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CHAPITRE V

— Comme j'ai bien fait de venir ici! songea Robert. Bruges est une ville rêvée pour une retraite. Avec ses rues tranquilles, ses parcs tout frémissants d'ombrages, le charme abstrait de sa vie conventuelle, Bruges se regarde dans sa ceinture fluide comme dans sa conscience.

11 se promenait sur le quai du Rosaire.

Sous les tilleuls, en bordure du canal, se prélassait une belle lumière d'émeraude. L'eau calme reflétait de vieilles tuiles, des volets verts, les façades d'ocre jaune de la cité flamande ; et, de la flèche du beiïroi, pareilles à l'efleuillement de la rose des Heures, des sonneries perpétuelles s'égrenaient sur la place.

11 s'assit sur un banc; et, se livrant à ses songeries :

— J\'est-il pas remarquable, observa-t-il, que ce qui donne à un Van Eyck, à un Memling, leur inappréciable valeur, c'est la qualité d'àme que leur œuvre révèle? Tant de précision dans le

ilessin, une plénitude si riche de palette, nous renseignent amplement sur les mérites de l'homme qui s'exprima par leur moyen. Et quel rare équilibre ! Quelle fraîcheur éternelle !

Ses souvenirs de Belgique lui revenaient en toule. Il se complut à les feuilleter.

— Rembrandt?... Une sensualité de regard lont la subtilité, dont la fougue enthousiaste, lépassent tout ce que l'on peut imaginer. Maison levine, à de certains détails, le débraillé de sa vie ntime. La femme en rouge du musée d'Anvers ■st mal fagotée. Elle a gardé le teint jauni du éveil. Il y a désaccord entre sa mise et sa tenue. Juand on lui compare l'admirable portrait de r an der Helst, dans la même salle, plus froid, dus verdàtre, d'une pâte bien moins trempée de umière et de génie, on y découvre plus de resect de soi-même, une dignité plus haute, et, si 3 ne me trompe, la plus exquise urbanité.

Il cessa de songer pour regarder.

En veste rouge, sur un bateau plat, le ramaseur d'herbes passait, superbe, éclaboussé de jleil, digne du pinceau du vieux Breughel. Plus )in, des cygnes se pouillaient sur la berge, éclamts et royaux comme une étude d'Hondeooter.

— En somme, murmura Robert, notre époque l'art qu'elle mérite. On ne peut mettre de l'harlonie dans un tableau quand on n'en a dans Ime. Pour trouver ces rapports déconcertants de istesse où Téniers se complaît dans sa gamme ineure, quel don il lui fallut du généreux, du

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poétique! Seul, un regard amoureux et caressant " comme le sien a pu apercevoir, dans une cruche ^ , de grès, la quantité de vert qui la met en harmo-'^ nie avec la jupe de la femme et le bonnet du ruffian.

Les aiguilles du beffroi marquaient dix heures.

Il se leva, traversa le jardin, le petit pont sur. le canal. Des maisons de tuile bossue miraien dans l'eau les géraniums de leurs fenêtres. Le contreforts et le chevet de Saint-Jacques jetaien leur ombre sur le gazon. Les tilleuls de la placi la fleurissaient de feuilles d'or, comme dans le vieux missels. Et lui, rêvant toujours :

— Uubens a manqué de goût dans ses inspira tions religieuses, Van Dyck aussi. Le premier n' vu dans le drame du Calvaire qu'une scène d boucherie rebutante. Il aime le cadavre pour I^ cadavre. On trouverait de la jouissance dans cha cun des caillots du mort. Grand peintre, si Toi veut, mais grand chrétien non pas. Quant à Va; Dyck, il a poussé celte indécence jusqu'au scanj dale. Il fait reposer le Christ sur des draperi d'alcôve. Il lui prête une gr.lce eiïéminée qui ml ferait hurler d'horreur si j'étais moine, etrabatt mon capuchon jusqu'au fond du bonnet.

Il s'arrêta pour contempler.

