I.E HETOUn I) AHIKL
vieil ami jusqu'au terme du voyage, à Ghanlemilan, dans la Gorrèze. Il revit seul ces escarpements de bruyères, ces pentes sauvages, tant de fois parcourus en vacances, par tous deux, et dont l'ardente image, toute fleurissante encore dans le cerveau de Robert, s'était anéantie pour jamais, chez celui qui en avait partagé le souvenir, dans les changements de sa poussière!...
L'enterrement fut très simple : caractère ordinaire de ces obsèques champêtres. Un public en blouses bleues, les femmes en coiffes blanches; une assistance paysanne aux figures hàlées, aux mains noircies. Des chants lancés d'une voix rude, mais un service bien fait, d'une lenteur recueillie, en justehommage de reconnaissance : car le mort avait été bienfaisant, et, dans toutes ces chaumières au long desquelles avait passé le cortège, dans ces masures, abritant sous d'antiques noyers leur toit violàtre de vieilles tuiles, la source d'or de sa charité avait laissé bien des j)aillettes.
Pendant la cérémonie, Dechastelus fut en proie à une émotion indélinissable. Aucune épreuve ne purilic l'àme à l'égal de la mort. En sa présence, l'homme sent se réveiller l'esprit des choses divines. Aussi écoutait-il, troublé, ces chants qui sauvent, ces prières qui implorent, ce balbutiement des paroles latines, chargées d'une si intense ardeur de vie spirituelle. Mais comme ill avait l'àme encore païenne, ce n'étaient point les versets de la liturgie (|ui revenaient chanter à sa mémoire, mais la courte rêverie d'un philosophe] moderne, un fragment de Novalis, qui disait :
« Les souhaits et les désirs sont des ailes !... Il y a des souhaits et des désirs si étrangers à notre vie terrestre, que nous pouvons en inférer, avec certitude, une existence où ils deviendront des ailes puissantes, un élément qui les soulèvera, des îles où ils pourront s'abattre!... »
Et Robert se délectait intérieurement de ces paroles.
Animé de pareils sentiments, il s'avança au cimetière près de la tombe ouverte. Le tranquille enclos des morts, ainsi qu'il est d'usage à la campagne, s'étendait tout autour de l'église. Il rappelait à Robert le préau de Saint-Jean. Et rien n'était touchant comme le contraste de ces dalles funéraires, de ces cyprès et de ces croix, avec les chauds rayons du jour, les haies blanches d'aubépines, les vagues rumeurs d'abeilles.
Robert se tenait là, ému, écoutant le murmure des dernières prières se mêlant au bruit sourd de ces fines coulées de terre que le poids de la bière fait crouler dans la fosse. Et alors, brusquement, se produisit en lui cette chose étrange : au moment où le prêtre prononçait les paroles de la résurrection, ce fut chez Robert, dans son cerveau, dans tout son être, comme une secousse, une réminiscence, un lumineux éblouissementl... 11 lui sembla qu'il venait de voir se dévoiler, comme en ilj passant, le clair secret de l'univers, le royaume supérieur de la Grâce, et que les mots formulés par le prêtre, en pénétrant au fond de sa conscience, avaient rouvert en elle, pour un instant, des yeux fermés!...
L'impression fut si forte qu'il ne put attacher son esprit à un autre sujet pendant la soirée et la nuit.
