‹ Le retour de l'empereurChapitre 9 sur 30 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

I. — Débarquement près d'Antibes de la petite troupe de Napoléon. — La soupe mangée, les armes fourbies, elle se met en marche avec l'Empereur. — On ne s'arrête ni à Cannes, ni à Grasse ; tout le monde campe en dehors de cette dernière ville. — Les paysans et le peuple, maintes fois trompés sur le retour de Napoléon de Tîle d'Elbe, prennent pour des pirates débarqués, dans l'intention d'un pillage, la petite colonne des grenadiers. — De Grasse, l'Empereur se dirige vers Digne, par des chemins montagneux. — Difficultés du passage. — Cependant, le 3 mars. Napoléon et ses soldats entrent dans Gastellane où il trouve à sa disposition les rations commandées par Cambronne, chef de son avant-garde. — Le 5 mars, il est à Sisteron ; le 6 mars, la colonne impériale se trouve à Corps, à quelques lieues de Grenoble. — A partir de Corpa, les paysans rassurés, descendus de leurs montagnes, lui font escorte le long du chemin.

— Aux lacs de LafTrey, près d'un défilé. Napoléon s'arrête, prévenu par Drouot qu'un bataillon du 5* de ligne, parti de Grenoble, se trouve posté, sous le commandement d'officiers hostiles, afin d'arrêter sa marche en avant. — Devant le bataillon, Napoléon descend de cheval et offre sa poitrine découverte aux balles des soldats. — Ceux-ci, impressionnés, bouleversés par tant de courage, crient : Viœ V Empereur I et viennent fraterniser avec les grenadiers de l'Empereur. Ils demandent même, comme un honneur, de former l' avant-garde de la petite armée, qui se met en marche sur Grrenoble.

IL — Sourde agitation à Grenoble produite par la nouvelle de son débarquement,

— Le général Marchand, qui commande à Grenoble, le préfet mathématicien Fourrier, tentent vainement d'animer la garnison en faveur du roi. — Les soldats, ainsi que la population, sont disposés à bien accueillir l'Empereur. — Les canonniers, sur les remparts, répondent à l'enthousiasme du peuple. — Les portes de la ville sont fermées ; les clefs ont été remises au général Marchand qui les a emportées. — Les portes sont enfoncées à coups de madriers énormes par des ouvriers. — L'Empereur entre en ville au milieu d'une foule en délire. — Le général et le préfet ont abandonné leur poste. — Napoléon s'installe à l'hôtel des Trois Dauphiruy tenu par un de ses anciens guides. — Fatigué, ainsi que ses soldats, de sa course précipitée depuis sept jours (on était au 7 mars), il ajourne son départ pour Lyon. — Le lendemain de son arrivée, il passe la revue des troupes de la garnison. — Le comte d'Artois, le duc d'Orléans, qui étaient accourus à Lyon pour organiser la résistance contre Napoléon, apprenant son entrée à Grenoble s'empresseht de fuir sur la route de Moulins. — Les Lyonnais s'opposent à la destruction des ponts, résolue par les royalistes. — L'Empereur arrive à Lyon, le soir et, comme à Grenoble, il y est reçu par la foule enthousiaste de son retour. — Il s'installe à l'archevêché. — Il fait halte à Lyon, comme à Grenoble, et y publie des décrets pour abolir la monarchie, pour anéantir tout ce qui a été fait par les Bourbons et reconstituer l'Empire.

III. — Mensonges du gouvernement de Paris contre Napoléon. — Diffusion des

proclamations apportées de l'tle d'Ëlbe dans toutes les villes de France. — Sentiments du peuple» sentiments de la bourgeoisie à Tégard de T Empereur.

— Visite de Villemain à Fontanes, l'ancien grand maître de TUniversité. — Paris et la province. — Ce qu'il faudrait à TEmpereur pour assurer son triomphe définitif. — Au milieu de la joie universelle, il constate combien il est isolé dans la nation, dont les idées sont bien modifiées depuis un an. — Le 13 mars, il fait ses adieux aux Lyonnais.

lY. — L'Empereur quitte Lyon après son déjeuner, traverse Villefrançhe où l'attendent soixante mille paysans. — A son arrivée à Mâcon, les habitants se pressent en foule à sa rencontre. — Mot de l'Empereur sur le comte Germain, préfet de Ghâlbns. — Les ministres du Roi, constatant la dévorante rapidité de la marche de Napoléon, se résignent à avertir la population de Paris du danger qui la menace. — En môme temps, ils font propager par les journaux royalistes les bruits les plus extraordinaires sur le peu de succès de l'entreprise de Vaçenturier. — Le gouvernement, ensuite, croyant à la connivence du maréchal Soult, dans la débandade des régiments, envoyés dans le midi de la France, et enrôlés sous la bannière de l'Empereur, force le Roi à enlever à Soult le portefeuille de la Guerre. — D'André, le préfet de police est destitué, remplacé par Bourrienne. — Liste des suspects à arrêter, au nombre desquels se trouve Fouché, qui échappa aux agents venus chez lui. — Le duc de Bourbon part pour la Vendée ; le duc d' Angoulême pour le Midi ; le duc de Berry visite les casernes. — Réponses des ouvriers aux beaux messieurs, entrés dans les guinguettes, pour les convertir» ainsi que les soldats qui fraternisent avec les ouvriers. — Chanson des cantinières; chansons des rues. — Un article du Nain Jamtne, — Napoléon avance, dans sa marche vers Fontainebleau; le 17 mars, il déjeune à Vermenton et va coucher à Auxerre.

V — La conversion du maréchal Ney. — Les causes de sa volte-face. — Entrevue de Napoléon et de Ney à Auxerre. — Le 19 mars» Napoléon part d' Auxerre.

— Le 20 mars» de bonne heure» il arrive à Fontainebleau. — Ses impressions ressenties en entrant dans le palais. — Généraux et personnages venus à sa rencontre. — Montholon.

VL — Aspect des Tuileries, le matin du 20 mars. — Ofllciers à demi-solde et partisans de l'Empereur réunis au Carrousel, dans l'attente de l'Empereur. — Les principaux personnages de l'Empire se retrouvent le soir dans les grands salons des Tuileries ; grands dignitaires et valets sont à leur poste. — Arrivée de l'Empereur. — Ecrasement, bousculade de ses partisans, autour de ses voitures. — Il est porté à bras jusque dans ses appartements. — Paroles et gestes de La Valette. — Premiers actes de l'Empereur après son installation dans son cabinet.

