‹ Le retour de Jérusalem; comédie en quatre actesChapitre 44 sur 58 · ACTE 111. SCENE · texte numérisé non relu

ACTE 111. SCENE

JUDITH

Vous faites tout ce qu'il faut pour ça... encore tout à l'heure, vous lui annonce/, que sa femme va se remarier.

VOWENBERG

Qu'est-ce que ça peut lui faire, puisqu'il l'a quittée?

JUDITH

Tout de même, c'était une gaffe.

VOWENBERG

Vous croyez?

JUDITH

J'en suis sûre et vous aussi... C'est la pire de toutes les gaffes... la gaffe volontaire.

VOWENBERG

Eh! bien, oui, je l'ai fait exprès... je suis dans un de mes bons jours. Je me sens taquin, agressif à souhait, bien en forme... Je me découvre comme l'ùbermenschlich, plein d'une joyeuse méchanceté.

PAULINE, survenant.

Judith, venez donc nous donner un renseignement.

(Ils remontent auprès du docteur Lurdau qui est en train d'examiner une sorte de casque.)

LURDAU

J'étais en train d'examiner cet objet. Puis-je vous demander à quoi il sert ?

JUDITH

C'est un casque de téléphone.

LURDAU

Un casque de téléphone? C'est épatant! très original. Vous mettez réellement ça sur votre tôle?

JUDITH

Mais oui. quand je veux entendre l'Opéra ou lOpéra-Comique, j'adapte les récepteurs dans ces plaques, parce que c'est fatigant de les tenir comme ça. (Elle fait le geste d'une personne qui écoute dans le téléphone.) Je m'installe dans un fauteuil et j'écoule.

LURDAU

EpatantJ

JUDITH

Je m'en suis servie hier pour la première fois; j'ai entendu Pelléas et Mélisande. C'était un ravissement.

LURDAU

Je vous prie de le mettre sur votre tète.

Voilà!

(Elle met le casque sur sa tîte et s'assied sur un haut fauteuil en bois sculpté.

PAULINE

Ça vous va tout à fait bien... vous avez l'air d'un Gustave Moreau... n'est-ce pas, Narcisse ?

AFKLER

Oui... la Princesse au Téléphone.

ANDRÉE

C'est comme ça que vous devriez faire faire votre portrait, Judith.

MOISSAC

C'est très bien : ce casque enrichi de pierreries, ces légers fils veris qui vous relient à l'enchantement de la musique... cela a quelque chose de lointain et d immédiat, de chimérique et de pratique à la fois.

VOWENBERG

C'est sphyngique et gui vrai... et, pourtant, si parisien!

MOISSAC

Aubier, ça ne vous donne pas l'idée d'avoir un casque pareil?

Oh! non, moi, je n'ai pas de ces imaginations orientales.

JUDITH

Tu pourrais avoir un casque de pompier, bijou. D'abord, Michel ne comprend rien à ces choses-là, pas plus qu'à mes façons de m'arranger. Ce matin encore, nous avons eu une grande discussion; il trouvait cette robe ridicule.

MICHEL

Tu veux dire ce costume.

l'Ai L1NB

Est-ce possible? Je la trouve très jolie, au contraire, votre robe... j'en aurai une pareille certainement.

LURDAU

Très originale.

JUDITH

Michel n'aime pas l'originalité.

MICHEL

Ce que je n'aime pas, c'est la recherche de l'originalité.

JUDITH

Alors, tu te figures qu'en mettant cette robe, je me suis dit : « Mon Dieu ! que je suis donc originale, étrange! » En effet, ce serait misérable. Je la mets parce que ça me plaît, voilà tout.

D'abord, les hommes ne doivent pas s'occuper de ces choses-là.

JUDITH

Et puis, c'est une robe d'intérieur... je comprendrais que tu ne tiennes pas à ce que je sorte comme ça.

MICHEL

Je suis tranquille... ça viendra.

JUDITH

Bien entendu... (Un silence.) Et vous, docteur Lurdau, qu'en pensez-vous?

LURDAU

Je pense, séduisante dame, de quelque façon que vous vous habilliez, vous serez toujours charmante.

JUDITH

Docteur Lurdau, vous êtes très galant.

l'oncle émile

Le docteur Lurdau va rentrer dans son pays et écrire, dans un gros livre, que toutes les femmes, à Paris, ont des casques pour entendre l'Opéra dans le téléphone.

LURDAU

Je ne conclus pas du particulier au général.

Et puis, vous avez écrit sur les femmes IVan-

ciisos, sur les hommes aussi, des choses plus sévères. Je lisais précis»'' m (Mil tout à l'heure votre article dans YOréopanax : vous écrivez que les Français sont bavards, ignorants, libertins, frivoles, et que nous offrons les symptômes d'une vertigineuse décadence.

