de ses ailes un coin du voile de l'Eternel Mystère, et Robert ne s'en doutait pas!... Et comme la lumière était féerique sur les bois rajeunis, voici qu'il s'achemina doucement vers la ville comme pour une magnilique promenade. Et, le long du chemin où rayonnaient les bouquets blancs des cerisiers, le malheureux chantait.
Il était déjà loin sur la route, quand il entendit derrière lui un pas pressé, un souffle haletant. Il se retourna. Il aperçut le jardinier, non pas même le jardinier, mais le regard de cet homme \m le fusilla, à bout portant, d'une nouvelle lont Robert demeura un instant paralysé.
— Ce n'est pas la peine d'aller plus loin, monùeur, murmura le messager.
— Parce que ?
— Parce que votre mère... votre mère vient de nourir !
Une crispation atroce, un flot de sang qui havire dans la tète. Puis Robert se ressaisit; et Tenant pour se soutenir le bras du jardinier, assé, voûté, vieilli, il s'en retourna vers, sa emeure.
Ce ne fut qu'au bout d'un certain temps que îs larmes parurent : aiguës, d'abord, comme des iqûres de feu ; puis tout le cœur creva, et elles
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vinrent pressées, rapiiles, abondantes, comme le flot même de sa tendresse.
En entrant dans la chambre, Robert n'aper(;iiL tout d'abord que son père qui lui masquait la morte. Mais M. Dechastelus s'étant retourné, le visage de sa mère apparut à Robert : à peine changé, et si formidablement différent, dans la majesté du dernier sommeil, revenu presque à la jeunesse, ferme et beau comme un marbre, et qui ne le verrait plus, ne l'entendrait plus, et n'apparaissait déjà plus dans sa conscience que sous la forme auguste du souvenir!
11 s'agenouilla : le coup était trop rude poui le supporter debout. Et il attira dans ses bras ce' être encore tiède de vie, tout chaud d'un chùb pourpré qui lui enveloppait le^ épaules, cet être qui l'avait mis au monde, bercé, élevé, dans le; yeux duquel il n'avait lu que de l'affection, qu tout à l'heure encore... et qui maintenant étai devenu çà... ce silence et ces ténèbres... cett bouche qui n'aurait plus de baisers... ces paupière qui n'aurait plus de regards... ces mains qi n'auraient plus de caresses!...
il y a, ici-bas, des événements plus forts qu toute doctrine : ce sont ceux qui dévastent 1 cœur. En face d'un mort qu'on a aimé, les besoir de l'àme appellent des convictions qui se passer do l'esprit. Considérée avec les yeux de Tinte ligencc, la mort n'est ((u'une porte brutali un mur de bronze qui clôt la destinée. Four I [ regard du cœur c'est une nuit transparente, l'on va entiUant, en frôlant des vérités inconnue
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Et l'on comprend que ce n'est pas elle qui est obscure : c'est nous qui voyons mal. Son mystère nous effraie. Nous le sentons interprétable, cependant, au moyen de ces antennes aveugles, mais si divinatrices, que le sentiment allonge et fait vibrer dans ses ténèbres.
Puis la journée s'acheva et la nuit vint. Madeleine avait rejoint Robert. Ils passèrent la nuit près de leur chère disparue. Mais, dans la prostration accablée, dans l'obsession de la veillée funèbre, voici qu'une angoisse nouvelle commença de s'éveiller dans le cœur de ce fils.
Ainsi, sa mère l'avait quitté!... Elle était partie
brusquement, sans le secours de la religion, de
cette religion qu'elle avait désirée cependant,
(que de fois l'avait-elle répété à Robert!) comme
le soutien suprême et la consolation dernière de
I l'agonie!... Elle s'était éloignée, sans avoir eu
iMle temps de se ressaisir, de réviser son existence
ivU^ pleine de vertus sans doute et d'innocence, mais
■^ remplie également de ces fautes légères, de ces
a; f erreurs délicates, qui tiennent aux sentiments
les plus avouables, et naissent parfois des atfec-
^\if lions les plus permises. Et Robert se disait:
' — Si légitime que fût le bien auquel maman
s'était unie, du moment qu'elle s'y était donnée
.1 tout entière, elle n'était plus à Dieu !
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Et, considérant la morte, il lui demandait : — Souffres-tu?
Et il avait envie de se jeter sur elle, de la prendre dans ses bras, de la ranimer de ses larmes, ,^(i(iBi afin qu'elle put revenir sur son passé, et ne pas
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rester là, perpétuellement à se taire, dans repos si lourd, dans ce sommeil qui ne bougerait plus !...
A la suite de ce deuil, le caractère de Robert ! se transforma, mais d'un changement très , lent, pour ainsi dire progressif, et sans que luimême s'en rendît compte. Peu à peu, quand l'apaisement se lit en lui, quand le calme fut revenu, il constata que parmi les pensées qui occupaient son âme, le souvenir, le regret du souvenir, avait tout envahi, et que ses tristes Heurs, pareilles à ces nappes mauves qui colorent les champs au début de l'automne, couvraient ses sentiments d'un parterre de deuil. Attendrissement mélancolique, amère volupté de savourer dans la sensation qui s'écoule le déchirement de savoir qu'elle passe, on ne sait quelle indulgente compassion pour tout, une sorte de pardon résigné de la vie !...
Robert arrive à un tournant de son existence. Et de môme que, dans une excursion en montagne, il suffit quelquefois d'un déplacement d'angle assez faible pour découvrir tout un paysage nouveau, de même le système de vérités que Robert aperçoit à présent sur l'horizon n'ofl're plus aucun rapport avec celui qu'il embrassait autrefois
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