‹ Le retour d'ArielChapitre 5 sur 22 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Un événement d'une certaine importance, sui venu à cette époque dans l'existence de Rober aurait dû cependant l'inviter à rentrer en se même et à penser dilTéremment : il lut appelé Orléans pour son année de service militaire. Toi tetois, comme la plupart de ses camarades, Robei ne retira de cette épreuve que peu de prolit; la jugea avec trop de prévention et de parli-pri:

A celte date, en elTet, c'est-à-dire enviro vingt ans après la guerre, la jeunesse considéra l'appel sous les drapeaux comme une simpi corvée, comme un arrêt regrettable dans st études. La brutalité de la cbambrée, l'Apre énergi de la vie pbysiquc, la taijuinerie sournoise dt adjudants, tout cela rebulail cette génération iii tellcctuelle et raflinée, qui méprisait la gueri comme une besogne criminelle et malpropre.

Certains jours, cependant, au soir des rude étapes, dans l'abrutissement de la chaleur et d la fatigue, quand le régiment poussiéreux traîna

LE RETOUR d'aRIF.L ' Ci

ses semelles au long des routes, et qu'au passage de quelque bourg, les clairons envoyaient leur allègre fanfare, ou bien aux grandes manœuvres, dans le crépitement de la fusillade, quand la voix du canon ébranlait les vallées, Robert avait senti tressaillir son cœur sous une poussée plus généreuse. Mais il ne s'était guère interrogé sur la fécondité d'un pareil sentiment. 11 estimait si peu ce regain d'énergie, ce teint bruni, ces muscles forts, que la vie militaire lui avait donnés ! Et, bien qu'il portât son uniforme avec fierté, il n'avait pas encore suffisamment réfléchi aux vertus magnifiques qu'on endosse avec lui. Aussi, tout cela, les nuits sévères, les mœurs frugales, l'endurcissement à la souffrance, la saine promiscuité des classes sociales, tout cela s'envola comme une nichée de mauvais souvenirs au clair soleil de sa libération. Il n'éprouva qu'un désir : reprendre ses travaux, se rejeter dans ses études. En même temps il se préoccupa de se trouver une petite amie. Il y réussit, d'ailleurs, la chose ne passant pas pour malaisée.

Tout se paie, cependant; oui, tout se paie!... Et c'est une réflexion au sujet de laquelle Robert aurait pu méditer, car les anciens l'ont commentée dans leurs écrits, et son parrain la répétait à tout bout de champ.

Il n'allait pas tarder à l'apprendre bientôt à ses dépens.

En effet, le jeune homme était assis un soir devant sa table, à travailler; et, réfugié dans sa lecture, il étudiait un chapitre de Hegel, complè-

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tenient envolé dans l'éllier irrespirable de cette métaphysifjue, lorsqu'un lourde clef dans la serrure le lit brusquement tressaillir. La porte s'ouvrit et sa maîtresse entra.

C'était une jolie lille, sa dernière conquête, une gentille danseuse, récemment dénichée à l'Olympia, où elle exécutait des tours d'équilibriste. Tlobei t n'éprouvait pas pour elle un sentiment très vif. Mais elle avait la taille bien prise, le visage lin, les yeux retroussés vers les tempes. Et comme, avec les coques roulées de ses cheveux, elle ressemblait à ces ligures qu'on voit représentées sur les anciennes estampes Japonaises, le jeune homme, amusé et séduit, l'avait emportée un soir chez lui, comme il eut tait d'un bibelot pour son étagère, sans y attacher beaucoup plus d'importance. Peu à peu ils s'étaient pris de tendresse l'un pour l'autre et ils vivaient ensemble depuis bientôt un an.

Elle entra donc émue, le visage bouleversé.

Et, dès la porte :

— Tu sais la nouvelle? demanila-t-elle.

Il la regardait, surpris, sans rien répondre. Elle ajouta :

— Je crois que je suis enceinte!

Puis s'approchant de Hoberl, elle lui lendit son front, se laissa choir dans un fauteuil, et des larmes aussitôt remplirent ses yeux. Dechasteluï éprouvait une impression étrange : de vide, de vertige, sensation d'aviateur, quand, dans h chute -i pic de la descente, il heurte terre lro[ violemment.

— Bah! répondit-il, tu dois le tromper! Quelle preuve as-tu?

Elle lui donna des précisions : certains symptômes, ses malaises, la consultation d'une sagefemme, une madame Teyssèdre, recommandée par une amie à elle, une amie que tu connais, d'ailleurs.

— Qui ça?

— La petite Irma.

C'était une écuyère. Tous les soirs, elle tournait, en maillot rose brodé d'argent, au trot rythmé de son cheval, devant la bouche en rond et les regards extasiés d'une foule conquise par son adresse.

Ces images, passant et repassant devant les yeux de Robert, lirent monter à son visage un flot de honte.

Il pensait :

— C'est grotesque!... un être naîtrait de moi... et de qui?... de cette femme dont je ne sais rien, dont je ne connais rien, sinon qu'elle est vulgaire, qu'elle a des vices, une parenté des plus médiocres!... Et c'est ça que j'ai choisi!...

Et regardant se dessiner, sous les vêtements de sa maîtresse, son corps appétissant mais avili, il sentait s'élever du fond de son cœur de la colère contre lui-môme, pour elle de la pitié.

Un sanglot la secoua. Elle articula péniblement :

— Qu'est-ce que je vais devenir, mon Dieu!... avec ce petit!... Et pour l'élever, pour le nourrir!...

(34 LE BKTOOR d'aBIEL

Puis, avec l'expression d'une bête traquée, et prête à se mutiler pour s'évader :

— Je ne le garderai pas, je t'en préviens 1

Un sursaut d'exaspération souleva Robert. 11 eut horreur de cette mère qui se révélait meurtrière devant le premier devoir, la première rançon que la vie imposait à la volupté. Et il s'écria :

— Je te défends de parler ainsi! Est-ce donc un tel malheur, après tout, de mettre au monde un enfant qui nous aime, que l'on élève, qui t'appellera maman?...

Elle semblait prête à défaillir. Alors il se leva, s'agenouilla devant elle, lui frappa les paumes dans le creux de ses mains; et il tâchait de la raisonner. Mais elle se mit à se lamenter, en balbutiant :

— Ne me fais pas de reproches, je t'en supplie! Ce n'est pas moi qui suis coupable, tu le sais bien. C'est toi, d'abord, et la fatalité! C'est si triste un petit qui vient comme ça, sans qu'on l'attende! V^oilà pour(]Uoi j'ai songé à le détruire, à m'en débarrasser! Puis j'ai jiensé qu'il était tout de même ton enfant !... Alors, j'ai eu peur, et je n'ai plus osé!...

— Tu as bien fait!

— Oli! pour un déclassé, un nialiieureux de plusl

— Un déclassé!... Eh bien quoi? On verra à l'élever, ce marmot ! Nous ne sommes pas les premiers à qui ça arrive !

Assuréiiifiii. M.iis c'clait la première fois, ce-

LE RETOUU d'aRIEL 65

pendant, que Robert se trouvait en présence d'une situation de ce genre. Et, son imagination anticipant sur l'avenir, il donnait à ses appréhensions la même vigueur qu'à la réalité, et il songeait aux charges, aux mille complications qu'un accident pareil allait lui susciter!

