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CHAPITRE II

Tous ceux qui sont passés de la vie du monde à la vie de l'esprit, et des demi-clartés du raisonnement aux certitudes de l'intuition, savent à travers quelles épreuves, quelles intolérables souffrances, une âme doit parfois s'engager, avant de considérer l'univers avec des yeux nouveaux.

Presque toujours, elle ne s'éveille à cet état |u'après s'être entièrement transformée dans une orte de chrysalide où s'élabore sa renaissance. 5éjour plus ou moins prolongé, pendant lequel îlle ignore ce qui se passe en elle : désespérée, juand elle tàte la prison où agonisent ses sens, oyeuse d'elle ne sait quelle joie, quand elle sent rissonner à ses flancs le premier rudiment de es ailes.

C'est dans cette chrysalide que Robert va être imprisonné pendant plus^ d'une année. C'est au ;œur de cette vie cellulaire qu'il faut le suivre, vant de le voir ouvrir au ciel mystique de sa

conscience régénérée, ce premier vol encore mal assuré, ce vol d'ailes chilîonnées mais ravies, qui marque l'affranchissement d'une àme et son départ vers des biens véritab-les.

La convalescence de Madeleine se poursuit et s'achève dans une sorte d'oscillation, d'alternative impitoyable de la destinée qui n'améliore son étal que pour la faire retomber dans de nouvelles tribulations. Quand Robert va la voir à Saint-Jean, il craint toujours que sa femme ne l'accueille par un long rire de folle. Vicissitudes dont il demeure comme accablé. Et peu à peu il s'abandonne ai des chagrins, à des découragements, qui consti-' tuent, pendant toute cette période, l'atmosphère quotidienne de sa vie morale.

Or, ainsi qu'il arrive à bien des âmes incjuiètos,; Robert tenait un journal de sa vie intérieure, llo' journal, il était seul à le connaître. 11 le relisait, d'ailleurs, assez rarement ; mais il éprouvait à ïai\ rédiger, comme une satisfaction de sincérité. f

Un jour, le Fère Berton, son ami de collègelt celui qui franchissait autrefois avec lui leM murailles du lycée, et qui, maintenant, depui bientôt vingt ans, évangelisait au Japon l'ingrat race jaune, le I*ère lîerlon reçut un large pli, su renveloj)pe duquel il reconnut l'écriture de so vieux camarade. H venait de célébrer sa messe regagnait sa cellule, sa chambre nue et [lauvre d missionnaire franciscain, quand le frère portic lui remit cette lettre. Le Père Rerton rentra claz i lui, s'assit devant sa table, ouvrit le manuscrit; et il trouva en première piige un mot, pur lequ

Robert le priait de vouloii* bien prendre connaissance de son journal, et de lui dire nettement ce qu'il en pensait.

Plein de pressentiments, en homme qui sait la vie et quia sondé les cœurs, le Franciscain déplia ces feuillets et lut ce qui suit :

Si ma conve^sion doit jamais se réaliser, elle lUra commencé, comme tant d'autres, par une Jésillusion profonde de ce monde, une lassitude le tout, la connaissance non théorique, mais éprouvée, et de la vanité des buts humains et de ii-la folle eri'eur de me les être inutilement proi(l)osés. La foi cependant n'est pas née pour cela n moi. Je rôde autour d'elle, j'en ai le désir, eç|iiais un désir sans ailes et comme découragé. Je e dis que rien ne s'opposerait en moi à cette siljntrée victorieuse de la grâce : ni mon esprit, ni bs sens, ni mon cœur, resté vivant, doulouuX, une vraie coupe remplie de larmes, mais «ielui ne peut aimer, malgré tout son vouloir ! Mon ésir de la foi est un désir éteint, une cendre qui piiBe souvient du feu, mais une cendre inerte, d'où aijen ne s'essore et transporte.

