‹ Le retour d'ArielChapitre 7 sur 22 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Il se renferma dans le travail et n'exista plus que pour penser. Fidèle aux conseils de Renan, Robert développa son esprit, cultiva sa personnalité, et, de la meilleure foi du monde, il se laissa entraîner dans une nouvelle erreur. Rien n'est plus propre en effet à nous séduire et à nous égarer que cette réclusion, ce reploiement sur soi, cette audience de la petite fête intime de son cerveau. Et que trouver au bout de cette voie, sinon l'orgueil stérile et la sotte vanité du mandarin ? Robert en devint un parfait. Il crut sincèrement que la pratique de l'abstraction suffit à tout, qu'elle est une marque de distinction, qu'elle nous élève au-dessus du monde ; et dans cette attitude hautaine, exclusive, retranchée, il se persuada qu'il venait de trouver la direction délinitive de sa vie.

Son duel avec Deciriez, après avoir ému quelque

temps ropiiiion, était retombé bien vile dans l'oubli. La blessure de l'adversaire, en se cicatrisant, semblait avoir fermé, du même coup, chez Robert, la plaie irritée du souvenir de Juliette. Et DechasLelus remarqua même que l'estime du monde, à la suite de cette affaire, s'était accrue en sa faveur. Il avait commis une faute. 11 en sortait grandi aux yeux des hommes, plus recherché auprès des femmes.

Il aurait pu en proliter; mais une passion, la première, la seule qu'il eût encore éprouvée, fixa en ce moment sa destinée.

Au début de l'été, Robert avait reçu, en elîet, une convocation, l'avertissant qu'il faisait partie du jury pour la session du baccalauréat; et il s'était rendu à la Sorbonne, pour s'acquitter de ses fondions. Or, dans la grande enveloppe oii sont enfermées les compositions, le professeur rapportait une copie de jeune !ille, d'une distinction particulière de tenue et de style, qui l'avait intrigué par la linesse et les curiosités d'esprit qu'elle révélait. Rien d'une préparation de manuel, mais un jugement indépendant, une saine et large culture intelligente. Quand il pénétra, escorté de ses collègues, dans la salle de l'oral, Robert n'aperçut, tout d'abord, que la foule anxieuse et confuse des candidats, debout, accompagnés pour la plupart de leur papa ou de leur maman, et attendant la décision. C'était Uri qui présidait : il n'y avait donc que fort peu d'admissibles. Le chef du jury se leva, lut la liste à haute voix. Puis ce furent les rumeurs habituelles,

LE RETOUR DARIEL 111

l'ébroiiement des pieds sur les gradins, la fuite houleuse ou furieuse des retoqués, qui, le cœur plein de ressentiment, méditent d'obscures vengeances.

Les rares élus vinrent se placer au premier rang. Et, la tangente ayant fait circuler parmi les examinateurs les feuilles bleues, Robert Dechastelus appela :

— Mademoiselle Madeleine Gézambre !

Occupé à consulter les notes de l'écrit, le jeune

universitaire tenait sa tète penchée. Quand il la releva, il aperçut devant lui un visage virginal, d'une expression si captivante, d'une force .de charme si prenante, qu'il regretta d'avoir aussi peu de temps à lui consacrer. La candidate s'efforçait de sourire, émue, tracassant de ses mains jilson petit mouchoir, et fixant sur l'examinateur les plus beaux yeux bleus qui eussent jamais illeuri sur terre. Ses cheveux de lumière, partagés ur le front en deux ondes égales, formaient au out de la nuque un chignon tout hellénique. Et i parfaites étaient les proportions de ce visage, 'arc des sourcils, la dislance du nez à la bouche, a géométrie de cette tète idéale, que Robert fut aisi, comme en présence d'une œuvre d'art. Il balbutia, en la regardant :

— Votre composition française était excellente, ademoiselle. J'ai pu vous classer la première

e la série. Puis, sans pouvoir en détacher ses eux :

— Voyons, parlez-moi de Ronsard !

Elle connaissait fort bien le sujet. II devina de3

lectures attentives, des méditations prolongées. Et, se demandant : « Qui est-elle? » il n'entendait déjà plus qu'à travers un songe le timbre de cette voix, sortant de ce gosier de femme comme la plus douce chanson d'oiseau qui eût jamais ému ces murs de vieille Sorbonne.

