CHAPITRE III
— Dechnstelus, je vous consigne!
C'est Arribot, le surveillant du lycée, qui vient de saisir Robert en faute. Pendant la récréation, celle qui suit le déjeuner, il a surpris le délinquant à l'étude, en train de lire du Démosthène. A cette heure, il devrait être dans la cour, à prendre l'air. Un tel manquement à la discipline, très fréquent chez les grands, est toujours réprimé avec rigueur.
Robert ferme son livre, descend avec humeur, s'accroche à un groupe qui passe et prend la piste.
De quoi disputent ces jeunes gens? De femmes ou de philosophie? En ce moment, des spéculations les plus abstraites. Jivolution, positivisme, expérimentation, voilà les mots qu'on peut entendre sur leur bouche. C'est une profession de foi. Elle est fort répandue. Les trois divisions : celle de Maillet, de Charpentier, de Lévy-Brûhl, toutes sont d'accord sur les principes. Les
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maîtres de ces esprits, les horlogers de ces mécanismes, s'appellent Herbert Spencer, Stuart Mill, ïaine, Uibot. Il faut voir leurs ouvrages entre les mains de leurs disciples! Annotés, saccagés, pillés, on dirait des volumes rongés par des termites. Robert écoute ses camarades et s'ingénie à leur ressembler. De la doctrine de l'Evolution, il accepte avec enthousiasme le point de départ et les conséquences. Gomment pourrait-il en être autrement? On la respire partout, cette année-l;\, l'admirable doctrine. Elle est comme l'atmosphère naturelle de cette époque. A l'Odéon, dans la salle surchauffée des matinées classiques, Brunetière la professeavec éloquence. Dans les classes du lycée son exposé fait courir, parmi les jeunes taillis spirituels, la brise la plus grisante, la plus excitatrice. Les feuilles frémissent, le bois sacré s'agite, quand passe le mystérieux courant d'idées.
Renan l'enseigne également. Il ne veut pas que l'on s'enferme dans un système. Or, tout système, pour ces jcimes gens, est une prison, La raison leur paraît impuissante à créer la vérité. La tentation de consti-uire une théorie par le seul jeu de formules logiques leur semble une prétention aussi vaine « que celle de vouloir produire de la toile sans mettre du lil dans la navette. »
. Le jeune Thibaudier, tout en tournant avec ses compagnons dans la cage fermée, développe ces principes avec beaucoup d'autorité.
— (Jui, messieurs, toute métaphysique est un tombeau! Je ne connais qu'une chose qui soit
plus ennuyeuse que la cour du lycée : c'est le ciel (les Scolastiques ! Et si Maillet nous démontrait qu'il existe une. science des sciences rendant les autres inutiles, je vous propose une chose : br Liions-nous la cervelle à ses yeux!... Et chacun d'applaudir, et de sentir passer, au creux de l'estomac, la petite chaleur intrépide de la conviction.
Robert élève la voix et proteste.
— Pardon, mes amis, vous allez un peu loin! Qu'il n'y ait pas de vérité qui ne sorte du laboratoire ou de la bibliothèque, c'est vrai, j'en suis d'accord. Toute vérité sort de l'expérience comme la tige sort du germe. Mais la vibration de toutes ces vérités, la sympathie intelligente qui les groupe et qui les coordonne, l'intuition du mystique univers, voilà la part de l'esprit. Soumettons-nous aux faits, mais pour découvrir l'idée qu'ils réalisent!
Ces propos soulèvent quelques objections. Thibaudier les formule en ces termes :
— Dechastelus met de la métaphysique dans sa pensée comme du parfum sur son mouchoir.
Et, dans cette observation, il y a le dédain ordinaire du réaliste pour l'idéaliste, mais la reconnaissance aussi d'une sorte d'aristocratie, de distinction particulière.
Toutefois, la bande entière de ces jeunes philosophes est d'accord pour attribuer à l'histoire une valeur prépondérante. On exalte l'érudition, la philologie germaniques.
