‹ Le retour d'ArielChapitre 4 sur 22 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Eh Lien, que vas-tu faire de ta liberté, jeune apprenti de la vie, qui crois si fermement eu elle, el qui, sans l'inquiéter du lendemain, envisages Ion avenir comme une route au soleil entre des chafnps de roses !

Ariel l'a quitté. Son heure n'eit pas venue. 11 attendra que tu le raptielles, désorienté, le front entre les mains, parmi ces solitudes où aboutissent tous les chemins de Ion départ.

Deux voies te tenteut : celle de l'ambition et de la volupté. Tu choisis l'une et l'autre? Fais ton expérience; instruis-toi.

Kenan n'est plus, mais Philippe Berger le remplace. 11 n'a pis le génie du cher disparu, ses aperçus pleins de finesse, mais son savoir est ^rand et sa méthode irréprochable.

Au Louvre, à l'Ecole des Hautes-Etudes, Robert goùto dans la familiarité de Ledrain, de Carrière, la puissante vertu d'un cerveau érudit, le charme d'un esprit mesuré, dune justesse toute classique.

Dans la salle poussiéreuse des Hautes-Etudes, comme dans l'imposant salon du Louvre, l'enseignement exerce sur lui une séduction inexprimable. Presque toujours, il est seul avec son maître. Les quelques assistants qui viennent là sont des élèves de passage, des étudiants de rencontre, véritables nomades que la curiosité de la science attire, et qu'elle déçoit presque aussitôt. Pour Robert, au contraire, c'est la difficulté de ces langues mortes, leur su])til déchiffrage, c'est la merveille, quand on y songe, dp l'étude de ces pierres où repose en invisible esprit tout le passé, qui le captive avec tant de force.

Quand il entre dans la salle, le texte à expliquer est là, devant ses yeux, sous la forme d'une brique hexagonale, véritable petit diable chargé de maléfices et qu'il s'agit de faire parler. Le professeur Cagliostro la prend enire ses mains. L'élève lit et le maître interprète. Alors, on n'est plus à Paris; on se croit en, Syrie, en Judée, à Carthage. Et de ces signes creusés par le burin dans la pierre, se lèvent les images de la vie d'autrefois, qui se pressent en foule et se dévoilent en passant.

Heures profondes, heures bénies, où sous le flamboiement des lampes, l'homme vient communier aux sources vives de son passé, et rallumer à la torche consumée des siècles la flamme éteinte de son destin!

Quand Robert ne travaille pas avec ses maîtres, on le rencontre alors dans les bibliothèques, penché sur des livres, entouré de pièces, de 4ocu-

ments, incendié du besoin de savoir, appartenant au démon de la science, aux pieds duquel il sacrilie tout : énergie, pensée, volonté, ses heures du jour et de la nuit.

A de certains moments, quand le corps épuisé demande grâce, que les veilles l'ont courl)aluré, que l'entassement de l'érudition obstrue toutes les avenues de sa mémoire, encombrée par ces chars de butin qui se pressent en foule àtoutesles portes de son cerveau, il se jette dans des crises d'amusement qui le précipitent avec la même violence aux bras de la première femme qui passe.

A l'Ecole du Louvre, il a fait la connaissance d'un jeune artiste, un robuste vivant, embroussaillé de roux comme un buisson qui flambe, et qui mène à Montmartre une existence des plus tapageuses. Son atelier est en face de la Ciyale. Il en connaît toutes les actrices.

Le soir, il entraine Robert au concert. Ces demoiselles s'avancent sur la scène, sous leur jupe à paillettes, empourprées de fard, les yeux brumeux de poudre bleue, vraies salamandres de l'amour, sur qui le feu de la rampe projette des enchantements de féerie. C'est pour lui qu'elles chantent. Leurs regards de côté, leurs petits signes de connivence font entrer dans sa chair toutes les vrilles du désir. A[)rèsle spectacle, c'est fête à l'atelier. Elles y viennent en bande, charmantes soupeuses d'autrefois, brûlant leurs heures en baisers, sans retenue, sans vergogne, mais si ingénument perverses, si naturellement dépravées, que le jeune homme goûte auprès d'elles l'attrait

puissant de la sensualité débridée, on ne sait quelle saveur de bacchanale antique.