LURDAU

Oh ! les peuples mettent cinq cents ans à pourrir. J'ai observé chez vous certains symptômes de décadence... je les ai signalés loyalement.

l'oncle émile

Ah ! vous nous arrangez bien! J'ai même été surpris de lire ces choses- là dans une revue française.

JUDITH

Et, bien entendu, dans une revue française, on doit imprimer que les Français sont le premier peuple du monde.

L'ONCLE EMILE

Pas nécessairement ; mais il n'est pas nécessaire non plus d'imprimer tout le contraire.

AFKLER

Oh! le docteur Lnrdaii n'épargne pas non plus ses compatriote-.

LURDAC

Naturellement! Qu'est-ce que ça signifie : compatriotes? Ach ! Ça n'est rien du tout. Moi,

|je suis tout à fait exempt du préjugé national.

:1 Je suis un citoyen du monde, vous comprenez. Alors, je ne juge pas les gens, s'ils sont Italiens, ou Danois, ou Russes, ou Français... ou je ne sais quoi, vous comprenez? Je fais l'ethnographie, la psychologie des peuples.

VOWENBERG, avec force.

J'ai trouvé votre article, docteur Lurdau, de t ml premier ordre.

L'ONCLE EMILE

Et puis, vous ne vous en êtes pas tenu aux généralités. Vous ave/ pris à partie, assez rudement, quelques-uns d'entre nous.

LURDAD

Yousètes le peuple qui a fait la belle «'t grande

Révolution. J'ai pris à partie ceux qui, dans la France, celte terre des nobles idées généreuses, veulent systématiquement retourner en arrière.

VOWENBERG, rudement.

El vous avez eu raison de leur metlre le nez dans leurs raisonnements de sciapodes et de Idémies !

MICHEL, intervenant.

Les gens dont vous parlez ne veulent pas systématiquement retourner en arrière. Ce sont des gens qui pensent en Français, voilà tout.

JUDITH

Ah! penser en Français, on sait ce que ça veut dire : c'est limiter l'humanité à un fleuve et à une chaîne de montagnes; c'est ignorer corriplaisamment ce qui se passe au dehors; c'est èlre fier en regardant une colonne.. . c'est prendre un Irou et metlre de la tradition autour.

MICHEL

Evidemment, ces gens-là ne se proclament pas citoyens du monde; c'est, d'ailleurs, une expression mal venue, car la cité et le monde sont deux choses opposées... et la plupart des

hommes tiennent à la terre où ils sont nés par des racines profondes.

LURDAU

Quelle erreur !

VOWENBERÛ

Voilà encore une expression mal venue! Les hommes ont des pieds pour marcher; alors, qu'est-ce que ça signifie : tenir à la terre par des racines profondes?

MICHEL

Si vous aimez mieux, c'est aimer sa patrie.

ViiWENBERG

Oh! la patrie... Voulez-vous me définir ce que c'est que la patrie? Vous allez me répondre que votre patrie, c'est la France. Ce n'est qu'une expression géographique. On vous demande une délinilion saine.

MICHEL, sans élever la voix, au contraire.

Je ne sais pas si ma définition vous paraîtra

\ saine; mais il me semble que la patrie, c'est des

victoires glorieuses, des défaites héroïques, de

beaux exemples de sacrifices et de vertus... c'est

des cathédrales, des palais, des tombeaux... c'est des paysages que l'on a vus tout enfanl et d'autres qui. plus tard, ont encadré des heures de joie ou de tristesse... c'est des choses intimes, des souvenirs, des traditions, des coutumes... c'est un langage qui vous paraît le plus doux, c'est une vieille chanson, un vieux proverbe plein de bon sens. . . c'est une rose qui s'appelle la France, c'est une assiette peinte... que sais-je? Mais oui, la patrie, c'est tout ça... et bien d'autres choses encore.

l'oncle émile Mais oui, c'est tout ça, nom de Dieu!

JUDITH

Oh! vous, parbleu, vous êtes un cocardier. Quand vous voyez passer un drapeau, vous pleurez.

VOWENBERG

Ma cuisinière aussi.

l'oncle émile

Ça prouve que c'est une brave femme votre cuisinière, je l'embrasserais... Je ne pleure pas, mais je suis très ému.

JUDITH

Eles-vous ému quand vous voyez le drapeau qui flotte sur le Mont-de-Piété?

l'oncle émile Ça, non !

JL'DlTlt

Et quand vous voyez les petits drapeaux dans 1rs petites boutiques des Champs-Elysées?

l'oncle émile

Non plus. Mais quand je vois le drapeau à sa place, c'est-à-dire au milieu du régiment, alors, je >uis ému et je m'en vante... Et je ne suis pas le seul, heureusement.

VOWENBERG

lia ! lia! Le drapeau !

AFKLER

Le régiment qui passe!

VOWENBEÏIC.

Les dernières cartouches!

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