Qu'elle était ravissante! Son corsage bleu mettait dans cette salle comme une clarté de prin- j temps ! Des muguets et des marguerites trem blaient au bord de son chapeau. Un signe léger, au coin de sa lèvre, rendait plus irritante qu'un défi cette bouche au dessin ferme et précis de] statue.

Robert songeait.

A Délos, autrefois, il s'en souvenait, il avait rencontré, au cours d'un de ses voyages, un petit buste en marbre antique, d'une telle beauté d'e.\é-| cution, qu'il n'avait pu s'empêcher de lui consa- : crer une ode de l'enthousiasme le plus épris. La] statue courroucée avait dû s'animer. Elle revenait '|t le troubler, vêtue de cette chair en (leur, éclairée de ces yeux de rêve, poétiques et profonds comme^ un ciel des Cyclades. I

L'heure passait. Robert questionnait à présen^ la jeune lille en histoire. Et, comme il pressen-'' lait, à la nature de ses réponses, l'influence des ouvrages de Eustel de Goulanges :

— Mais... vous avec donc lu les Instihitions Pulitiques de l'Ancienne France? demanda-t-il.

Elle lit signe de la tête que oui. ^Pi;

— C'est presque de l'érudition. Qui vous a indiqué ce livre? I [

Elle nomma l'historien Fabre.

— Etes-vous son élève ?

— Nous sommes un peu parents.

Une joie véritable s'empara de Robert. Rien ne lui serait plus facile alors que de la revoir !... Fabre était un collègue, un excellent ami. Il comprendrait tout de suite!... Il donna le maximum à Madeleine, fut indulgent pour tous les candidats, et, quand le sévère président, que la grfice de l'adolescente avait touché comme les autres, l'eût proclamée admise avec la mention bien, Dechaslelus reçut, avec une secousse au cœur, le sourire reconnaissant de la jeune fille.

Le lendemain, un prétexte lui fut facile pour rendre visite à son ami. Il le trouva en manches de chemise, en train de clouer des caisses. Le professeur partait en vacances. Tandis que Robert amenait adroitement la conversation sur mademoiselle Cézambre, son collègue lui répondait le mieux qu'il pouvait, la bouche remplie de clous, assourdissant de coups de marteau ses réponses, et fichant, d'un poing robuste, les pointes d'acier dans le bois blanc et les épines dans le cœur de l'universitaire.

— Madeleine Cézambre ?... mais je crois bien!... une adorable iille!... Nous nous voyons souvent chez Magnobos. Rien ne te sera plus facile que de l'y rencontrer. Elle doit faire sa philosophie l'an prochain. Fiancée?... Non, non je ne crois pas. Attends donc! Il me semble pourtant qu'on m'a parlé...

L'ambiguité de ces réponses faisait passer sur

le cœur de Robert comme des jeux d'ombro et de lumière.

Il apprit ainsi que Madeleine vivait avec sa mère dans une aisance modeste. Le père était mort voici quatre ou cinq ans. Ancien industriel, emporté brusquement, un soir d'hiver, des suites d'une congestion, il était parti de ce monde, laissant une situation soudain fort diminuée. Madeleine pourtant travaillait par amour de l'étude plus que par nécessité. Elle pouvait s'en passer, bien que la position n'eût rien d'exceptionnel.

— Mais si tu tiens à la revoir, viens me trouver à la rentrée. Au fait, quelle excellente idée!...

— Quoi donc?

-^ Ce serait pour toi une femme délicieuse !...

Sa caisse clouée, il passait à une autre. Puis il se mit à inscrire son nom avec un pinceau d'encre. Robert le quitta.

Il passa ses vacances à Saint- Jean, dans un transport de joie, un enchantement inoubliable. L'été riait, d'une beauté lumineuse et tranquille, qui réservait au jeune homme de ces longues liH^ures de cristal où la terre se recueille, où la feuille des pins chante, où l'haleine du monde est chaude et légère. Allongé sous les mirabelliers, près des cassis dont les grappes noircissaient, Robert passait ses journées à lire, obséflé par une gracieuse image. Il entendait Madeleine lui parler de Ronsard. Il lui faisait passer éternelleinenl son baccalauréat. Et parfois, il souriait, tout seul, rieu qu'an souvenir de son sourire. Son sentiment n'avait rien de comparable à cette fougue enivrée,

à ces passades violentes qui l'avaient bouleversé jusqu'ici. Non, son désir n'était pas même éveillé. Du respect, de la tendresse, voilà ce qu'il surprenait, une soumission si pleine et si totale de lui-même, qu'il se demandait si cette unique rencontre n'avait pas sulii pour le rendre complètement amoureux.

