CHAPITRE III
Et les voil;\ qui reprennent leurs rêves d'ambition ! Madeleine y est plus eniièvrée que Robert. Lui, avec ce caractôre contemplatif que développe encore l'habitude de l'abstraction et des recherches érudites, il se laisserait volontiers oublier dans le coin de ses livres. Caché derrière un rempart de vénérables in-folios, dans le calme studieux de quelque bibliothèque, il écouterait, sans inquiétude, s'acheminer loin du bruit le fleuve tranquille de sa destinée.
Sa vie, à présent, s'est (ixée. Il a cru d'abord que l'existence nous était donnée pour sentir. II s'aperçoit qu'elle nous a été prêtée pour connaître. Sa nouvelle alTection a détruit, aboli dans son cœur tout ce qui n'était pas elle-même. Il n'a d'amour que pour Madeleine. Il n'a de goût que pour le travail. Ses heures ne sont rythmées que parle noble bruit de la feuille qu'on tourne, minute blanche qu'on jette au gouffre de l'oubli, et
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qui ne laisse aucune cendre, comme tout oc qui est consumé par le feu pur de l'inlellic:LMice.
Mais son active j)elite femme n'entend pas que son mari s'endorme dans ce silence de nécropole. Elle est bien trop curieuse, bien trop intéressée par le spectacle et par la politique du monde, pour permettre à Uobert de s'ensevelir ainsi dans les tombeaux du passé. Avec son jugement net, très sûr appréciateur des opinions et des convenances, elle a compris tout de suite qu'il faut de la renommée autour de l'homme qu'elle aime. 11 faut, quand elle entre dans un salon, qu'on puisse dire : « Madame Robert Dochastelus! » Et elle invente, elle combine, se crée des relations, organise une existence sociale h ce mari toujours perdu dans ses visions d'autrefois, ses fictions chimériques.
Le soir, au lieu de se calfeutrer dans sa chambre, il faut s'habiller et sortir. On aimerait mieux rester ch>z soi ! On s'est si peu vu de la journée î Mais vite ! La robe de soirée, l'habit, la cravate blanche, et le liacre qui cahote sous la pluie, et le paradis des appartements éblouissants de lumière, de chevelures, de bijoux !
Ils jouissent déjà de ce privilège qui s'attachera toujours à lu carrière de l'écrivain : le droit de pénétrer dans des milieux fermés, des sociétés aristocratiques. Robert, entre temps, vient de publier un autre ouvrage, un travail historique, d'un caractèretout érudif, et une petite réputation naissante s'attache ;\ sa personne. 11 n'est plus plus tout à fait le premier venu. On commence ;\ l'inviter, à faire attention à lui. Rt comme il
Jt
plait et que sa femme est charmante, les portes s'ouvrent et les relations s'étendent.
Ils golUentd'abord avec ivresse à ces premières voluptés.
Ils se rendent compte que si le trav;iil do l'esprit n'enrichit pas, s'il ne permet guère à Madeleine de descendre au seuil des grands vestibules éclairés, d'une auto splendide, dans un frisson de fourrures, sous l'étincclante aigrette d'une parure de diamants, il attache à ses tempes une • flamme plus mystérieuse, plus jalousée peut-être, dont l'éclat est encore bien incertain et bien timide, mais qu'elle peut porter un jour, qui sait, avec un sentiment de reine, comme l'un des plus hautains diadèmes qui fassent trembler leurs feux sur le front d'une femme !
Une fièvre les prend, la fièvre de l'ambition. Et, pareille à un brasier qui s'allume, leur existence s'égaie et s'empourpre à ce feu-lfi.
Ne sourions pas- de ces jeunes gens! Rien ne saurait égaler, au début d'une carrière, l'attrait, la séduction puissante qui se dégagent du commerce et de la fréquentation des grands de ce monde.
Sont-ils réellement doués des mille attraits dont on les pare ? Evidemment on ne prête qu'aux riches. Mais leur abord éveille tant de curiosité, une telle ingénuité d'admiration, que ces premières rencontres ne peuvent laisser dans l'âme que des souvenirs inelTaçables. Plus tard, on les jugera peut-être différemment. Au départ de la vie, rien n'est plus excitant ni plus grisant que leur entretien.
Que de charmantes soirées les Dechastelus passèrent ainsi chez leur ami l'écrivain de Vandières !
Dans le salon tendu de soie jaune où la lumière répand son doux chatoiement d'or, c'est d'abord, quand on entre, une si confuse rumeur, qu'on croirait pénétrer dans la volière des perruches, an Jardin des Plantes. Mais, dès qu'on s'est assis, quand on s'est associé à l'un de ces groupes, que d'étincelantes reparties, que de savoureuses anecdotes! Les lèvres jasent et les becs déchiquètent. Ici, c'est Marcelle de Cyrène, en robe volontiers éclatante, violet pourpré ou vert émeraude, ardente et fine, pareille à un portrait dessiné par David. Elle raconte son prochain roman, mime son dernier voyage, avec ce feu, ces trouvailles imprévues, qui font de ses mots des bouquets de llamme, Henri Detouche disait : « une volée de colibris ». Plus réservé, le regard aigu derrière son lorgnon, Edouard Rude, ingénieux et profond, mais dévoré de pessimisme; F*aul Madeleine, éloquent et persuasif, accoudant son grand buste à la cheminée ; le docteur Slrozzi, somptueux et :^| rare comme son musée ; Jean Bérain, le savant au regard de poète, mais d'un verbe précis et d'une logique décidée; Bréhant, le ministre, toujours debout, les bras croisés, dominant ses auditeurs qui se prennent en considération du fait seul de lui parler. Au centre d'un autre groupe, c'estMaurès qui pérore, le grand tiibun. 11 deniande, malicieux, aux gens de lettres qui l'écoulent, de qui est levers :
11 lions faut (hi uouvoau, n'en fùl-il plus au monde?
