CHAPITRE IX
Mais les vacances s'achevèrent ; et Robert, préoccupé par la reprise de ses cours et tout entier à ses travaux, s'en revint à Paris ; et là, ses habitudes le ressaisirent, car ces crises de passion, ces secousses passagères, n'exprimaient rien du fond réel de son tempérament. C'était une àme qui se [»ortait brusquement et d'un bond aux extrêmes ; mais les agitations de son cœur et les caprices de sa tendresse n'étaient pour lui qu'une sorte de distraction violente, de Irénésie sans lendemain. La loi constante de son humeur, c'était le travail et la curiosité de l'esprit.
Aussi, bien qu'il songeât toujours à la Corrèze, Robert n'y pensait plus que distraitement, })ar intervalles. Insensiblement le souvenir de Juliette s'éloigna de son cœur; et les images de la vie intellectuelle remplacèrent peu à j)eu dans sa. conscience celles de la vie sentimentale.
Or, tout cela, ces vertus qui dépendent étroi-j tement d'une existence laborieuse : patience des
recherches, assiduités de la méditation, mépris du gain et des avantages extérieurs, tout cela, n'est-ce pas déjà comme un certain essai de vie morale?
Robert en subissait d'autant plus l'influence que le sujet de ses études agissait sur son caractère, dans un sens identique.
En effet, le génie hébreu à la connaissance duquel ses préférences se sont attachées, représente dans son essence, et lorsqu'on fait abstraction de l'idéal théocratique qu'il porte en soi, une aspiration d'une puissance inouïe, la plus énergique que le monde ait jamais entendue, vers un ordre de justice et de bonté. Cet avènement d'un royaume de Dieu sur la terre, prophétisé par Israël, n'est en somme qu'un symbole, une figure, du respect qu'il sentait pour le droit, de sa passion pour l'équité. Et le Dieu qu'il invoque est si réellement le Dieu du bien, qu'il est impossible à un homme d'expliquer, de commenter, de faire vivre, en un mot, cette magnifique et douloureuse histoire, sans être soi-même transporté par l'ardeur de ces convictions et le
Ifeu de ce prosélytisme.
Cette transformation se produisit lentement mais sûrement chez Robert.
Quand la vivacité de ses sens se fut déjà quelque peu amortie, quand il se fut déjà reconquis sur lui-même, il commença d'entrevoir un ordre nouveau, dicté par sa raison, un principe de conduite individuelle, sorti du puissant développement qu'il commentait dans ses leçons.
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Ce rœur inquiet cl toujours en haleine éprouva confusément que i'ainour désordonné n'est pas ie véritable amour; que celte fougue de caresses, que ce besoin de se disperser dans la poussière de ses désirs, n'était que l'écume d'un élément a beaucoup plus vaste ; et, sous l'agitation de surface de son âme, il commença de saisir le rythme deîi vagues de fond, et le mouvement de la mer inlinio.
Un mépris lui vint de ses premières années. Non, mille fois non, la vie ne pouvait être cela ! Cette prodigalité de sa jeunesse, cette absence de toute loi, lui parurent également condamnables. 11 rêva d'une existence toute dillerente, où la question sociale l'occuperait davantage, où son besoin d'amour se concentrerait sur un objet unique, où sa pensée harmoniserait son existence, où le problème de l'inégalité et de la misère humaine intéresserait des heures follement jetées entre les bras de l'adultère et dans les bras de la séduction. Il avait alors vingt-sept ans. Ce n'est plus l'âge d'un enfant, mais d'un homme. Son esprit embrassait un domaine de connaissances beaucoup plus étendu, et son progrès l'acheminait ainsi vers une réalisation toute différente de son caractère, lorsqu'un événement survint à point pour donner à. ces linéaments encore llottants, plus de force et de cohésion.
Sa maîtresse était alors de passage ;\ l*aris. l'^llc vint relancer ilobert dans sa retraite. Celuici, très absorbé par ses travaux, répondit avec une certaine indilTérence. Elle s'en montra fort
dépi'ée. Il en résulta un échange de lettres, (Je ces lettres pleines du feu des souvenirs, de la reconnaissance encore mal essuyée de deux bouches qui se sont désirées et jointes éperduinent), pleines de révélations, d'aveux, d'indiscrétions, pour un tiers qui las aurait entre les mains. L'une de ces lettres parvint à la connaissance du mari. Ce fut chez cet homme rude, de caractère énergique, de cœur épris, une émotion des plus tragiques. Il n'était pas de ceux qui se résignent ou se consolent par des raisons philosophiques. Il résolut de mettre un terme à cette histoire, et d'une manière catégorique.
Un matin, comme Robert rentrait chez lui, et qu'il portait la main à son gousset pour solder à une petite marchande un bouquet de violettes, il sentit une poigne solide s'abattre sur son épaule. Une voix ferme prononça derrière lui :
— .J'ai deux mots à vous dire, monsieur !
Il se retourna. Il était en face du sénateur Deciriez.
— Monsieur, déclara ce dernier, j'ai surpris dans la correspondance de ma femme une lettre qui ne me laisse aucun doute sur la nature de vos sentiments à son égard. Je n'ai rien d'un mari complaisant, je vous l'aftirme. Et je vous le prouverai demain matin. Vous choisirez deux de vos amis. Ils recevront des miens des ordres sévères.
Et, tournant le dos, il s'éloigna.