Hier, à Saint-Séverin, j'ai été effrayé de cette ort de mon àme. Tous les ressorts m'en paraisse iliient brisés. Un atfaissement dans le gris, une reiiioyade sous la pluie. J'ai voulu prier. La prière ji'liiMait morte également sur mes lèvres. Pourtant, clifln tressaillement à noter, une iuquiétude des sciiiMus nouvelles. Jusqu'ici, je me jugeais peu couble. Mes journées, chargées de travaux régu-

liers, laissaient peu de place aux pensées réprouvées. Mais là, secoué, attendri sans doute par mes méditations, j'ai eu l'appréhension d'être plus chargé de fautes et plus répréhensible que je ne le supposais. J'eus une sorte de vision de la l'orme concrète du mal qui était en moi, de la partie démoniaque de mon être : un fœtus aux yeux louches, étrangement transparents. J'ai frissonné, frisson d'anxiété, réveil peut-être de la notion du bien et du mal, premier mouvement de la morte qui ressuscite.

A vrai dire, Saint-Séverin, dont j'ai lu dans Huysmans une si chaude et si pénétrante description, m'a laissé presque froid. Je me sentais ennuyé, las, vaguement irrité contre moi-même. Certes je n'ai pu rester indid'érent à cette délicate et robuste église de verre, si calme, si dans l'ombre, et à son iniluence assez céleste, je l'avoue. Et pourtant, je ne retire rien de cette première rencontre avec le Dieu que j'ai oublitl et que je voudrais peut-être retrouver!... La dominante, c'est la fatigue, l'écrasement, l'éteignoir. Je comprends que la vie c'est le cœur qui brûle, la chaleur de l'amour rentrée dans l'àmtj transie. Mais tout me lait bâiller, tout m'est indif;! férent. ,

Tœdiiim viLr.'... murmura le Père Berton, c'es'| le début obligatoire. Toute conversion s'élèvt d'une décomposition morale de nos sentiments comme on voit la tige verte surgir d un germe pourrissant. Rien de plus naturel.

11 feuilleta rapidement les premières pages, et s'arrêta sur ce fragment :

A noter : violente crise de fièvre vers cinq heures. Devenir chrétien!... Cette pensée me remplit de terreur 1... Quel coup de vent sur les lumières de la vie!... 11 n'y en a pas beaucoup, pourtant, de ces lumières ! Cependant, s'il me fallait y renoncer, que me resterait-il ? Dans ces heures de fatigue, j'ai toujours l'hallucination du ombeau : l'horreur d'une couche glacée où je ens mon visage se défaire en pourriture. Effroi 'être à jamais seul 1 de ne plus entendre des pas 'nui vont et viennent dans la chambre à côté!... lie ne plus apercevoir cette chose exquise : la umière d'une lampe 1 Heures de détresse, où la asion de ce monde s'affaiblit et s'éloigne, pour aire place à celle du devoir, mais d'un devoir norne, sans joies sensibles, ennuyeux lui aussi i désespérant, ouvrant la porte à toutes les nquiétudes et à toutes les angoisses !

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Le Père Berton pensa :

La vanité des objets visibles l'émeut plus forte-

lent que l'espérance des invisibles. Il est donc

éritable que les lumières du christianisme ne

nt pas découvertes par le fait seul qu'on ne

arrête plus aux apparences ! Mon pauvre ami

est pas encore assez anéanti, assez consumé en

il... Et, lisant avec soin les feuilles suivantes,

remarqua ce passage plus particulièrement :

Journée très triste. La Foi me tente avec la figure d'un drame. Je sais ce que je perds, j'ignore ce que je vais trouver. Non que je doute de la supériorité des choses que la foi me donnerait. C'est le chemin qui m'épouvante! Ténèhres au fond de mon cœur comme en ce ciel glacé de janvier ! Impression de l'efiort surhumain qu'il in • faudrait pour m'arracher aux délicieuses misèri^s de cette terre. Ce qui est curieux, c'est celle impression de marcher, d'aller quand même de l'avant!... On dirait que le travail de la gràco opère dans notre àme par une force qui nous est étrangère. Alors, ce sont des raisons démo-l niaques : « Tu te fais des chagrins inutiles. I.(;g] seules joies de ta vie, tu les écrases hien graliiite-l ment. » Peut-être!... Et pourtant il y a déjà enl moi comme une sécurité que c'est hien là la voie,! que je n'erre point ! I