Et, de mémoire, il cite un fragment de Robespierre qu'il trouve de premier ordre.
— Joli morceau d'éloquence révolutionnaire! murmure l'écrivain de Vandières.
— D'éloquence éternelle! riposte Maures, un peu vexé.
Mais un silence s'est fait. Dans la pièce voisine, Anatole Gallia, le célèbre écrivain, une reliure de Cuzin entre ses mains, disserte du vieux maître avec ce don d'érudition poétique qui n'est qu'àlui. Des jeunes gens attentifs essaient de placer leur mot. Et Gallia les écoute, légèrement ironique, mais leur répond avec bonne grâce.
Entretiens substantiels, où se formant au contact de tant de gens célèbres, de jeunes esprits qui n'offrent encore que des promesses, viennent essayer leur force, éprouver le métal de leur intelli2:ence.
En dehors du plaisir, il y a l'utilité, il y a les influences et les relations.
Au début de l'expérience, on met beaucoup d'espoir dans ses relations. On s'imagine que ceux qui « pressent et entourent le prince », les « satellites de Jupiter », ont des chances particulières de réussir et de faire fortune. C'est une belle illusion. Le temps la détruira. Non pas parce que dans une démocratie comme la nôtre, la règle est celle de l'égalité, mais parce que tout le monde, ou peu s'en faut, ayant le moyen ou l'occasion de se faire appuyer, promettre à tous revient exactement au même que refuser à chacun.
138 LE RETOQR d'aIUEL
N'importe. A cette époque de leur vie, les Dechastelus croient encore aux relations. Ils bâtissent même sur elles quelques-uns de leurs plus beaux châteaux en Espagne.
Et des années s'écoulent ainsi : années de rêves, années d'espoir, années d'enthousiasme. En avezvous assez entendu, de ces projets et de ces confidences, tranquille jardin de Saint-Jean, et vous, petite place de l'rjp^lise, toute odorante d'ombre chaude sous la lumière des étoiles ! Les portes sont fermées, les fenêtres sont closes ; le village dort son lourd sommeil dans le repos de la tâche accom plie. Seuls, iiohert et Madeleine, les cheveux au vent dans l'obscurité douce de la nuit transparente, se promènent en causant autour de la vieille abbaye. Ils parlent du lendemain, les imprudents, oubliant de mesurer l'exquise profondeur, le troublant verlige de leur belle passion d'aujourd'hui, ayant hâte de voir s'écouler les années qui les rapprocheront de leur fuyant mirage, ne comprenant pas que toute la félicité de la vie leur est donnée, qu'ils la tiennent là, en ce moment, dans le contact de leurs lèvres unies, qui, sous le frais ombrage du mail, se cherchent longuement, comme pour sceller leur pacte d'avenir.
Le ciel scintille de tous ses feux. Les jardins dégagent une haleine embaumée. Tout respire le soufllc des roses, le sucre des groseilles miiries, on ne sait quelle ivresse do la terre pâmée. Une heure d'airain sonne. Ils n'entendent pas cette heure qui passe. Ils demeurent sur ce banc, con-
fondus dans les bras l'un de l'autre, ne songeant ' qu'à demain, et pressés de le vivre.
Un jour vient, cependant, un jour prochain, oii leurs yeux s'ouvrent, où leur jugement s'éclaire, où leur illusion se dissipe.
! Ce fut un soir surtout, un certain soir de réception, chez la princesse de Wizan.
'; Salon rempli quand ils arrivent. Papotages. Banalités accoutumées. Un luxe inouï de toilettes. Cet empressement aimable de gens rassemblés i! pour se plaire et réunis pour se flatter. La maîl tresse de maison — nuage de soie blanche lamée ^' d'argent — sourit, tend la main, incline la tête, I* faisant miroiter et sonner les noms qui se pressent ( chez elle : gratin des lettres, aristocratie de la J finance et de la politique, des situations, des T titres, des influences.
La lumière est féerique dans la haute salle où des œuvres de maîtres rayonnent sur les murs, dans la douce gloire d'être bien peintes. Au fond, un ramage de cuillers, bruit d'argenterie et de cristaux. Les invités goûtent avec recueillement aux délices d'un bufi"et bien ordonné. Présentalions. Com\n[meni5. Les flespéndes P.. . Mais oui, j'ai lu cela, je m'en souviens. Les Dechastelus retrouvent là des amis, on cause, et c'est charmant.
SouJain, quelques arpèges. La mélancolie de la musique tombe goutte à goutte dans ce vaste salon et transforme aussitôt l'atmosphère. Elle fait passer sur ces propos légers, sur ces marivaudages, son recueillement sérieux et solennel.
Jeanne Vignal est au |)iano. Très brune, très belle, ses cheveux relevé» sur son front comme un turban de ténèbres, son masque volontaire éclairé par les deux gouiïres d'ombre de ses yeux, elle distille lentement le Spozalizio de Liszt. Et l'étrange magie de l'art évoque la lumière argentée de Home, ses collines bleuissantes, la pierre mate de la Ville Eternelle, ses marbres, ses cyprès, tant de choses immortelles!
Kobert a fermé les yeux. Il écoute avec ravissement ce souflle musical chargé d'images irréelles, cette émanation d'une ùme élue entre les plus élues, où la vision du monde se transformait en harmonies grandioses.. Et les applaudissements dont il accueille l'exécution parfaite de ce morceau ne sont que l'expression de son cœur ému, transporté, parce que le langage véritable de l'art a passé.
Mais quel spectacle succède à ce spectacle !