Car enfin, cet enfant, il faudrait l'envoyer à la campagne, probablement? Et des visions maussades assiégeaient Dechastelus : le train de banlieue, le gamin qui grandit en vrai gardeur de vaches, les visites clandestines à ce moutard qui vous reconnaît à peine, qui croît loin de vos yeux, de vos caresses, sans qu'on soit sur de rien : ni de ses instincts, ni de ses pensées I . . . Et cette faute grave, impardonnable, ce crime social de condamner à la vie un être mal défendu, mal protégé, insuffisamment garanti, c'était lui qui avait fait cela, lui qui avait toujours goûté auprès du foyer familial le charme des affections longtemps couvées et des tendresses domestiques!

A partir de ce jour, une existence atroce commença pour les deux. Malgré les supplications du jeune homme et sa défense la plus formelle, la petite avait voulu remonter sur les planches. Et chaque soir, elle secouait, dans une frénésie pitoyable, ses flancs qui commençaient visiblement à s'alourdir. Et Dechastelus, les poings crispés sur le rebord du promenoir, assistait, impuissant, à ces paroxysmes chorégraphiques, qui jetaient cette femme, au sortir du spectacle, dans un abattement inexprimable, une détresse de pitre et de pantin brisé !

66 LK RETOUR d'aRIEL

Pour mettre un ternie à ce scandale, Robert avait besoin d'argent. Il abandonna ?e.s étude>, courut les salles de rédaction, lesiii)rairies. Il accepta ces travaux rebutants, ces besognes de manœuvre, qu'on rétribue au poids, comme une matière sans valeur. Il connut les attentes dans les bureaux crasseux, la fréquentation des faméliques de la littérature, celte misérable et douloureuse écume de vaijicus qui viennent, la boue auA semelles, un mince rouleau de copie à la main, mendier le pain le plus honteux, le plus amer, le plus arrosé des larmes de tous les désespoirs ; celui qui paie la prostitution de la pensée.

Avec l'argent de ces travaux il put venir en aide à la malheureuse. Il l'hébergeait et lui rendait la vie à peu près supportable. Mais, bientôt, il apprit que, l'après-midi, quand il était au cours, dans les bibliothèques, la petite sortait à son insu, travaillait en secret, préparait même de nouveaux exercices. Uobert connut alors toutes les détresses. 11 s'endetta, souscrivit des billets, subit le joug des Harpagon et des Gobseck; el pour éviter que ses parents fussent au courant de l'aventure, il s'épuisa de travail et se libéra avec honneur.

In jour, enlin, comme il rentrait chez lui, accablé de soucis, brisé de chagrin, il rencontra sur le palier Irma, la jolie écuyère, qui guettait son retour derrière la porte. Elle lui dit :

— V^enez vite!... Elle a eu un accident aujourd'hui!

— Un accident?...

— Oui, pendant la répétition. Le docteur est près d'elle. Venez vile!

Il l'aperçut, dès le seuil de la chambre, étalée sur le dos, les mains à plat, la bouche légèrement entr'ouverte, reposant entre ses oreillers, plus immobile et blanche qu'une statue. Un gémissement sortit de ses lèvres, tant ce visage était celui d'une agonisante. Et il échangea avec le médecin un de ces regards qui interrogent plus vite et plus à fond que des paroles. Le docteur, un homme bref, très sec, autoritaire, donnait à Robert quelques explications.

La petite avait glissé. Une hémorragie avait suivi. Puis l'événement fatal, inévitable!... Elle a bien fait tout ce qu'il fallait pour ça!... Pauvre enfant!... la voilà cruellement punie. Elle en a pour des semaines, pour des mois peut-être, avant de se relever.

Ces derniers mots avec une intention sévère, et comme un reproche secret à l'égard de Robert.

Et comme des larmes montaient aux yeux de ce dernier :

— Ne vous faites pas de chagrin, murmura Irma. Moi aussi, j'ai passé par là. Je sais ce que c'est, allez, on en revient!... Et ils partirent, le laissant seul.

La porte refermée, Robert prit un fauteuil, le roula près du lit et veilla sa maîtresse. Elle sentit peser sur elle l'ardeur anxieuse de ce regard, car elle fit un mouvement pour se soulever sur l'oreiller. Mais elle retomba bien vite dans sa torpeur, et sa lièvre s'accéléra. Robert, afîolé, s'attendait

d un moment à l'autre ;i la voir passer entre ses bras. Et, comme halluciné de sa propre angoisse, il se représentait, dans sa mémoire, un coin de cimetière, où il avait accompagné, l'année passée, la petite amie d'un camarade, une pauvre lille qu'un accident du même genre avait jetée là, à vingt ans!

Penchée sur la dormeuse, il se mit alors à effleurer sa main de baisers lents, discrets comme des soins. Et des remords le tenaillèrent. Complice involontaire d'un accident qu'il déplorait, il se reprochait d'avoir manqué de fermeté. J'aurais dû, se disait-il, en prévision d'une pareille imprudence, user d'autorité, emmener ma petite amie au loin, à la campagne, lui épargner surtout une faute qui, tout en mutilant sa chair, a dégradé son âme, car, moralement, il n'en est pas de plus triste ni de moins défendable.

Et pendant près de trois mois il assista celle malheureuse, demeurant auprès d'elle, l'entourant d'attentions, prolongeant le plus possible les précautions de sa convalescence, la soignant avec un dévouement sous lequel battait le désir d'une obscure mais impossible réparation.

Pour échapper à ses ennuis, il se jeta, à corps perdu, dans des études métaphysiques. Elles l'enchantaient de leur mirage. 11 s'était pris, surtout, d'une belle arJeur j)our la duclrine de lioiiddha. Et même il voulut qu'une efligie en bois doré de cet ascète ornât sa cheminée, si bien que sans avoir mérité la paix de l'esprit, ou le répit des oppressions secrètes de son cœur, par une réelle

amélioration de lui-même, il obtenait de cette doctrine un puissant narcotique et un as<;oupissement. Sa vie oscillait ainsi du cauchemar de la réalité au rêve d'or d'une existence surnaturelle. Mais ce n'était qu'une duperie, qui n'allumait au fond de cette àme qu'un faux bonheur et une fausse lumière.

L'art également lui servait de refuge.

11 faisait de longs pèlerinages au musée Gustave Moreau. Entraîné par l'imagination de cet artiste au pays des chimères, ces idoles chamarrées, ces charmantes princesses bleues, lui inspiraient le dégoût de la réalité et du présent. Et, retiré dans le temple éblouissant de ses rêves, comme un Satrape d'Asie au milieu de ses palais, il se croyait le droit de mépriser une société qu'il n'avait pas encore comprise, un monde où il n'avait pas encore su prendre sa place.

Les hasards de la vie le délivrèrent de ses tourments, mais non son expérience, ni sa sagesse.

Un jour, en effet, et bien des mois après ces événements, Robert était occupé chez lui, à classer dans un carton des inscriptions de Phénicie, lorsqu'un froufrou se ht entendre derrière la porte. Une petite main gantée y frappait légèrement.

— Entrez!

C'est elle, sa si gentille amie, complètement rétablie, coquette, parée, jolie, embaumant la girolîée et le printemps, ses joues fardées de rose sous sa voilette blanche.