Dans un jardin intérieur, au bout d'un coulo| teinté de bleu, une vieille était assise et remu ses fuseaux. V^êtue elle-même de bleu, des pie d'alouette violets fleurissant devant elle, elle rei semblait à ces tableaux anciens qui réjouisse l'ànie des hommes sous leur prison de verre.

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11 continua son chemin.

— Chez Van Eyck, chez Memling, le supplicié n'est pas traité dans cet esprit. La tache de sang des mains, le trou de lance au fond delà poitrine, sont des rubis parant un vieil ivoire. Au travers (le la pâte, ce qui éclate, c'est la divinité du Rédempteur ! Mais ils eussent regardé comme sacrilège de choisir cette chair glorieuse comme un simple prétexte d'opposition avec les chaudes madones dont la beauté rayonne autour de son mar^ tyre.

— Ah ! ce Memling, se disait Robert en approchant de l'Hôpital Saint-Jean, ce Memling devait être d'une droiture et d'une force intérieure inégalables ! Il n'y a pas, dans toute son œuvre, une défaillance de caractère. C'est un esprit qui a voulu comprendre pour exprimer, et qui semble jouer avec les choses qu'il a comprises, parce qu'il les adore. La transparence de ses lointains vient bien plus de son âme que du monde extérieur. Il a dû éprouver toutes les passions spirituelles, ayant toutefois assez de sensualité pour prêter à ses idées un vêtement coloré, et ne pas manquer de respect à l'univers qui n'est compréhensible que par l'intermédiaire des sens.

11 pénétra dans l'Hôpital Saint-Jean.

Un capucin, accompagné d'un étudiant, regar-

iait à la loupe la châsse de Sainte-Ursule. Une

vieille anglaise analysait le Calvaire.

î Robert se retourna à droite, vers le pan de

joaur qu'illustre l'Adoration des Mages. Et, comme

s panneau était à demi rabattu, il le prit dans sa

main pour l'ouvrir tout à fait. Mais la décoration! du revers le saisit à tel point qu'il la maintint] sous son regard pour l'admirer à l'aise.

Dans l'encadrement sculpté d'une ogive dej pierre, soutenue par deux colonnes dont l'unel supporte l'Ange et l'autre Adam et Eve chassés du Paradis, une figure de Sainte Véronique était assise. Le paysage représentait un vallonnement où se dressaient quelques chênes verts. Au loin, un petit château, une barque à la proue recour-j bée, des collines bleuissantes. Et Véronique, en! longue robe scabieuse, coiffée de blanc, un man-| teau bleu sur ses épaules, dépliait, dans un geste d'une angélique pureté, le linge où les traits de son Dieu étaient restés visibles.

Le cerveau de llobert s'exalta. Son cœur reçut] une commotion. Ce tableau lui parlait comme une} réponse. Ah ! cette ligure, Memling en avait] peint vingt autres qui la passaient de cent cou-| dées ! Aucune, à cette heure, n'avait autant d'au-] torité pour le convaincre.

iN'était-il j)as, ce voile, comme une image,, comme un emblème de cette àme d'artiste, dans! les plis de laquelle rien n'était demeuré que l'em-j preinte de l'institution lu jdus sainte qu'aient] vénérée les hommes? 11 était le symbole, le tissu] même de cette conscience, que le sang du Sau-| veur avait scellée de sa pourpre!

— Comme je comprends! se disait Robert,] comme je comprends!... Et toute l'erreur inouïei| l'erreur irréparable peut-être de son époque, sel révélait à son esprit. Elle consistait, cette erreur,^

à avoir effacé de ce linge sacré de la conscience humaine, où s'était imprimé depuis des siècles 1 objet de la plus légitime adoration, d'avoir ("tl'acé cette image même, pour y substituer quoi?... Rien! se répondait Robert; car, si quelque sainte essuyait aujourd'hui, sur sa route douloureuse, le visage de la triste humanité, quel symbole apparaîtrait entre les mains de cette nouvelle Véronique ?... Un louis d'or, peut-être; moins encore, une pièce de cent sous, l'abject, le méprisable argent, dont ces bourreaux font aujourd'hui tout l'idéal !...

