CHAPITRE III
— Voilà donc mes convictions changées 1 se disait Robert. J'ai obtenu, dans un éclair, comme; une révélation du monde surnaturel. J'ai reconnu, par mon expérience personnelle, la vérité des enseignements de l'Eglise. Tout cela est fort :bien.; Mais dans quelle mesure ma conduite en sorlirat-elle transformée, ma pratique modifiée? VoiH ce qui m'importe; sans cela, où serait le bénélicei et le progrès?
11 se promenait alors dans la forêt de Saint Jean, à l'ombre de ces hêtres sous le couvert des quels il avait tant de fois égaré ses rêveries. U souffle d'air passa, frissonnant comme une ond sur l'étendue des hautes et folles graminées, l les regarda s'écheveler à la brise. Puis, ému patf le charme de l'heure et par cet horizon de boi^ bleuâtres, il évoqua, par une association toute naturelle, le souvenir de Juliette, de ses vacance* f dans la Gorrèze... et il resta surpris du sentiment
de vétusté et de misère qui s'attachait pour lui à ce souvenir.
— Il me faut conquérir un autre monde ! songea-t-il. D'où me viendra cependant l'assurance que celui que j'ai quitté est pour moi sans attrait, qu'il a perdu la force de me séduire?
La Providence se chargea d'apporter sur ce
point, à Robert, toute la clarté qu'il désirait. Elle
ie fit à quelque temps de là, sous la forme d'une
tentation, l'une des plus captieuses, l'une des
►lus ornées qui se pût imaginer.
Depuis trois ans déjà la comtesse Allegri enborcelait de son charme la haute société parisienne, nui la choyait et l'adulait comme l'une de ses prélérées. D'origine hellénique, rappelant par la délicatesse de ses traits, par son galbe élancé, les .tatues de son pays, elle accentuait encore cette essemblance par l'habitude qu'elle avait de porter n soirée, dans ses cheveux, deux petites ailes de iamant, qui coiffaient des attributs d'Hermès ce i:n visage d'Erigone. Aristocrate, oui sans doute elle l'était, du somet de la nuque jusqu'au bout de ses pieds, des ieds cambrés et si racés que le grand sculpteur iésoUe en gardait un moulage dans son atelier, r un coussin de soie pourpre, à côté dune ain attribuée à Phidias.
Une amie commune présenta Robert à la comsse. Il vint un soir chez elle. Il se l'était figurée onde. II vit s'avancer, jolie à émouvoir un ige, dans une robe de velours vert aux reflets argent, une éblouissante jeune femme aux che-
veux sombres, aux regards clairs, qui lui tendit la main avec grâce et lui souhaita la bienvenue. Il s'assit auprès d'elle. Ils causèrent. Et Robert admirait, sans pouvoir s'en lasser, la rose exquise de la bouche, et les yeux surtout, d'une telle in- 1 tensilé d'éclat, d'une telle concentration d'ardeur, qu'ils paraissaient éteindre les feux de ses émeraudes.
Ce qu'elle révéla d'elle au poète, dans cette soirée, ne lit qu'aviver le ravissement où son visage l'avait jeté. Elle lui parut indépendante, aflranchie de préjugés, habituée à dominer et à, être obéie; et, tandis (ju'elle parlait, Robert songeait à une aventure dont on la prétendait l'héroïne. Pendant la dernière guerre balkanique, elle avait commandé, sur la plate-forme de son château, une batterie d'artillerie, en remplacement de l'oflicier tué. Cette légende lui seyait. Volontiers on lui eut appliqué l'appellation si hère d'Olhello à Desdémone : « Ma belle guerrière! »
Il sortit de chez elle absolument charmé.
Il la revit plusieurs fois pendant l'hiver. L comtesse lui témoignait de Tintérèt : un intéré sans préférence, lui semblait-il, suflisant pour lu faire comprendre qu'il plaisait, non pour l'autoriser à supposer qu'elle put songer à lui lorsqu'il était parti.
Ueux ou trois fois, cei»endant, rendant visite la comtesse, Robert l'avait trouvée seule. Assis sur une causeuse, au milieu d'objets d'art q mettaient an valeur sa distinction si patricienne
I !îc l'avait interrogé, avec une insistance dont il ctait demeuré surpris, sur sa femme, sur leurs sentiments réciproques. Madame Allegri regretlit vivement que madame Dechastelus fut encore uop souffrante pour accompagner son mari et, dans ces entretiens murmurés à voix basse, la comtesse avait révélé ;\ Robert plus de mélancolie qu'il n'en eût soupçonné. Il s'étonna qu'une •réature aussi parfaite ne fût pas rassasiée davantage d'amour, qu'elle gardât comme un fonds de tendresse disponible, quelque chose enfin que la vie n'avait pas contenté.