Elle apporte dans ses jupes, parmi cette chambre d'étudiant, la bonne odeur du mois de mai dans

les rues, vient s'asseoir sur les genoux de Robert, lui jette les hras autour du cou et déclare :

— Une grosse nouvelle, mon chéri!... Tu vas me détester, tu vas crier! N'importe. 11 faut que tu le saches. Je pars!... Oui, je m'en vais, très loin, très loin, c'est décidé!...

Il tressaille; et dénouant leur étreinte :

— Gomment, tu pars! Qu'est-ce que ça signifie? Elle lui raconte son aventiire : sa rencontre

avec un Russe, un brave garçon, viveur enragé, brûlant son existence par les deux bouts, en train de manger joyeusement sa fortune à Paris, et qui, là-bas, dans son pays, lui a trouvé un engagement inespéré.

— Que veux-tu! J'ai promis, j'ai signé... C'est ça la vie!... Mais il faut être sage et nous séparer bons amis. Nous nous sommes trop aimés pour nous quitter fâchés I... N'est-ce pas que j'ai raison?... Et elle évoque les jours de l'accident, la période sombre de leur liaison, sa guérison tartive, ces Heurs que Robert lui apportait chaque malin, ces lilas qui leur rappelaient les bois de Chaville, les coteaux de la Erelte, le cabaret du père Mauvin... En avons-nous fait des folies!... Et elle revoit la yole, glissant sur la rivière, le long des rives ensoleillées, tandis qu'elle-même barrait, en courte jupe de llanelle, sous un chapeau de canotier.

Et lui, surpris d'abord, il résiste, se débat, attaque cette décision, ébranle la belle confiance de son amie, lui l'ait un tableau sombre de l'avenir qui l'attend, là-bas, à l'étranger.

Mais, devant l'émotion de ce visage et la tristesse dont il s'empreint, Robert comprend qu'il n'est qu'un égoïste, qu'il n'a pas le droit de la retenir. Eh! mon Dieu, se prendre, se quitter, n'est-ce pas le sort de toutes les amourettes? Giboulées de sentiments, averses de larmes, puis éclaircie de sourires! Qu'elle suive son chemin!... Qu'elle suive sa destinée!...

Alors, elle lui exprime son dernier souhait : que Robert vienne la rejoindre, ce soir, devant le buste de Mûrger, dans le jardin du Luxembourg.

— Tu sais, le petit banc dans l'ombre, sous le platane?

— Mais oui, je sais !

— Notre dernière soirée!... Nous la passerons ensemble, n'est-ce pas que tu le veux bien?

11 sourit tristement.

— Puisque Lu le désires!

Elle lui donne ses lèvres. Il se grise de cette fleur savoureuse, ardente et fraîche, d'où sont sortis pour lui tant de baisers, de paroles futiles, (le choses douces à entendre, qu'elle égrenait le long de sa route, comme un carillon de folie.

Puis s'échappant de ses bras :

— A ce soir ! lui dit-elle.

Il répond :

— Ace soir.

Il entend ses petits pas descendre le long de l'escalier. Et c'est tout juste s'il a le temps de revenir à le fenêtre pour l'apercevoir, agitant dans sa main son bouquet de giroflées. Elle lui fait signe ime dernière fois : Adieu! Adieu! et disparaît.

GIIAPITHE Vil

II garda quelque temps la mélancolie de ce amour, et il se transforma profondément. Un seii timent de pitié pour les humbles, les médiocres les petites gens, ceux qui s'usent sans joie dan des besognes sans beauté, s'empara violemmen de ce cœur ; et il se mit à aimer les pauvres. ] les aima dans leurs passions, dans leurs soûl frances, dans leurs revendications. Il s'inquiét des mille problèmes auxquels l'égoïsme inévilabl à toute pensée qui s'absorbe dans la recherch de soi-même lui avait interdit jusqu'ici de cor descendre ; et il devint excessif dans ses opi nions politiques, sorte de théoricien rouge, d doctrinaire de barricade, plein d'une fraternil nouvelle pour la rue, la mansarde, les quartier noirs et les vêlements piteux.

Il achevait en ce moment ses derniers examens Son père se ressouvint d'ancieimes relations. 1 les sollicita. Et, comme un jour, le jeune homm rentrait chez lui, il y rencontra un de ses ami;

rédacteur au Ministère, qui lui apportait la nouvelle de sa nomination à l'Ecole des Hautes- Etudes, comme suppléant à la chaire de langues et littératures orientdlos.

La situation était modeste, Robert jugea qu'elle lui suftirait. 11 n'aspirait qu'au travail, à la rude vie d'érudition, au progrès de sa pensée. La seule jouissance qui lui parut enviable, à côté des voluptés plus hautes de l'esprit, c'était celle de la femme. Mais, pour le reste, honneurs, fortune, considération, il en lit litière, il ne s'y arrêta pas. Sa fortune, ce serait sa tète, qu'il aspirait à enrichir de conceptions toujours nouvelles : son cœur, aussi, ce dépensier de tendresse, ce prodigue d'amour, qui mettrait à dissiper son capital autant de joie que son cerveau apporterait d'application à thésauriser le sien.

C'est dans de telles dispositions qu'il se prépara, cette année-lcà, à partir en vacances. Vers la lin de son séjour, on lui remit un télégramme dont la lecture parut le toucher très fortement. Son ami Brassard lui annonçait qu'il était de retour. 11 revenait d'une exploration de tout le ilaut-Niger et demandait à voir son ancien camarade.

— L'heureuse nouvelle! pensa Robert.

Brassard représentait en effet pour lui un élément très important de sa vie morale. Il était l'homme d'action, par opposition avec lui, Robert, l'homme de pensée. Qae de fois, au lycée, à l'heure de la récréation, tandis que Dechastelus restait seul sur son banc, à méditer,

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son ami s'approchait, et lui frappant l'épaule (( Allons, Hainlet, s'écrinil-il, secouons-nous ui peu, sacrebleu! » Et lui montrant ses cama rades : (c Lève-toi, voyons, et marche un instun avec nous! » — « Assieds-toi plutôt ici, répliquait Robert, et causons un instant, mon chei Forlinbras. » Il lui donnait ce nom, antithèse éternelle et vivant contraste avec celui du rèveui d'Elseneur.

Aussi, dans ses nuits laborieuses, surtout ai cours de la dernière année, était-il arrivé hier des fois à Robert de se détourner de son travail et d'évoquer l'image de son hardi camarade qui là-bas, au centre de la mystérieuse Afrique, agissait, combattait. Et Dechastelus se demandait « Lequel de nous a le mieux compris la destinée? j

On conçoit donc la hâte avec laquelle, dès h reçu de ce télégramme, il sauta dans un liacre ei se lit conduire chez son ami.

Brassard aurait pu le recevoir dans l'un des beaux salons de l'hôtel paternel. 11 préféra lu faire accueil dans une pièce mansardée, réservée aux intimes, aménagée par lui en forme de hutte africaine.

Des divans profonds, des nattes Jines, des trophées de flèches, des verroteries, véritable enceinte nègre, sorte de case yolofe, reposante comme un oasis dans ce désert civilisé de Paris* Par le vitrage, des toits, une houle de dômes el de faîtes bleuâtres; et, sur tout cela, le crépuscule léger d'un soir d'été.

On annonce Dechastehis.

LE RETOUR d'aRIEL T5

— Mon cher Brassard !