Soit! murmura le Franciscain. A présent, sinon? i sommes en hon chemin, les tentations doivent commencer. Et le journal, en effet, mentionnait

Depuis que Madeleine est malade, d'autre» femmes se sont mises en humeur de m'attaquer comme on voit les corneilles s'acharner sur u< H chevreuil Messe. Mais moi qui suis allé cherche! ^ ma hien-aimée au fond de la démence, qui peuvent me dire ces étrangères?...

Ce soir, j'étais tranquille, dans mon fauteuil à travailler. Madame de G... est entrée. Trentr ans à peine. En écarlate, comme un Satan d

théâtre. A sa vue, brusquement, un désir m'a animalisé. J'ai senti mes oreilles devenir priapiques, la ligne de mes joues se durcir. Intrusion subite du Très-Bas, .descendant dans mes aîtres, tel qu'un mauvais pèlerin qui s'installe à l'auberge. Ce démonisme, je l'ai constaté, déjà, voici longtemps, chez deux femmes qui sont entrées dans la vie avec une mission nettement satanique. Il fallait n'avoir aucune intuition du langage symbolique des événements pour n'y pas prendre garde.

Jusqu'à présent, se disait le Franciscain, c'est la marche classique, le mouvement régulier de la Conversion. Il tourna quelques pages. 11 avait làte de découvrir maintenant l'autre frisson : lelui des ailes qui s'entr'ouvrent. Et il lut ;

J'ai voulu jouer avec Dieu et j'ai été pris à mon

îu. J'ai prié par rancune contre la destinée, par

mcune contre les philosophes, pour braver ceux

lui croient que la raison suffit à tout. Et mon jeu

été regardé là-haut avec sérieux. Et voici que

sens descendre en moi des forces apaisantes, is harmonies joyeuses. Poésie de ces grands limes de l'àme aux heures où la lampe s'allume,

la fleur de feu brûle dans le verre comme la 5ur de l'amour brûle dans la prière!

|Le Père Berton feuilletait le manuscrit d'une

lin plus fébrile. Cet état s'était-il précisé?

[ait-il du moins demeuré quelque temps?... Et

fragment l'arrêta

Je ne crois pas, mais les anges sont en train d'étayer dans mon àme, pour y poser le campanile oCi vibreront les cloches da ciel. Je suis dans un état d'attente, en chantier. Depuis quelqud temps, est-ce l'elîet des prières mentales, il m semble qu'il s'établit en moi plus de conliance.' Je n'ai pas la joie, mais je n'ai plus ce vomisse ment de vivre qui me faisait si mal ! Mon défaut c'est toujours l'apathie de la volonté, si faible qu'elle ne se porte d'aucun élan vers la vérité Une .vraie plante sous-marine. Des mouvementi doux, pas d'élan ; un désir silencieux, qui rôde de clair-obscur, mais aucun déploiement dans U lumière.

Le Franciscain sourit.

Il faudrait, pensa-t-il, n'avoir aucune notion aucune expérience de la vie religieuse, pou s'étonner de l'instabilité de ces états. N'estpas, cependant, une peine assez étrange, d marcher par un chemin si diflicile, sans savo: s'il nous égare ou s'il nous mène où nous vo Ions aller?... V'^oyons toutefois la suite!... Et journal disait :

Passé l'après-midi chez F... qui agonise. Tri tesse de cet escalier de pauvre, de ce petit sal que réchaulTait une étroite coquille de charbo; Tout cela sentait la mort, le cercueil, le froid dernier linge. Ah! l'horrible ciel qu'il faisait jour-là! la voirie de ces choses! Et Dieu comj)lètemont abandonné, remisé depuis quin jours ! Je comprends déjà son jeu : se retirer pouflj

se faire désirer. Je le souhaite comme une voûte le chapelle doit attendre la lumière à l'heure de l'ombre. Que sera-ce quand je l'aurai vraiment e:oùté ! L'ellipse oii gravite mon ame est si loin de son soleil !