Il n'aime aucune d'entre elles, mais il les adore toutes. Elles sont aussi tentantes les unes que les autres. Elles se donnent sur un signe, appartiennent à qui les veut, toujours prêtes au plaisir, toujours joyeuses, toujours aimantes, pour finir sur un lit d'hôpital et reposer bientôt dans la terre des pauvres.

La vie apparaît en ce moment à Robert comme une arène inouïe de jouissance et de bonheur. Il se jette sur tout, pareil au taureau sur la piste, fonçant sur ce qui bouge, étincelle et provoque.

La musique et la peinture achèvent d'enrichir cette sensibilité, de la tremper dans le bain vermeil de l'art. Mais là encore, par une fatalité de l'époque, toute l'éducation de lajeunesse s'effectue en dehors de l'esprit national, au moyen d'une émancipation qui la 'détache du sol natal, l'apparente à l'i^Uemagne, à la Norvège, à l'Angleterre, augmentant par là même sa faculté de sentir, ■ mais fatigant en elle le ressort intérieur.

Citoyens de l'univers, tous ces jeunes gens vont perdre ces fortes qualités natives qui concentrent en soi la vigueur d'un esprit, en l'opposant au génie de l'étranger. Dans cette admiration cosmopolite, ils verront s'affaiblir la discipline commune, la tradition reçue, l'idéal hérité, qui eussent imposé à leur intelligence comme à leur sentiment l'équilibre harmonieux d'une loi.

C'était l'heure où Richard Wagner commençait

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à conquérir Paris, l'heure du triomphe en France de Lohengrin.

Avec quelle émotion, assis à côté de Brassard, dans un nid de pigeons, une cinquième loge, Robert avait écouté se volatiliser dans la salle cette musique de rêve, [»ianant aux hauteurs les plus aériennes de l'instrumentation, brume de clarté, métaphysique rendue sensible, lever d'aurore sur une cascade d'harmonies.

Van Dyck, sous son casque d'argent, rayonnait au lointain du fleuve. Les ailes blanches du cygne entraînaient l'art de la musique vers un destin nouveau. Le jour bleu de la légende ouvrait son merveilleux empire. Et les querelles avec le parrain prenaient, sur ce sujet, une allure homérique!...

Albert Rameau détestait \\^agner. 11 haïssait en lui le Teuton, l'insulteur de la France, génie barbare, prétendait-il, et incompréhensible !

— Ton prélude de Lohengrin, ça me fait l'elfet d'un courant d'air! Tout Wagner, d'ailleurs, n'est que du récitatif. Aucuikî mélodie, aucun motif qu'un retienne et qui chante!

Robert, indigné, protestait. Et il était sincère, car il avait compris et admiré d'emblée ce vaste océan ftymphonique, dont les houles lui apportaient les par f unis désirés d'une Atlantide découverte.

Ce fut bien autre chose (juand il partit l été pour Ruyreuth ! H y connut, en compagnie de son ami, b*s soirées d'art iL^iorieuses, l'hospilalilé de la f'harmanle cité, la clmmbre de llerr Muller,

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les causeries sur l'Esplanade, le bois de sapins où monte la lune romantique. Cette jeunesse en arrivait à adorer l'Allemagne. Elle avait pardonné les champs de bataille de 70, l'horrible épopée de la défaite, le pont de Bazeilles bouché de cadavres, le sentier de Buzenval taché du sang d'Henri Regnault, pour ce Richard Wagner qui les saoulait de son génie, de cet art de morphine, si dramatique et si grandiose.

La première l'ois que Robert dîna chez son parrain, au retour de ce voyage, ne pouvant se taire de ce qu'il avait vu, épris de Munich, de Nuremberg, ayant laissé à Stuttgart, parmi des étudiants bavarois^ de vrais amis, les figures s'allongeaient comme s'il fut revenu d'un mauvais lieu.