— L'Allemagne est l'initiatrice de toute science
véritable. Germanisons-nous, messieurs, germanisons-nous!
Ils se sont arrêtés devant l'horrible niche où le Tapi7i vend ses gâteaux. Et pour entretenir de combustible le foyer dévorant de leur cerveau, ces jeunes gens se repaissent de taries à la frangipane qui exhalent une odeur repoussante de cirage et de cuir.
Un roulement de tambour!... L'heure de la classe vient de sonner, lis pénètrent dans la salle. Et dans cette pièce sans air, sans vue, sans lumière, leurs jeunes esprits s'élèvent vers le ciel abstrait de la spéculation comme vers le seul horizon ouvert à leurs regards.
Il y a, chez tous ces collégiens, un double trait qui les caractérise : une facilité indiscutable pour émettre et pour comprendre des idées, et un orgueil plein de mépris pour tout ce qui ne rentre pas dans le cadre de leurs convictions. Aplitutle critique et fatuité intellectuelle, voilà les dominantes. L'intolérance au plus haut point. Et,' dans une doctrine purement phcnoméniste, un absolu de conviction, qui constitue le contresens le plus absurde et le plus amusant.
Mais ([uel vivant, quel énergique et fécond spectacle, que l'elTort de ces trente-deux tètes discutant avec feu ces problèmes ditiiciles! Le maître est i\ la chaire. Orand, sec, noir, affreux, dialecticien habile, logicien consommé, chacune de ses paroles soulève dans l'auditoire une réHexion, un geste, un murmure, une approbation. Et ce sont des interruplimis perpétuelles qui se croisent du
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marais des premiers rangs à la montarjne des hauts gradins.
Robert occupe ces sommets. Là, siègent les plus hardis, les crâneurs, ceux qui n'ont pas peur de penser. De là partent des répliques qui assomment, des mots qui tuent, des éclairs qi4 foudroient. Et si quelque vile grenouilje du marécage ose citer Maine de Biran, Reid, ou Pugald- Stewart, il est aussitôt rappelé à l'ordre par un grondement de tonnerre qui roule sur ces hauteurs.
C'est ainsi que se forme cette génération, aflVanchie de toute croyance religieuse, libérée des contraintes de toute morale théorique, aventurée sur tous les océans du savoir, sans autre voile que l'analyr-e i;-cientiiique, sans autre but que la recherche d'une vérité fragmentaire, morcelée, incohérente, dont le rivage leur apparaît si lointain, si lointain, qu'on ne se propose même pas d'y aborder. Ou limitera son ambition à découvrir les îIqI-s qui en qiarquentla proaiesse avancée et comme l'image prophétique.
A cette époque se produisit un incident qui faillit avoir pour Robert des conséquences vraiment fâcheuses.
Un mercredi, comme il franchissait le mur selon son habitude, il retomba devant le pardessus noiseUeet la barbe de foin du surveillant Arribot, et lut traduit, pour ce fuit, devant M. le Censeur.
\\ s'excusa de SQji incartade. Mais les raisons qu'il en donna augmentèrent les reproches dont il était l'ohyet.
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— Malheureux ! vous aggravez voire cas! s'écria le mince et irritable préfet des études. L'affaire est claire. Je vous renvoie !
Il n'y avait pas à répliquer. Il ne fallut rien moins que l'entrée en scène d'Ernest Renan pour tout remettre dans le bon ordre.
L'auteur de Caliban, en même temps qu'un grand esprit, était un excellent homme. Il écrivit au Proviseur, intercéda pour son petit exégète, et pria M. Dechastelus de venir le trouver à la sortie du cours. Le père de Robert, d'abord surpris et mécontent, réfléchit et fut porté ensuite à l'indulgence. Toutefois, avant de prendre une décision, il voulut consulter le célèbre écrivain.
11 alla le voir en compagnie de Robert.
— Eh bien, monsieur, lui dit Ernest Renan, en l'accueillant au seuil de son appartement, voici donc que l'hébreu fait franchir les murailles et met les cervelles à l'envers autant que de beaux yeux et un timide mainlien?