Et des mois s'écoulaient où la môme oscillation >o reproduisait sans cesse, car Robert écrivait :

Faible réapparition du Feu, après une éclipse

itale où ma ferveur est retombée à son point

aort. Dans ce marécage, un souffle ardent a

issé : le Kyrie de PalesLrina, entendu à la Scholn,

iiagnitiquement exécuté. Ce chant a séché Thumi-

Iité limoneuse de mon âme et lui a redonné le

'.oût du sel divin. Assez! Assez! gémissait-elle.

ai retiré ses jambes embourbées. Qu'elle était

esante, grand Dieu, cette pauvre âme, alourdie

t^e pluie, vrai gibier de chasse pour le Malin !

A noter, cependant que je commence à savoir

rier et que parfois je sens l'influx mystique me

onter au cerveau et le remplir. C'est une lu-

ière spirituelle qui rend léger de joie et de con-

nce et se dilate dans tout l'être.

|,1 Je me souviens : la première fois que j'ai arti-

lé une oraison, après vingt ans et plus de

lence, j'ai dû faire un effort surhumain, comme

■jft soulever un poids trop lourd avec des muscles

aiblis. J'ai senti la flamme de la prière briser,

quelque sorte, une voûte de pierre que je

rtais en moi, à la hauteur du cœur. La prière

pas jailli vers Dieu. Elle n'est pas montée

ià30 LE RETOUR DARIEL

dans mon esprit comme aujourd'hui. Elle s'est contentée de briser un vieux calcaire d'indilîérence qui la murait captive aux sources mêmes de l'instinct. Elle s'est fait là comme un chemin qui lui permet de vivilier mon cœur et mon cerveau. Aujourd'hui elle a fondu mon âme. Je prie naturellement, sans elTort, par émanation, comme une rose donne son parfum. Ma prière n'est pas réfléchie. Elle est la vapeur d'or de mes sentiments. Ma pensée et ma raison n'y sont pour rien.

Le Père Berton restait songeur.

Pauvre ami, pensa-t-il, tu aurais besoin présent d'une bonne leçon d'indilîérence. Ces lumières qui te semblent pour le moment ? agréables, Dieu te les envoie pour te fortilie dans tes faiblesses. Avant peu tu apprendras qu l'amertume du délaissement peut coulenir, ell aussi, des douceurs inlinies, parce que dans 1 désir éperdu qu'elle nous donne de Dieu, ell© établit en nous une plus haute voie d'union.

11 reprit sa lecture, et ne fut pas surpris déjji constater en elfet une nouvelle rechute : |fi

Période très dure. .Jamais jieul-ôtre je n'en traversé d'aussi cruelle, d'autant qu'elle s'acco ])agne d'une grande fatigue physique. Mon défau c/cht que je ne veux pas changer, d'une volon soutenue et ferme, il y a dans mon cœur abandon de découragement qui m'ellVaie. Ëxtrùail ui dureté de cette lutte, terrible épuisement nef*

LE RETOUll DAiUEL 231

veux, inquiétude pour l'avenir, aucune lumière. Vers midi, un rayon de résignation et d'acceptation gaie. El il a tait soleil tout à coup en moi. Et puis les nuées sont revenues, le soir pourri d'hiver, la glaciale atmosphère de tristesse et d'ennui. Quelle détresse I

Et les journées passaient, sans apporter au malheureux ni apaisement ni allégeance, il notait :