— Ma parole, lui déclarait après le dîner Albert Rameau, tandis qu'il allumait sa pipe à un flambeau d'argent, j'aimerais mieux, mon petit, que tu eusses filé en Belgique avec mon portefeuille et ta maîtresse. Maintenant, c'est fini, n'en parlons plus !

Mais la dispute ne cessait sur ce point que pour renaître sur un autre.

En effet, toujours à l'affût de nouveautés, Brassard avait rapporté d'Angleterre des photographies reproduisant les œuvres de Rosetti et de Burne- Jones. Et l'enlhousiasme de ces jeunes gens achevait de mettre en déroute le solide bon sens et la culture classique d'Albert Rameau.

— Malheureux! gémissait-il, vous vous faites lea apôtres d'un art désolant! c'est anémié, c'est poitrinaire, c'est verdàtre ! Tout cela suinte l'ennui, le pessiniisme \

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El tendant le bras vers les toiles qui l'entouraient, il désignait à la liiciir des bougies (sa roquelt(!rie cet éclairage, et dont il ne voulait pas d'autre) des Terburg, des Metzii, do- Habens, des Cuyp, une école grasse et savoureuse, copieuse et cbarnelle, de santé vermeille, de sang robuste!

— Voilà des peintres! Parlez moi de ça!

Et Robert l'écoutait, plein de scepticisme et d'ironie, si lin dans le nuage envolé de sa cigarette d'Orient, en comparaison de ce vigoureux quinquagénaire qui maniait ses objets d'art avec des mains capables de tuer un bœuf.

Avec ses père et mère la discussion était moins vive, mais les points de vue s'opposaient également.

Robert emmenait sa maman assister aux premières luttes dramatiques de l'ibsénisme. Madame Decbastelus avait un goût très vif pour le théâtre. Le père, lui, n'y prenait plus aucun plaisir et no quittait guère son cher Saint-.lean. Madame, alors, mettant dehors ses plus belles toilettes, venait retrouver h l'aris son grand garçon. On dînait en partie line comme deux amoureux. On s'en allait à lOEuvre, au Théâtre Lihre, à toutes les représentations d'avant-garde. Madame Decbastelus efit préféré la Comédie ou l'Opéra. Mais, pour ne j)as contrarier son enfant, que n'eùt-elle sacrilié de ses goûts personnels!

L'assistance était houleuse. Réjane composait de Nora un personnage vraiment curieux : cette Parisienne, toute de tendresse et de mobilité, de sentiment et de gouaillerie, interprétant ce rùlo

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d'anarchiste et de Kantienne ! Sarcey, à l'amphithéâtre, éclatait de fureur apoplectique. La salle était hostile ou frénétique. Et, tandis que le fiacre ramenait la mère et le tils le long des grands boulevards, entre un double courant de paletots remontés, de nez plongés dans des pelisses, madame Dechastelus, songeant à ce départ de Nora, s'effrayait de cette mère qui laissait là des berceaux pleins, toute une nichée d'enfants, pour s'en aller dans cette nuit de neige vers où, vers quoi?...

Robert essayait de le lui faire entendre. Mais tout l'effort de sa dialectique venait se briser sur les solides vertus de ce cœur maternel. Il en était pour ses frais d'individualisme, ses théories d'affranchissement, doctrines dangereuses puisées dans Nietzsche et dans Ibsen, dont raffolaient les esthètes à face pâle et leurs petites compagnes à bandeaux roulés sur les oreilles, transparentes comme un brouillard de Norvège, aiguës de partout comme les pics d'un fiaëll.

Un esprit sans patrie et un cœur sans doctrine, voilà Robert pour le moment. La vie sociale, du moins, l'ardeur des mêlées politiques, seront-elles capables de le diriger vers une conviction nette, un but précis? Auront-elles le pouvoir de grouper, de coordonner ces forces dispersées, d'en réunir les énergies éparses? C'est ici qu'il faut se donner le spectacle de l'incohérence où ce jeune homme est obligé de vivre, et des puissances de dissolution qui l'assiègent de toutes parts.