A midi, près d'Ântibes, le débarquement de la petite troupe de Napoléon avait commencé. Les navires s'étaient approchés le plus près possible du rivage. Les canots avaient été mis à la mer ; le va-et-vient de chaque embarcation accéléré ; et, néanmoins, beaucoup de grognards, ne pouvant attendre leur tour, entrèrent résolument dans l'eau et rejoignirent leurs camarades qui s'occu-

principale, les chambranles vacillèrent ; les éclats volèrent de toutes parts ; la brèche était ouverte et l'Empereur put entrer en ville.

Ce fut alors un spectacle inoubliable (1). Napoléon pressé par la foule exultante ne pouvait avancer. On Tacclamait, on le voulait voir, toucher son cheval, ses étriers, ses bottes. Il était le vainqueur, l'idole désirée, attendue, et tous se seraient voués à la mort en son honneur, à sa gloire. Le maire se présenta et lui fit hommage. Il voulait le conduire à la préfecture. Napoléon refusa : « Je désire aller à l'hôtel des Trois Dauphins, répondit-il, tenu par un de mes anciens guides, nommé Labarre, que je n'ai pas revu depuis qu'il a quitté le régiment. Près de lui, je serai fort à mon aise. » Sur son désir, la foule l'accompagna jusqu'à cet hôtel. A peine y était-il installé que l'on vit arriver les charrons portant, sur leurs épaules, les débris de la porte enfoncée et massacrée. Napoléon se montra et les ouvriers lui dirent : « On n'a pas voulu te donner les clefs de cette porte, nous t'en apportons les morceaux, la porte elle-même. »

Ce soir-là, le 7 mars, il avait parcouru, avec ses grenadiers, quatre-vingts lieues depuis Antibes. Il avait besoin de repos, ainsi que ses soldats. Il ajourna sa marche sur Lyon. Qu'avait-il à

(1) < Jamais ville assiégée, écrit Fleury de Chaboulon, n'offrit un semblable spectacle. Les assiégeants» Tarme renversée et marchant dans le désordre de la joie, approchaient, en chantant, des murailles de la place. Le bruit des armes, les cris de guerre des soldats ne venaient point épouvanter les airs. On n'entendait d'autre bruit que les acclamations renaissantes : Vive Grenoble t Vice la France I Vive Napoléon I d'autres cris que ceux de la plus franche gaieté et du plus pur enthousiasme. La garnison, la garde nationale, la population répandue sur les remparts, regardèrent d'abord avec surprise, avec émotion, ces transports d'allégresse et de dévouement. Bientôt, ils les partagèrent, et les assiégeants et les assiégés, réunis par une même pensée, les mêmes sentiments, firent éclater, à la fois, le cri de ralliement, le cri de : Vive V Empereur / Le peuple et les soldats se présentèrent aux portes. En un instant, elles furent enfoncées et Napoléon, pressé par une foule idolâtre, fit son entrée triomphante à Grenoble... Il ne restait à la royauté d'autres défenseurs que des femmes et leurs mouchoirs, des prêtres sans influence, des nobles sans courage, des gardes du corps sans jeunesse et sans espérance. Un seul et dernier espoir restait au gouvernement, c'était que Napoléon serait assassiné. Les mêmes hommes qui avaient prêché la guerre civile et déclaré qu'il serait honteux de ne pas l'avoir, souillèrent les murs de Paris de provocations au meurtre et de louanges fanatiques données d'avance au meurtrier. Des émissaires, répandus dans les groupes, cherchaient à mettre le poignard à la main à de nouveaux Jacques Clément. Un acte public avait proscrit Napoléon. Un prix fut offert publiquement à celui qui apporterait sa tête. Cet appel au crime, que, pour la première fois, les assassins de Coligny firent entendre à la France indignée, fut répété par des hommes qui, comme eux, avaient sans cesse à la bouche les mots sacrés de morale, d'humanité, de religion et qui, comme eux, n'étaient altérés que de vengeance et de sang. >

craindre à l'heure présente? Ne possédait-il pas une armée à sa disposition, une place de guerre, comme appui, des armes, des munitions, s'il devait combattre ? Tout le monde était à ses pieds. Ainsi qu'il le dit plus tard à Sainte-Hélène : « Jusqu'à Grenoble, on me traita d'aventurier; à Grenoble, je fus prince. » En effet, le lendemain, les corps constitués, armée, clergé, magistrature, et université, vinrent défiler devant lui et renouvelèrent le serment qu'ils avaient prêté naguère à d'autres princes, et qu'ils prêteraient encore avant longtemps.

Lie lendemain, Napoléon passa la revue des troupes réunies à Grenoble, ensuite, il les fit partir à marches forcées pour Lyon Lui, en sa calèche, voyageait au milieu d'une foule bruyante, dont l'exaltation ne faiblit pas un seul instant. Les hommes, les enfants, chantaient allègrement des paroles empreintes d'un souffle généreux, et en les entendant, il disait : « Je retrouve, ici, les sentiments qui, il y a vingt ans, me firent saluer la France du nom de grande nation. Oui, ajoutait-il, vous êtes encore la grande nation, vous le serez toujours. » Les paysans d'un village l'accompagnaient jusqu'au village prochain et ne le quittaient qu'après l'avoir confié, sur la limite de leur commune, aux autres paysans, qui l'attendaient. Les plus enivrés criaient : c A bas les Bourbons ! A bas les nobles / et même : Vwe Robespierre ! exprimant, par ces exclamations, leur désir d'être affranchis, de nouveau, de la sujétion et de la morgue des seigneurs de village. Le sentiment qui dominait, en ces foules exaspérées des prétentions des aristocrates, était le soulagement éprouvé de se sentir libres. Chacun des plus humbles travailleurs redevenait homme, enfin, l'égal de tous les autres, maître de son épargne, sous la protection de l'Empereur. Le 9 mars. Napoléon couchait à Bourgoin; le lendemain, il allait entrer à Lyon à la tête des régiments qui avaient arboré la cocarde tricolore (1).