La première pensée de Robert fut pour ses parents. L'image de sa maison surgit en lui,
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déchirante comme un remords, le blessant d'in- a quiétude jtour le malheur dont il faisait planer la menace sur ces deux êtres.
Puis, rapidement, il prit parti.
Habitué aux salles d'armes, rempli de cette alacrité fougueuse qui fait se jeter joyeusement deux hommes l'un contre l'autre, Robert ne sen- j tait pas en lui, cependant, cette impatience combattive, cette décision d'attaque, qui l'animait d'une si martiale humeur quand il entrait chez Mérignac. 11 était mécontent, lancé dans une alTaire qu'il estimait sans ])roportion avec les voluptés dont il allait régler le compte, la vivacité de celles-ci s'étant comme amortie dans l'éloignement du souvenir.
Sa journée fut remplie par les préparatifs du duel. Il choisit comme témoins deux de ses collègues de l'Université. Le reste de l'après-midi s'écoula liévreusement, dans une sorte d'impatience, de turbulence ardente de ses sentiments. Le soir, il retrouva ses seconds au café. En dépit de leurs efforts, ils avaient dCi accepter des conditions très rigoureuses. L'arme choisie était le pistolet. On échangerait des balles jusqu'à ce que l'un des deux adversaires ffit atteint. C'était pour sept heures du matin, dans la propriété du premier lémc.in de Deciiiez, ;\ Cliaville.
Robert regagna son domicile, régla quelques dispositions, se mit au lit et dormit mal. Ses témoins, en arrivant chez lui, le trouvèrent déjà prêt, les attendant. Une émotion les étreignait. On j)rononça peu de paroles.
— Allons ! fit Dechastelus.
Le chemin leur parut interminable. Ces grandes avenues où le landau les emportait, d'une allure assez rapide cependant, elles n'aboutiraient donc jamais !
Brusquement, la voiture s'arrêta. On était arrivé.
Devant les yeux de Robert, s'étendait une pelouse admirable, toute frémissante sous la lumière du matin, enclose de barrières blanches et ombragées de pawlonias. Une vision aussitôt retint son attention. Deciriez, encadré de ses témoins, et suivi d'un chirurgien portant sa trousse, sortait d'un pavillon et s'avançait à sa rencontre.
Tout parut à Robert d'une lenteur impitoyable : le tirage au sort de leurs places, le règlement de la distance, le chargement des armes.
Enfin, l'avertissement classique :
— Etes-vous prêts?
La vie de ces deux hommes convergea toute entière sous l'arc de leurs sourcils, dans l'acuité précise de leurs regards.
— Oui.
— Feu !
Une double détonation retentit.
A vingt pas de Robert, dans un nuage de fumée bleuâtre, un grand corps chancela; des gens affolés s'empressèrent. La trousse ouverte du chirurgien laissa paraître du linge, des instruments d'acier. Un gémissement sortit des lèvres de l'adversaire. Et ses jambes, dépassant le cercle
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des témoins, labouraient le sol d'un tremblement lerril>Ie. Quelqu'un se redressa. II portait à la main la redingote tachée de sang de Deciriez. Le ciel, sur cette scène, était radieu.v. Une pie traversa la pelouse. Elle s'arrêta pour jacasser sur la cime d'un bouleau, à deux pas du blessé. Son caquetage avait l'air d'un ricanement de dérision.
Des images tumultueuses emplirent alors la mémoire de Robert. Toujours del30ut, à sa place de combat, il revoyait les bruyères de la Gorrèze, des collines bleuâtres à l'inlini... Il crut entendre la voix de Juliette, cette voix d'enchanteresse, qui, par trois l'ois, avait prononcé : « Le Démon. D
Le premier témoin de Robert se détacha da groupe. Il revint vers son client, très pâle, et prononça :
— Mauvais, mon pauvre ami!... La balle a traversé la gorge. C'est très grave!
Et comme Robert ne disait rien ;
— Nous avons encore le procès-verbal \ rédiger. Puis, il faudra Hier!... J'ai mon cours ;\ onze heures, tu le sais. Nous reviendrons pour les nouvelles, dans la soirée.
Le retour l'ut silencieux.
Et, comme l'un des témoins se hasardait à dire :
— Deciriez a tiré un peu vite, et l'avantage... Robert l'arrêta nerveuseujeut.
— Je t'en conjure! sujiplia-t-il, plus un mut de cette histoire !
Et il se rencoigna dans la voilure.
C'est quand il se retrouva seul, en face de sa conscience, que les reproches les plus véhéments l'assiégeront de toute part.
Il se mit à haïr sincèrement toute sa vie.
— Qu'est-elle donc, se disait-il, ma vie, qu'estelle donc, sinon une suite de jours sans loi, sans règle, sans unité, dominée par le hasard, échappant entièrement à ma volonté!... Un homme... non, non, je ne suis même pas un homme ! Je ne suis qu'une chose ! Les événements s'emparent de moi, me bercent, me précipitent, ils m'enchantent ou m'assomment, mais je n'en suis pas le maître ! Finissons-en !
Il poursuivit plus calme :
— J'ai pu délivrer mon esprit, j'ai pu affranchir mes sentiments, je ne me suis pas libéré pour cela de tout devoir. Or, il faut en convenir, depuis que j'ai congédié Ariel, tout est resté chez moi dans un désordre inouï. Qu'il ne soit pas question de le rappeler, c'est entendu. Mais il faut lui trouver un successeur. Sans cela... sans cela... eh bien, c'eit moi qui me suis trompé, et c'est lui qui avait raison !