Une sorte de clownesse déhanchée, blanchie de poudre comme un pierrot, débite une poésie iiu^pte de son cru, une de ces fades rédactions comme il en traîne dans tous les pupitres d'écolières. Et, quand elle s'est tue, ce sont les mêmes applaudissements, les mêmes murmures, la môme expression iMvie, le même succès.
— Vraiment, pensait Kobert, une pareille complaisance est infâme !
Il regardait la poétesse triompher au milieu de la servilité salonnière.
Elle portait un beau nom. Son mari possédait une immense fortune.
— Est-il possible, se disait Dechastelus, que l'abjection du monde en soit arrivée là !
Et des désillusions lui tombaient sur le cœur.
11 s'avança vers un groupe d'admirateurs.
La poétesse avait retrouvé l'inspiration d'André Chénier, avec on ne sait quoi de la sensualité morbide de Verlaine. Pour d'autres, elle s'apparentait à Racine, avec un ressouvenir des langueurs passionnées de la comtesse de Noailles.
Une envie de frapper crispait les poings de Dechastelus.
— Quelles méprisables gens sont ces gens-là! se disait-il.
Mais quelle ne fut pas sa stupeur, quand il vit se lever un vieillard, la boutonnière fleurie de rouge, un air de parfaite aristocratie, l'académicien Guillaume Faret.
L'immortel s'approcha. Et, prenant les mains de la diseuse, il les serrait avec enthousiasme. Elle avait concentré dans ses vers tout l'Orient. En l'écoutant, il avait cru entendre les muezzins, le chant des aveugles au pied des vieux remparts, le bruissement du Bosphore sur les tombeaux de l'islam.
Une telle platitude écœura le jeune homme.
— .Jamais je n'ai ouï pareille fadeur 1 murmurait-il à sa si gentille femme qui, assise sous un ]>almier, absorbait lentement une glace du bout de sa cuiller d'or.
— Si nous partions? demanda celle-ci, que le même spectacle laissait abasourdie.
Mais la curio&ité les retint.
iA± LE RETOUR d'aRIEL
El la soirée continua. Et le même scandale se reprotliiisit : une absence surprenante de mesure et (le jugement, faisait tomber l'éloge ou le blâme.
Robert écoutait, à côté de lui, le directeur d'un important magazine parler à une jeune femme du dernier manuscrit qu'elle avait envoyé.
— Je le lais passer le mois procliain, lui disaitil. Vous unissez l'énergie de Mérimée à l'intensilt; de Balzac; d'autres m'ont dit : la vigueur de Maupassant à l'acuité des deux frères de Concourt.
— Quelle est cette femme? demanda Robert à son ami, le poète Alfred Barrois.
— Comment? vous ne la connaissez pas?
— Mais non.
— Amo Essanka.
— Sa maîtresse?
— Naturellement.
— En soiTime, disait Robert à Madeleine, tandis que le fiacre les ramenait le long des grands boulevards, en somme, la réputation, le succès, c'est cela, rien que cela!...
Et Madeleine, le nez plongé dans une rose, et tout emmitoullée dans son manteau du soir, répéta comme un écho :
— Mais oui, c'est cela !
— Alors?... nous aurions peut-être aussi bien fiiit de rester chez nuus?
— Sûrement.
— Et il faudra recomuioncer?
— Sûrement.
LE RETOUK d'aKIEL 143
Ils se mirent à rire. Le scepticisme les gagnait.
— Au fond, c'est une chose désolante, conclut Madeleine : car il s'agissait de l'art, de la poésie, de tout ce qu'il y a de rare et de précieux en ce monde. Et si ces gens trouvent beaux tes vers, ça ne me fera aucun plaisir!
La voiture s'arrêtait.
— Tu unis la profondeur de Tocqueville à l'esprit de Voltaire, et le discernement de Jules Lemaitre à la force des deux frères Tharaud, répliqua son mari en lui tendant la main. Et, songeant aux charmantes réalités qui l'attendaient tout à l'heure dans lintimité de la chambre close, il songeait à se dédommager, par leur sincérité, des trop fragiles apparences de la vie du monde.
GIIAPITKE IV
— Je t'assure qu'il faut chauler de inélliode, disait un jour Madeleine à son mari, tandis qu'il travaillait à son bureau et qu'elle se confectionnait à côté de lui un manteau du soir.
— Changeons de méthode! répliqua celui-ci avec celte condescendance bienveillante pour une chose qui vous importe, en somme, médiocrement.
Madeleine lit tourner le mannequin, et déclara :
— Il faut devenir une force, une inlluence!
— Devenons une force !
Le manteau recevait un col d'hermine tout à fait impressionnant.
— Trouves-tu que ça l'ait bien? demanda-l-elle. 11 répondit :
— Superbe!
— Eh bien, voila à quoi j'ai peiihé : il faut entrer dans un journal, avoir une critique, parler toimême des feuvres des autres. 11 y a là un rôle à jouer. Tu serais sincère. Tu ne descendrais pas à
ces infâmes compromis qui déshonorent le métier. Tu susciterais des œuvres de jeunes. Et l'on te craindrait, et l'on te rendrait- service, par intérêt. Elle pensait, en outre, qu'avec les bénéfices d'une bonne critique, elle pourrait s'octroyer mille innocentes fantaisies.
— Ainsi, j'ai vu aujourd'hui une petite robe en velours violet. C'est présenté avec un art... c'est pour rien !
L'argument décida Robert.
— C'est entendu, je m'en occuperai.
— Tu t'en occuperas!... Toujours au futur!... Veux-tu que je m'en occupe, moi?
— Ah ! mais non ! C'est que c'est très dangereux. Tu ne connais pas ces gens-là! Tu ne peux pas savoir ce que ces gens-là t'offriraient. Ce n'est pas une petite robe, c'est dix, c'est vingt... Non, non il vaut beaucoup mieux que ce soit moi.
— Alors, demain, tu me le promets?...