(1) Journal de Gourgaudy t. I, p. 376. En parlant du retour de TUe d'Elbe, Napoléon disait : « J'avais laissé à Grasse mes deux pièces de canon et ma voiture, en intimant au maire Tordre de les envoyer à l'arsenal d'Antibes. J'avais aussi déposé quinze cents fusils que j'avais apportés et qui m'étaient inutiles; partout on nous voyait passer avec surprise. A Qap, je fus environné par une grande multitude» lorsque j'étais au bivouac. Je parlai à tout le monde» comme au grand cercle des Tuileries. Les paysans étaient dans la joie et disaient en parlant des nobles : Ils voulaient nous atteler à nos charrues. Les soldats retirés venaient à la tête des habitants de leur village et assuraient à leurs concitoyens

Le comte d'Artois, depuis son arrivée à Lyon, prenait beaucoup de peine pour s'y créer des partisans résolus et dévoués. Il inspectait les casernes, parlait aux soldats, leur distribuait de l'argent. Les soldats n'étaient pas dupes de ce zèle et de cette attention exagérée pour eux. Les officiers, sollicités aussi, se souvenaient de tous les passe-droits dont ils avaient été les victimes, en faveur des émigrés. Au passage du prince, dans les rangs, ils gardaient, comme leurs hommes, un silence dédaigneux. Dans une revue, le comte d'Artois, un peu vexé (1), avisa un vieux dragon, chevronné et balafré, qui restait silencieux et insensible en sa présence. Il s'approcha et l'interpellant : a Allons, mon brave, crie : Vive le Roi / — Non, monsieur, répondit le dragon, si je proférais un cri, ce serait ; Vive F Empereur/ » Décontenancé par cette réplique, il s'éloigna tristement. Dans les rues, d'ailleurs, il ne retrouvait plus la foule bourdonnante, que, l'année d'avant, U avait coudoyée, et il attendait anxieusement le maréchal Macdonald,

que j'étais bien Bonaparte. Des paysans tiraient de leurs poches des pièces de cinq francs à mon effigie et criaient : C^est bien lui / Tout nous assurait que le peuple et les troupes étaient pour nous et que les Bourbons étaient détachés... De Cannes à Grenoble, j'étais un aventurier. Dans cette dernière ville, je redevins un souverain. Je reçus un aide de camp de Brayer, Saint- Ypn, qui m'apprit les dispositions, de Lyon et le séjour des princes dans cette ville sur laquelle je me dirigeai. Les habitants des campagnes accouraient de partout au-devant de moi. Ils m'offraient de faire passer le Rhône à toutes mes troupes, là ou je voudrais. J'allais manœuvrer pour couper la retraite aux princes, lorsque j'appris qu'ils avaient quitté la ville et que toutes les troupes s'étaient déclarées pour moi. Si j'avais pris les princes, j'en aurais été fort embarrassé, car peu d'instants auparavant, ils étaient encore obéis. Il eût été préférable qu'un gouvernement populaire les eût fait périr... Ijorsque Louis XVIII avait appris mon débarquement, Soult s'était rendu aux Tuileries et lui avait déclaré que ce ne serait qu'une question de gendarmerie, mais le roi lui avait répliqué : Tout dépend des premiers régiments; e*e3t une bien mauvaise affaire. Le duc de Dalmatie me l'a raconté depuis en m' avouant franchement que ma tentative n'était rien. Ce maréchal n'a pas trahi le roi, mais tant de faits déposent contre lui que si je n'étais pas au courant de ce qui s'est passé, comme je le suis, je n'hésiterais pas à le déclarer traître. »

(1) Une Année de la vie de V Empereur» p. 151 : « Le 10 mars, au matin, le comte d'Artois fit encore une tentative sur l'esprit des troupes. II se montra dans tous les rangs, mais il les trouva glacés. Vainement, en parlant aux moindres soldats, et leur présentant môme la main, chercha-t-il à se montrer plus que populaire. Ijes soldats, surtout les dragons du 13*, retiraient leurs mains et dans un même silence ne répondaient que par un froid sourire aux cris de Vive le roi ! que faisaient retentir l'escorte du prince et la garde nationale à cheval qui l'accompagnait. L'Empereur riait de ces ridicules préparatifs contre lui. Il ne pouvait avoir de doute sur les dispositions des Lyonnais, encore moins sur celles des soldats. Cependant, il avait donné ordre au général Bertrand de réunir des bateaux à Mirbei, dans l'intention de passer pendant la nuit et d'intercepter les routes de Moulins et de Mâcon au prince qui voulait lui interdire le passage du Rhdne. »

en route pour aller, à Nîmes, seconder le duc d'Ângoulême. Il prendrait alors un parti. Macdonald arriva, le 9 mars au soir, inspecta aussitôt les issues des ponts, d'abord condamnés à être coupés, mais restés intacts, parce que le peuple avait menacé de sa colère ceux qui Toseraient. Toutefois, les barricades qui les obstruaient furent doublées, les postes de défense renforcés. Â l'esprit qui régnait dans la ville, à cette atmosphère de révolte dont on restait imprégné, le maréchal jugea que la défense de Lyon était bien compromise. Il persista quand même à vouloir se défendre, et se méfiant dès soldats qui jamais ne consentiraient à tourner leurs armes contre l'Empereur, il demanda, au maire de Lyon, vingt hommes de bonne volonté, lesquels, habillés en gardes nationaux, engageraient le feu les premiers. Au premier coup de fusil tiré, on riposterait des deux côtés, il n'en doutait pas ; seul moyen d'arrêter l'Empereur. Le maire refusa de s'associer à ce Subterfuge indigne. Tenace en ses projets, le maréchal espérait encore, dans la revue du lendemain, réveiller, au cœur des soldats, Tesprit de sacrifice, l'obéiasance au devoir, c'est-à-dire au commandement, en leur parlant le langage de leurs anciens jours de gloire, ce langage enfiévré et passionné que l'Empereur les avait habitués à entendre. Â cette revue, en effet, tant qu'il ne parla que pour lui, les bataillons crièrent : Vive le maréchal/ Aux premiers mots, en faveur des Bourbons, ils se turent et ne répondirent plus aux exhortations de leur chef. Confus, et redoutant pour le prince quelque danger, s'il s'attardait à Lyon plus longtemps, il lui conseilla de prendre sur-le-champ la route de Moulins. Le duc d'Orléans l'avait précédé sur la même route, deux heures auparavant, non par couardise, mais parce qu'il avait compris tout de suite qu'aucune résistance n'était possible. Quant au maréchal il se tint prêt à combattre. Il s'établit au pont de la Guillotière, par où devait arriver l'Empereur. Le peuple y stationnait en foule, poussant des hourras frénétiques au moindre signe indiquant que les soldats de Napoléon allaient paraître. A la vue des hussards formant l'avant-garde, les barricades furent fébrilement démolies et jetées dans les eaux du fleuve. Macdonald n'eut que le temps de sauter en selle et de fuir devant les hussards, qui le poursuivirent longtemps, jaloux de l'amener prisonnier à l'Empereur. Il échappa grâce à la vitesse de sa fuite.