L'agonie!... Bien montrer l'agonie du monde

et les souffrances qu'elle entraîne!... La vie spiri-

uelle consiste à changer l'atmosphère de nos

ensées. Presque toujours l'âme se complaît dans

es imases charnelles ou des flatteries d'ambition.

uand ces visions passent devant le regard inté-

ieur, il naît en nous du contentement, une joie

vide de nous en emparer. Au contraire, les

mages de la vie spirituelle élèvent d'abord, mais

ellfcans plaisir. Pourtant il faut te décider et choisir.

oyageras-tu toujours vers les grasses plaines du ésir, la Beauce des sens, sur la voluptueuse ivière où se reflètent tes fraîches visions, ou vers a Thébaïde, dont le fleuve lent, à l'eau ternie, éfléchit les murs blancs, le cube de chaux des olitaires?...

Courage! pensait le Franciscain, la chrysalide ^'est pas loin d'éclater!... En effet, à quelques mrs de là, le manuscrit portait :

LE RETODR D ARIEL

Aujourd'hui, cœur ardent, cœur en feu! la flamme qui briile et qui éclaire! 11 est certain que le désir a devancé chez moi l'amour. J'ai été inquiet de Dieu avant de l'aimer. Les premiers tressaillements de l'amour sont venus très tard. Ils me ravissent quand ils se produisent. Aujourd'hui, j'ai éprouvé un mouvement si profond de charité chrétienne, que je vois bien que j'arrive aux premiers coniins de la religion, aux vraies eaux de la mer infinie. La vie m.'apparaît si bornée, l'œuvre humaine si vaine et si misérable, il n'y aurait qu'un pas à faire et ce serait fait!...

Allons! murmura le Père Berton, ouvre tes! ailes maintenant et prends ton vol!... Et le manuscrit, comme répondant à cette appel :

Joie! Joie! Est-ce la vue du port, l'odeur verte | delà terre apportée par la brise? J'aide l'espoir plein l'àme. Je me sens gai comme un port dci mer par un matin de mai, quand on entend glis-| ser les voiles blanches. Il y a de l'appareillage dans tout mon être : des câbles qui grincent, une] sorte d'agitation berçante de l'arrivée! Enlin, jej vais me recueillir, méditer, commencer!...

Puis de nouveau cet espoir s'était entièrement] effondré. Et Robert écrivait :

Non seulement je ne me suis ni renouvelé, ni* recueilli, mais j'ai lilé sur l'hameçon, tel qu'un: saumon qui, se sentant ferré, emporte la ligne et

à qui le pêcheur rend de la corde. A peine accroché, je me suis évagué, par terreur de m'aliéner, disons le mot : par appréhension de remettre à un autre la direction de ma conscience. Une seule fois i ai cru que le pêcheur allait repeloter son fil; mais il me laisse courir. Cette liberté factice ne me ravit pas, d'ailleurs. Mais je ne tiens guère à me mettre en tutelle, voilà la vérité.

Et il avait replongé au plus profond de l'abîme, ?t son journal disait :

Vraie signification du Christ: le Torturé! Figure ixacte et magnifique de la vie humaine, de

homme, objet de tourment du destin, son esclave le supplice, sa souris sanglante. Les quelques emaines de calme relatif que je viens de passer,

était donc la relâchée de la bête, la griffe qui se 'étend pour laisser respirer sa victime, lui faire éprendre des forces, et croquer un gibier de ouffrance plus sensible et plus conscient?...