— Ah! monsieur, répondit le père de Dechastelus, il m'est arrivé à l'âge de mon lils, de sauter le mur de ma pension ; ce n'était pas par amour de l'étude!
La porte se referma. Le coupable fut invité à rester dehors. 11 n'étiit pas bien triomphant, comme vous pouvez le supposer! Pourtant, quand M. Dechastelus reparut, Robert comprit que la sévérité de son père n'était qu'une altitude de commande. Le regard riait encore des vives boutades du philosophe. Aussi, la punition fut-elle légère. On retirait Robert du lycée ; on lui louait
une chambre en ville, à deux pas de la Sorbonne, dans une pension de famille, sous la surveillance d'une hôtesse que la Providence avait créée à souhait pour la commodité de ses pensionnaires.
Robert trouva chez elle ce qui lui plaisait avant toutes choses : le repos pour son esprit, l'indépendance pour ses actions. Dès lors, son bonheur ne connut plus de limites. Et pendant cette lin d'année, le jeune étudiant promena du Collège de France à la Sorbonne, et de la Sorbonne à l'Ecole du Louvre, l'esprit le plus en fête, le cœur le plus léger.
Sa liaison avec Andrée Barrier venait de se terminer d'une manière imprévue. Elle s'était mariée. Robert l'oublia facilement. Le souvenir de sa maîtresse s'effaça devant les préoccupations plus sérieuses de son examen. Et le jeune homme, aussitôt reçu, alla passer ses vacances en Bretagne, aux environs de Garnoët, dans une propriété d'Albert Rameau.
GFIAPITUE IV
Elle occupait une [)lace Irès importuilte dans la vie de Robert, cette demeure seijj^ileUriale, 0(1, bien des fois déjà, il avait séjourné pendant l'été.
Sa petite cbainbro sous les toits — il la partageait en commun avec le (ils de son parrain — était ornée, le lon^' des murs, de mouettes, de goélands naturalisés, dont les grandes ailes cintrées se déployaient. On y voyait aussi de beaux planisphères coloriés qui invitaient l'esprit à do lointains voyages. Le soir, (juand les parents restaient en bas à causer, dans le salon tendu de soie incarnadine, llobert et son ami, prétextant leur envie de dormir, grimj»aient dans Icnr échauguelle ; et là, au bruit des souilles de l'océan, ils riaient ferme avec la petite servante, gentille bretonne du nom de Rose, fraîche et line sous ses coiiïes conmie une rei;iette de plein-vent.
Au début, ([uand ils étaient encore enfants, leur plaisir favori était de lutter avec elle. Rose
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était vive et forte, et les garçons avaient du mal cl lui faire toucher les épaules. Dans ce jeu, leurs joues se frôlaient, leurs poitrines s'étreignaient. C'en est assez, au seuil de l'amour, pour rassasier la curiosité de la femme qu'on peut porter dans ses veines vers quatorze ou quinze ans.
Aujourd'hui, Robert est un jeune philosophe, d'un caractère plus positif. Il ne lutterait plus avec Rose. D'ailleurs, ce qui le retient ici, ce qui l'occupe avant toutes choses, ce n'est pas la femme, mais la chasse. Il s'y consacre avec ferveur. Tout ce pays s'y prête magniUquement avec ses grèves, ses vallonnements remplis d'ajoncs, et l'étendue si morne de ses sauvages, solitudes!
Ce matin-là, Robert était sorti très tôt, selon son habitude. 11 avait l'intention de tirer des sarcelles dans le marais. Une aube soucieuse se dégageait lentement de ses voiles de brume. Un air exquis soutïlait de la mer. Il alluma sa pipe et respira profondément.
Tout lui plaisait en ce pays : tout, jusqu'à son odeur évocatrice et pénétrante. Robert prétendait y retrouver l'arôme des trois plantes fatidique^ de l'Enchanteur Merlin : le gui, la verveine et le trèlle. N'était-ce pas, en effet, près de cette forêt de Brocéliande, dans ce vallon des Fées, auprès de ces fontaines arrondissant sous les chênes leur petite nappe d'émeraude, que le vieux barde avait cueilli les pommes d'or du fruit de prophétie?