Il faisait grande nuit, lorsque Napoléon se montra derrière le pont de la Guillotière, à cheval, précédé du peloton de ses Polonais, ayant à ses côtés le grand maréchal Bertrand et les officiers de son état-major qui ne le quittaient plus. Aussitôt, les ouvriers massés près du pont franchirent la distance jusqu'à lui, reprenant, accroissant leurs acclamations toujours plus élevées. Ce fut une cohue où Ton n'apercevait que des bras agités en l'air, des chapeaux au bout des cannes levées haut : bourgeois et ouvriers, bras dessus, bras dessous, fraternisant dans le même délire, se démenant afin d'arriver jusqu'au prince qu'ils avaient toujours aimé. Les torches nombreuses de cette foule illuminaient les façades des maisons où apparaissaient des visages joyeux unissant leurs cris à ceux de la rue. Napoléon se dirigea vers l'archevêché. Il y occupa les chambres et les salons quittés le matin par le comte d'Artois, puis il confia le poste d'honneur devant son palais à l'infanterie de la garde nationale. Les beaux messieurs qui composaient l'escadron à cheval de cette garde sollicitèrent le même honneur. L'Empereur n'y voulut point consentir. Il leur répondit : « Vous vous êtes si mal conduits envers le comte d'Artois, abandonné par vous sans escorte, que je refuse vos services. »

Durant toute la soirée, durant toute la nuit, ce fut un mouvement de fête dans les rues et sur les places, éclairées de lampions. On se félicitait du retour du grand exilé, du rétablissement de l'Empire qui avait donné à la seconde ville de France des années de prospérité, dues au luxe de la Cour. On se remémorait l'année où Bonaparte, premier consul, était venu visiter la ville gisant dans les décombres produites par les violences odieuses de la Révolution ; et les grandes fêtes données en l'honneur de la Consulte italienne, et toutes les autres circonstances où il avait manifesté ses préférences pour sa bonne ville de Lyon. Cette foule, presque fougueuse, ne s'apaisa que de fatigue, la voix éteinte à force de vivats et de cris de plus en plus vibrants. Pendant ce temps. Napoléon s'abandonnait au sommeil, dont il avait grand besoin.

Le lendemain, il se leva, entouré d'autant d'honneurs, de respect, de servilité même qu'aux heures de sa plus grande puissance. Les fonctionnaires de tout ordre se présentèrent à l'archevêché et lui jurèrent, comme ceux de Grenoble, une fidélité désormais

inébranlable. 11 fit semblant d'y ajouter foi. Il connaissait la nature humaine. Ensuite, sur la place Bellecour, il passa en revue les régiments présents à Lyon (1). Il était redevenu déjà l'Empereur, le grand empereur Napoléon. Lyon ne reconnaissait plus d'autre souverain, et avant peu de jours, il en serait de même dans toute la France. Enfermé dans son appartement, il y passa la plus grande partie de la journée du 11 mars, préparant les décrets par lesquels il allait rétablir, dans toute son intégrité, le pouvoir que son abdication de Fontainebleau lui avait enlevé. Ces décrets étaient au nombre de neuf. En voici la substance.

Napoléon replaçait dans leurs fonctions toutes les personnes qui en avaient été exclues par la monarchie ; il chassait de l'ar-

(i) « Je revois cette place avec plaisir, dit-il aux chefs de la garde nationale qui l'entouraient. Je me rappelle que je la relevai de ses ruines et que j'en posai la première pierre, il y a quinze ans. » Il passa, précédé seulement de quelques hussards. Une foule d'hommes, de vieillards, de femmes et d'enfants inondait Ifis ponts, les quais, les rues. On se précipitait sous les pieds des chevaux, pour l'entendre, le voir, le regarder de plus près, ou toucher ses vêtements. C'était un véritable délire. A peine avait-il fait quelques pas que la foule, qui l'avait déjà vu, se portait en courant sur un autre point pour le revoir encore. C'était un feu roulant de : Vive la Nation I Vive V Empereur I A bas les prêtres I A bas les royalistes I (Flkubt db Chaboulon, Souvenirs.)

Le soir, il y eut représentation de gala aux deux théâtres de la ville, et le lendemain, des députations des villes voisines afnuèrent à Lyon, pour présenter leurs hommages à l'Empereur. Pendant ce temps, les journaux de Paris écrivaient < que quelques maisons de la place Bellecour n'avaient illuminé que parce qu'une soldatesque effrénée cassait les vitres à coups de fusil ; encore les habitants préféraient-ils voir casser les vitres de leurs fenêtres. Toute la classe des négociants, disaient les mêmes gazettes, était dans la consternation. Bonaparte qui avait voulu emprunter quelques millions venait d'essuyer un refus. Sans argent, il payait tout avec des bons impériaux dont personne ne voulait. Les villageois n'apportaient plus de provisions dans les marchés, ne se souciant pas de les fournir à la troupe, hors d'état de les solder autrement qu'en papier. (C'étaient encore les journaux royalistes qui écrivaient cela.) De plus, il était avéré que Napoléon faisait replier ses avant-postes sur Lyon, instruit de la marche du maréchal Ney. Ce général s'avançait à sa rencontre à la tête de dix mille hommes, animés de cette énergie et de ce courage qu'il ne pouvait manquer de leur communiquer. La plus grande partie du 13* dragons, entraînée un moment par les séductions de l'ennemi, avait enfin senti toute l'horreur de sa position. Officiers, soldats s'étaient rangés du côté du maréchal Ney, qui les avait reçus comme des enfants égarés. Ce dernier événement (disaient toujours les mêmes gazettes) avait fait la plus vive impression sur les troupes de Napoléon. D'un autre côté, les troupes parties de Valence, le corps du général MioUis, composé de volontaires dévoués, brûlait d'atteindre les coupables et formait un corps considérable sur les derrières de Napoléon. Marseille et toute la Provence, Bordeaux et tout le Midi s'armaient pour sauver les Bourbons... lie roi lui-même se confiait à la foi des soldats de la Garde impériale et le maréchal Oudinot conduisait à Paris, autour du roi, cette vieille Garde qui s'est réservé la gloire d'être le modèle et l'exemple de toutes les années. » Voilà ce qui s'écrivait