Et les conceptions d'art qui depuis si longtemps travaillaient le cerveau de Robert, reçurent un ébranlement nouveau. « La véritable poésie, lui avait dit un jour Gabriele d'Annunzio, la véritable Ipoésie est bien plus rare que le radium ». Et Robert avait répondu : (( C'est vrai, car le langage fait de l'ombre sur le génie. L'essence de art échappe aux couleurs et aux lignes comme 41e déhe les mots, les assemblages de la syntaxe. L'effluence de l'esprit, l'effusion de la divinité, \'oilà seul ce qui compte, ce qui a de la valeur. » Ils en avaient conclu que l'art véritable était ncore à naître, que toutes les tentatives etîecaées jusqu'ici n'en représentaient peut-être [u'une imparfaite ébauche, et que des maîtres :omme Van Eyck ou Memling en demeureraient i jamais de prestigieux annonciateurs.

Ainsi, pensait Robert, loin de nous enfermer lans les limites étroites d'un art ou rationnel ou éaliste, nous devrions chercher à fonder un art

profondément spiritualiste. N'est-il pas véritable que dans les chœurs de Sophocle, dans les odeg de Pindare, dans les strophes de Shelley, on découvre déjà le germe d'une poésie dont je ne vois guère d'équivalent dana toute la floraison poétique chrétienne? Et le christianisme, pourtant, aurait du nous ouvrir, des deux bras étendus d ses anges, les portes d'or de cette inspiratio céleste, où l'àme humaine s'exprime non plu selon les lois de la logique de l'esprit, mais selo les lois de la logique du cœur, bien plus original etbien plus créatrice !... 11 se souvenait, à ce pr pos, d'une nuit de Xoël, passée à l*aris, dans 1 chapelle des Bénédictines, rue Monsieur. L décor s'évoquait : l'assemblée recueillie, pros ternée en prière, le père abbé en longue chap d'or, ses acolytes en or, les enfants de chœur e blanc. Derrière la grille, le monastère des sœun cloîtrées. Et voici que dans les nuages d'encens dans le rayonnement des fleurs, une voix montait adorante et croyante, organe d'une àme entier ment libérée, mais que ce voile sonore rendai| communicable. C'était vers la lin du iii^Nocturn au livre de la Généalogie du Christ. La voix s'ôle vait, évoquant de l'ombre appesantie des siècles, 1 famille élue, à la cime de laquelle, tout à l'heure en bouquets de sons blancs, allait flamboyer 1 nom du Christ, la Rose de la lumière éternelle Expression d'art d'une beauté si parfaite, et d'un ame si tendue et si près de se rompre, qu'on e dit qu'échappée à sa coque charnelle, elle allail tournoyer un instant aux vitres de la chapell«j

puis s'évader dans l'ombre, vers l'insondable aliîme des clartés paternelles!... Dialogue d'un esprit pur avec le Pur Esprit!...

— Une symphonie d'intuitions/... se disait Robert, voilà ce que devrait être la poésie de l'avenir. Et il se répétait ces beaux vers de Shelley : «: Si le lugubre hiver remplit ce monde dépouillé, tu retrouveras en toi de doux courants de pensée ensoleillée, de fleurs fraîchement écloses, qui entrelacent et qui confondent les parfums et les sons ».

Une bande de touristes entrait.

L'air pressé, l'un d'entre eux, guide en mains, expliquait à une troupe de jeunes femmes ce qu'elles devaient rapidement admirer et comprendre, pour que l'Auto, sans doute, n'attendit )a3 trop longtemps à la porte.

11 ouvrit le volet et commença sa démonstra- .10 n.

Robert sortit de la salle. Il lui semblait que 'image imprimée dans le linge bénit s'était de louveau incrustée dans sa chair, et qu'il faisait oleil en lui, et qu'une joie céleste linondait.

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