Puis, brusquement, sans que rien le fasse préoir, ce cri de victoire éclatait sous sa plume :

Certitude! Certitude! Etat de certitude jailli du Deur!... J'ai vu, j'ai cru, je n'oublierai jamais!... imer!... Il m'a suffi d'aimer. L'amour a créé )n objet. Ma conscience était pleine de jour, ieu y était visible comme la lumière un jour été!... Mais revenons sur cette heure. Essayons 3 nous souvenir !... Je marchais seul, n'est-ce

pas?... Oh! oui, j'étais bien seul, dans la forêt de Saint- Jean !... iieaux arbres familiers, soyez témoins : je ne savais pas où j'allais!... Je traînais depuis le matin mon cœur inguérissable, mon ^ pauvre cœur si vermoulu d'amour!... Je devais ressembler à quehjue bête forcée. Le faucon de ma pensée m'avait saisi les tempes. Il me fouillait les yeux. 11 labourait ma chair. Soudain... je ne sais comment... une sorte de sentiment d'or m'a enveloppé... j'ai vu! j'ai cru!... Le monde spirituel s'est révélé à moi. Mon àme montait, attirée, aimantée, vers un pôle magnétique. Elle déployait autour d'elle une zone de joie où se mêlait le courant descendant de la grâce. J'ai senti le nœud de leur union : c'est comme un remous de forces qui s'étreignent. Dans cette lluuibéejoyeuse mon àme était sans forme. Elle ondulait, pareille à du feu. Elle s'élevait, s'abaissait, se pliait, se déployait, étant elle même du feu, un leu subtil, un feu blanc, qui brûlait sans se consumer, sans laisser aucune cendre. Essence de ma vie, vie de ma vie, dégagée de toute matière, de toute mémoire, de, toute pensée, et ({ui rentrait, consciente seule ment d'être de l'amour, dans une nap[)e inlinie^ de même substance!

Et cette crise de conscience se résumait ainsi j Si j'avais actuellement à délinir la foi, je U regarderais comme une certitude intuitive, don( la nai:ssance ressemble à s'y méprendre à celle dl l'instinct.

Ne savous-nous pas, en elîet, que l'on donnd

aujourd'hui le nom Aq phototropisme à des moii-

viuiienls instinctifs, où les sentiments et la

\ olonté de l'animal n'ont point de part, auxquels

il ne peut se soustraire, et qui ont pour effet

> l'orienter son organisme dans la direction de la

Hirce lumineuse qui l'excite, en assurant son

[uilibre? C'est ainsi, par exemple, que l'on voit

I s cérianthes recourber les filaments de leur pa-

. iche vers le foyer de lumière qui les sollicite,

et les étoiles de mer reployer leurs rayons vers

un même point, si l'orientation de la lumière les

y contraint.

Les plantes, comme les animaux, présentent de

'S tropismes. L'an passé, à Saint-Jean, mon jar-

inier avait jeté dans le cellier des tubercules de

dilias, comme des objets sans importance. La

nuit la plus obscure régnait dans cette cave. Le

ol humide, de terre ingrate, ne contenait point de

es principes de vie qui font monter vers le ciel

les formes végétales. Mais, dans cette ombre

iiexorable, un til de jour, tombant à travers le

volet, descendait sur le sommeil de ces racines,

l'umme une bénédiction du lirmament. Ce peu de

lumière leur suftit. Lorsqu'il m'arriva, après

huit mois d'absence, de pénétrer dans ce cellier,

! aperçus un spectacle presque tragique. Tous les

iahlias avaient germé. Et de longs lils blanchâtres

lù s'attachaient des rudiments de feuilles jaunes,

LUiontaient, tordus, enchevêtrés, fous, vers cette

étroite échappée bleue, où chaque fleur, à sa

imite de tension, était venue épanouir une petite

rose adoratrice.

236 LE BETODR d'ARIEL

Ainsi, dans la naissance de la foi, ITime est \ pour ainsi dire contrainte de faire face constam- 1 ment à la source deJiimière spirituelle, comme si i cette dernière exerçait sur elle une invincible ; attraction. Cette marche à l'étoile, cette ascension j vers la clarté, je ne crois pas qu'il soit possible } de s'y dérober. La doctrine de la grâce, dans les termes du moins où saint Paul et saint Augustin l'ont posée, pourrait trouver ici une sorte de justification.