ièi Le RëT0n6 DE L'EMPEtlEÛtl

mée les individus qui y avaient été introduits depuis le l*' avril 1814 et leur enjoignait l'ordre de se retirer dans leur ancien domicile ; il proscrivait la cocarde blanche et toutes les autres décorations royales, ne laissant subsister que Tordre de la Légion d'honneur ; il rétablissait la garde impériale avec ses privilèges et ses exclusions ; il ordonnait le séquestre de tous les biens de la maison de Bourbon ; il abolissait la noblesse restaurée par Louis XVIII telle qu'elle avait existé avant 1789, ne laissant debout que la noblesse instituée sous l'Empire; il exilait, de nouveau, les émigrés qui s'étaient maintenus hors de la Patrie jusqu'en 1814; il annulait toutes les promotions faites par les Bourbons dans l'ordre de la Légion d'honneur; enfin, il déclarait dissoutes, la Chambre des députés et la Chambre des pairs qui avaient prêté serment au Roi, convoquant à Paris, au mois de mai suivant, sous le titre « d'Assemblée extraordinaire du Champ de Mai », les députés élus par les collèges électoraux de l'Empire, afin, disait le décret « de prendre des mesures convenables pour corriger et modifier nos constitutions selon l'intérêt et la volonté de la nation, et en même temps, pour assister au couronnement de l'Impératrice, notre très chère et bien-aimée épouse et à celui de notre cher et bien-aimé fils. »

Jusque-là, — à Digne, à Gap, à Grenoble, — il s'était exprimé en patriote. Maintenant, il parlait en souverain, en chef d'Empire, n'employant plus le mot de « citoyens », mais en s'adressant aux Lyonnais, leur disant : « Habitants de la ville de Lyon. » Tous ces décrets étaient brefs, décisifs, sans ambages. Point de circonlocutions ; des phrases courtes et très nettes. On y retrouvait la ferme volonté de celui qui avait si glorieusement gouverné la France pendant quinze ans. Et ces décrets étaient contresignés par le comte Bertrand, grand maréchal du palais.

S'il annonçait le couronnement de l'impératrice Marie-Louise et de son fils, c'est qu'il y pensait toujours. Il savait bien que, séparé de sa femme, il aurait à redouter l'hostilité des puissances coalisées et il écrivit de Lyon, à celle que l'Autriche surveillait jalousement, une lettre très affectueuse, lui annonçant qu'il était remonté sur son trône, indiquant aussi qu'il l'attendait à Paris. Il ne s'en tint pas là. Il avertit le roi Joseph, son frère, retiré en Suisse, à Prangins, de ses intentions toutes pacifiques, de sa résolution de respecter le traité de Paris, voulant consacrer son éner-

LA MONTÉE DU CAPltOLË iél

gie et ses efforts à rendre la France heureuse, dans la paix avec la liberté. Il le priait, en outre, de se mettre en relation avec les représentants de toutes les puissances et de leur faire part de ses projets rassurants.

Pendant ce temps, à Paris, le gouvernement faisait publier, dans les journaux dévoués à sa cause, les plus avérées invraisemblances. « La ville de Digne, y lisait-on, avait refusé le passage à Bonaparte, et ne trouvant dans les campagnes, pas plus que dans les villes, l'empressement sur lequel il avait eu la simplicité de compter, il s'était réfugié sur la crête des montagnes. » Le 9 mars, le Journal des Débats écrivait d'aprôs une dépêche datée du 4 : c La nouvelle du débarquement de Bonaparte a excité la plus vive indignation parmi les habitants de Grenoble et des campagnes voisines. Les chefs de la force armée viennent de se réunir à l'hôtel de la préfecture. Ils y ont combiné tous les moyens de défense, dans le cas très impossible où le petit corps des brigands de Bonaparte songerait à se diriger sur cette ville. Une partie de la garnison vient de se mettre en route pour marcher contre lui. » Ailleurs, on accusait l'Empereur d'avoir volé les chevaux de l'un de ses anciens chambellans, le prince de Monaco, rencontré entre Cannes et Antibes. Sans doute, il l'avait rencontré, mais à la station de poste où l'ancien chambellan réclamait des chevaux pour sa voiture, et l'Empereur lui avait offert de le reprendre et de l'emmener avec lui, à Paris. Un autre jour, les mêmes gazettes annonçaient que le duc d'Orléans avait repoussé jusqu'à Bourgoin V aventurier qui menaçait Lyon. Elles vantaient le loyalisme de cette grande ville, accueillant avec des transports de joie le frère du Roi ; et ce jour-là, le duc d'Orléans rentrait à Paris, ainsi que le comte d'Artois fuyant la révolte des Lyonnais.

Les proclamations de l'Empereur étaient arrivées à Paris, soustraites à la police, comme enveloppes de comestibles, dans les diligences de Grenoble. Répandues par les partisans de Napo-

léon, dans les faubourgs, la bourgeoisie, les salons, elles y provoquèrent, ici, de la joie et là une sorte de stupeur qui paralysait les autres sentiments. Le peuple, sans changer rien de sa vie quotidienne, attendait avec confiance et même avec allégresse le retour du prince qu'il appelait « le grand entrepreneur », se souvenant que, sous son règne, le travail n'était jamais ralenti, et que s'il y avait eu des chômages, il en fallait accuser la politique agressive des puissances étrangères. L'aristocratie voulut paraître aussi résolue que le gouvernement et se moqua de ces proclamations. Les fêtes annoncées eurent lieu au jour dit ; pas une femme ne diminua l'éclat de ses toilettes, pas une ne supprima un sourire à ses adorateurs. On agissait dans les salons, comme si rien d'anormal ne se passât en France. Les réceptions continuaient chez le Roi ; elles continuaient également dans le faubourg Saint- Germain. On se fiait aux rodomontades de M. de Blacas, le favori. Nobles et bourgeois vivaient les yeux bandés. Et puis, elle était si extraordinaire cette attaque d'un homme seul contre toute une nation!...