Robert est un affranchi, n'est-ce pas? La Repu-

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bliqne lui a mis sur la tète son petit bonnet phrygien, ce joli bonnet de pourpre qui siiui si bien à la jeunesse. S'il le porte sur l'oriMlle, faut-il s'en étonner? Marianne, qui donne le ton, jette bien le sien par-dessus les moulins!

Que lui a-t-elle proposé, en effet, jusqu'ici, pour le former au civisme, le préparer aux grandes vertus sociales? Le tralic de la Légion d'honneur, le Boulangisme, le Panama. Tel est le climat sous lequel elle prétend le faire mûrir. Chaque fois que Robert ouvre un journal, c'est pour y découvrir quelque nouveau scandale. Il déjeune d'un chantage et soupe d'une friponnerie. La calomnie» l'assassinat, la prostitution, constituent le principal attrait des feuilles j)ublique8. La tolérance pour tous les vices est comme l'amorce de leur succès. Eglise, armée, magistrature, autant de dieux qu'on brise et de statues que l'on renverse. Le spectacle de la rue n'est pas moins édifiant. Voici deux ans bientôt, à l'angle de la Madeleine, Robert n'a-t-il pas vu passer, dans son coupé ministériel, le beau général populaire, escorté d'une foiileen délire? Scandalisé, il s'est demandé ce qu'il devait le j)lus déplorer : que les mœurs parlementaires aient rendu possible ce prétorien en révolte, ou que cet homme, investi de l'honneur de commander à la Nation, ait tenté d'utiliser l'armée pour une opération de lilou. L'épée de la Franco, entre ces mains, n'est plus que le poignard d'un sbire. Ces régiments glorieux, où ])alj»itait jadis l'Ame des Carnot, des liorhe, des Desaix, des Kléber, il les réduit au rôle d'une

bande soudoyée, faite pour appuyer une entreprise de Mandrin.

Et le voilà, ce Robert Dechastelus, ayant à peine passé vingt ans, obligé d'avoir plus déraison que les gouvernants, de droiture que ses chefs, de dignité que les dirigeants. Quand les pasteurs de foule se font semeurs d'ivraie, c'est au bon grain à trouver en lui-même, dans la richesse de son germe, assez de force pour étouffer la mauvaise herbe. Telle est la situation du pays. Et le résultat? C'est que Robert va se détourner de la vie publique, qu'il apprendra à mépriser ces élus d'un moment pour lesquels il déposera dans l'urne son premier bulletin de vote, et que, ce grave devoir du citoyen, il l'accomplira désormais le sourire sur les lèvres, plein d'une condescendance dédaigneuse pour le charlatan quémandeur qui a secoué devant lui sa sébile.

Ainsi, l'influence tout entière de son époque inclinerait Robert à l'anarchie, elle en ferait l'adepte de ces funestes théories qui ont armé la main des Ravachol et des Gaserio, si l'exemple de son père ne le retenait dans la bonne voie.

C'est que"^ Marianne, dans la vie privée, est une tout autre femme que celle qu'on voit se dévergonder au sommet du pouvoir. Ici, au foyer paternel, on sait être républicain avec honneur et dignité. Spectacle vraiment salubre, enseignement de haute moralité, que celui de M. Dechastelus, conseiller municipal de sa petite ville, gérant avec équité les intérêts de son canton, présidant les distributions de prix, assistant aux

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comices agricoles, et s'en allant, plein d'une majesté débonn lire, de sa vigne à ses administrés. La Nation, elle aussi, n'est-elle pas un grand crû? Entre les mains de sages vignerons, de quel breuvage digne d'un Dieu elle emplirait la coupe rustique et le tïit parfumé des vendanges !

Robert entretenait souvent son père de ces questions.

Les jours d'hiver, surtout, quand la gelée blanche fleurissait aux vitres, et oue la llamnie du chàtaignier faisait de sa gerbe d'or le centre éclatant de leur vie, ils discutaient à perte de vue sur ce sujet.