Peu à peu, la préférence qu'elle témoignait ouvertement à Robert, son désir grandissant de le voir, avaient Uni par le ranger au nombre lie ses privilégiés. Il venait dîner chez elle régulièrement, attiré par une amitié que pimenait une très réelle admiration, à mille lieues uutefois d'un désir d'aventure, d'un projet de enquête.
Libre, il est à présumer qu'il eût été vaincu et iibj ligué par son pouvoir; mais l'affection qu'il lorlait à Madeleine conservait sans faiblir son pur clat de diamant; et, quand bien même cette affecon eût été moins vivace, n'était-il pas trop ccupé par des problèmes de spiritualité, pour se onner sans réserve à un amour humain ? Un jour vint, cependant, où, contre son attente, dut envisager la situation tout autrement. Il avait reçu de madame Allegri un billet l'inlant à jiasser la soirée chez elle, dans sa proiété de Pierrefonds, à peu de distance de Saint-
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Jean. « Vous y retrouverez quelques amis », écrivait-elle à Robert, avec une sorte de raffinement d'humilité dans sa coquetterie, car elle sa- 4 vait fort bien qu'il n'était pas besoin de cette promesse pour le décider à venir. Elle ajoutait : « Vous entendrez de bonne musique ».
Au jour fixé, Dechastelus, en entrant au salon, aperçut la comtesse en compagnie de quelques intimes, parmi lesquels le violoniste Garvajal, dont l'aspect romantique et l'archet inspiré lui ont conquis d'emblée lessuiï'rages du public.
Le dîner fut brillant — madame AUegri sachant maintenir chez elle le ton et les traditions de la grande causerie d'autrefois — mais, si éliucelante et pleine d'entrain que fut pendant le repas et au sortir de table, la conversation, ce ne fut pas sans une curiosité pleine d'attente que l'on vit s'approcher du piano l'accompagnatrice et J le musicien accorder son violon. Ils exécutèrent d'abord deux ou trois morceaux de musique moderne, puis ils attaquèrent la symphonie en /a, de César Franck.
Bercé par une sorte d'apaisement, de rôveri sans objet, Robert, assis à l'écart sur un petii sofa, écoutait tout frémissant d'exaltation, l'adml rable récit musical, lorsque madame Allegri, s levant de son siège, vint se placer à côté de lui et, sans dessein bien apparent, comme avec né' gligence, laissa tomber sa main sur la main d poète. Il crut d'abord à un simple hasard. Mail une pression des doigts lui ayant révélé la coquet-! lerie de ce hasard, il jeta sur la comtesse un re-î
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r;ard plein d'interrogation. Elle demeurait énigmatique et comme voilée de sa pensée secrète.
La sonate terminée, ce ne furent qu'éloges, applaudissements. Madame Allegri se leva, complimenta les interprètes. N'avaient-ils pas ressuscité l'inspiration elle-même de l'artiste? La musique, d'ailleurs, était un art unique pour exprimer les étals qui s'éveillent, le songe qui naît, comme l'espoir qui commence. En prononçant ces mots, elle fixait sur Robert un étrange regard, où il crut démêler une allusion toute personnelle.
11 revint chez lui en proie à des sentiments fort complexes. Que cette femme charmante, accoutumée pourtant à tous les agenouillements, à tous les prosternements de la ferveur, l'eût encouragé, de sa propre initiative, à se mettre sur les rangs et à se compter au nombre de ses prétendants, de cela, sans fatuité, il ne pouvait douter. Mais quelle était son intention? Un caprice )assager? ou la recherche d'une liaison plus durable, d'un entraînement plus réfléchi? En tout ias, ce qu'il sentait, c'est qu'il serait ridicule s'il )araissait n'avoir rien remarqué.
Une émotion, au retour de cette soirée, persistait en son âme. Robert n'était pas un de ces caractères chez qui la notion du devoir anéantit joute rêverie voluptueuse, toute sensibilité romalesque. Un homme dont la jeunesse a été possélée fortement par les sens, qui a compris la lemme et qui a dû en triompher, garde toujours, LU plus profond de lui-même, le rudiment de Ion vieux péché, la souche où tressaille quelque
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rejet vivace. C'est celle ancienne racine qui avait frémi. En outre son imagination avait été éi)ran]ée. La comtesse Allegri ! ce nom n'évoqnait-il pas les perspectives d'un jardin enchanté? N'y a-t-il pas, dans les syllabes de ce nom, des escaliers de marbre, des jets d'eau et des fleurs, l'éclat d'un petit soulier de salin sous une longue traîne relevée? Tout cela le troublait, remuait son cœur délicieusement.
