chapitre: IV
Ainsi, c'était lini, et pour jamais sans doute, avec les séductions de la volupté. Si madame Allegri n'avait pu modifier les déterminations de Robert, c'est que personne au monde n'était capable d'y réussir. Voilà, se disait-il, une première certitude. Puis, faisant un retour sur lui-môme, il constata qu'il lui serait en effet impossible de vivre comme autrefois parmi les joies troublées ijdu monde sensuel. Il s'y était roulé aveuglément, {jdans sa jeunesse, pareil à un plongeon sous une { mer orageuse. L'habitude et le goût de la spiritualité avaient lini par lui créer une àme d'alcyon : extérieure aux passions, se jouant à leur surface, mais se déployant aussi dans un élément plus léger.
Quels changements, cependant, se demandait Hobert, ce renouvellement de ma vie intérieure va-t-il imposer désormais à mon esprit?... Quelles modilications est-il susceptible d'introduire daas mes goûts intellectuels, dans mes préférences
d'artiste?... Le théâtre?... oh! non, vraiment, il n'y faut plus songer ! Eh puis, c'est si artiliciel et si futile !... l'exégèse religieuse?... quel intérêt celte science peut-elle encore m'olTrir ?... Elle a toujours fait abstraction de ce qu'il y a précisément d'essentiel, de vital, dans les principes et l'enseignement du christianisme : sa puissance v de rénovation, sa force de changement. Cette î^ science n'est plus pour moi qu'un vaste amoncel- ' lement de ruines. La poésie?... oui, sans doute, '•'' la poésie ! Mais laquelle?... de quel exemple, ou ^ jikitôt de quelle source, faire rejaillir une inspi- * ration qui n'a plus rien de commun avec mes ^ enthousiasmes d'autrefois?...
Il se posait cette question, ce matin-là, à Saint-Jean, tout en cherchant dans sa hibliothèque un volume qu'il put emporter à Paris. La vue des poètes symbolistes, rangés au plus haut des rayons, sous leurs reliures délicates, n'éveilla chez lui (ju'un sourire d'ironie. De quel fr'a^ile ali[nent il avait ilonc nourri sa sensibilité d'autrefois ! Et, dédaignant les romantiques qu'il aimait cependant beaucoup, il se rabattit, en lin de '^l compte, sur une Imitation de Pierre Corneille, 'r un des chefs-d'œuvre du vieux maîlre, trop injustement oublié. î
— Un vin du meilleur crû, pensa Robert. ,i Peut-être y a-t-il h\ une tradition à reprendre. ;
Il sortit dans le jardin et caressa d'un regard' complaisant sa maison entièrement rebâtie : un second Saint-Jean, plus élégant que le premier, élevant sur les ruines de l'ancien la blanche hos-1
LE RETOUR UARIEL 2^57
pitalité de ses pierres, sanctuaire nouveau d'une vie nouvelle. Sa femme parut sur le perron. Elle aussi elle sortait toute radieuse des ruines de la maladie. Sa convalescence était maintenant à peu près terminée. Et elle regardait, avec le même attendrissement que son mari, cet avenir encore possible de bonheur qui s'ouvrait à présent devant eux.
Robert prit congé d'elle : il partait pour Paris. D'ici à quelques semaines Madeleine pourrait l'y rejoindre. Elle se sentait encore bien alanguie. Mais une telle volonté de renaître la soutenait, que son espoir resplendissait au fond de ses yeux, comme un soleil.
— Ce monde est beau! songea Robert. Tout y étincelle comme un feuillage après la pluie, comme une conscience après le pardon. Et il comprit que c'était son bonheur, à lui, qui se réverbérait ainsi sur l'univers, et qu'il ne dépendait que de lui d'y apercevoir désormais cette transparence d'éther, cette spiritualité dégagée.
En entrant dans le pied-à-terre qu'il occupait rue de Lauriston, Robert trouva sur la table un mot de la comtesse de Sauve, l'invitant à venir passer la soirée dans sa loge, au théâtre des Champs-Elysées. Cette invitation lui fit plaisir. Depuis quelque temps il se reprochait de négliger ses relations. Aussi respira-t-il avec satisfaction l'air léger du boulevard, tandis que l'auto l'emportait, en frac et cravate blanche, vers la scène de l'avenue Montaigne.