— Mon vieux Rotjert!

lis se serrent les mains. Ils se regardent un

istant en silence, avec cette curiosité avide de amitié qui cherche à démêler, dès le premier ontact, ce que la vie, pendant l'absence, a bien u apporter à l'autre d'imprévu, d'inédit.

Brassard a plus changé que Robert. L'Afrique n a fait un autre homme. Bronzé, durci, on ne ait quoi de bref, d'autoritaire. Caractère de oldat, enfin, non d'érudit. Aussi se rendent-ils ompte, dès leurs premières paroles, qu'ils ne ont plus tout à fait à l'unisson l'un de l'autre. Is ne cheminent plus côte à côte. L'amitié les mit, mais leur pensée diverge.

A côté d'eux, on a placé des fruits, une coreille remplie des productions de là-bas. Et, tout n allumant leurs cigares, ils s'entretiennent de eurs travaux.

— Eh bien, et la santé? demande Robert.

— ïu le vois; superbe !

■ — Et ton chemin de fer?

— Ça va !

— Et le pays?

— Merveilleux, mon ami, merveilleux!... Du caoutchouc, de l'huile de palme, des bois précieux! Un trafic d'arachides, de gomme, de riz, ie coton!... Des contrées jeunes, dont nos locomotives vont dévorer la brousse! Tout un réseau immense à construire! Et quel placement pour notre épargne! Quel coup de clairon pour l'énergie française !

Robert sourit.

— Toujours le même, vieil enthousiaste!

— Toujours!

Et Brassard lui raconte sa vie : la case sp icieuse à l'ombre des baobabs, les huttes de soiud bambaras, tant d'espaces fertiles n'attendant que la main du semeur, les jours en alerte et les nuitg en défense, et les rezzous pillards, les bandes d« sofas, qui lui ont pris ses buffles et dépouillé soi aulrucherie !

L'évocation de ces heures ardentes, de ces journées de lièvre, d'invention créatrice, fai lever bientôt dans le cœur de Robert une sort( d'intolérable mélancolie. 11 leur compare sa vie studieuse, toujours bercée sur le lluide couran des pensées abstraites, dont les escales sont des cités mortes, des civilisations disparues, insaisissables comme les images du souvenir : des reflets du monde, plutôt que le monde réel.

11 ne reprend contact avec lui-même et ne s'éveille à son propre intérêt, que lorsque son ami lui a posé la question attendue : « Et toi?

— Oh! moi répond Robert, moi, je commence maintenant à me débrouiller. J'ai été un peu lonj à partir, tu le sais. Je traînais après moi des sen timents si encombrants, un las de scrupules s] tenaces! A présent, c'est lini. H faut que je regagne le temps j)erdu.

— Le temps j)ertlu?... Mais, ton idée, pourtant, ton but n'ont pas changé?

— Non, certes! Mon but, c'est celui que tii connais : mettre à la portée du public les résul-i

•ils de la grande critique allemande, celle du derlier siècle; rajeunir, d'après les procédés de la •ience moderne, les beaux et nobles travaux des leyne, des Strauss, des WoH", des Neander, ces jens dont on saurait à peine les noms, si Renan !t Uéville ne les avaient révélés, repenser tout ela en clair et substantiel langage, et contribuer linsi à développer chez nous le sens de la vraie critique religieuse.

— En vue de quelles conclusions?

— Je n'en sais rien. Je te dirai ça plus tard, l'en suis encore à chercher ma méthode. Je suis )ersuadé, vois-tu, que l'histoire des religions n'a )as trouvé chez nous sa forme définitive. Elle îtait impossible à l'ironie de Voltaire comme à 'orthodoxie de Bossuet. Mais, entre la sentimentalité si pleine de charme d'Ernest Renan et le rationalisme agressif d'un Havet ou d'un Patrice Larroque, il y a peut-être quelque chose à trouver. Bref, dégagé des passions de l'incrédule comme des préjugés du croyant, j'aspire à devenir un libre esprit.

— Un libre esprit, c'est cela. Car cette méthode, n'est-ce pas, tu comptes l'apjjliquer indifféremment à toute espèce de religion, sans distinction aucune?

— Sans distinction. Ce que je cherche en elles, c'est la source invisible, l'émotion spontanée d'où elles ont jailli. Quand je l'ai trouvée, je suis leur pente, comme on descend un lleuve, et j'en décris les principaux aspects. Je jouis de les comprendre toutes et de ne m'attacher à aucune. Notre âge

78 LE RETOUR d'aBIEL

est si loin d'elles! Age de critique, de coml»inaison réfléchie, de procédés discursifs. La période créatrice de l'iiumanilé est passée. Il faut en prendre son parti.

— En somme, un dilettantisme de l'intelligence, voilà ton dernier mot. ■

— C'est cela. La sympathie de l'esprit pour le' universelles métamorphoses.

Brassard réfléchit.

— Evidemment, c'est très heau, très vaste!.., Puis, romj)aut brusquement la conversation t

— Ooùte donc de ces fruits ; ils ne sont pas là pour rienl...

— Lesquels? Des caroubes, des noix d'arek?

— Non, non. Tout ça c'est détestable!

— Alors pourquoi m'en ofTres-tu?

— Parce que ça vient d'Afrique. Mais ça n'est guère mangeable !

Ils se mettent à rire. Brassard reprend :

— Qu'est-ce que nous disions donc?... Oui, je trouve ton projet très beau, seulement...

— Seulement?...

— 11 me semble, vois-tu, qu'il y manquera toujours quelque chose.

— Que peut-il y manquer?...

— La vie, Bobert, la vie!

— Je ne comprends pas.

— Je veux te dire ceci : je reconnais avec toi que les religions ont toutes leur épanouissement dans l'histoire, c'est entendu. Mais leur racine est ailleurs! Elle est dans la conscience d( l'homme. Comprendre une religion, c'est donc, à

mon avis, non pas retrouvei', comme tu dis, mais revivre l'élan iriilial, la force intérieure, qui a construit pour s'y loger tous ces symboles, mais qui ne se confond pas plus avec eux que le coquillage vivant avec l'écaillé qui le recouvre.

— Pardon! Je puis très bien...

— Mais non !

— Mais laisse-moi donc parler !

— Mais non! Je nie que, par ce moyen, tu puisses comprendre une religion. Admettre leur pluraliLé, c'est déjà te condamner à n'en rien saisir. Car entin, pour en connaître une seule, il faudrait te placer à l'intérieur de la doctrine, dans son centre, du point de vue d'où elle paraît justement incomparable. Sans cela !...

— Mais, ce point de vue, je te le répète, n'est plus celui de notre âge. Pas plus que tu ne peux revoir le monde avec tes yeux d'enfant! Tu as beau faire, tu ne crois plus à Peau-d'Ane ! Je te raconterais Gendrillon, qu'il ne t'appartiendrait plus, si forte que fut ta sympathie, de pleurer comme un marmot sur ce récit! Les religions appartiennent à l'enfance du monde. Elles ont bercé sa jeunesse. C'est un chant de nourrices. Goùtons-en la poétique saveur, mais ne croyons plus à leurs fables.

Brassard se taisait.

Puis, désignant, dans un coin de la chambre, une idole yolofe :

— Voici, déclara-t-il, un fétiche pour lequel toute une tribu s'est laissée massacrer. Trois fois par jour, on l'honorait de rondes furieuses, d'un

délire de danses. Me l'as-tu fait comprendre, pour m'avoir expliqué qu'il se compose d'une noix de coco, et d'un panache de mais?