11 vivait en Madeleine comme elle vivait en lui. Toutes ses pensées aboutissaient au même objet. Elle occupait sa mémoire comme une princesse habite des jardins enchantés. Et, devant leur souveraine, une éclosion de printemps, une tloraison d'avril, s'épanouissait en son cerveau. Il connut alors la récompense de son labeur, car, de cet entassement énorme de formes, de métaphores, dont il avait enriclii son esprit, il aperçut, sous la baguette de la magicienne, tous les jets d'eau jaillir, toutes les vasques ruisseler, toutes les roses fleurir, tous les arbres chanter.

Enivrement divin ! 11 prononçait son nom à toutes les brises. Il l'écoutait dans toutes les voix des sources, dans tous les chuchotements des nids.

Il parla de Madeleine à ses parents. Et ceux-ci l'attendaient, sachant que rien n'entrave la volonté de l'amour, et que le printemps bleu du léger corsage, les ondes de cheveux blonds, et le gosier d'oiseau, viendraient sûrement, un jour, se reposer parmi eux.

Madame Dechastelus prépara la maison. On créa quelques embellissements. On ht ajouter un balcon à la chambre de Robert, une marquise à

HG LE BETOUR u'aRIEL

la porte d'entrée. Et partout, le long des allées, M. Dcchastelus père (il grandir des plantes et pousser des (leurs, pour que celte Heur de la vie se retrouvât partout dans son image.

Kohert la revit au début de l'automne. Et comme un feu s'allume dès qu'une étincelle l'a louché, tout son cœur s'embrasa et se mit à llamber. Inquiétude, ardeur des nuits liévreuses, jalousie, exaltation, vertige poétique des sens, ces angoisses, ces ivresses, ces ravissements et ces attentes, rien ne lui fut épargné. Quant à Madeleine, charmée de se voir faire la cour avec lanl d'enthousiasme et de convi(^tion, elle avait accepté Robert tout de suite pour son mari, fière d'avoir suscité chez un homme d'aussi vibrantes émotions.

Quand ils se furent (lancés, un soir de décembre, dans l'ombre de cinq heures, à cet instant de la journée, où, dans la nuit qui vient, les âmes semblent gofiter plus profondément la saveur de leurs joies comme rjuuertume de leurs tristesses, ils se demandèrent en riant, ressaisis par la réalité, de combien ils disposeraient pour vivre. En unissant le peu qu'elle avait au pou qu'il gagnait, ils con»posèrent une fortune qui leur parut suflisante pour écarter le méprisable obstacle de l'argent, et qu'on n'eût plus jamais à en parler. }

Uobert attira Madeleine entre ses bras. Et ils se donnèrent sur les lèvres un de ces baisers où notre pauvre humanité semble s'unir, se pénétrer jusque dans la poussière de ses derniers atomes. Ils s'épousèrent enfin, et leur vie ù deux commença.

Hélas, si la félicité pouvait rester, dans l'existence, ce qu'elle était à ce moment-là, pour ces deux êtres !...

Ils avaient loué un petit appartement d'où l'on découvrait les ombrages fleuris du Luxembourg. Et là, dans cette retraite, ils s'enfermèrent dans leur bonheur.

Madeleine révéla tout de suite un goût, une entent^ des plus rares pour son intérieur. Toute la matinée, quand Robert n'avait pas à sortir, il entendait un pas léger, une sorte de battement d'ailes à travers la cloison. Son oiseau bleu se perchait sur une petite échelle, tendait, drapait, clouait. La servante, ahurie, jetait à sa maîtresse des regards effarés, n'ayant plus rien à faire, et toujours devancée. Madeleine remplissait tous les rôles : de menuisier, de tapissier, de décorateur. Puis quand l'appartement était lustré, au goût de l'oiseau, on l'entendait chanter et faire vibrer le piano. Elle jouait bien, avec un sentiment exact de 1 àme des maîtres... Souvent aussi elle peignait au pastel de petites mendiantes. Elle les réchauffait, la ligure violacée sous leur sale fichu, les coiffait, les installait devant sa table. Puis, avec la même activité, elle retraçait sur de grandes feuilles les traits de ses touchants modèles.

