CHAPITRE X
La convalescence de Madeleine fut très lente. Elle s'effectua péniblement, par progrès insensibles, et la raison ne lui revint que par degrés. Robert en épiait le retour avec de continuelles alarmes, car rien n'est vacillant comme la petite flamme hésitante d'un esprit qui renaît. Un jour vint, cependant, où elle parut déiinitivement affermie. Mais avec quelles difficultés la malade se reprenait à la vie!
Les médecins lui avaient conseillé de rester à aint-Jean. C'est un endroit où se rétabliraient es santés les plus ébranlées. Dans sa ceinture de 'orèts, cette coupe de sève qu'elles vous tendent, ette atmosphère épurée par trente lieues carfées e feuillages, « c'est un délicieux dernier nid our s'y reposer en paix, et boire les vendanges éservées du bonheur! »
Madeleine demeurait dans sa chambre, allongée ur ses draps, le corps à plat, la tète au niveau e son corps. On avait poussé le lit à côté de la
fenêtre. Et, de cette place, sans qu'elle eût à bouger, ses regards s'étendaient sur les verdures de l'horizon et les nappes bleues du ciel où voyagaient des nuages.
Se réveiller, ouvrir les yeux à la lumière, était pour elle une vraie torture. Dans cette demi-conscience qui est le crépuscule de l'éveil, ses nerfs tendus jusqu'à l'excès lui donnaient l'impression d'une plaie qui se déchire. Son cerveau, incapable de raisonner, possédait cependant, à leur extrême limite, et sa détresse physique et son angoisse morale. Elle se demandait comment, avec quelles ressources d'énergie, elle parviendrait seulement au bout de sa journée! Elle aurait voulu dormir, se reposer dans un assoupissement plus profond que le sommeil. Et si l'idée de la mort la traversait, la mort elle-même ne lui paraissait pas un refuge assez sûr. Elle eCit souhaité se disperser, se diluer dans l'espace, s'évaporer avec l'arôme des piaules et les brouil-. lards de la rosée. Elle disait à liobert :
— Mes mains souiï'rent comme si chacune avait un cœur. La moindre émotion me bri^e quelque chose en elles, et je les sens pâlir comme un visage.
A de certains moments, cet univers qui luf semblait si terne, si fatigué, se revêtait à sei yeux d'une sorte d'intensité prodigieuse. Des soU' venirs éclatants lui revenaient en foule. 11 1 semblait qu'elle allait cumj)rendre le but de toutj j^ le sons caché de l'univers. Mais cette exaltalioff n'avait pour résultat que de l'épuiser davantage
LE RETOUR d'aRIEL %l^
Elle retombait dans sa torpeur et elle se rendormait.
Telle fut, en cet asile de Saint-Jean, cette douloureuse année de tristesse et d'épreuves. Et Robert, errant avec mélancolie dans le jardin, se sentait peu à peu devenir un autre homme. Il se disait : (( Il y a eu ma vie avant ces choses, ce qui a été ma jeunesse, les heures trop brèves de l'espoir, où les corbeilles de l'aube sont remplies de promesses! Et puis, voici le soir. De noirs cyprès bordent la route. Les lueurs qui flottent au ciel indiquent que le soleil y descend. Période de réflexions, de reploiement sur soi-même, de recueillement intime. J'ai donné ma fleur. Le fruit se noue. C'est un autre homme qui naît en moi.
Et Robert méditait, et il commençait à com- ^Iprendre la vie.
Un soir d'avril surtout, par un azur sans tache, I songeait à ces choses, devant le cadre étroit de a fenêtre ouverte. Le ciel était comme imprégné uï-li'une clarté de lune qu'on ne voyait pas. Au ri-loin, sur des pelouses d'un impalpable argent, les nro^ouleaux et les trembles épanouissaient leurs pes chevelures aériennes. Et, là-haut, parmi les céans apaisés de l'éther, les archipels stellaires a'^tincelaient de tous leurs feux.
Et Robert se disait :
— Si je subis, sans les examiner, les événeents qui viennent de me frapper, nul doute tatisBu'ils ne soient propres à affaiblir mon énergie mw ^ lasser ma constance. Mais de quelle évidence
214 LE RETOUR d'aRIEI.
ne s'éclairoat-ils pas, si je les consiidère à la lumière des croyances chrétiennes! Celte destruction par le feu de ma maison, cet accident de Madeleine, au moment où je songeais à installer ici une sagesse que je croyais délinilive, tout cela ne s'empreint-il pas d'une signilicalion terrible et précise, quand je l'envisage comme un symbole concret, ou une énigme à déchiffrer? L'édilice est à terre où j'espérais abriter mon repos, celle espèce d'épicurisme à mi-côte, content de peu et satisfait d'une demi-mesure. Laisse donc là ta cabane, voyageur trop pressé, et monte jusqu'à la cime, là où la roche est nue, et se dresse comme un lys dans la splendeur du firmament inaccessible!
— Alors? se demandait-il, c'est le retour d'Ariel, la soumission à Dieu, l'agenouillement, la défaite!... La défaite?... P]t pourtjuoi?... J'ignore tout de la vie divine! Cette méprisable existence mondaine a retenu jusqu'ici mes efforts. Ps'ai-je donc pu me tromper?...
C'est ainsi qu'il songeait. 1
A quelques jours de là, il avait été voir son! éditeur. Il lui avait porté un assez volumineux travail. Et, tout en descendant le boulevard Saint-Michel, par un ciel triste et froid et toul secoué de giboulées, Robert se souvint que l'église Saint-Séverin élevait à deux jtas de ià son ravissant relii|uaire de pierres sculptées et de | vitraux. Et s'y acheminant, sans intention bien délcrniinée, il franchit la grille, poussa la porte et il entra.