— Je te le promets.
Et, en effet, Robert agit. Il passa en revue les personnalités les plus intluentes de leur entourage. 11 les sollicita. Ce fut désespérant. C'est qu'il y a un art pour savoir obtenir, et Robert ne le possédait pas. Il avait toujours l'air de dire : « Vous savez, moi, je vous demande çà; mais, au fond, çà m'est complètement égal. Maintenant, soyez gentil et débrouillez-vous au mieux de mes intérêts. » Naturellement personne ne bougeait. Et puis on les savait heureux, et l'on ne se dérange pas pour les gens heureux.
Au bout de quelques semaines cependant, Robert
Lj: RETOUR n'ARlEL
reçut une lettre l'avertissant qu'une place était h prendre à VArt Modertie, journal Iiebiiomadaire i'onilé pour la délense et l'intérêt des jeunes artistes.
— Qu'ai-je à faire U? se demanda-t-il. Il me semble qu'on n'y traite point de littérature. Enfin, voyons toujours!
Le Directeur lui parut un être tout à fait singulier. Quand Robert se présenta à la Revue, cet homme était occupé à rU'iuier des assiettes de faïence, et il ci] discutait le prix avec une sorte de cqiossc aux yeux chassieux, qui lui faisait des offres d'une nature extraordinaire.
— Ce serait une prime, disait le colosse, comme jamais encore vous n'en auriez donnée à vos lecteurs. Comprenez- vous?... Vous demandez à vus abonnés un ver..emcnt annuel de trente francs. En échange, et en plus de leur journal, ils reçoivent un service de table d'une valeur de cinquante francs. Est-ce assez beau, hein? Est-ce assez rpoderne?
— Je rélléchirai, répondit le directeur, j'étudierai la question. Revenez ute voir la semaine prochaine.
11 congédia le colosse et lit signe à Robert qu'il était tout à lui.
Quarante ans environ, une barbe rousse, des yeux inquiets. L'air préoccupé et ailleurs.
Dechastelus s'expliqua, et il fut étonné de la; facilité avec laquelle l'allaire s'arrangeait.
Trois mille francs d'appointements. Sa présence au bureau deux ou trois fois la semaine. L'intérêt
de la situation n'était pas dans les émoluments, mais dans les occasions qu'elle offrait de réussir de bonnes affaires, des affaires de toute sorte, ajouta-t-il.
— Tout dépend de l'activité et de l'esprit commercial du secrétaire.
Quand Robert se retrouva sur je boulevard, il revint à pied chez lui, car il faisait beau, réfléchissant àl'éfrangeté de. cette proposition.
— Je me présentais à cette Revue pour trouver une place de critique littéraire. J'en reviens avec une situation de critique d'art. J'entrais dans un journal pour défendre des idées. On se repose sur mon sens commercial et mon entente des affaires.
Néanmoins, Madeleine et lui parurent heureux de cette situation. Et quand la jeune femme tira du carton la petite robe en velours violet, Robert se félicita d'avoir montré celle initiative et fait preuve de cette décision.
Il se mit donc à la besogne, dirigeant son affaire avec ce zèle, celte volonté de bien faire, qu'il apportait à tout.
A la fin du semestre, le directeur, qu'il ne voyait d'ailleurs qu'assez rarement, le lit appeler et lui tint à peu près ce langage :
— Mon cher monsieur, j'ai lu vos articles et je veux vous mettre en garde, tout de suite, contre un très grand danger. Vous semblez ignorer que mon journal reçoit des subventions. Or, parmi '.eux que vous critiquez, se trouve précisément Granget, l'ami intime de mou principal actionniaire. On ne fait pas de ces gaffes-là î En prin-
cipe, dites loujonrs que c'est bien. Les critiques, je m'en charge. Ce sont alors des éreinlemenls. J'ai mes raisons. Mais pour vous, quelle que soit l'exposition dont vous ayez à rendre compte, que ce soit toujours parlait, n'est-ce pas, c'est entendu !
— Monsieur, répliqua Robert, j'estime qu'à écouter de pareilles suggestions, je risquerais de me discréditer, et vous encore plus que moi. Défendre des idées, soutenir un programme, voilà le moyen de s'attacher des abonnés! On groupe alors autour de soi des volontés : tandis qu'avec tant de complaisances, on ne sert même pas des intérêts!
— Faites ce que je vous dis. J'aide l'expérience et vous parlez comme un enfant!
— Oh ! oh ! pensa Uobert, voilà un gaillard avec lequel je ne m'entendrai pas longtemps 1
Il méditait de s'en aller, quand une nouvelle alï'aire le décida.
En elîet, en remerciement d'un article qu'il avait fait passer sur le peintre Charlier, le directeur avait reçu un jour à la Revue un fort joli croquis signé du jeune maître. Il en parut très satisfait ; et, plusieurs fois, Robert l'entendit murmurer : « l'aiïaire est bonne! l'alTaire est
bonne ! »
La semaine suivante, ce dessin, signature effacée, était exposé sous un verre et encadré, dans le bureau.
— Que médile-t-on? se demandait Robert.
11 ne tarda pas à le savoir.
LE RETOUR DARIEL 149
Le baron des Rothours, un amateur un peu naïf, s'étant présenté, à quelques jours de là, au bureau de la Revue, remarqua ce dessin et en fit l'éloge.
— Parbleu ! riposta le directeur, vous n'êtes pas difficile !
— Pourquoi? de qui est-ce donc?
— Mais de Ghassériau, tout bonnement!
— De Ghassériau?... Est-il bien authentique?...
— Absolument, monsieur le baron.
— Pourtant...
— Pardon, ht le directeur, vous ne m'avez donc jamais regardé?
— Plaît-il?