L'après-midi, elle apparaissait coquette, alerte, une vraie petite princesse. Elle courait les musées, rendait visite à ses amies, très éprise d'art, d'expositions et de concerts; et, le soir, elle revenait s'installer, heureuse, à son foyer, croquant avec son mari des marrons gardés au chaud dans

LE nETOUR n ARIEL

son manchon, et lui racontant ses journées.

KoSert, de son côté, avait fini la sienne. La lamj)e allumait sur la taMe celle auréole de pensive lumière si chère aux âmes travailleuses. Il lisait à Madeleine ce qu'il av;iit écrit, 11^ échangeaient les mille riens du bonheur. Et il semblait au jeune homme que sa femme résumait en elle toute la femme : elle était semblable et diverse, toujours la mt^me et toujours changeante.

A Saint-Jean, la vie avait la même allure, mais baignée dans la transparence des feuillages, les souffles bleus de l'atmosphère. Les parents de Ruberl avaient accueilli Madeleine conmie leur propre enfant. Et la maison, pendant toute cette période, leur lit l'elTet d'une ruche ardente de bonheur, [)leine de ce bourdonnement, de cette rumeur aciivc, qu'on enfend, dans les matins de clair soleil, auprès des huttes de paille odorantes de cire.

Les étés étaient beaux. Puis lès pivoines délleurissaient. Les marrons il'or sortaient de leur coque blanche. Le feuillage des platanes devenait transparent. Alors, vers les premiers jours do septembre, Robert et Madeleine s'en allaient en voyage. Et le jeune homme se composait des souvenirs magnifiques où, sur le fond des mers bretonnes, des noyers de la Dordogne, des vallées d'Engadine, des marbres d'Italie, des oliviers d'Afri(|ue, il évoquait le (>rolil de sa femme, grave et précis, pareil à une médaille antique.

Ariel, ;\ cette époque, pour Dechaslelus, c'est Madeleine. Tout l'amour, tout le rêve, tout l'idéal

LE RETOUR DARIEL 119

réalisé. Dieu est complètement absent de son cœur. Robert n'a pas le pouvoir, ni la pensée, de faire dériver quoi que ce soit de son iniinie tendresse sur un autre objet que sa femme.

Son ardeur au travail s'en augmente, car un zèle nouveau l'attise et l'entretient : satisfaire ia fierté, contenter l'ambition, de celle à qui il vient de donner son nom. Ce nom ne peut être que célèbre. Ce ne sera pas trop d'un diadème de renommée sur ces cheveux relevés pour porter une couronne !

Ambitieux, Robert n'est plus avide, maintenant, des seuls succès de l'érudition. Son imagination, surexcitée par le feu de la passion, réclame aussi sa part. La poésie répondra mieux aux expansions de sa sensibilité. Elle sort de son àme aussi naturellement que le parfum sort de la rose. Il travaille donc à un volume de vers qui s'appellera les Hespérides ! ... Les Hespérides, n'est-ce pas un jardin enchanté qui porte dans ses pommes d'or tout un trophée de conquête? Il faut de l'enthousiasme, de l'héroïsme, de l'audace, pour dérober le précieux larcin. Ce sujet le transporte. N'estil pas, lui aussi, un jeune triomphateur qui vient de ravir au monde un de ses trésors miraculeux? Il a lancé sa barque à l'aventure. Il écoute le Ilot des événements bruire avec force le long de la carène. Et le vent qui souffle lui paraît parfumé des paradis légendaires auxquels il a soustrait le fruit dont il enivre délicieusement sa bouche.

Ce volume, Robert ne l'écrit plus avec le même idéal artistique que celui qui guidait sa première

jeunesse. Le symbolisme lui semble frêle pour porter le poids magnilique de ses émotions. Il ne goûte plus que l'art classique, celui des Grecs, surtout, qui ont su enfermer des mouvements pathétiques dans des formes sereines et d'un goCit achevé. Le style du prolil de Madeleine inspire la règle de son style. Et sa conduite, aussi, le principe de sa vie intérieure, deviennent une harmonie, un équilibre, une proportion, un rapport. Toute la fougue anarchique de ses premières années se discipline et se soumet. H conçoit l'hellénisme dans toute sa perfeclion. Ce monde est beau. Tout n'est que nombre et ordonnance. Le jeune torse des statues, le jet calculé des colonnes, l'élan de leur essor de pierre que domine la paix sereine du fronton, voilà la foi, le dogme et la révélation !