— Non ; mais quand j'aurai rattaché cette croyance aux influences de la race et du climat, aux traditions locales, aux conditions historiques...

— C'est cela : j'aurai tout de son histoire, et rien de sa vie.

— Mais pour comprendre sa vie, mon cher ami, pour la comprendre telle que tu l'entends, il faudrait n'être soi-même qu'un sauvage!

11 y eut un silence.

Puis, sur un ton plus grave :

— Gomme tes idées ont pu changer. Brassard ! Je te reconnais à peine. Est-ce bien toi avec qui j'ai eu autrefois tant d'entretiens sous les ombrages du Luxembourg? Comprendre l'univers, mettre sa joie à le connaître, réduire le monde aux deux ou trois formules qui en résument la substance, telle était notre ambition. Et maintenant...

— Maintenant, mon point de vue a changé; mais, situ veux mon sentiment...

— Dis-le!

— Un jour viendra, Kobert, où, tel que je te connais, l'heure de la Soif pourrait bien sonner pour toi comme jjour tant d'autres!

— L'heure de la Soif?

— Oui, c'est un souvenir de ma vie africaine.. Laisse-moi te le raconter.

11 se leva, et se mit à marcher de long en large, par la chambre.

en

' — Figure-toi, commença-t-il, c'était à Kayes, là-bas, auprès des sources du Niger. Je m'étais rendu là pour des études de terrain, une prospection, dans un désert des plus farouches 1 Représente-toi bien cela, Kobert! Une terre d'eau-forte, nue, stérile, calcinée. Et là, parmi des éboulis, auprès d'un maigre sycomore, un trou d'eau, d'une eau saumâtre, limoneuse, tripotée par tous les pieds de flamme des bêtes qui y vont boire. Je vivais là, dans une sorte de gabion, une enceinte de terre; et, de ce poste, une longue-vue à la main, je guettais, j'observais!... Quand le soleil allongeait sur le sable l'ombre du sycomore, c'étaient les babouins, d'abord, qui venaient boire; puis les oryx, les zèbres, les onagres, toujours promptes à la ruade, aux oreilles basses du coup de dents; puis les girafes, inspectant de loin, la femelle en avant, recueillant dans la conque dressée de ses oreilles, au lac d'asphalte de ses prunelles, toutes les surprises possibles du désert, l'embuscade du fauve, derrière la roche, la touffe de joncs, le pli de terrain. Elles s%if['aissaient sur leur poitrail, et leurs lippes noires humaient cette flaque de ciel tombée dans de la boue. Puis venaient les rhinocéros, trapus, cuirassés de vase, au ventre gras de vieux lutteurs; et puis les éléphants! Ils arrivaient de cent kilomètres à la ronde, par des pistes à peine frayées, cuits de lumière; mais tous, à un moment fatal, déterminé, du bout de l'horizon, tu les aurais vus accourir et se ruer vers cette source dont leurs flancs haletants aspiraient Ion-

Sa LE BETOUn D'ARIEL

guement la fraîcheur désirée!... Et c'était un spectacle inouï, d'une beauté, d'une force et, d'un dessin que tu ne peux pas imaginer! L'heure de la Soif!... Tout l'instinct de l'animal, toutes les grandes lois qui le dirigent, visibles; dans ce raccourci de terrain!... L'heure de 1 Soif!... Une tache d'azur, trépignée par la furieuse 1 avidité delà boire! El puis, tout autour, la terre... i où l'on nime, oii l'on se bat, et oîi l'on meurt!. ...ï Nouveau silence. Hobcrl reprit : i

— Alors, tn t'es dit qu'une heure viendrait, où, ^ pareil à tes babouins, à tes rhinocéros, j'accourrais, moi aussi, du fond de l'horizon philosophique, pour me vautrer aux sources bleues do l'Idéal? Et bien, je ne le crois pas, et je m'eti Vais te dire pourquoi!...

La porte s'ouvrit. Un valet de chambre entra,, apportant une lettre sur un plateau.

Et IJrassard s'en saisit; et, la considérant un instant entre ses mains :

— Maurice Derton! murmura-t-il.

Il déchira l'enveloppe et il lut en silence.

Dans la mémoire de Hobert le passé s'évo-' quait : la cour du lycée, le mur franchi, et cette ardeur si belle do savoir et de vivre qui les tortu rait à vingt ans.

— C'est incroyable! s'écria DrassahJ, on dirait... un véritable fait exprès!... devine ce que Bcrton m'annonce dans celte lettre?

— Je ne sais pas.

— Qu'il quille la marine, qu'il vient de donnei sa démission.

LE RETOUR u'aRIEL 83

— Bcrton?

— Oui. 11 entre aux Franciscains, il se fait missionnaire. Il m'annonce qu'il se fixera au Japon, à Hakodate !... Hakodate, reprit-il, le re verrons-nous jamais !... Puis, arrivant au bas de la page : « Il se rappelle à ton souvenir ! »

— Par exemple ! s'écria Robert, voilà qui est fort! Maurice Berton ! Un officier d'un tel avenir, d'une pareille valeur!... Franchement, tu comprends ça, toi !...

Brassard repliait soigneusement la lettre dans l'enveloppe. Et relevant ses yeux :

— L'Heure de la Soif! murmura-t-il.

CIIAPlTflE VIII

L'exemple est saisissant, comme tout ce qui sort de l'expérience ; mais, sincèrement, espéraitil ramener aux fontaines éternelles et à la nostalgie du céleste abreuvoir, ce jeune cheval échappé qui court allègrement dans l'herbe drue, en hennissant d'ardeur au frais matin? Ce serait une illusion, et lui-même s'en rend compte.

Brassard quitté, Kobert n'a qu'une idée : s'évader de Paris et partir au plus tôt dans la Gorrèze, où son parrain vient de s'installer pour tout l'été. La saison des grandes chasses va bientôt commencer. Heureuse époque pour les amours! Partout, aux environs, déjeunes châtelaines sont arrivées. A défaut d'elles, Robert sait bien qu'il retrouvera Nanette, sa petite Nanette aux yeux de bluet, que l'aveu rend timide et qui sourit, en détouriiant la tète, parmi les blondes javelles et les sillons de sarrazin.

Aussi, voyez-le, assis ce soir à côté de son parrain, sur ce tronc de chêne renversé, â l'entrée

LE HETOUK d'ARIEL 85

du château de Sarzac! N'est-il pas vrai qu'ils ont bien l'air de deux complices, devisant à voix basse, et regardant descendre, par le sentier à pic, à travers les ajoncs et la bruyère épaisse, une jolie jeune femme, vêtue d'une robe de toile bise, ses cheveux abrités sous un large chapeau? Robert demande, d'une voix charmée :

— Alors, vous m'avez dit?... vingt- trois ans?... Et le parrain répond :

— Mais oui, vingt-trois ans.

— Et mariée depuis?...

— Quatre ans déjà. Gomment la trouves-tu?

— Ravissante.

— Et son esprit?

— 11 me plaît beaucoup moins.

— N'est-ce pas?

— Certes! Elle est plus agréable à regarder qu'à écouter!

Albert Rameau se mit à rire. Ce jugement répondait bien au sien.

— Oh! mon parrain, mon cher parrain, vous devriez l'inviter très souvent, pendant les quelques semaines que je vais passer ici !