Hantée par ces souvenirs, l'imagination du jeune homme se lançait dans les espaces de la
légende et faisait voile vers des rivages inconnus. Désirs vagues, félicité insaisissable, aussi lourde à porter parfois que la tristesse, dernier écho, dans cette âme d'adolescent, des rêveries chimériques d'Ossian et des aspirations de Uené!
Soudain il s'arrêta.
Devant ses yeux, à perte de vue, en contre-bas d'une falaise, se déployait un espace sans limites, à peine rompu sur les deux bords de l'horizon par des ondulations de sable jaune. Au milieu, une tanguière, sous un revêtement de cristemarine. Des ruisseaux ravinés, desllaques d'azur, un estuaire assez large réunissant en un seul ces mille filets d'argent, s'étendaient jusqu'au seuil de la mer retirée, fermant ce paysage d'un trait de pervenche.
Robert allait devant lui, au hasard de ses pas. On n'entendait, dans ce silence universel, que le sifflement des courlis, l'appel pépiant des huîtriers, el le passage en vol plané des grands chevaliers aux pieds rouges, dont la plainte mélancolique est comme la voix elle-même de la solitude. Soudain, des ailes cinglantes... un cri léger... une sarcelle fuyait!... Hobert épaula. Dans la fumée du coup il vit la bête osciller, puis s'abattre plus loin, dans un fossé de la tanguière.
11 se dirigea de ce côté. Et, quand il arriva au bord de cette excavation, il aperçut, accroupi dans la glaise, un vieux ramasseur de varech, qui tenait l'oiseau mort entre ses mains. Luimême, il avait l'air de quelque débris fossile, ce
vieillard de la mer, avec son cuir gercé, ses yeux saumàtres, sa barbe errante pareille à un lichen de roche. Il tendit la sarcelle à Robert et murmura :
— G'est-y pas malheureux tout de même !
— Quoi donc?
— De tuer des choses qui ont des ailes!
Et Robert, qui ne savait pas encore lire à Iravers les événements de la vie, ne comprit pas qu'une Volonté mystérieuse avait placé cet homme sur son chemin pour l'avertir. Et, mettant l'oiseau dans sa poche, il continua son jeu cruel.
Le jour .se levait. Les gués et les bas-fonds étincelaient et chantaient parmi les bouquets d'ajoncs. Les parfums errants de la nature arrêtaient- Robert dans son chemin et l'emplissaient des sentiments d'une ivresse intinie. La magnificence de l'univers lui apparaissait, s'offrant à lui dans sa pureté première, dans sa fraîcheur originelle, celle d'un globe naissant aux mains d'un Créateur.
Pourtant il semblait à Robert que pour vibrer en harmonie avec cette jeune aurore qui dépliait aux cieux son tablier de roses, quelque chose d'essentiel manquait en lui, au fond de son cœur^ quelque chose qu'il ne pouvait délinir, mais qu'il appelait de tout son être, quand, soudain, à une église assez distante, puis plus loin, puis tout près, il entendit sonner l'Angelus. Magnihque était l'accord de la chanson du bronze, la salutation envolée de ces cloches, avec ce clair
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malin, oîi les ondes d'airain semblaient plisser l'air frais comme des robes célestes.
Et voici,' de nouveau, que Robert aperçut le vieux ramasseur de varech qui, ayaal interrompu son travail, ôtait {gravement son bonnet et balbutiait une prière.
Dechastelus envia cet homme.
— Ce vieillard, ce mendiant, il est plus près que moi de la splendeur dujour !... Son oraison l'unit à l'élévation morale de l'univers. II est entré, comme de plain-pied, dans la cathédrale vermeille de l'Espace, tandis que moi, je reste au seuil, ^ainsi qu'un interdit!
Alors, malgré lui, de l'émotion intime de su conscience, une prière naquit. Emanée librement du meilleur de lui-même, elle monta vers la Pensée inaccessible du monde, dont la lumière visible n'est qu'un grossier symbole.
