‹ Le retour d'ArielChapitre 16 sur 22 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

11 vint s'asseoir dans l'ombre, à gauche, à deux pas de l'autel de la Vierge. L'église était presque déserte. Une vieille au dos voûté levait son bras tlf pour allumer un cierge. Cette flamme se consu-

Imait sur la herse vide, comme une pensée d'amour dans une àme dévastée.

— Pourquoi suis-je venu ici? se demandait )echastelus. Quelle est la signification et la poreiiltée de mon acte ?

n révisa dans sa mémoire le chemin parcouru

3n vingt ans ; élève au lycée Louis-le-Grand,

îtudiant en Sorbonne, transformé par la main de

ses maîtres, déchristianisé, soumis à la toise de

4 raison, à la tonsure scienlilique, à cette sorte

[iij l'opération intellectuelle que l'Université faisait

Vibir aux jeunes esprits qu'on lui coniiait. L'opé-

ation avait réussi. Il était enLi*é dans l'arène lar-

fàr

gement entaillé par ses chirurgiens, prêt à jouer le rôle qu'on attendait de lui,

— Que m'apprenait-elle donc, ma religion, se demandait Robert, et par quels enseignements a-t-on cherché à remplacer les siens?

Elle me montrait dans l'homme le but et la raison de la création. Elle me faisait voir en chacun de nous un être double, formé du limon de la terre et animé par un souille de l'esprit éternel; elle me découvrait dans la nature l'ouvrage même du Seigneur, occupé à veiller sur son œuvre et à la conserver; elle me disait enfin que les lois de l'univers expriment la libre volonté du Créateur, et que la révélation a été nécessaire pour établir, entre Dieu et nous, la tiliation, la tradition des vérités divines.

Et puis mes maîtres sont venus et m'ont déclaré que tout cela était faux. Ils m'ont fait voir dans l'homme une réunion d'atomes, un congrès de corpuscules éphémères. Ils m'ont appris que les forces contenues dans la nature suflisent à expliquer les formes qui s'y produisent; que bijrévélation est une imposture et la liberté un illusion, puisque la science est la systématisation de l'expérience, et l'expérience l'œuvre de la nature.

Et j'ai cru en cela, et j'ai vécu. Formé par la science, en vue de la science, je l'ai suivie o elle m'ordonnait de la suivre : dans le mond extérieur, hors de moi-môme. J'ai tenté de m'em parer des choses par ma curiosité, de jouir de 1 matière par la volupté, de dominer autrui pa;

foi

mon ambition. Je me suis développé extérieurement à moi, à la manière d'une frondaison qui rêve de conquérir l'espace où elle s'épanouit, et aftirme sa royauté partout où elle s'étend.

Après vingt ans de cette existence, je me suis senti défaillir. Il me semblait qu'on avait étranglé, au plus profond de mon être, la racine nourricière qui va puiser sa force au sein de la source universelle.

La science, aujourd'hui je m'en aperçois, n'est pas le tout de l'homme. Variable et provisoire, elle n'est qu'une approche, mais jamais une étreinte, une prise de contact avec la réalité. Et, dans l'effort qu'elle tente pour organiser impersonnellement l'univers, elle laisse en chemin toute entreprise d'harmonisation individuelle, en d'autres termes, la morale, et sa fleur même, la religion!

11 regardait autour de lui.

Dans cette ombre de cinq heures, une lumière de crypte, une lueur de rêve, filtrait par l'améthyste des vitraux. Quelques pauvresses, rassemblées à présent devant l'autel, fleurissaient de flammes d'or la herse tout à l'heure encore vide. L'àme du feu éblouissait le sanctuaire. Autour de ces guenilles, tout était flamboiement, ardeur, exaltation.

— Comme je me sens près d'elles! se disait KoberL, plus près que je n'ai jamais été de mes maîtres !

— Mais qu'as-tu? reprit-il. Es-tu venu ici pour prier?...

iil8 LE KUTOUK i»'auii:l

Alors, |)rosterno-toi et implore ! Mais je n'ai pgs la foi 1 iMon cœur est mort. Il est pareil à un fruit qu'un ver a dévoré. Qu'est-ce que je veux? Qu'estce que je ressens? Qu'est-ce que je désire?...