11 y rejoignit madame de Sauve ; et s'étant
approchés du rebord de la loge, ils regardèrent.
La salle s'épanouissait comme une immense tulipe de pourpre emplie du chuchotement des voix, d'un étincellement jailli des yeux, des bijoux, des chevelures. Une lumière diiïuse émanait de partout. Elle enveloppait, dans son uniformité d'or, celte corbeille de chair humaine, bruissante comme un collier que l'on retire de l'écrin, miroitante de paillettes, de satin, de brochages, de peau blanche et nue et suavement odorante. Robert, debout, adressait de petits signes de tète à des amis qu il reconnaissait. La curiosité mondaine faisait se lever de partout des lorgnettes. Des visites s'échangeaient de loge à loge. Et, comme l'ornement même de cette réunion, au centre du théâtre, décoratives et somptueuses comme des portraits de la Renaissance, deux actrices renommées, servant pour ainsi dire de fermoir à ce joyau du talent, ;\ ce pendentif de la fortune parisienne, l'agrafaient du double diamant de leur célébrité.
Le chef d'orchestre, en claquant sa baguette, lit se tarir la rumeur des propos. La nuit remplit la salle. Et la musique s'éleva lentement, exaspérant jusqu'à son paroxysme l'atmosphère de sensualité capiteuse qui se dégageait de cette foule comme un poison.
Le rideau levé, Robert aperçut le décor du premier acte, rutilant et massif, d'une opulence de coloration si riche qu'elle lui lit un effet presque choquant : pourpre de parvenu, art de boyard, tout pour la satisfaction de la rétine, rien pour l'esprit.
L'action se développa. Un. orient bariolé envahit la scène. D'éblouissants cortèges se déployèrent. Le théâtre, bientôt, ne fut plus qu'un braisillement intense, une sorte de cuve ardente où bouillonnait du rouge. La musique, énervante et chargée, circulait dans cette salle comme l'àme alourdie de ce public et de cette œuvre. Et ijl semblait à Robert qu'une atmosphère irrespirable emplissait sa poitrine. Et lorsque l'e.xcellent acteur Ghaliapine, tout vibrant d'or sous son manteau de pope, eut jeté dans le torrent épais de ces passions colorées, les notes mystiques de 6on rôle, cette mysticité même apparut à Robert comme une sensualité nouvelle. Ce n'était pas l'ardeur vive et pure de la pensée chrétienne, mais un pesant arôme de superstition, une religion d'icône et de feu gras, la myrrhe et l'encens du sacrifice, mais non sa flamme.
Une tempête d'applaudissements rappela l'illustre acteur. La lumière fut rendue à la salle. Elle fit apparaître un enthousiasme actif de mains, de bouches qui acclamaient. Et, dans celte réunion électrisée par le plaisir, les conver-^ sations reprirent.
Robert, assis à côté de madame de Sauve, ne pouvait se lasser de regarder. Tous les corps de femmes exprimaient la volupté. Des épaules fines, d'un rose ambré, hardiment décolletées, attiraient le désira la pointe de leurs corsages, dont l'échancrure aiguë s'effilait jusqu'aux reins. Une effronterie courtisane avait fardé les teints, coloré les chignons, piqué dans leurs torsades des peignes
aux tons violents, d'éclaboussants panaches. C'était un marché de chair humaine, d'une rareté, d'une préciosité incomparables. Et le bruit de cette foule ressemblait au murmure d'un ruisseau d'or.
Quand le spectacle se fut déroulé, et que les esclaves persanes du vieux Strélitz se furent précipitées, telles qu'une ceinture dénouée de roses du Bengale, par l'escalier de pourpre, alors le symbole fut complet. Dans l'éclat presque insoutenable du décor, les épaules nues des danseuses mettaient le miracle de leur fraîcheur, leur enlacement câlin, leur chatoiement d'eau vive. Les pétales de leurs voiles palpitaient comme des ileurs. De petites ballerines en bleu couraient parmi les groupes comme des scarabées parmi des roses. Et le satanisme effréné de ces agapes de la chair apparut à Robert, dans toute sa splendeur. Les regards ne se posaient que sur l'image de la nudité : depuis la scène où tournoyaient les poupées de feu, jusqu'aux fauteuils et jusqu'aux loges, où les belles parisiennes, peinturlurées comme des idoles et si complaisamment déshabillées, évoquaient on ne sait quelle orgie de décadence antique, une veillée de Saturnales.