Il restait les penseurs, les expérimentés, les clairvoyants. Ceuxlà ne doutaient pas que Napoléon, foulant le sol de la France à la tête de plusieurs régiments, ne parvint à renverser le trône des Bourbons. Villemàin nous a laissé, en ses Souvenirs, un témoignage éloquent de l'impression produite à cette nouvelle, dans un salon de la haute bourgeoisie. C'était chez Mme de Courvoisier, naguère veuve du fameux comte de RumfoM. Il s'y trouvait des hommes d'Etat, des savants, des poètes, des hommes politiques, divergents de caractère, natures flegmatiques ou enthousiastes, qui s'exprimaient librement sur l'aventure, encore indécise, de Napoléon. Triompherait-il? La Fayette était sorti de sa terre de Lagrange, venu à Paris, en ces jours troublés, afin d'asseoir son jugement sur des faits précis, et il ne montrait que dédain pour l'audacieuse rupture d'exil de Napoléon; Benjamin Constant, léger, mais passionné, annonçait une riposte de sa plume à cette tentative folle du despote; Lemercier, le poète, l'auteur dramatique, indifférent à l'aventure, mais connaissant Bonaparte, qu'il avait fréquenté jadis à la Malmaison, expliquait que cet homme, tout de calcul et de passion, organisé pour la guerre, pour le choc des hommes en de grandes batailles meurtrières.

irrésistible en sa volonté, resterait vainqueur de tous obstacles. Il y attachait peu d'importance, au surplus, lui qui avait pu vivre libre sous l'Empire, et pour ne rien sacrifier à ses convictions, avait préféré perdre un patrimoine considérable que lui aurait conservé sa déférence au pouvoir tyrannique de Napoléon. Cuvier, homme d'études, méditait, silencieux ; de Jaucourt, optimiste par situation puisqu'il était ministre, prédisait la prochaine débficle de cette malencontreuse équipée; Sismondi, en phrases pleurnicheuses, menait le deuil de la liberté, avec Maine de Biran, avec Garnier, le traducteur d'Adam Smith, avec Mathieu Dumas et le judicieux Gallois, ex-tribun, qui, tous, devaient céder à Napoléon vainqueur, durant les Gent-Jours. Les dames curieuses prenaient une vive part aux paroles de ces hommes distingués, hasardant quelques questions, qui dévoilaient leurs alarmes (1).

Ce n'était, en ce salon, il faut le redire, qu'une sélection d'hommes avertis.

Villemain, tout jeune alors, curieux de s'éclairer sur les fluctuations de la politique, voulut connaître l'opinion d'un homme, célèbre sous l'Empire, qui avait occupé le plus haut rang dans l'Université. Il fit visite à Fontanes, qu'il trouva, un matin, déambulant dans la chambre de son appartement, Chausséed'Antin, pendant que brûlait, dans l'fitre de la cheminée, une liasse de papiers, sans doute compromettants. L'illustre homme d'Etat déchu se préparait à fuir en Normandie, chez son ami Chênedollé, un poète, avec lequel il oublierait les malheurs de la patrie, en lisant des vers. « Car il ne voulait pas, disait-il au jeune Villemain, se joindre aux officiers à demi-solde qui se préparaient à balayer, de leurs manches, la poussière de la calèche de voyage de leur Empereur. » Il avait reconnu la déchéance de Napoléon, donné sa foi à la Restauration. Cette foi, il ne la reprendrait pas. Même personne peut-être, ajoutait-il, Napoléon n'est plus le même homme, celui qu'il avait servi, qu'il avait désiré. Il échouera parce que la France n'est plus celle du Consulat, enthousiaste de la paix et dégoûtée de l'anarchie. En un an, tout le pays a été changé. Les aspirations des générations grandies sous son règne et comprimées sous sa main puissante, ont pris leur essor. Il sera

(i) et. le Retour des Bourbons, t9 327.

170 LE tlËTOUR DE L'EMPEREUR

impuissant à les étouffer. « Il revient maintenant par le chaos, et U retombera avant d'avoir mis aux fers le jacobinisme qu*il déchaîne, pour remonter. » Et prévoyant l'avenir, mais d'une autre façon que ses amis, Fontanes ajoutait : « Parmi tous les instincts de conservation, toutes les insultes à venger, toutes les blessures, toutes les cicatrices au front qui crient à l'étranger de ne pas perdre un moment, d'envahir pour se défendre, de détruire pour se sauver, n'oublions pas la présence de M. de Talleyrand à Vienne, sa connaissance profonde de la Révolution et de l'Empire, le souiQe de haine et d'effroi qu'il répand, à l'égal de Pozzo, et avec l'autorité d'une ancienne confidence et d'une rupture implacable. Je sais qu'il demandait depuis deux mois l'envoi de Napoléon loin de l'île d'Elbe, une résidence transatlantique et mieux gardée. Jugez quel crédit lui donne, en ce moment, sa prévoyance inutile. Quant à sa volonté, c'est une main de fer sous un gant de velours. »

Telle se montrait à Paris, masse flottante, divergente, point unanime en ses désirs, la bourgeoisie revenant aux Bourbons, dans la crainte de la guerre et du despotisme, après avoir été frondeuse contre des ministres rétrogrades et des princes trop soumis à leurs confesseurs ; tels, les nobles toujours arrogants et toujours fiers, aveuglés par l'affectation de la Cour à masquer ses craintes ; tel le peuple silencieux, mais ennemi du régime nouveau qui s'attaquait, chaque jour, aux conquêtes de la Révolution. La police espionne entendait dans les cabarets et les guinguettes, des paroles violentes, des menaces et des imprécations qu'elle n'osait rendre publiques. On n'arrêtait personne dans la peur d'un soulèvement

En province, les opinions étaient plus tranchées. Suivant les contrées, elles étaient royalistes en grande majorité, dans la Vendée, dans le Midi au sud de Bordeaux et dans une partie de la Provence ; dévouées à Napoléon dans la Bretagne et jusqu'aux confins des Vosges.

Napoléon n'ignorait pas cette transformation de la France et cet antagonisme entre les provinces. Quand Fleury de Ghaboulon, à l'île d'Elbe, lui affirmait qu'il était vivement désiré, vivement attendu, c'était vrai; mais il y avait autre chose. Gela, il le sentait, à mesure que son voyage se prolongeait. Certes, dans quelques

jours, il entrerait à Paris, il reprendrait sa place aux Tuileries; les Bourbons auraient fui, affolés par la rapidité de sa marche. Le lendemain, rien ne serait fini. La France entière serait encore à conquérir. Il n'y avait plus, comme au début du Consulat, courant de sympathie et d'amour entre la nation et lui. 11 avait vieilli ; d'autres générations s'étaient élevées, lasses de combats, désabusées de la gloire, rêvant de liberté, de luttes oratoires, de littérature et d'art, toutes choses qu'il reléguait après la science de la guerre. Les paysans, heureux d'être affranchis de la sujétion de leurs anciens seigneurs, les ouvriers satisfaits du bien-être que les travaux de l'industrie leur avaient procuré, ceux-là seuls lui étaient dévoués. Cependant, il ne pouvait gouverner la France avec leur seul appui. Les classes éclairées de la noblesse et de la bourgeoisie lui manquaient aujourd'hui et lui manqueraient toujours, s'il ne leur pouvait persuader qu'il ne recommencerait plus la guerre. Y parviendrait-il?