En rentrant à Saint-Jean, il retrouva sa femme couchée, mais éveillée et l'altendant.
Une faible lampe d'argent, tout ennuagée de soie jonquille, répandait sa douce clarté d'intimité dans ce sanctuaire de leur vie conjugale, où, depuis si longtemps, sans désir de changement, sans fatigue connue sans désillusion, ces deux êtres n'avaient vécu que l'un pour l'aiilre.
Madeleine leva sur lui ses beaux yeux j)leins de conliance; et, comme son nmri se penchait vers elle avec tendresse, elle l'aliira enlre ses bras, cercle d'un joug léger où se ravivait sans cesse la fleur de leur passion, dont les parfums enivrants, sur ce sein qu'elle avait embaumé, ne s'étaient jamais évanouis pour l^obcrt. Il ne lui ... dit rien, cependant, par délérence pour elle, el 1 pour ne pas trahir un secret dont il n'était pas î seul dépositaire.
Quelques jours s'écoulèrent, (|uand au débulde ■'; la semaine suivante, lloberl reçut une noiivelle • lettre, l'invitant à passer l'après-midi au chAteau de i'ierrel'onds, en compagnie de madame Allegri. On se verrait en tète à tète, loin du moudo
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importun, et l'on pourrait causer librement.
Il pressentit, à cette lecture, le développement de l'entretien qui allait suivre; mais, sans chercher à préjuger de leurs sentiments, il se randit à cette invitation.
11 attendait, depuis un instant, dans un des salons du château, saisi par la beauté de l'endroit, par son caractère de grand luxe dans la solitude. Au delà d'une balustrade et d'un perron de marbre rose, Robert apercevait en effet des massifs de plantes rares et des arbres sans date, effeuillant sur de vertes pelouses leurs derniers feuillages d'or.
La comtesse arriva, en léger manteau clair. Elle s'avança vers Robert, lui donna sa main à baiser; et, tout de suite, elle proposa un tour dans les allées.
Ils se promenaient lentement; et, dès les premiers pas, s'informant des travaux de Robert, madame Allegri l'interrogea sur son passé. Elle lui ouvrit la voie pour parler de lui-même.
Il racontait sa jeunesse, son union si heureuse, ses luttes, les satisfactions toujours trop mesurées de l'ambition, et cette tristesse qui l'avait saisi vers la maturité, cette obsession dune existence plus forte et plus disciplinée.
Mais elle l'interrompit; et non sans habileté :
— De la tristesse, dites-vous!... Est-ce donc qu'il vous manquait quelque chose?... Vous aspiriez à un but mal déiini. Et vous avez choisi la foi, parce que vous avez un caractère naturellement élevé. Mais croyez-vous qu'un autre genre
de consolation, une femme par exemple, n'aurait pas su la remplacer?
Il comprit qu'elle prendrait position sur tout le terrain qu'il lui céderait, et il devint plus attentif.
— Je ne le crois pas, dit-il. J'ai vécu jusqu'ici, vous le savez, moins par goiit, j'en conviens, que par nécessité professionnelle, dans une société où les mœurs sont fort libres : société de comédiennes, d'artistes, de femmes de lettres. Si l'une d'entre elles m'avait donné de la fantaisie, n'étaisje pas libre, a[irès tout, de la suivre? Oh! je sais, reprit-il, que ces ardeurs mystiques, ces effusions religieuses, masquent souvent aux yeux du monde des aspirations beaucoup moins éthérées, détournées de leur véritable objet par une sorte de mirage et d'illusion particulière! Mais, n'est-ce pas rabaisser un sentiment beaucoup plus élevé, et qui s'explique assez naturellement de soimême?
— Soit, dit-elle; si des femmes d'une séduction réelle, dont vous avez subi et perçu tout le charme, vous ont laissé entrevoir, avant votre désir d'une vie nouvelle, la possibilité de les conquérir, votre réponse me prouve que vos aspirations ne se trom[»aient pas d'objet. Mais supposez qu'aujourd'hui... demain peut-être... vous vous trouviez en présence d'un être beaucoup plus séduisant... et capable, cette fois, de vous tenter vraiment ! . . . Croyez-vous que vous n'éprouveriez pas des regrets... et que ce sentiment...
— Qui vous dit, madame, reprit Robert, que cette femme, je ne l'ai pas rencontrée?
— Alors... c'est qu'elle ne vous plaît pas vraiment! c'est qu'elle ne répond pas à votre attente?