Il descendit en lui, et il pensa :

— Tandis que j'étudiais, développant mon esprit, l'étendant en tous sens, j'ai l'impression qu'il a dû se former en moi, à iiïon insu, une sorte de conviction d'un caractère tout intérieur, déposée goutte à goutte, au fond de ma conscience, comme ces géodes de quartz, trésor caché d'obscures cavernes! Pendant que mon cerveau cherchait la vérité, rassemblant des faits, les organisant sous le contrôle de la raison, une autre conviction, une autre certitude, naissait en moi, formée en cours de route par le dépôt des événements vécus, les pleurs cristallisés de l'expérience.

C'est cela, ce diamant, qui m'apparaît, à l'heure actuelle, comme le prisme magique où dort la vérité! Je puis fermer mes yeux, boucher mes oreilles, me contraindre au silence; je n'en verrai que mieux!... Je n'en entendrai que plus subtilement!... Un progrès m'a rappelé, du monde extérieur où j'épuisais mes forces, vers |e centre de ma conscience, où j'entends jaillir une source, un bruit d'eau vive et prisonnière que des plains imprudentes auraient murée en moi!

Anidiir, qui crée sou objet eu le noiuuiunl, ré-, vélation de l'Invisible à l'homme, devoir qu'iml)li(|uo la foi, sentiment d'une parenté liliale avec le Dieu dont je subis l'attrait, tout cela ne serait

donc pas un mot, une illusion?... Mon Dieu, mon Dieu si vous cxislie.:!... si vous étiez vraiment!... Et le malheureux, cachant sa tête entre ses mains, sentit des larmes lui mouiller le visage.

Dans l'église, les pauvresses plus nombreuses se rassemblaient. Vieilles pour la plupart, la face ravinée, elles figuraient aux yeux de Robert ses déceptions, ces femmes à qui rien en ce monde n'avait souri, et qui se groupaient autour du feu mj'^slique, flammes elles-mêmes, pour se confondre et s'unir dans ce divin holocauste.

La herse était maintenant un buisson d'or flambant, brandi dans l'ombre comme une torche de lumière. Le feu se nourrissait du feu comme l'amour s'accroît de l'amour. Et Robert ne pouvait plus s'en détacher, retenu cà sa place par ur^ pouvoir tout magnétique.

— En somme, se disait-il, quand je réfléchis à la crise où ma conscience s'est engagée, je m'aperçois qu'on a commis sur les hommes de ma génération un véritable crime moral, un attentat pédagogique. On nous a contraints à penser que l'intelligence, par l'intermédiaire de la science qui est son œuvre, était capable de nous livrer le se- ,trt cret de l'univers; qu'adaptée au réel elle l'atteignait par ses symboles; et que, le fait étant la s.ource et la règle de la connaissance, nous n'avions pas à tenir compte de ces intuitions pro- )hétiques de l'instinct et du cœur, dont on a itrophié, faussé, paralysé en nous le mécanisme, l est bien évident que le sentiment devait prendre ,,ai iin jour sa revanche. En n'utilisant de l'âme que

ce qui peut s'en traduire en termes de raison, on laissait dans la chaudière tant de forces inemployées qu'elles devaient finir par faire explosion, c'était inévitable !

Mais à quoi me ressaisir dans cette nuit qui commence? balbulia-t-il avec terreur, car il sentait son cerveau chavirer dans de l'ombre! Je ne puis décider que je vais changer de conviction comme un prince modilie une loi par un décret de son écriture. On peut éprouver la nécessité de croire, sans avoir le moyen ni la force de croire ! Et il jetait des regards éperdus au fond de luimême, oi^i la nuit avançait et s'accroissait toujours. Sa méditation silencieuse sombrait dans du néant. Toutes les pauvresses avaient quitté l'église. L'obscurité plongeait la nef et Robert dans une même cécité d'épouvante, de détresse et d'horreur.

H se leva, en proie à une agonie morale inexpripable; et il sortit de l'église, glacé jusqu'aux os, par une nuit lugubre, sans passants, pleine de neige et de vent, et plus alïreuse que le tombeau.

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