Oh! sans doute, les fonctionnaires accourraient, leur casaque changée et la main sur le cœur, protestant de leur fidélité et de leur dévouement. Peu lui importait! Il aurait toujours assez de ces serviteurs payés avec l'argent du budget, maniaques par habitudes prolongées et dépourvus d'initiative. Au lieu d'eux, il lui faudrait, à l'heure présente, une pléiade d'hommes jeunes, pensant comme lui, se sacrifiant au bien du pays, aimant la France pour elle-même, non pour eux; enthousiastes d'institutions épurées, régénérées, conformes aux mœurs nouvelles, un groupe de collaborateurs, enfin, tels qu'il en trouva, en prenant le pouvoir jadis, pour former son Conseil d'Etat, remplir les cadres de la magistratiire et de l'épiscopat. Alors, la nation aurait confiance en lui; il durerait et il serait fort. Ses anciens collaborateurs pouvaient convenir aux Bourbons, race vieiUie, imbue de routine, paresseuse et incapable; de lui, on exigerait une administration rajeunie, énergique, imprégnée des idées nouvelles. Où la trouver ! Cette question se répétait, sans cesse, en son esprit. Demain sur qui s'appuierait-il?

Devait-il déchaîner la révolution, afin de faire surgir, de la masse vibrante du peuple, des hommes jeunes qui infuseraient une vie plus intense à toutes les branches de l'administration et par là contenteraient la nation ? Il n'en avait ni la volonté, ni le

172 tE RETOUR DE L'EMPEREUR

courage. L'exercice de la puissance souveriaine, pendant quinze ans, lui avait inculqué le sentiment de Tordre en toutes choses, et il le maintiendrait. Aussi bien, il ne voyait d'appuis que dans l'armée, dans ses vieux soldats et les jeunes officiers, ambitieux de fortune et de gloire. Il allait retrouver la foule de ceux que les Bourbons avaient réduits à la demi-solde, qui, sortis de leurs mansardes, ou du hameau de leur famille, se dévoueraient corps et âme à ce qu'il exigerait d'eux. Ses familiers mêmes, ceux qui avaient joui à la cour impériale des enivrements de son luxe et de sa renommée, ne le serviraient plus du même cœur qu'autrefois. Ils avaient pu être froissés du dédain de la vieille noblesse royaliste ; par leur platitude, ils s'y étaient fait une place et des amitiés qu'ils perdraient et regretteraient. Oui, plus que jamais pour gouverner il se voyait seul ; et quoiqu'il désirât la paix, une paix durable pendant laquelle il appliquerait son vaste esprit à l'accroissement des richesses de la France, à l'embellissement des villes, au développement de l'industrie, à la prospérité de l'agriculture et du commerce, il prévoyait que la guerre était inévitable et qu'il faudrait combattre pour régner. Et la guerre, ce serait sa chute, cette fois irrémédiable. Les puissances coalisées ne lui laisseraient ni repos, ni trêve. On épuiserait sa force reconquise, on lui aliénerait la moitié dé la nation, en l'acculant à se défendre les armes à la main.

Afin de rassurer l'opinion publique, il contredisait les bruits répandus par les royalistes qui appelaient de nouveau les étrangers, en haine de sa personne. Il faisait annoncer que l'Autriche était d'accord avec lui, et lui allait renvoyer l'impératrice Marie- Louise et son fils. Il affirmait partout ses intentions conciliantes et pacifiques. Mais, de lui, était-ce croyable ? Ce n'était pas tout, d'ailleurs; il avait d'autres adversaires. Il savait qu'un nouveau parti politique s'était formé, sous l'instigation de Fouché, le parti des orléanistes, où Fouché, avec son habileté diabolique, avait introduit plusieurs généraux, qui pensaient agir pour l'Empereur, ainsi Exelmans et Lefebvre-Desnouettes, liés à un complot militaire contre le gouvernement de Louis XVIII. Homme néfaste, Fouché était comme Talleyrand, qu'il n'avait pas su abattre tout à fait et dont les intrigues redoutables allaient miner sourdement son pouvoir jusqu'à son renversement.

C'est pourquoi au milieu même des transports populaires, pendant les acclamations de la foule, ses compagnons de route, ses amis, qui avaient appris à le bien connaître en vivant prés de lui, discernaient \m sourire amer qui empêchait les traits de son visage de s'épanouir librement. Un immense soupir soulevait sa poitrine, un soupir de souffrance ou de lassitude, tandis qu'il aurait dû communier de joie et d'espérance avec le peuple en délire. Il poursuivait pourtant sa route, sans différer d'une heure ; il annonçait le succès, il l'obtiendrait, il n'en doutait plus, ni personne autour de lui. Ce n'était que le lendemain du triomphe qui était menaçant. Son aigle volait toujours de clocher en clocher, comme il l'avait prévu en débarquant à Antibes ; et lui la suivait, cette aigle glorieuse, au pas de course, avec sa petite armée grossie chaque jour de nouveaux bataillons, jusqu'au terme final, jusqu'aux tours de Notre-Dame. Certes, il pouvait mépriser les phrases injurieuses pour lui et la jactance de Louis XYIII s'adressant aux députés et aux pairs réunis, sourire des grossièretés ridicules de ses anciens généraux inquiets; Soult le traitant « d'aventurier » ; Jourdan, « d'ennemi public » ; Pacthod, « de criminel et d'insensé ». Conune le vent emporterait loin ces gros mots, et comme ils les regretteraient, ces insulteurs, le jour qu'ils reviendraient aux Tuileries tout petits et honteux !