Et, se tournant de profil devant le cadre clair de la fenêtre :
— Hélas ! soupira le directeur, je ne voudrais pas dire du mal de ma sainte mère, l'excellente femme!... C'est à elle que je dois tout!... Mais enhn, monsieur le baron, personne n'ignore... que je suis le hls naturel de Ghassériau!...
Et, le plus sérieusement du monde :
— Le grand artiste a laissé à ma mère une série d'admirables dessins. Gelui-ci est du nombre. Je ne m'en défais, vous le comprenez, qu'à mon corps défendant. Enfin, quand il le faut!... Gelui-là... je vous le laisserai... pour une misère!...
Et le lui remettant entre les mains :
— Emportez-le. Si vous hésitiez, je reprendrais ma parole !
— Faites-le porter à mon hôtel ! dit le baron.
150 LE HETOUR D'aRIKL
Robert qui, récemment, avait entendu déjà son directeur se faire passer pour le lils nattirel d'Hébert, puis de Gustave Moreau, remit séance tenante sa démission.
Excellente expérience, cependant! Ce jîassage au journal avait sufli pour lui créer des relations. Elles lui permirent d'entrer dans une revue lin peu mieux dirigée. Et comme il fréquentait les peintres, les critiques d'art, les marchands de tableaux, tous les dessous de la réputation et du succès lui furent révélés, et la gloire des artistes lui apparut telle qu'elle se fait.
Le petit nombre, les sincères, ceux qui ont suivi Ariel comme les rois mages ont suivi leur étoile, ceux qui se font de bien peindre une religion, ceux-là, pour la plupart, demeurent ou pauvres ou longtemps ignorés. Assurément, le public connaisseur, public spécial, admire et apprécie à leur valeur un Marquet, un Utrillo, un de Marliave, un lioussel, un Naudin. Que disent ces noms au grand public!... Robert en a fréquenté d'autres, des anciens, des vieux : Gérardon, Prince, l'un naturaliste exquis et rafliné, l'autre d'une distinction toute virgilicnne. 11 se souvient de ces regards abattus, de celte résignation presque tragique. Pour n'avoir écoulé que les voix de l'idéal, dans quel abîme ils se sont elîondrés!
Et Robert apprend également de quelles manigances eilroiilées, de quelles spéculitions sans vergogne, sont fabriquées, pour la plupart du temps, les plus bruyantes renommées ! Jl a vu r.étouHement, l'exploilalion des jeunes, distutés,
LE UETOUR D'aRIEL 451
niés, méprisés, aussi longtemps qu'ils grandissent dans l'ombre; puis le coup de réclame, l'assourdissant vacarme, dès qu'ils deviennent un prétexte à gros sous, une bonne affaire! Ce n'est plus lô talent de l'artiste qu'on évalue aloî's, c'est la vanité et la niaiserie de l'acheteur.
Un homme qui n'aurait ni scrupules, ni délicatesse, s'enchanterait d'une pareille découverte. Il se dirait que la vie est d'autant plus capable de (( rendre » entre ses mains, qu'elle est une matière plus vile et plusdisciplinable. Mais les caractères de la nature de Robert se rendent compte de ces choses avec un sentiment d'amertume profonde. S'ils ont rêvé pour eux quelque couronne, ils ne voudraient pas, cependant, la ramasser dans la boue. Et Dechastelus se souvenait d'une bien jolie statuette contemplée dans l'un de ses innombrables pèlerinages à travers les musées : une Victoire de marbre lavant ses sandales dans l'eau d'une fontaine. Les sandales de la victoire sont trop souvent maculées de fange au lieu de sang.
11 s'entretenait de ce sujet avec des amis, des fervents comme lui : lé poète Alfred Barrois, le romancier Balthat, quelques autres encore.
Ils passaient en revue les noms les plus en vogue de la littérature et des beaux-arts. Derrière un trop grand nombre il y avait des malpropretés, de vilaines histoires. Ceux qui sont -des figures, des maîtres, ceux-là on les connaît, il n'est pas besoin de les nommer. Mais combien d'autres, en dépit de leur talent, ne seraient pas où ils en sont, sans toutes sortes de concessions, de flagorne-
ries, qui avilissent un homme et amoindrissent un caractère. Pour le publie, qui ne sait rien, l'attitude impressionne, le rayonnement fait illusion. Pour celui qui vit dans la familiarité des dieux, sur le même plan social, il n'y a trop souvent qu'à détourner la tête ou qu'à lever les épaules de dégoût.
La lutte séduit peu dans ces conditions. Une carrière artistique est aujourd'hui bien plus le fruit de l'habileté, delà politique, de mille adroites combinaisons, que d'un sincère et vigoureux tempérament. On n'imagine pas ce qu'une rosette, une place enviée, un litre, peuvent coûter quelquefois d'intrigues, d'avilissement, de platitude.
Robert en était encore à s'étonner de ces découvertes. Mais son éducation se faisait rapidement, car, partout, les cloches de la vie lui sonnaient le même son. Il avait écrit une petite comédie en vers, à la mode d'autrefois, pleine de propos légers, de rimes amoureuses, une de ces fantaisies que l'on croirait dictées par la brise du soir à des feuillages d'été, à des roses qui s'effeuillent. Et, quand l'œuvre fut prête, il la porta au théâtre.
11 connut la froideur des bureaux directoriaux, la figure administrative de ces fonctionnaires de l'art; et pour qu'on lût son manuscrit, il fut obligé de déranger un ministre !
En effet, lorsqu'après dix-huit mois d'attente, de démarches, de rendez-vous manques, dans des salons crasseux, en présence de visages renfrognés ou hostiles, Robert apprit que son manuscrit
n'avait même pas été ouvert, il se décida à le retirer, et à faire jouer sa pièce pour lui, chez des amis.
Madeleine s'avisa d'une autre combinaison.