Et quelques jours plus tard, Dechastelus ; écrivait :

Achevé de lire La Naissance de l Intelligence, àe Georges Bohn. Il m'a appris que la vie des coquillages littoraux est en relation étroite avec le ilux et le reflux de la mer, et que leur biologie est réglée en quelque sorte par le mouvement de la marée. Tel est le cas des littorines, qu'on rencontre à mer basse dans les fucus, ainsi que les vers annelés des estuaires saum;Ures. Ces littorines, pendant les huit jours de la morte eau, s'enferment dans leur coquille et y mènent une vie ralentie. Au début de la vive eau, dès que la vague les a recouvertes, elles sortent de leur torpeur et rampent sur la pierre humide. Dans cette première période, les littorines sont indifférentes à l'action de la lumière. Elles y paraissent sensibles dans la seconde.

Ainsi, dans la naissance de la foi, l'àme est assujettie à des alternatives, à des vicissitudes de phototropisme moral. On dirait que ses mouve-

ments sont réglés par le rythme souverain des océans universels de la Pensée et de l'Amour. Quand les approches de cette marée spirituelle se font sentir, l'àme sort de sa coquille, elle se dirige vers la lumière, elle est sensible à son divin mai^nétisme. Dans les périodes de sécheresse, elle se retire sous son capuchon d'ennui. Attachée au stérile rocher de son habitat d'origine, elle y mène une existence appauvrie et recluse.

Et le même jour, Robert avait noté :

La Nature a horreur de la variation.

Tout individu qui subit une variation est un malade.

Belles formules de la science moderne.

Pareillement, l'àme humaine a horreur du changement. Elle s'etïraie du progrès. Elle a une pente invincible à retomber dans son passé. D'autre part, ce changement, qui l'élève au-dessus d'elle-même, ne la rend-il pas moins apte au dur combat pour l'existence? Oui, sans doute. Il l'affaiblit de toute la distinction, de toute la délicatesse dont il la pare.

Un jour, je demandais à mon pépiniériste pourquoi le hêtre à feuilles pourpres était réputé plus fragile que tout autre. C'est, me dit-il, qu'il représente une variation nouvelle dans le monde végétal.

^M Enlin, ces quelques réflexions terminaient le ournal :

— De même que l'image du soleil, en s'impri-

mant au fond de nos yeux, nous invite à chercher, en dehors de nous-nième, l'objel extérieur el réel d'où cette image émane, de même, les appels de la foi, en s'imprimant au fond de notre volonté, nous autorisent à aflirmer l'existence d'un être, d'où partirait le message qui sollicite notre audition interne.

— On peut appuyer avec de la logique l'édilice si fragile des vérités de la foi, comme on étaie un cep de vigne avec un échalas. Mais la piété ne tire pas plus de substance des arguments de la raison, que le cep de vigne de ce fragment de bois mort sur lequel il s'appuie.

— La foi est le fruit naturel de l'expérience vécue, comme la science est l'œuvre naturelle de la raison. L'expérience seule anime, suscite, le sentiment religieux. Elle le mûrit comme la chaleur du soleil mûrit un fruit, La lumière de la raison est froide. Elle éclaire et n'échaiilfe pas. Elle découvre la vérité. L'expérience seule la fait éclure.

Le Père Berton avait achevé sa lecture. Il replia ces feuillets et resta quelque temps tout songeur.

— Mon bon ami, pensa-t-il, a une manière un| peu trop personnelle et hardie de traiter ces questions. 11 faudra que j'appelle son attention sur ce sujet. ^

Puis, avec un sourire indulgent, ce sourire qiii| tempérait toujours chez lui l'inllexible rigueur do ^ la plus pure orthodoxie : |

— Après tout, il est plusieurs demeures dans la maison de notre Père!... L'essentiel est de bien comprendre la vie, et je crois pouvoir affirmer que Robert l'a comprise.

Et s'agenouiilant sur son prie-Dieu, il remercia le Ciel.

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