Et cela fut dit avec une petite moue de dédain, et le geste d'écarter de son pied les feuilles mortes de l'allée.
Il repartit en souriant :
— Oh si, madame, elle est exquise!
11 ne voulait pas mentir, et jouait en se découvrant, comprenant qu'elle était fort adroite, et que son adresse, à lui, était d'être sincère.
— J'ai toujours admiré ceux qui croient, repril-elle, et je les envie de toute mon àme. J'avoue pourtant que je suis aussi fermée que possible à des sentiments de ce genre. Car enfin, la croyance à une survivance personnelle, c'est une absurdité, n'est-ce pas? Que Dieu soit comme le soleil, je l'admets. Il baigne les âmes qui puisent en lui leur existence. Mais les âmes mortes, croyezvous qu'il les connaisse... plus que le soleil connaît ces roses?...
Il répondit, d'un air enjoué :
— Mais je ne crois pas que les âmes meurent! madame.
Ils s'étaient arrêtés devant Une pente fleurie. Mille rosiers pourprés y étalaient leur gloire. Et dans cette chaude lumière d'après-midi Unissante, une exhalaison folle montait des parterres vers eux.
— Vous avez beau dire, continua la comtesse. Dieu est inaccessible. Il ne vous déçoit pas, parce que vous ne le voyez pas. Il n'a pas, comme nous, des bras qui enlacent, des lèvres qui
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caressent, un cœur qui palpite 1 C'est un amour sans objet. Or, un amour sans objet, pour moi, c'est la même chose qu'une chimère. N'êtes-vous pas de cet avis ?
Il répondit :
— Remarquez que, chez moi, l'obstacle n'est pas seulement une croyance, mais une aiïection; un acte religieux, mais de la pure tendresse humaine.
— Non, dit-elle; si vous avez été tenté, c'est wj que vous étiez vaincu, c'est que vous aimiez moins! a
Il ne put s'empêcher de sourire; et, portant à ses lèvres, dans un geste empressé, la main vivement saisie de la comtesse :
— Oh! Armide, lui dit-il, avouez que votre * logique a quelque chose d'un peu bien despotique!
— Pardon, lit-elle, dans la circonstance, à quoi vous sert votre religion? Sans elle, vous agiriez de même. C'est du respect, de la lidclilé; vous pouvez ré{)rouver sans Dieu, comme avec -'i lui? '^
Il reconnut qu'elle avait raison, et, d'un Ion de voix soudain sérieux :
— Il ne m'appartient pas, lui dit-il, d'envisager comme une action sans conséquence, un eulraînemenL du cœur dont mon foyer ferait l'enjeu. La morale du monde peut se montrer indulgente envers des fautes qui n'en sont pas, quand de simples convenances nous unissent. Mais ([uaud deux êtres se sont choisis librement, et qu'ils ont fait ensemble leur chemin sur la terre, il me
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semble qu'ils doivent y regarder à deux fois, avant de détruire à la légère un sentiment trop rare pour n'être pas très respectable. Mon bon maître Platon a écrit que « l'harmonie ne doit pas se révolter contre la lyre ». Et moi, madame, si je brisais ma lyre, quel son rendrait mon existence? Elle murmura :
— Si vous deviez en être plus heureux?
— Mais puis-je l'être? s'écria-t-il. Et quand ce ne serait que l'impossibilité de faire souffrir un être que j'adore et qui m'aime, et de sentir passer, au fond de ses yeux, l'ombre même d'un chagrin ! .Je n'ai pas le cœur cruel!
Elle répliqua :
— Je serais moins bonne que vous.
Ils étaient arrivés à un tournant d'allée. Une dépouille vermeille palpitait sur la terre. Ils admirèrent des saules qui retombaient sur la pelouse comme une cascade d'argent.
— 11 y a une chose, reprit la comtesse, que vous ne m'avez pas encore suffisamment éclaircie. Qu'est-ce que votre croyance peut ajouter au sentiment que vous venez de me dépeindre?
Il réfléchit, puis au bout d'un instant :
— Une sorte de certitude, dit-il, et un appui.
— Alors, vous croyez réellement que Dieu s'occupe de ce que vous faites ?