Et Robert s'absorbait dans ses réflexions, quand madame de Sauve, le rappelant à la réalité, (l'un léger coup d'éventail sur les doigts :
— Eh bien, mon cher philosophe, demanda-telle, à quoi songez-vous?
Et, sans attendre sa réponse :
— Pour moi, déclara-t-elle, je me suis sentie
toute triste pendant cette soirée. Pourriez-vous me dire pourquoi?
Elle s'était levée, car le spectacle, au milieu des acclamations, touchait à sa fin.
— Pourquoi vous étiez triste, madame? répondit Robert : dites-moi, avez-vous remarqué les associations singulières qu'une soirée comme celle-ci évoque dans l'esprit?
— Peut-être ! oui... en effet! J'ai songé tout le temps à des visions atroces... des images de guerre, des scènes de révolution !
— L'abîme appelle l'abîme ! observa Dechastelus.
Et, tendant à la comtesse son léger manteau de soie, dont elle ramena les franges sur ses épaules :
— Hélas! ajouta-t-il, ce n'est pas vrai seulement dans l'ordre de la pensée !...
Ils sortirent de leur loge et descendirent l'escalier, au milieu d'un cortège équivoque de mardi-gras, une sorte d'extravagant sérail d'hétaïres enluminées.
Et cette impression de déchéance, ce sentiment d'une immense dégradation morale, chacun la recevait alors de tout côté, et par mille influences diverses. On sentait que le doute et le sensualisme avaient corrompu, qu'ils avaient gangrené jusque dans ses tissus les plus profonds, cette société trop riche, fatiguée de bien-être, épuisée de jouissances. L'horizon, peu à peu, s'était rétréci autour d'elle. Et l'art devenant, comme il est naturel, l'historien de ses tendances, se perdait à sa
Suite dans des recherches indignes de sa mission et de son objet.
Avec quelle force Robert devait encore une fois en éprouver l'affligeante expérience, dans uhe visité qu'il fit, par un matin d'avril, à cette exposition de peinture de la galerie Montègfe!
Des haillons bariolés, tin éventaire de linges sur lesquels on aurait essUyé sa palette, voilà sous quel aspect se présentait l'idéal nouveau ! La physionomie humaine était ramenée à une architecture de cubes colorés, abstraction faite de tout ce que la peinture avait cherché jusqu'ici à représenter : le reflet d'une ame sur un visage, le caractère d'une race sur une ligure individuelle. Le but unique étant la laideur, le moyen le plus sûr de l'atteindre était encore d'ignorer son métier. On s'y employait de son mieux. Et, dans cette exposition où, pour la première fois, peutêtre, ap[)araissait ce que jamais encore on n'avait vu : des artistes se servant de leur art pour le tourner en dérision, un public de fantoches, ce même public de carnaval, se pâmait d'admiration, avec des mines d'expert, des singeries de connais- « seur.
Un sursaut de colère lit tressaillir Robert.
De quel virus, de quel affreux poison, élaboré, j quintessencié par l'étranger, ce misérable monde était-il donc intoxiqué ! Oh ! plus tard, du moins, On saurait donner à ce scandale son véritable , nom : c'était la première vague d'asphyxie morale |^ qui venait de passer ! v*
Toutefois, quand il rentra chc2 lui, Déchastelus
trouva sur son bureau deux lettres qui relevèrent quelque peu son courage. L'une, portant le timbre du Japon, lui annonçait le retour en France, pour la iin de juillet, de son ami Berton. Berton !... voici près de trente ans qu'il ne l'avait pas revu ! Jamais, cependant, ils n'avaient cessé de correspondre, si bien qu'il semblait à Robert, qu'en dépit d'une absence aussi prolongée, il allait retrouver un ami de la veille. L'autre lettre le priait de venir faire en Belgique une tournée de conférences. Alors, il éprouva une joie véritable d'enfant à cette idée de revoir les musées de Bruxelles et de Bruges, de retremper ses regards aux sources d'un art plein de vigueur et de santé, qui avait cru à l'idéal comme nous croyons à la lumière du jour.