C'est ainsi que son amour élève ou plutc>t reconstruit toute cette architecture nouvelle de sa conscience et de son art.

Dans cette chaleur ardente du début de la passion, qui consume tout ce qui n'est pas elle-même, leur tendresse les emprisonne dans le champ clos de son égoïsme, et n'a pas de fenêtre sur le dehors. Leur petit appartement du Luxembourg est une cellule, i^ersonne n'y est admis, i'ersonne ne les recherche. On sent qu'on les ennuie, qu'ils ne désirent qu'une chose : la solitude ; et, dans cette union où se mêlent leur chair et leur pensée, ils s'enveloppent comme dans le voile de la légende, se dérobent au monde et s'en font oublier.

Trois années passent ainsi : trois ans de bon-

LE RETOUR d'ARIEL 1M

heur calme, de ciel bleu, et de félicité inaltérable. La face des saisons se renouvelle, leur affection garde sa constance et son étreinte. Les voilà donc perdus pour le monde, trop exclusifs, en somme, trop charmés l'un de l'autre, si une Affaire retentissante, une Affaire dont tout le pays allait être secoué, ne les eût obligés à sortir de leur paradis, à descendre dans la rue, à en partager les passions, à vivre enfin d'une existence plus forte et plus risquée.

Par son éducation, par le pli indélébile que ses maîtres lui ont imprimé, Robert est nécessairement du parti de la révision. Il considère le bordereau et les pièces annexes comme des documents scientifiques. Il les étudie, les analyse, les trouve pleins d'insuffisance et de contradictions, et il les repousse, comme on rejette un apocryphe. Et ses sentiments?... Comment! voilà un homme dont tous les maîtres ont pris soin de déchristianiser la conscience, de l'alléger de son fardeau divin, comme d'un souci trop encombrant. A la place de Dieu, ils ont substitué deux ou trois notions positives qui doivent le remplacer avec avantage. Parmi elles, la Justice. Il croit en elle, d'une manière ferme. Quand on prononce ce mot devant lui, il tressaille, il s'éveille ; une émotion naît dans son cœur et s'y propage. Ses artères s'ouvrent et baignent d'un sang plus chaud toute sa poitrine. Il a foi dans la justice comme il croit en la vérité. Et X Affaire, blessant en lui cette double conviction, il ne faut pas s'étonner s'il prend parti et s'exalte.

LE RETOUR l> AlUEL

Madeleine partage ces convictions, moins par leur force démonstrative que par une sorte de complicité d'épouse. Et, comme il arrive le plus souvent, elle enchérit sur Robert, et loin de ie modérer, le surexcite.

L'heure importante de la journée, c'est la réception de Y Aurore. La servante apporte la feuille publique, le matin, avec le chocolat et les petits pains. On ouvre les rideaux, on fuit la lumière dans la chambre. Robert se dresse sur les oreillers et lit tout haut. Madeleine écoute, vaguement ensommeillée. Gela n'a pas d'importance. Elle est convaincue et indignée à priori. A cette heure du matin, elle n'a encore aucune lucidité critique. Mais comme son cœur bondit au récit des héroïques batailles 1 Comme l'existence lui paraît une chose vigoureuse, palpitante, colorée !

11 ne sullit pas, cependant, que Robert soit' d'accord avec la minorité têtue qui secoue en ce moment si rudement le pays. Il faut payer de sa personne, il faut se battre! Le soir, après dîner, il s'en va donc aux réunions. Dans les vastes salles étouiïanles, sur la mer orageuse des congrès agités, il écoute passer ces tempêtes : .laurès, Gohier, Anatole France. Les passions frénétiques se déchaînent. La chaudière sociale gronde et se soulève en effrayants remous. Des coup de canne, des horions, pleuvenl sur l'assemblée. Robert en reçoit, comme les autres. Quelle trempe pour son] esprit et pour son caractère ! Le voilà donc uni citoyen, non plus ce rêveur afiiné, cet artiste subtil, enfermé au plus haut do sa tour d'ivoire, mais]

LE HETOUR d'aRIEL i23

un atome résolu et violent du corps social, un globule agissant. Après minuit, quand il rentre chez lui, dans le quartier désert, il aperçoit, anxieuse et penchée dans l'ombre, à son balcon, la silhouette chérie qui l'attend. Elle a passé une soirée bien inquiète. Elle a voulu se distraire avec de la lecture, avec de la musique. Le livre est tombé de ses mains. Toute partition l'ennuie. Enervée, elle a ouvert la fenêtre, s'est avancée jusqu'à la balustrade. C'est l'hiver. L'espace est flagellé par un souffle glacial. Madeleine se penche. Il ne revient donc pas ! Et, frissonnante, elle demeure là, et elle attend !