Elle alla trouver l'ambassadrice d'une grande puissance étrangère, qui lui avait toujours montré de l'intérêt ; et par son entremise, en vingtquatre heures, elle obtint de Mancereau, le président du Conseil, une audience !
Lorsqu'elle apprit à son mari qae le ministre de l'Intérieur l'attendait, le lendemain, place Beauvau, à onze heures, celui-ci s'emporta.
— Mais il va m'éconduire! on ne dérange pas un ministre pour des questions pareilles! réfléchis, voyons, c'est à peine croyable!...
Le lendemain, cependant, quand il rentra chez lui, il avait l'air heureux, le visage rayonnant !
— Eh bien? lui demanda Madeleine.
— Eh bien, tu avais raison, Mancereau a été délicieux. Il a eu l'air de trouver ça tout naturel. Il paraît qu'on lui demande le même service à peu près chaque jour.
— Et il le rend toujours?
— Il ne le refuse jamais.
— Alors, cane sert à rien?
— Absolument.
— Enfin, que t'a-t-il dit?
— Voilà, j'étais un peu inquiet, je te l'avoue. Je passais après deux braves religieuses. Quand je suis entré, Mancereau me tournait le dos. 11 était en train d'empaumer un grand préfet qui ressemblait à s'y méprendre au feu roi Léopold.
LE UFTOUFl D ARIEL
Mancereau s'est reloiirné. Il m'a vu là. H m'a fait signe d'attendre. Il a congédié le préfet. Il a eu l'air, le pauvre homme, do faire un vigoureux effort, la tête entre ses mains, pour savoir de quoi il s'agissait! Puis il m'a promis tout droit, tout simplement. Il a môme écrit mon nom sur sa carte pour ne pas l'oublier.
— Il faudra y retourner, d'ici huit à dix jours, si tu n'as pas de réponse.
— Ah, non, ça, jamais!... une fois suffit!...
Mais il n'eut pas besoin d'y retourner. La recommandation lit merv^eille. Et, quelques jours plus tard, Robert était convoqué pour huit heures au théâtre des Tambourins, alin de s'entendre avec le directeur.
Il trouva l'homme en caleçon, derrière un rempart de toiles qui tremblaient au vent de la scène. Le gran i artiste avait le nez frotté de glycérine, une perruque rousse, un {)0uce de fard sur ses joaes, un amas de bleu sur les paupières; et, tbut en s'elTorçant de coller sur son nez un postiche ridicule qui lui donnait un air le plus comique du monde, il exprimait à Robert la satisfaction qu'il avait éprouvée à lire sa pièce, et la difliculté oîi il se trouvait de la monter.
— Que voulez-vous ! Un nom nouveau! On ne fait pas recette avec cela!
11 avait retiré son faux-nez pour le remonter un peu i)lus haut. l*uis il contrôla dans une glace la justesse du grimage.
— Je ne vois que deux solutions, reprit-il; ou bien vous dénicherez un monsieur bien t'entéi un
Mécène, qui consentira à procurer des fonds, ou bien... (ici il lit une pause pour se frotter d'une patte de lièvre) ou bien un collaborateur apprécié, vieux routier du théâtre, qui signera en premier et fera passer l'œuvre avec lui.
Il reposa sa patte de lièvre et remonta des deux mains son caleçon.
— Monsieur, répliqua Robert, vous avez un fils, si je ne me trompe? Qu'auriez-vous dit si l'on vous avait proposé un écrivain illustre pour collaborer à sa naissance ?
— Je l'aurais trouvée mauvaise, mon cher monsieur !
— Eh bien, nous somtnes d'accord!
Et c'était en tout, partout, et toujours là même chose!
Une autre fois, Robert avait porté à l'illustre Dekern un drame en vers intitulé : Lord Byron, et le grand comédien, au seul énoncé de ce titre, avait rugi d'enthousiasme.
Vêtu d'une ample simarre, il circulait dans la pièce avec animation, vociférant :
— Lisez-moi ça tout de siiite, monsieur! Lisezmoi çà !
11 offrit à Robert des pâtes d'Orient, s'en régald lui-même, puis s'étendant sur un divan, ferma les yeux.
— Ronflerait-il déjà? se demandait le poète. Mais l'Illustre lui lit signe qu'il avait encore
assez conscience du monde extérieur podr qu'oii n'eût pas à s'inquiéter.
Robert attaqua le prologue. Les alexandrins se
succédaient. Et Dekern, impassible, avait l'air de dormir. Soudain il bondit, du phosphore dans les yeux ; et arrachant à Dechastelus son manuscrit :
— Vous ne tirez pas de ces vers ce qu'ils contiennent, monsieur! Ecoutez-moi.
Et génial, superbe, semblable à quelque dieu dans sa simarre bien drapée, il reprit la scène de cette voix chaude et bien timbrée qui l'égalait dans l'opinion de ses admirateurs à un Mounet-Sully ou une Sarah-Bernhardt.
Robert, électrisé, lecœur battant, écoutait, avec une sorte de frénésie contenue, passer ses vers par ce « giieuloir » de bronze. 11 avait envie de crier, d'embrasser l'homme à la simarre. Evidemment, c'était là une des belles heures de sa vie.
— .Je reçois cette pièce! déclarait l'Illustre, je la reçois!
— Mais vous n'en connaissez gémissait Robert.
— Ça ne fait rien, monsieur, je la reçois! Repassez me voir d'ici un mois!
Quelle joie ce fut, le soir, dans le petit appartement du Luxembourg! On employait déjà la fortune espérée. On joua Perrette et le Pot-au-Lait. N'est-ce pas là le sort de tous les jeunes artistes?... Puis les semaines passent, et puis les mois. Et, pendant ce temps, il fut impossible à Fîobert de rejoindre Dekern. Chaque fois qu'il allait le voir, le grand acteur était pressé. « Oh! pas le temps, mon cher ami, pas le temps!... mais l'aflaire va, ça marche! un [)eu de palience et ça viendra. »
que le tiers!