— Je t'entends venir, méchant vaurien! Mais sois prudent, je t'y engage. Son mari n'entendrait pas raillerie. C'est un homme sévère, de mœurs rigides, le sénateur Deciriez! Ausssi amoureux que jaloux! Et il verrait d'un œil inquiet...

Mais bah! Robert était déjà parti en aventure!

— Elle doit tant s'ennuyer ici, la pauvre petite!

8ij

LE njïTUUll IJAIUEI.

— PHrl)liîii!,.. Auasi n'a-l-elle qu'uno iilée ; habiter Paris; mais le sénateur s'y oppose! Trois mois par an, c'est tout ce qu'il lui accorde. Le reste de l'année elle le passe dans pe pay^i en quête de distractions, car elle est fort coquette, comme tu as dû le remarquer?

Robert no répondit pas. U songeait a la jeune fcmmô- Jl la revoyait, dans le coup de soleil oblique du couchant, pareille à une grande ileur, dans sa robe mince, avec son visage d'églantine. La Gorrèze magnifique s'étendait derrière elle, d'une limpidité verte, fraîche et profonde comme la mer.

Une cloche tinta : c'était l'heure du dîner. Us se levèrent et rentrèrent en silence, le long des douves du vieux château. Robert se sentait plein d'attrait, d'éveil, de curiosité! Quelle rencontre imprévue! Quel lumineux espoir ! Son impression avait été si forte ! De l'élégance, une véritable patricienne, cette aisance de manières que donne l'usage de la fortune. Un succès auprès d'elle eût été très llatteur!... 11 y rêva toute la soirée, les yeux perdus sur la campagne, dans la direction d'un parc où l'on voyait briller de la lumière, la propriété de sa jolie promeneuse sans doute.

Quelques jours plus tard, ils dînaient à côté l'nn de l'autre dans la salle à manger de Sarzac.

Le sénateur, qu'un emj)échen^ent avait retenu, s'était fait excuser. Et madame Deciriez était venue, chaperonnée par la comtesse de Montèervan, amie d'enfance d'Albert Rameau, l'air très ancien

Llï HETOUK d'aP.IEL 87

régime, de fort belles mains, des yeux restés très vifs, la conversation la plus agréable du monde.

Robert, assis près de lajeuue femme, la conf^idérait à la lueur des llambeaux, avec une insistance dont elle ne semblait pas gènee. Et il remarqua qu'elle était animée, en effet, d'un grand désir de plaire, d'une coquetterie à la fois agressive et prudente. Ses cheveux châtains, llambés d'or roux, pareils à ces feuillages qui semblent avoir retenu dans leur matière l'incendie de tous les soleils couchants qui les ont dévorés, chargeaient d'une opulence soyeuse sa tète à l'expression mutine. Ses mains mobiles s'agitaient avec grâce, pour qu'on les vît d'abord, ensuite pour que l'on admirât ses bagues.

Ce dernier trait déplut à Robert. Mais la femme l'enchantait à tel point qu'il en oubliaitle reste. Et son regard s'attachait, avide comme une caresse, au fin contour des hanches, parcourant ce buste de déesse qui, dans son élégance allongée, offrait les proportions étroites, les seins aigus, des Dianes de l'art antique.

Ils s'entretenaient familièrenient. Et, tandis que la comtesse se divertissait avec Albert Bameau aux dépens d'un hober43au du pays, Dechastelus 6t madame Deciriez s'isolaient de leur côté, dans un tète-à-tète plein de promesses.

Le jeune homme, cependant, lui trouvait des opinions déconcertantes.

— Elle doit être médisante! se disait-il. Quant à son jugement... as^uz peu personnel, il me

semble?... un vrai petit étourneau de province! Alors qu'est-ce qui me séduit en elle? En quoi consiste son véritable charme?...

Un mot de la comtesse le renseigna.

Madame Deciriez s'étant mise à mordre, à pleine bouche, dans une pèche superbe, sans la peler :

— Regardez-la, s'écria, visiblement choquée, madame de Montservan, regardez-la cette petite l'aunesse! A-t-elle des instincts primitifs, cette lille sauvage !

— Une fille sauvage! se répéta Robert, c'est bien cela. Elle ressemble à une nymphe. Et il l'imagina dévêtue, penchée sur le miroir d'une , source, errante comme une chasseresse.

Us se quittèrent, ce soir-là, après mille engagements de se retrouver bientôt, unis déjà par cette attraction mystérieuse des êtres destinés à s'aimer, et qui, dès le premier serrement de mains, dans la banalité d'une conversation mondaine, devinent ce qu'un avenir prochain leur réserve d'intimité, de ferveur et d'étreinte.

Ils se retrouvèrent, en elfet, et f)resque tous les jours. Le hasard les servit à souhait, le sénateur ayant du s'absenter à la suite d'un déplacement présidentiel. Et ils se lièrent très vite, avec la hâte de deux personnes qui se plaisent, sentent que leur temps est limité, et veulent donner aune aventure, déjà toute résolue dans leur pensée, l'attente et les lenteurs d'une séduction où l'on a combattu.

Quand madame Deciriez eût jugé les conve-

nances suffisamment gardées, elle accorda à Robert la faveur d'une promenade aux étangs de Sarzac.

— Les étangs de Sarzac? s'écria-t-il en riant, vous savez comment on les appelle?

— Oui, répondit-elle, les étangs des amoureux; ni le mot ni la chose ne me font peur.

Et le rendez-vous fut décidé.

Quelle jolie toilette elle portait ce jour-là! Une robe d'un rose léger, un chapeau de paille ravissant, sous lequel ses cheveux se redressaient comme une ruche minuscule sous un abri de pavots; des souliers découverts qui laissaient voir ses pieds, des pieds nerveux, faits pour s'enfuir, pour devancer les gazelles à la course. Ils s'éloignèrent dans la direction des étangs. EtDechasteius, ravi, marchait à côté d'elle. Et le désir lui sonnait dans le cœur sa plus retentissante fanfare, au spectacle de cette petite bête de proie, sur la piste de laquelle il venait de lancer la meute de ses convoitises.

Elle disait :

— Je m'appelle Juliette.

11 repondit :

— Vous vous appelez Hébé! vous êtes la Jeunesse. Aucun nom ne répond mieux à votre rayonnante beauté. Vous me donnez l'impression d'un buisson de roses qui se déplace. Quand je vous parle, vos yeux sourient, lis ne sont pas bleus, comme vous le croyez. Ils ont la couleur de l'améthyste. On voit au fond mille petites facettes. Elles doivent vous apporter de l'univers

90 LU RETOUK IJ AUIEL

une vision changeante, contradicloire et tout à lait intîohéranLe.

Elle souriait, son cœur battait, elle renversait la tète son» son ombrelle. Quand les prenuers chênes de la vallée parurent à leurs regards, au sortir des vignes chargées de raisins, ils étaient déjà si amis qu'ils se tenaient la main. Jamais Uobert n'avait tressailli ainsi au contact de doigts féminins. Geu.\-ci lui coulaient dans le cœur un voluptueux frisson, Et, transporté de joie, soulevé de bonheur, le jeune homme l'écoutait lui révéler sa vie intime.

— Je suis très seule, lui disait-elle. Mon mari, vous le savez, est beaucoup plus âgé que moi. Il consacre son temps à des œuvres sociales. C'est lui qui a transformé ce pays. On lui doit las travaux qui embellissent la ville. Pour le moment, il s'intéresse aux écoles, aux questions d'apprentissage. Il a été nommé sénateur à une très grosse majorité.