Un jour, il ne rentre qu'au matin, le soleil déjà levé.

— Désormais, lui dit-elle, je te suivrai partout!... Inutile de dire non !...

Et, à dater de ce jour, elle l'accompagne dans ces goufl'res hurlants.

Gomme son esprit s'enrichit et s'améliore dans cette épreuve !

Elle, la petite aristocrate, si parfumée et si coquette, la voilà donc qui coudoie la femme du peuple, la fille en cheveux, la citoyenne du ruisseau. Elle en épouse les graves misères. Elle habitue son gosier frêle, accoutumé à toutes les rossignolades des propos amoureux, à afiirmer des conviction de feu dans les orages de la foule. La mendicité savoureuse, la pauvreté enivrante, ouvrent cette àme plus large. Et dans ce cœur qui n'a rêvé que d'abriter l'amour d'un homme, la voilà qui fait entrer la foule des gueux, des déshé-

rites, et qui les associe au rythme de son amour.

Ils se reposaient de cette agitation dans leur retraite de Saint-Jean.

Là, les passions venaient se briser dans le secret des bois et la douceur de la vie familiale, comme une vague de tempête s'épuise en s'étalant dans une baie silencieuse. L'hiver était venu. Us passèrent la Noël dans un repos charmant. La flamme du châtaignier crépitait au fond de l'àtre. Toute la vie était rentrée à l'intérieur. Les chats venaient se chauffer près du coquemare. On sortait peu, car la nuit tombait vite. Le matin, Robert s'intéressait à mille occupations rustiques. On faisait du cidre dans le petit pressoir. On rangeait les fruits sur les claies du cellier. Dehors, il fallait protéger la fontaine par une enveloppe de paille, car la bonne dame s'enrhumait facilement, et de longs fils de glace lui pendaient de la bouche. Les ruches dormaient. L'humidité des brouillards suintait en larmes noires de leur toit de paille, et retombait sur les planchettes d'abordage.

Madame Dechastelus et Madeleine faisaient de la maison un paradis de poésie. Le foyer, la lampe, le thé, allumaient partout les yeux d'or vigilants de la flamme. Et rien n'était plus cher à l'esprit du jeune homme que cette saine atmosphère de tendresse et de travail. Il unissait dans le même besoin de présence [x'rpétuelle sa mère et sa femme. Le soir, quand les rideaux étaient tirés, Madeleine poussait son fauteuil près de la table de son mari ; et, lisant elle-même, ou brodant des

LE HETOUR D ARIEL

jardins de fil très compliqués, elle se faisait la gardienne de ses pensées, la vestale de son inspiration. Des heures douces coulaient. La vie était unie et profonde, pleine de force, de calme et de maturité. Et, dans le silence ami, on n'entendait aucune rumeur, si ce n'est le murmure des châtaignes dans la marmite de terre, l'effeuillement sur un marbre de quelque bouquet défleuri, ou le roulement d'une voiture dont le cheval pataugeait dans la boue détrempée de la route.

lis rentrèrent à Paris, et une existence toute nouvelle commença pour eux.

CUAIMTKI^ H

Qaaiid un homme du caractère Je Robert a renoncé volontairement à la religion, il est nécessaire qu'il transporte dans l'existence profane ces puissances de rêve, cette longue d'adoration qu'il a reprise à Dieu, et qui, ne cessant pas de jaillir de son âme, doit trouver un objet où se répandre.

11 aime Madeleine avec passion. Il s'est donné à elle, il ne se r^îpi-endra plus. Mais le développement même de cette passion l'oblige à aug- UKMiler 1(!S raisons de sa tendresse, en la mêlant à son ambition. En somme, à l'heure actuelle, ce qui retient à la lois son intérêt et sa l'erveur, c'est sa femme et c'est sa profession. Et pour couronner son amour, il lui faut du succès.