M. Dechastelus disait :

— Pour moi, mon cher enfant, la République n'a de sens qu'avec la vertu. C'est une grande misère, vois-tu, que l'intérêt des hommes et leur cu[)idité. Traliquer de soi-mt>me, s'olTrir cyniquement au plus offrant, voilà où nous en sommes arrivés! Mais ce n'est pas cela la République! Pour que les classes déshéritées puissent se maintenir dans le droit chemin, il faudrait que le pouvoir leur rappelât sans cesse, par son exemple, ces deux grandes lois qui dominent la destinée humaine : travail et j)robité!

Madame Dechastelus entrait. Klle exprimait par toute sa personne une sorte irempressemeut léger, l'agile activité des diligentes ménagères. Elle arrangeait des Heurs, déplaçait un coussin, changeait la place d'un objet ; et, sous sa main, l'appartement se transformait : car elle était de celles qui savent faire d'un rien, d'une étoffe

déployée, d'un bronze mis en valeur, un petit motif de rêve et de beauté.

Nature exquise! Elle appartenait, en effet, à cette phalange admirable de Femmes (celles qui ont élevé la généraliond'aprèsla guerre) pour lesquelles notre littérature s'est montrée si injuste, en affectant de les ignorer, dans la blanche solitude de leur rayonnement, bien qu'au cours de cette seconde moitié du siècle elles représentent mieux que tout autre le véritable type delà femme française. Des mères sans reproche, de parfaites maîtresses de maison, des épouses lidèles, voilà ce qu'elles ont été. Leur vie s'est consumée dans de silencieux dévouements. Pas une minute, leur flamme n'a vacillé au mauvais vent des tentations. Et l'on peut dire que tout ce que notre bourgeoisie a sauvegardé de force et de délicatesse, de droiture et de courage, c'est à ces femmes-là qu'elle le doit.

Telle était madame Dechastelus. Pareille à un grand lys qui déploie dans un jardin, autour de sa candide royauté, une zone de lumineuse pureté, elle faisait autour d'elle comme une région de calme, une étendue de respect.

Aussi, ces séjours à Saint-Jean exerçaient-ils sur le caractère de Robert une iniluence des plus reposantes.

Là, sous l'apaisement des grands ombrages, il redevenait un jeune animal, au corps souple, heureux de vivre, de courir les buissons, de laisser son existence s'aventurer à la manière d'une source, sans autre but que de refléter

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de la lumière et de l'éparpiller dans ses remous.

Il y avait un endroit, dans la propriété, qu'il recherchait de préférence pour ses flâneries. C'était un petit verger de groseilliers et de iramhoisiers, près d'un fourré de genêts, à l'oinhre d'un cerisier dont la sève coulait en précieuses gommes d'or le long de l'écorce.

Il se réfugiait là, un livre dans ses mains. On n'entendait presqu'aucun hruit. De temps à autre éclatait la gousse mCire d'un genêt; des guêpes en maraude entraient jusqu'à mi-corps dans les haies de cassis ; des mésanges s'agitaient sous les branches hasses de l'arbre; et parfois un pivert elîarait la solitude en y jetant ses cris sauvages.

Il semblait à Uobert que des instincts de jeune faune s'éveillaient dans son àme. Il aurait voulu, étendu sur le sol, enfermer la terre entre ses bras, étreindre l'univers contre son cœur, rouler son Iront sur toutes les forces invisibles du monde : dryades du chêne, nymphées des étangs, oréades des coteaux, et toutes ces déitôs qui embaument dans l'acacia, se vêtent de blanc dans le pommier, secouent leur neige dans la Heur de la vigne ou du seigle.

.lamais il n'a été j»lus éloigné de la foiqu'àcette époque. Ariel s'est envolé si loin, si haut, que dans tout cet éther léger, aérien, subtil, Uobert ne voit jamais passer son aile. Non! Il est bien de son temps : avide de tout savoir, mais n'admettant [»our vrai que ce qui tombe sous ses sens. Et quant aux mœurs, alfranchi de toute contrainte, vivant sa vie, pareil à un jeune requin fou de sa

force, qui évoluerait avec fougue parmi les chaudes eaux bleues de sa jeunesse, et se jetterait, d'une mâchoire avide, sur tout ce qui passe à sa portée.

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