Un jour, enfin, par une claire matinée de novembre, l'attention de Robert fut attirée par un colleur d'attiches qui déployait à grands coups de pinceau, sur une colonne Morris, un papier bleu. Le titre l'arrêta net : LORD BYRON!... Il s'approcha. La pièce était signée d'un autre nom, un nom connu.
!1 bondit chez Dekern.
Le célèbre tragédien se mettait à table. En apercevant Dechastelus, il lui ouvrit ses bras :
— Eh bien? s'exclama-t-il, vous devez être content?
— Qui?... moi!...
— Oui! on le joue donc enfin ce fameux Lord...
— Malheureux! s'écria Robert, le mien dort dans votre tiroir depuis bientôt un an!
— Pas possible !
Dekern se leva, alla vérifier le fait, puis revenant le manuscrit en mains, avec son plus charmant sourire :
— Accordez-moi, du moins, que j'ai du soin ! Je l'ai retrouvé tout de suite !
Il fallait donc accepter la vie telle qu'elle est, et non telle qu'on l'avait rêvée. Robert comprenait à présent à quel point sa première conception, sa première imagination de l'existence, était puérile et fausse, combien il devait modifier son ?|plan de conduite et de quelles naïves et décevantes '^ * apparences ils s'étaient nourris, Madeleine et lui, dans les premières années de leur mariage.
Il a trop de courage, sa femme trop d'ambition, pour amener ses drapeaux au soir de la première
VOIÎ!
LE F\ETOUR D ARIEL
défaite. Lu cité do gloire vers laquelle il s'est mis en marche depuis l'aurore, suivi des troupes ardentes et enthousiastes de ses jeunes désirs, lui a paru élevée, lointaine, mais si belle, dans les vapeurs de l'horizon, le brouillard bleu des illusions et du matin!
Maintenant il touche à ses premiers remparts. Il la voit dans la lumière cruelle, dans la brutale réalité de midi, et telle qu'elle est. Il sait qu'on ne la conquiert pas de front, de haute lutte, en couvrant du Ilot rouge de son sang la pierre abrupte et le roc escarpé, mais en cjieminant patiemment par des sapes, des couloirs douteux, des mines souterraines, au prix de pactes, de tractations secrètes, de marchandages et d'habiletés.
11 se rejetait alors dans l'enseignement, ainsi que dans un port aux eaux tranquilles. Mais 1;\ encore, une singulière transformation se faisait dans cette àme.
Engagé comme il l'était dans la question religieuse, obligé par son programme, par les nécessités de sa chaire, d'enseigner la genèse, la formation (lu christianisme, il en arrivait chaque jour à s'interroger davantage sur la valeur de l'œuvre qu'il avait entreprise.
Elle consistait, celte œuvre, ;\ démolir pierre à pierre et solive par solive, la plus merveilleuse, la plus incomparable légende que l'humanité ait jamais révérée, pour y substituer on ne sait quel froid palais de science et de raison, nu, sans pers-#| pective aérienne, sans ambitieuse envolée, sans colonnes qui prient, sans verrières qui pleurent,
sans mystérieux sanctuaire oîj vient s'opérer la communion flu Dieu et de l'homme.
Ah! si, du moins, celte plate et glaciale caserne du rationalisme, ces murs rectangulaires et tracés au cordeau, reposaient sur un fondement solide, sur le roc de la vérité; si, du moins, la géométrie positive et calculée de cette archilecLure avait pour assise quelque chose d'éternel, le soubassement du monde, le tuf de l'univers, on se consolerait d'avoir détruit l'ancien paîuis des dieux fondé sur un saille qui s'écroule, pour la maison de l'homme, bâtie sur un rocher inexpugnable ! xMais cette science de l'histoire, dès qu'on y a touché, de quelle fragile matière elle nous parait construite ! Elle a des arguments pour toutes les thèses. Pour la période moderne, encore, cela va bien! Mais le passé!... iSon seulement les documents y font défaut, dans de telles proportions, que partout les charpentes portent à faux, les murs sont discontinus, les voùtoj ne posent que sur le vide. Mais pour qui a manié une fois ces matériaux, il sent, il sait, il comprend de toute évidence qu'il en pouvait construire vingt édifices différents, sans rapport les uns avec les autres, vingt édifices contradictoires, également bien prouvés, étayés de textes, bétonnés de citations, crépis de documents, aussi vains, aussi chimériques, aussi illusoires les uns que les autres !
Robert se retournait alors vers son passé, cherchant à l'embrasser dans une vision d'ensemble, s'efforçant de saisir, d'appréhender comme en un raccourci, les aspects de son œuvre et de sa des-
tinée. Il avait beaucoup aimé et beaucoup travaillé. II avait donné largement son esprit et son cœur. Mais ces deux forces immatérielles, ces deux lumières, que la Providence lui avait départies ainsi qu'à tout être créé, quel usage en avait-il fait?
Etait-ce bien la véritable vie, de se colleter ainsi avec la fétide société humaine, pour en tirer considération et honneurs? Etait-ce assez d'avoir collaboré à la grande bâtisse du progrès moderne, d'avoir taillé quelques moellons et sculpté quelques frises sur l'ouvrage colossal que la philosophie et que la science sont en train d'élever sur le soi national?
Il sentait bien que les moments où il avait été le plus vraiment un homme, c'était dans le don entier qu'il avait fait de soi à Madeleine, dans son amour si pur, si profond, où il avait vécu pour elle beaucoup plus que pour lui-même; c'était aussi dans les heures de labeur solitaire où, ne se proposant qu'un idéal de beauté à réaliser, il avait consumé les longues heures de ses nuits à aligner sur ses pages des phrases inégales, ou à chercher les parcelles d'or de la vérité dans le fatras des ruines du passé, les vastes nécropoles des civilisations disparues.