Us devisent un soir sur ce sujet. 11 s'agit de publier le |)remier volume de vers, les Jfespén'des, aujourd'hui terminé. Le ménage se rend compte qu il a commis une faute. 11 s'est trop isolé. Il ne s'est pas créé de relations. Les voilà seuls, devant

LE RETOUR o'aRIEL 127

le problème rcJuulable d'un nom à révéler, d'une situation à se faire.

Tous deux partagent encore de si incroyables illusions! Ils s'imaginent qu'un livre écrit avec sincérité, portant dans ses pages le parfum d'une àme, composé avec goût, par un homme qui connaît son métier, peut produire par son seul mérite ce tapage aux mille voix, organe de la réputation et de la célébrité.

Ils s'imaginent que ces petites lignes ardentes où se concentre en images de feu l'histoire de leurs deux cœurs, auront la force de captiver un un monde distrait, indiiï'érent, consumé de bien autres soucis !

Ils croient enfin que des jeunes gens sans fortune, n'ayant pour conquérir la foule que leurs chansons, des rêves, la bulle d'éther de leur ivresse intérieure, vont pouvoir vaincre, comme cela, et rien qu'en paraissant, les coalitions d'mtérèts, les mépris de la richesse, ce haussement d'épaules d'une société dont le culte unique est celui de la situation acquise, et qui n'a de respect que pour l'argent ou l'inlluence.

Les voilà donc à causer.

— Chez qui feras-tu éditer ton livre?

Lui, songe naturellement aux meilleures maisons : Freumann, Lamarre, Faizance ; c'est tout in Hqué!

Et il porte chez l'un d'eux le manuscrit.

Quel accueil il reçoit chez ce grand commerçant de la pensée !

Quand on voit entrer dan-, la boutique ce poète,

ce jeune, son manuscrit sous le bras, un air d'hostilité ferme tous les visages.

— Monsieur désire?...

Il a préparé sa réponse. Mais, dès les premiers

mots, lo colis lui est enlevé, soustrait pourraiton dire, et prestement!...

— C'est bien, on vous écrira !

Et le précieux manuscrit où reposent tant d'ambitions et de chimères, il est là, dans un coin, comme une chose encombrante, dont il importe au plus vite de se débarrasser.

Robert rentre chez lui. Un ciel atroce, une boue gluante. Mille passants qui le heurtent, le bousculent, pensent il tout autre chose qu'aux Ifespérides !... Gomme son appartement lui semble hospitalier!...

— Eh bien, que t'a-t-on dit? demande Madeleine, toute frémissante d'anxiété.

Robert invente, imagine, arrange.

— Mais oui, tout ira bien, tout sera facile ! Et il se grise lui-même de son récit.

Puis les semaines passent, et puis les mois. Et Robert n'a toujours pas de réponse! 11 court

chez l'éditeur, il le presse.

— Un j)eu de patience, monsieur, cela viendra! Un jour, en ellel, la lettre arrive : quelques

lignes très brèves, un véritable mot d'affaires, J priant Robert de passer chez l'éditeur.

Il est exact au rendez-vous. Un sous-ordre paraît, le manuscrit en main. Quelle émotion!

— 11 est refusé?...

— Monsieur... M. Lamarre me prie do vous

dire qu'il y a du talent dans ce livre, un talent indiscutable. Seulement... que voulez-vous! La poésie ne se vend plus. Regardez çà!... Et, du doigt, il indique une pile de volumes, l'inutile fardeau de tout ce qui se pense, s'écrit, s'imprime, si vainement... si vainement!

Robert frissonne. Le sentiment qu'il a d'être un homme perdu dans une foule innombrable, ce sentiment s'est levé dans son cœur et ne le quittera plus. Quelle route il lui faudra franchir avant d'arriver à être non pas célèbre, mais le moins ignoré des hommes, avant qu'on dise de lui : « Robert Dcchastelus? Oui; il me semble que je connais ce nom-là. »

— Alors?... Vous me rendez mon manuscrit?

— Je ne dis pas cela. Seulement, c'est votre premier ouvrage... Vous êtes encore complètement inconnu. Nous ne pouvons pas en faire les frais. Si vous consentiez à le prendre à votre charge... je ne dis pas... M. Lamarre verrait...

— Combien?

— Quinze cents francs.