— Mais je n'en sais rien! reprit-il; el, cette fois encore, il ne put s'empêcher de sourire. Ce que je puis affirmer, c'est qu'il ne m'appartient pas de modifier la vibration si spéciale de mon être. C'est comme une corde de harpe. Vous la
frappez, elle résonne en ré, en mi, en sol. Moi, à quand la vie me louche, je vibre de cette façon- i là, religieusement, si vous le voulez, cela dit '. tout. i
Il y eut un silence. Aucun des deux n'avait eu \ de prise sur l'autre. La comtesse proposa de finir ^ la soirée chez elle. Elle avait reçu des mélodies '. de Strawinsky. Elle désirait connaître l'apprécia- ',', tion de son ami. î;
Ils revinrent sur leurs pas. Madame Allegri, en entrant au salon, donna de la lumière. A droite ^ et à gauche du piano, deux tulipes voilées allumèrent leurs corolles.
La comtesse s'assit au clavier; Robert, sur un fauteuil, à côté d'elle. Elle préluda Icntemenl. Et ses mains, s'animant peu à peu sur les touches d'ivoire, paraissaient éveiller et répandre autour d'elle les arômes exquis et troublants dont elle parfumait son corsage. Et Robert, enveloppant du regard cette tête si line, sur laquelle se tordaient les complications sombres du chignon, le profil d'Erigone, ce beau corps d'amoureuse, et le cadre précieux qui l'entourait, comprenait mieux encore et d'une vision plus nette que dans l'entretien du jardin, la valeur inlinie de cette tentation et les raisons qui l'engageaient à en sacrilier les attraits à un idéal plus abstrait et plus sévère.
Cet amour voluptueux dont madame Allegri ramenait l'image devant ses regards, il était réellement un trésor ineiïablc, mais il ne répondait qu'à une saison de l'àme, à son printemps, moment où la Heur s'ouvre, où la sensibilité
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s'épanouit : heure d'éclosion des illusions et des ])romesses. Et, comme la fleur aussi, cet amourlà devait se dessécher et périr, atin de permettre à la spiritualité de nouer son fruit et de mûrir. En renouveler plusieurs fois l'expérience, n'était-ce pas se condamner à ne jamais produire les savoureux fruits d'or de la maturité? Les lois de la nature se retrouvent dans nos consciences. Et pour qui a compris le sens de leur action, il. n'est pas de retour possible sur le chemin qu'ont parcouru leurs pieds rapides. Au mois d'octobre, se disait Dechastelus, mes pommiers ne ileuris- ^cnt plus dans mes enclos. Ils s'inclinent alors sous le poids de leur été, ayant pour but unique de transformer en aliment de vie les frêles éblouissements de leur première sève.
Alors, dans cette conscience qu'exaltaient à la fois le tourment de l'épreuve et les vertiges légers de la musique, voici qu'une image se leva, emblème delheure qu'il venait de vivre, symbole de son passé et de ses luttes.
Il apercevait une cime, une roche aux arêtes nerveuses, jetée comme un cri dans l'éther sans lin d'un ciel inaccessible. Un torrent en sortait, une source de montagne, baptisée de lumière, âpre et fraîche, qui chantait, dévalait, et qui ruisselait parmi les pierres. Et ces pierres, bientôt, la déchiraient. Et l'eau, éparpillée et dispersée, finissait par se perdre, par s'égarer. Plus bas elle se retrouvait, mais pour s'approfondir, poursecanalliser. Un bois de lauriers-roses se rencontrait jalors sur son chemin. Surprise, la source refluait,
hésitait, balbutiait. Elle enlaçait le bois de ses bras Iréinissants ; elle rélléchissait ses frais boii(|iiets de roses, elle s'imprégnait de leur arôme. Mais l'élan de la pente triomphait. Et la source reprenait son chemin, orientée par la cime d'où elle tirait son origine.
La comtesse Allegri se retourna.
— A quoi songez-vous? demanda-t-elle.
11 répondit :
— A quoi je songeais, madame?... comment vous expliquer... Il me semblait, voyez-vous, qu'en vous écoutant, je relaisais, dans une vision de rêve, un très ancien et merveilleux voyage. .le parcourais des pays étrangers, des terres lointaines, où tout était lumière, « calme, luxe et volupté!... » Et je me suis attardé, je l'avoue humblement, à en admirer la beauté, à etti contempler les mirages!... Et |)uis le vent du large a souillé. Il a tourné ma voile. J'ai continué ma route. Quand vous vous êtes interrompue, j'arrivais en un port très simple, très nu, très pur, où j'ai cru respirer comme l'odeur même de la terre natale. En haut de la côte, j'ai reconuii ma maison...
— V^otre maison?... demanda la comtesse,' avec un air d'espièglerie tout à lait détaché. A quoi la reconnaissiez- vous, monsieur le poète?
11 répondit en souriant :
— A la petite llamme lidèle qui y Lrùle toujours'
El, s'étant levé, il prit la main de madame Allegri, et la porta à ses lèvres, très tendrement.