Uobert le connaissait. 11 l'avait vu passer, à maintes reprises, au trot de ses robustes postières, dans la poussière de la grand'route, grave, la barbe épaisse, le front soucieux, représentant bien expressif de cette région sévère, ramassée dans sa force.

Que pouvait dire ce chone à cette rose?

Si violent était l'attrait qui poussait l'un vers l'autre les j(;iines gens, qu'ils échangeaient des regards ])lcins de complicité. Soudain, Uobert s'arrêta. Et lixant Juliette avec une expression intense, presque insoutenable, de désir, il la lit

LE niîTûuii p'aiuel 91

reculer conLrp le tronc d'un hôlre ; et les l)r4S liés h sa ceiatupe, lui jeta sur la bouche im baiser frémissant auquel elle répondit avec ivresse.

Elle se mit à r^seembler à toutes les t'emmes qu'il avait ftimées. Ces soupirs, celte gorge gonflée, cette ardeur des prunelles SQUS les paupières palpitantes, c'était donc toujours et invariableiueut la mpine chose? l'identité du même amour, sous J3, forme multiple des amoureuses?

Cette légère déception étourdit son désir.

— Qu'est-ce que j'ai? se dit-il. Je la veux et je ne la veux pas? Elle m'affole et elle me déçoit! Quel sentiment m'inspire-t-elle?

La tète renversée, madame Deciriez se tenait immobile. 11 se rapprocha d'elle, la sentit contre lui, tiède, embaumée, caressante. Alors, ressaisi par son désir brutal, il la fit rouler sur la moussp; et lèvres contre lèvres, ils s'étreignireiU, sfins proférer un mot.

Us se relevèrent, assourdis de volupté, le cœur haletant, dans ce silence sauvage qui contrastait, par son apaisement, avec leur trouble, leur égarement sensuel. Elle s'appuya sur lui ; et ils reprirent leur marche, stupéfaits de la promptitude de la chair, de cette rafale de leurs désirs, de cette imj)ression d'avoir été le jouet d'une farce universelle, dont on n'a pas prévu le piège, et qni se rit de vous dans les feuillages, la faute commise.

Ils marchaient à présent à côté l'un de l'autre, pénétrés par le sileuce et par la solitude, quand siQudain ;

— Pourquoi vous ai-je plu? demanda-t-elle. Et, comme un très charmant oiseau, une petite

huppe, d'une familiarilé surprenante, marchait à côté d'eux, sur le bord de la route :

— Oh! cette petite huppe, s'écria-t-elle, ce doit être le démon, j'en donnerais ma parole 1

Elle lui jeta une pierre et la lit s'envoler. Robert est seul, maintenant, seul dans sa chambre, au château de Sarzac ; et il songe :

— C'est une maîtresse délicieuse!

Puis, s'absorbant dans ses souvenirs :

— Délicieuse, oui!... Et pourtant, comme il est rare de rencontrer deux êtres qui soient vraiment en harmonie, et que l'on sent créés réellement l'un pour l'autre!

Et il se désolait intérieurement de ce caractère qui faisait de Juliette une v( petite femme », alors que sa personne, son aspect extérieur, l'eussent désignée pour un tout autre rôle!

Disparité d'humeur qui s'accusait à chacune de leurs rencontres! Elle linissait par produire chez le jeune homme un véritable énervemenl. Un i jour, ils erraient tous les deux, parmi les vignes, J à flanc de coteau, et ils rentraient, serrés l'un contre l'autre, par le lent crépuscule qui se mourait au ciel. Heure d'enchantement réclamant des âmes graves, recueillies dans la contemplation d'elles-mêmes et du soir!...

Juliette se laissait aller à des appréciations dénigrantes, des papotages de vieille tille, sur tous les gens qu'elle connaissait. Esprit détestable, fait de rancunes, d'étroitesse de cœur, de médiocrité

d'intelligence, qui désolait Dechastelus et lui froissait les nerfs comme une série de fausses notes. Il l'aurait voulue différente, sensible comme lui au charme des choses !

ils arrivèrent dans un vallon très encaissé. Le bois d'arbres verts où ils pénétrèrent était planté de grands chênes qui élargissaient audessus d'eux les noirs abris de leurs branchages. Sous ces géants aux troncs monstrueux, il faisait à peine clair, un jour verdàtre, d'une fraîcheur exquise, par cette soirée brûlante de l'été.

Ils s'assirent un instant sous l'ombre odorante. Juliette, soudain, se montra plus éprise et plus énamourée. Lui, moins ému, moins troublé, observe, compare et se souvient. Elle ressemble à ses autres maîtresses. Elle a les mêmes futilités, les mêmes banalités. Et il ne la voudrait pas ainsi ! Pour lui, elle aurait dû rester Hébé, la Jeunesse, le symbole admirable des abandons de l'instinct aux volontés de l'amour.

Irritée de cette réserve, Juliette a pris entre ses mains la ligure du jeune homme. Elle répand sur ses yeux, sur ses lèvres, de menues caresses légères qui tombent sur ce visage comme une rosée. Il ferme les paupières. Il n'est qu'un faisceau de nerfs épanouis sous cette bouche.

La brise qui passe est si douce !

La volupté du ciel s'ajoute aux caresses de la

femme. Et la femme, peu à peu, s'absorbe dans

,1a nature. Dans ce silence ardent, cette nuit de

leurs paupières closes, Robert peut se tigurer qu'il

tient une nymphe cnli'e ses bras, un de ces ôlres ondoyiints et lliiides.nés du tonrhillnn deslleuves, de la souplesse des sauloî*, de la mollesse des vents.

— Ah, c'est ainsi que je l'adore! murmnrait-il. Maintenant, je sais ce que je veux d'elle!... Jo sais comment il me la faut!... Et déjà, il rêvait à à quelque magnilique et loîle fantaisie, quand, soudain, il vit Juliette se lever frémissante et désigner de la main,' à deux pas du sentier, sur une bourrée de fagots, un lézard monstrueux qui la lixait de ses yeux vifs.

Il se souvint de la journée de la huppe.

— Mon ami, dit Juliette, le démon est h nos trousses! Regardez ce lézard, de quel air il semble nous narguer!...

Robert se mit à rire et l'entraîna.

La bête énorme, au cou plissé, avait tourné la tt^te et les regardait s'éloigner.

Or, ce même jour, à la nuit close, comme le jeune homme, après avoir quitté son amie, se disposait à rentrer au château, il aperçut, devant la grille du parc, Albert Rameau qui l'attendail, auprès de ce chêne renversé où, pour la première fois, Robert avait rencontré sa maîtresse.

Le parrain s'avança; et, melUint paternellement sa main sur l'épaule de son lilleul :

— Mon cher enlanl, lui dit-il, je suis au courant de ton aventure. Elle a lieu de m'inquiéler, lu dois le comprendre. Rermeta-moi, en raison de l'alfection que je te porte, de me montrer plus soucieux que toi-même do ton |)ropre intérêt, et

do te soustraire ;\ un entraînement qui me paraît de tout point regrettable.

Et comme Robert, ému, cherchait vainement à protester, Albert Rameau l'arrêta net; et, d'un ton de voix catégorique, lui signifia sa volonté. 11 avait résolu de brusquer leur départ, et d'aller terminer les vacances au château de Villebon, à trente kilomètres de celui de Sarzac.