C'est le quart de son traitement à l'Ecole des Hautes-Etudes. Un coup de chapeau, et il s'en va. Que faire?...

— Eh bien? lui demande Madeleine, toute chavirée quand elle le voit si triste, si déconht.

Il la met au courant. Et, tout de suite, énergique, résolue :

— Nous les économiserons!

— C'est impossible. Je ne veux pas t'obliger... Et il songe, en effet, à ce que cette somme

430 i.i: MKTOUR d'ariel

représente pour elle de petites privations, de satisfactions refusées...

— Nous verrons bien ! dit-elle.

Et la vie continue.

Lui, sans rien dire, en se cachant de Madeleine, il se souvient de l'appui qu'autrefois, dans de plus tristes circonstances, lui ont prêté les éditeurs populaires. Chez ces gens-là, le travail est intense, la matière de combustion énorme. Chaque jour, se déversent sous les presses des kilomètres de papier. Robert va donc les voir; il leur demande du travail. Puis, en secret, quand Madeleine n'est pas là, il rédige, il rédige, couvre des pages d'une prose amorphe, désenchantée, q-u'il ne relit même pas. Le volume doit paraître sans signature. Et quand l'amas de papier représente le travail exigé, il court chez l'éditeur, passe à la caisse, revient chez lui.

Madeleine l'attendait.

— J'ai une petite surprise! lui dit-elle.

Et elle lui tend un portefeuille contenant un billet de cinq cents francs. Elle a vendu des bijoux inutiles, un bracelet qu'elle ne mettait plus, et voilà!

Ils en appellent à tous les jeunes écrivains. Y a-t-il, en ce moment, un couple plus heureux?

Voilà donc les Hespérides (\m paraissent! Madeleine guette, le cœur battant, reffel produit. Avec quelle émotiuii elle ouvre les enveloppes de VAnjHs.' Mais les jours passent, les coupures se l'ont rares, le succèft ne répond pas à ce qu'ils ont souhaité. Chose étrange, constatation doulou-

reuse, certains amis ont une attitude équivoque. On dirait que la publication du livre lésa blessés. On sent chez eux comme une aigreur, une intention hostile. Ainsi, le cousin Richard, qui jusqu'ici était cordial, il a des mots à double entente qui déchirent au vif la sensibilité de Robert. Lui et sa femme, ils font tous deux l'apprentissage de la carrière littéraire. Ils ne savent pas encore que les promesses du talent éveillent la haine; que, plus un artiste grandit, plus un caractère s'afHrme, plus une personnalité s'impose, plus s'éveille autour d'elle le concert de la perfidie et de la rosserie.

Au début d'une carrière, ce qu'un jeune auteur qui apporte avec lui sa chanson, éprouve avec le plus de force, c'est la lourde pesée du dédain de ceux qui ont fait mieux que lui, ou de ceux qui n'en feront jamais autant. Il y a une affectation de mépris chez bien des gens que fréquente Robert, dont il demeure surpris comme d'une découverte. On oublie de lui parler de son envoi, ou l'on s'en souvient au moment de se quitter. — « A propos, j'ai feuilleté votre ouvrage! »... Et, quand il émet un jugement, on a une manière de porter la tète ou d'avancer le pied qui l'offense comme un soufflet. Gela veut dire : « Vous comptez si peu! » C'est incroyable ce qu'un homme du monde peut faire exprimer de dédain rien qu'à la pointe de sa bottine !

Il s'en va, meurtri, les nerfs à vif.

En même temps, une grande humilité lui vient. Il se rend compte que si cette attitude trahit peu

LE RETOUK D ARIEL

(le générosité, si elle révèle des dessous d'àme assez vulgaires, elle renferme, du moins, une large part d'équité. V'^raiment, ce sérail trop beau, ce serait trop facile, d'empoigner, comme cela, du premier coup, la robe d'or de la Gloire qui n'eflleure le monde qu'à des hauteurs sublimes!... Non, non ! Pour qu'un rayon de cette gloire dore notre front, cette gloire que les plus grands, les maîtres, les seuls qui comptent, ont acquise au prix de tant d'outrages, de tant d'humiliations, vraiment, ce serait risible, ce serait méprisable, si notre premier ouvrage nous l'apportait en récompense de notre premier eiïort.

Robert comprend qu'il n'a ([u'à travailler. El, en eiïet, il travaille.

Page 1