— Quelque malice d'Ariel! murirlura-t-il.
Et, sans rélléchir à ce qu'avait de mystérieux: cette oraison jaillie des sources mêmes de son être, contre le vœu de son esprit, il inspecta lo rtiarécage, et continua sa chas>e.
Il erra jusqu'au soir. Vers l'heure où le soleil, en s'abaissant sur la mer, apaise toute vie sur ces salivagês espaces, le jeune homme se dirigea vers l'auberge du bourg, alin de s'y reposet". Et, s'itistallant devant le l'eu dti peuplier, auprès de la lon;^ue table de bois noirci, il rangea sur le banc, à côté de lui, les victimes de sa journée. La promiscuité de la mort avait tordu leurs ailes, durci leurs attitudes, collé de sang la soyeuse' douceur
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le leurs plumes. Et Robert, en les lissant de lu nain, s'appliquait à leur rendre la grâce agile et la souple beauté de la vie, lorsque le vendeur de jourlaux fit entendre sa clochette devant la porte. Et, passant sa tète par la fenêtre entr'ouverte, il s'écria :
— Journaux !... Qui veut les journaux de Paris ! . . .
Dechastelus tendit un sou ; et sans grand ntérêt il déplia sa feuille. Mais ce qu'il lut le fit iemeurer béant, tout immobile.
En première page, un article intitulé « Ernest Renan » débutait par ces mots : « Une grande '■umière s est éteiJite. Emest Renan vient de mounr. »
Il laissa retomber son journal.
— Mon maître ! Mon maître vénéré!...
Le Collège de France s'évoquait, la petite salle lu vendredi, oii Robert avait reçu l'initiation philosophique, où les mains du magicien avaient iénoué, une à une, les bandelettes qui retenaient captive sa pensée.
Il écoutait dans sa mémoire l'accent des dernières paroles de son maître, ces mots qu'il a'avait adressés qu'à lui, en particulier. Il revoyait :e regard animé des énergies limpides du génie, lUssi fluide, d'une transparence aussi éthérée que les mers de Bretagne, où les rêveries de ce rand homme s'étaient bercées.
Robert reprit son journal; et lentement, à travers Un brouillard qui lui embuait les yeux, il lut l'article jusqu'au bout.
C'était un résumé de cette vie dramatique, l'une
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des plus fortes, l'une des plus chargée'î de sens dont notre époque nous ait légué l'exemple; el les dernières lignes composaient un éloge au courage de Renan, à cette vertu de résolution, si précieuse entre toutes, qui avait porté cel esprit convaincu à sacrifier ses préférences les plus chères pour se consacrer tout entier à h vérité.
— Ah! que n'ai-je connu, comme toi, l'audacieux héroïsme de penser seul, en avant de h foule, se disait Robert, réfléchissant à sa prière du matin, à ce qu'elle contenait encore d'atavisme, de respect envers la tradition, de soumission à l'égard du passé !
Il régla sa dépense et sortit.
L'ombre du soir laissait traîner sur les jardins et sur les chaumes son léger voile violet-de-nuit. Le soleil s'enfonçait dans les vapeurs de l'horizon... Et de nouveau, voici que l'Angelus sonna, et que sa voix de bronze appela les âmes à la prière.
Robert s'arrêta.
— Ariel!... murmura-t-il, Ariel ! Je ne veu) plus t'entendre !
Et ses mains faisaient le geste d'étouffer d'étrangler de ses doigts un être qui palpitait agonisant, sous son étreinte.
— Je ne veux plus que tu me parles!... Je n veux plus que tu viennes obscurcir dans ma conscience cetle froide, cette pure lumière de la véritt autour de laquelle ton lirouillard sentiment;' rôde comme une vapeur! Trop longtemps, je t'<;
fait bon accueil! Maintenant, c'est finil Laissemoi! Je ne te connais plus!...
Et Robert s'enfonça dans les ténèbres grandissantes.