Un besoin de solitude, un désir de retraite, commençait à s'élever dans ce cœur. Il regretta que sa situation lui interdît de demeurer plus longtemps i\ Saint-Jean, dans le silence des bois BT ^î et l'amicale compagnie des champs, s'enivrantP ' moins des alcools frelatés de la société parisienne, Bj"'
et davantage de la saveur d'une âme qui déjà s'assagit, et cherche le véritable arôme de l'existence dans la connaissance qu'elle prend d'elle-même.
Et des années passèrent, plusieurs années, tontes semblables. 11 travailla, il publia, il enseigna. On parla de lui dans les journaux; il lut des articles sur ses ouvrages; il obtint des récompenses, comme tout le monde. Il fut critiqué aussi, comme tout le monde, par des rivaux, par des envieux, par des amis ; et à mesure que sa situation grandissait, à mesure que son nom prenait plus d'importance et plus d'autorité, il s'y habituait, comme à une chose toute naturelle ; et bien qu'il fût resté sensible à l'éloge, il commençait à comprendre que l'ambition ne lui suffirait pas, et qu'il s'accumulait en lui une sorte d'avidité anxieuse, de curiosité non satisfaite, dont il ne souffrait pas encore, mais qui, de temps à autre, produisait, au milieu de ses occupations, des heures de vide et de vertige, comme un bâillement moral.
Il ne prêta cependant qu'une attention distraite à ces premiers symptômes, et sa vie continua.
Plus ambitieux, ou, pour mieux dire, ambitieux d'une autre manière, Robert ne prendrait pas le temps de s'arrêter à ces détails. Il verrait le but, il y disciplinerait ses forces, il combattrait de haute lutte et s'installerait dans sa victoire, avec une joie inassouvie en dépit même de sa réussite. Mais il y a deux sortes d'ambition, qui ne sauraient guère se concilier, et dont l'une est toujours plus ou moins obligée de céder à sa rivale : l'am-
bition de perfection et l'ambition de situation. Possédé du désir de la première, Robert est complètement indilîérent à la seconde. Contradiction étrange de cette nature! elle ne croit pas au monde, elle n'estime pas le succès, et elle s'acbarne ;\ conquérir l'approbation de l'un et les faveurs de l'autre.
Souvent, avec sa femme, ils mettent l'entretien sur ce sujet. Il cesse de travailler, vient s'asseoir auprès d'elle, et ils discutent!
Elle voudrait ôter du caractère de son mari ce principe excessif de désintéressement, qui lui vient de son esprit critique et de son cœur exigeant. En déiinitive, elle n'est pas beaucoup plus faite que lui pour les intrigues.
Ils n'aiment vraiment que leur existence à deux, enveloppée d'une si puissante atmosphère de tendresse, la maison close, le jardin silencieux, le dévidement des heures sous le rouet d'or de leur commune affection. Ils ont besoin l'un de l'autre presque maladivement. Quand Uobert part à Orléans, pour ses périodes militaires, il ne peut demeurer une semaine sans sa femme. Il faut qu'elle vienne animer de sa présence la chambre tranquille, derrière les murs de l'Evèché, et, qu'en rentrant, sa journée faite, il la retrouve comme à Paris, installée chez elle et l'attendant. Leur affection, ce lierre tenace, jette chaque jour, autour de leurs deux âmes, de plus enlaçantes racines. Et le moindre ébranlement subi par l'un, a des retentissements qui déchirent l'autre. En même temps, l'àpreté combative de ses pre-
LE RETOUR d'ARIEL iC)3
mières convictions s'émousse et s'atténue. Avec sa situation qui s'affermit, Robert devient plus modéré, c'est le sort ordinaire. Mais ce qui l'invite surtout à moins d'outrance, c'est le spectacle des conséquences pratiques de ses anciennes théories.
Ces doctrines socialistes pour le succès desquelles il s'est autrefois si chaudement battu, qu'ont-elles produit sur le terrain des faits?... Il a rêvé de liberté : l'anarchie est la iille monstrueuse des revendications qu'il a soutenues. Il a cru à la fraternité des peuples : jamais les guerres n'ont été ni plus nombreuses, ni plus sanglantes. A l'intérieur, jamais l'esprit sectaire, l'étroite haine de parti, n'a soumis les consciences à une plus écœurante servitude. Il a cru que le triomphe de la raison amènerait l'avènement de la tolérance. La raison s'est faite plus oppressive que la foi, plus tracassière et plus jalouse. Toutes les formes les plus lâches de l'esprit de révolte : l'antimilitarisme, la lutte des classes, le sabotage du travail et de l'intelligence, voilà ce qui est sorti, comme autant de diables malfaisants, de cette boîte de Pandore qu'il espérait retourner sur ce pays comme la corne même de l'Abondance !...
Admirable leçon d'humilité et de sagesse! Robert comprend mieux à présent les enseignements de la tradition. Il admet les raisons qui nous engagent à ne pas briser trop vite avec le passé. 11 pénètre l'illusion d'un progrès qui n'a pas à sa base un renouvellement de la conscience. Il se méfie de théories qui promettent le bien-être
sans le travail, l'aisance sans l'épargne, et la justice sociale sans la probité individuelle.
C'est alors que la Providence jugea qu'il était temps de travailler cette âme pour la créer, et que, convenablement assouplie par le feu de la vie, suffisamment malléable, à point ductile, il convenait de la remettre au dur forgeron du malheur, pour que, frappée solidement sur l'enclume, façonnée sous le marteau pesant du destin, elle prît la forme aiguë, étincelante et pure d'une âme vraiment humaine.