— Après tout, se disait-il, nos maîtres nous la baillent belle avec leurs théories et leurs explications ! Et pourquoi attribuer moins de valeur à cet éblouissement <le certitude, jaillissant d'un seul coup de toutes les libres de mon cerveau, qu'à cette petite lumière de conviction qui s'allume par exemple au bout de la démonstration d'un théorème? La vérité devient-elle un mensonge pour se répandre en nappe au lieu de se communiquer par étincelles? Et Robert se souvint qu'il avait éprouvé déjà, dans sa jeunesse, un phénomène du même genre, mais avec moins d'éclat et bien moins de puissance. Le jour où le professeur Lévy-Brûhl leur avait exposé, au lycée Louis-le-Grand, dans une leçon d'ailleurs incomparable, les principes de l'idéalisme cartésien, Robert était rentré chez lui plein de joie, soulevé de bonheur, pareil à un exilé qui viendrait de recevoir des nouvelles du pays. A quoi pouvaient répondre de pareils tressaillements?... Ces mouvements d'àme ne cachaient-ils pas quelque profond mystère?... Et les explications positives susceptibles de fournir une réponse à de pareilles questions : survivance héréditaire, idola specns, theâtri aut fort, ne lui parurent qu'un masque destiné à couvrir la plus puérile des ignorances.
Il revint cependant à Paris ; et là, ressaisi par ses habitudes, rejeté peu à peu dans le courant
de ses occupations familières, rétourdissement du monde le reconquit encore une fois; et la trame habituelle de ses pensées se reforma, pareille à une toile qu'une large déchirure a blessée. Elle se reconstitue et reprend son cours sous les fuseaux. L'amoition conservait à ses yeux du charme et de l'attrait. Il travailla, publia des ouvrages, érudition et poésie. Son nom grandit. Sa réputation s'accrut. Un de nos meilleurs théâtres représenta une pièce en vers de sa jeunesse, pleine de costumes clairs, de mots souriants, une fantaisie et un caprice. Mais, le soir de la première, adossé contre un portant, Robert entendait venir jusqu'à lui le bruit des applaudissements avec une sérénité d'indifférence dont il était le premier à demeurer surpris.
— Quand je songe, se disait-il, que voici une dizaine d'années, j'aurais accueilli une pareille heure avec un véritable transport d'allégresse !... Je me serais regardé comme un homme comblé des dons de la plus indulgente des fées! d'où vient qu'aujourd'hui ma satisfaction est si calme, ma joie si mesurée?... Est-ce l'intonation des acteurs, dont la récitation artiiicielle et le débit surfait accusent ce qu'il y a de factice et de conr ventionnel dans cet art du théâtre? ou le maquilage des comédiennes, l'insignitiance de ces dehors de carton, comparés ù l'atmosphère où j'ai 'êvé mes personnages? Spectacle de pacotille, )ien digne en vérité d'amuser une société de désoeuvrés, mais qui évoque à mes yeux, plutôt (u'une vision d'art, une mascarade de mardi-gras!
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Une admiratrice envoyait à Robert une gerl>e de roses. Il se promit de les porter à Saint-Jean, sur la tombe de sa mère. Elle eût été si lieureuse de cette soirée!... Aucune rumeur ne lui en avait transmis l'écho, dans la nuit bouchée de la terre.
C'est ainsi qu'il s'habituait à ce que l'on parlât de lui, à ce qu'il occupît la curiosité des badauds, comme à une chose sans bien grande impor- i tance. Il publia d'autres ouvrages, les livres de 1 sa maturité, ceux sur lesquels se fonde une réputation : Les Ombres d'IIeUas et Les Chants du Ménale. Des amitiés illustres lui vinrent. Il en éprouva une très douce et très légitime iierlé. Mais, à mesure que son ambition était plus satisfaite, à mesure que les rêves de sa jeunesse se réalisaient, ils perdaient peu à peu de leur séduction et de leur prestige. Et voici que, bientôt, se glissa dans celte àmc le sentiment que tout cela n'était en somme qu'une vaine fumée, que la vie ne pouvait être la recherche indélinio de satisfactions de ce genre-là, qu'il devait y avoir autre chose à en extraire, une autre essence à en élaborer. Et il se demandait : mais laquelle?... la quelle?...
Alor.s, la Providence, le voyant en bon chemin, résolut de l'atteindre, et plus profondément encore, dans son amour-j)ropre comme dans se? ij|« all'ections, en vue de hâter une maturation si heureusement commencée.