Déçu, furieux, Robert le supplia de n'en rien faire. Il fit valoir ses droits, ou ce qu'il appelait du moins d'un si beau nom. Il s'efforça d'émouvoir son parrain. Peine inutile! Albert Rameau n'était pas homme à céder, surtout lorsqu'il sentait sa responsabilité engagée.

Il déclara à Robert que le bruit de l'aventure commençait à se répandre, qu'un jour ou l'autre elle arriverait à la connaissance du mari, et que sous la menace de ce scandale, il n'appartenait qu'à lui, Rameau, et à lui seul, de réparer l'imprudence avec laquelle il paraissait avoir prêté les mains à cette liaison.

Robert plaida sa cause, mais elle était perdue d'avance. Et, comprenant enfin que la décision de son parrain était irrévocable, il prévint sa maîtresse et lui donna un rendez-vous, le dernier, avant une séparation qu'ils espéraient encore tous deux momentanée.

Le château de Sarzac est situé à proximité d'un bourg assez peu fréquenté. Mais, dès que l'on s'enfonce dans la campagne, en remontant vers Ghantemilan, parmi ces côtes abruptes, vêtues de bois de sapins et de forêts de châtaigniers, la soli-

tude y devient absolue ; le végétal y règne en maître.

Or co jour-là, jour de leurs adieux, c'est vers ces goulîres de verdure, vers ces abîmes de feuillages, que Robert avait entraîné son amie, au delà d'un ravin encombré de fourrés et de halliers impénétrables.

Ils atteignirent bientôt une sorte de plateau surélevé, de clairière éminente, où de grands pins jetaient leur otnbre sur un sol tout empourpré de bruyères. Là, en pleine nature, en pleine sauvagerie, les arbres et les eaux étalaient à l'envi leur effronterie innocente, le déploiement silencieux des sèves, la belle tendresse des premiers jours du monde. On se serait cru au fonrl d'un paysage de l'Arcadie, sur une terre des origines, un Eden oublié!...

— Oîi me conduisez vous? demanda la jeune femme.

La beauté de ces lieux l'effaroucbait, tout en la transportant. Elle eut l'inspiration de réciter des vers. Et, cherchant à se rappeler la célèbre malédiction à la Nature, d'Alfred de Vigny :

— On me dit une mère, balbutia-t-eile, et je suis... une... une marâtre?...

— Une tombe, une tombe! rectilia Robert. Et, sentant qu'elle allait l'énerver :

— Oh! tais-toi! lui dit-il; tais-toi, je t'en conjure! Et laisse-moi t'aimer, telle que je t'ai voulue, dans ce décor que j'ai choisi!...

Rapproché d'elle, il la considérait en silence, saisi d'émerveillement, comme ébloui de la trouver là.

LE KETOUR d'aRIEL 97

Alors, la renversant entre ses bras, la respirant comme un bouquet, il se mit à la dégrafer rapidement, arrachant ses vêtements, les jetant autour d'elle.

— Que fais-tu! s'écria-t-elle, terrifiée, que faistu!...

Mais lui, perdant la tète, il baisait ses bras nus, sa poitrine, à petits coups rapides, en disant :

— Ne crains rien, je t'en supplie! il ne peut venir personne!

Il étendit sa main, chercha derrière la nuque, laissa tomber le lourd chignon. Un ruisseau de feu l'enveloppa.

— C'est la première fois, se disait Robert, que cette femme va m'appartenir dans sa vraie nature, dans sa vraie beauté! Il la reii^ardait, ses pieds de dryade enfoncés dans les fleurs, ses cheveux livrés à tous les souffles du ciel. Et il semblait à Robert que, des racines de la bruyère, montait en elle une sorte de parenté primitive, l'illusion d'une lente métamorphose, où elle devenait une lille de la nature, une force éternelle et sauvage.

Mieux encore! Elle se dressait devant ses yeux comme l'image même de sa jeunesse, de cette jeunesse soumise aux sens et leur esclave adoratrice. Pareille à l'Antiope du Corrège, elle gisait là, ses bras repliés, ses flancs caressés d'ombre chaude. Et tandis que Robert jouait avec elle, ainsi qu'un faune avec sa nymphe, voici qu'un épervier parut, dans le bleu de l'éther, traçant au-dessus d'eux de vastes cercles qui se rapprochaient.

Juliette eut un étrange sourire.

9R LE RETOUR d'aRIEL

Elle murmura :

— Le démon!...

A peine avait-elle dit ces mots, que, du fond de la vallée, une vibration profonde, lente, désespérée, s'éleva, les enveloppant tous deux de ses ondes sonores.

Robert prêta l'oreille. Il balbutia :

— Les cloches I...

En effet, il y avait là, au fond de ce gouffre, quelques toits rassemblés autour d'une ancienne abbaye. Et Robert, soudain grave, se taisait, écoutant ce sombre appel du bronze, dont le bourdonnement entrait et vibrait dans son être comme un îrisson de sa propre chair.

Pourquoi cette voix le troubla-t-elle? Quelle mystérieuse évocation suscita-t-elle au fond de son âme? Ariel, sans doute, venait de passer. El, au toucher de son aile, Robert avait pâli. 11 pensait à la mort, que n'égaie plus la volupté, à cette vision de la femme, cette suavité de ses baisers qu'un jieu de terre éteindrait pour jamais.

La cloche sonnait toujours. Elle lui disait :

— Songe à la gravité de la vie ! Elle t'est donnée pour la chercher en vérité et en justice. Ne te détourne pas de ma parole sévère pour écouter les fables et les rêveries des soirs d'été!...

Il se passa la main sur la face. De quel rêve le réveillait-on? Une angoisse intolérable s'éveillait en son C(Bur, grossissant dans sa poitrine jusqu'à rétouH'er.

El, tandis que, rèvour, il restait là, à écouler, voici que le vent de lii cime eilleuru sou visage,

un vent si frais et si câlin, que le jeune homme ferma les yeux, s'abandonnant à lui comme on glisserait dans un torrent.

Et le vent lui disait :

— Je suis toute la beauté et toute la poésie do la terre ! Je t'apporte l'amour de ce qui vit, embaume, et palpite, et respire : la source insouciante, le frémissement des feuilles vertes, mes brises qui mettent dans les rameaux des éternels baisers, mon vagabondage enlaçant et froleur, et les parfums d'Hébé, l'arôme Je ses linges blancs rabattus à ses pieds, comme une écorce d'où sort sa chair miraculeuse !

Il s'arracha aux appels de la cloche. Il revint vers Juliette, s'obstinant à trouver, à découvrir en elle, ce (ju'une sorte de mystérieux avertissement lui faisait pressentir ailleurs.

Et le vent murmurait :

— Mon nom est joie !

La cloche répondait :

— Le mien est consolation!

A quoi songes-tu? demanda Juliette qui rassemblait tranquillement ses vêtements autour d'elle.

11 l'attira contre son cœur. Et l'étreignant avec transport :

— A des folies !... ball>utia-t-il.

Et il songeait :

— Quel bien vaudra jamais pour moi i'aprelé enivrante de cette cime, ces bois de sapins bleus, l'odeur sauvage des œillets et du thym, et ce lit de bruyère où je me suis évanoui de volupté, dans les caresses du vent et les bras nus d'Hébé 1

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