Le 13 mars, il fit ses adieux aux Lyonnais en ces termes : « Au moment de quitter votre vUle, leur disait-il, j'éprouve le besoin de vous faire connaître les sentiments que vous m'avez inspirés. Vous avez toujours été au premier rang dans mes affections, sur le trône ou dans l'exil ; vous m'avez toujours montré les mêmes sentiments. Le caractère élevé qui vous distingue vous a mérité toute mon estime. Dans des moments plus tranquilles, je reviendrai pour m'occuper de vos manufactures et de votre ville. Lyonnais, je vous aime (1). »

(1) < On a prétendu, écrit Flcury de Chaboulon, que le peuple, à Lyon, avait pillé et dévasté un grand nombre de boutiques et de magasins. I^e fait est faux, n n*y eut d'autres désordres que sur la place Bellecour, où le peuple brisa les vitres et les tables du café Bourbon, connu pour ôtre le lieu de réunion des ultraroyalistes. Ce désordre fut apaisé et réprimé sur-le-champ. »

La plus grande partie de la garnison était partie pour Paris, sous le commandement du général Brayer. L'Empereur quitta Lyon, le même jour, après son déjeuner, traversa Villefranche petite ville de quatre mille habitants, où l'attendaient soixante mille paysans, et arriva le soir à Mâcon. Il descendit à l'auberge, du Sauvage. Les journaux de Paris, à cette heure, y étaient distribués (1), et l'on y pouvait lire que Louis XVIII ne quitterait point les Tuileries. « S'il veut m'y attendre, répondit l'Empereur à ceux qui lui rapportaient ce fait-divers, j'y consens. Mais j'en doute fort. Il se laisse endormir par les fanfaronnades des émigrés, et quand je serai à vingt lieues de Paris, ils l'abandonneront, comme les nobles de Lyon ont abandonné le comte d'Artois. Que pourrait-il faire, d'ailleurs, avec les vieilles poupées qui l'entourent? Un seul de mes grenadiers, avec la crosse de son fusil en culbuterait une centaine. » A son arrivée à Mficon, les habitants se pressaient en foule à sa rencontre, conduits par leur adjoint, en l'absence du maire, qui avait disparu, conscient de sa lâcheté contre les Autrichiens, auxquels, l'année précédente, il avait ouvert les portes de la ville. Napoléon ne manqua point de reprocher aux Maçonnais leur pusillanimité, leur faiblesse, leur donnant, en exemple, la résistance des autres villes voisines, celle de Saint- Jean-de-Losne et de Ghalon qui n'avaient succombé qu'après quarante jours d'une vaillante défense contre l'ennemi. « Ce n'est pas notre faute. Sire, répondit un des assistants ; nous étions mal dirigés. Vous nous aviez donné un mauvais maire. — Cela est vrai, répondit l'Empereur. Nous avons tous fait des sottises, il faut les oublier. Le bonheur et le salut de la France, voilà désormais le seul objet dont nous devons nous occuper. »

(1) a A dix lieues à la ronde, écrit l'éminent historien Henri Houssaye, tous les villages étaient déserts. » I/écrivain royaliste Fabry conte que deux paysans achetèrent à T aubergiste, pour les garder comme reliques, les os du poulet mangé par l'Empereur à son repas.

Le préfet, écrit Fleury de Chaboulon (1), avait battu en retraite. L'Empereur demanda son nom. Il s'appelait Germain. Il l'avait fait comte et chambellan, sans trop savoir pourquoi. « Gomment, dit-il, ce petit Germain s'est cru obligé de me fuir? Il nous reviendra. » Le lendemain, 14 mars, il était à Tournus, puis à Ghalon où il s'installa. Hôtel du Parc, Il y reçut une députation de la ville de Dijon qui venait de chasser son préfet et son maire et demandait à l'Empereur de nouveaux fonctionnaires (2). Provisoirement il y envoya le général Devaux commander la ville et le département. Il n'oublia pas, en cette circonstance, de louer, comme il convenait, le courage des Chalonnais, en des paroles où Ton sentait toujours passer le souiQe du plus énergique patriotisme. Le lendemain, 15 mars, à dix heures du matin, il descendait Hôtel de la Poste, à Âutun ; et, le 16 mars, il partait pour Âvallon, où il trouva le général Girard qui lui amenait deux régiments, le 14« de ligne et le 6* lanciers.

Par cette rapide course vers Paris, Napoléon se rapprochant de plus en plus de la capitale et menaçant l'existence même du gouvernement, les ministres du roi durent avouer, dans leurs gazettes, que le danger était imminent. De grandes villes s'étant livrées, ils adoptèrent contre Vaventurier une nouvelle tactique de justifications et de réprobations. Son triomphe n'était dû, affirmaient les ministres, qu'aux tumultueuses et menaçantes provocations de la lie du peuple, soulevé contre la population honnête. Ce despote, ce flibustier, ne trouvait de partisans que parmi les plus viles personnes ; les autres le fuyaient. Il annonçait, ajoutaient-ils, qu'il venait rendre à la nation ses droits politiques

(1) Fleury de Chaboulon avait rejoint TEmpereur à Lyon, et il l'accompagna depuis cette ville jusqu'à Paris, où il partagea, avec le baron Fain, les travaux du secrétariat particulier de Napoléon.

(2) c Partout, on se portait à sa rencontre, écrit de Vaulabelle ; on le saluait comme le vengeur de l'honneur national, comme le protecteur des intérêts et des droits conquis par la Révolution. On se plaignait à lui de l'insolence de quelquesuns des fonctionnaires du nouveau gouvernement. Les habitants d'un petit village de l'arrondissement de Semur, entre autres, vinrent sur la route, lui dénoncer la persécution d'un jeune royaliste, leur sous-préfet (un freluquet, dit le Moniteur du 25 mars), qui ne leur pardonnait pas d'avoir osé résister aux alliés et d'en avoir tué sur les chemins et dans les bois, on assez bon nombre. Napoléon ordonna à un brigadier de gendarmerie d'aller enlever se fougueux fonctionnaire et de le déposer dans la maison d'arrêt d'AvalIon.

méconnus. Quels droits le roi bien-aimé avait-il lésés ? Napoléon n'était qu'un factieux sanguinaire ; par le mensonge, la terreur il voulait imposer à la France son joug détestable (1). Ils accusaient ce coureur de grandes routes d'avoir à ses gages des émissaires qui préparaient, avant son arrivée, le soulèvement de tous les gredins, heureux d'avoir une occasion de brigandage et de pillage. Quant aux régiments, leur défection est si peu importante, disaient-ils encore, qu'il a fait appel aux montagnards, aux paysans ignorants assemblés autour de lui, en troupe vociférante et débridée, comme une garde indéfectible, dont il serait .protégé.

Cependant, il avançait toujours, et les villes, les unes après les autres, lui ouvraient leurs portes, et les municipalités venaient lui faire hommage et l'accueillaient avec des transports de joie. Dans leur fureur, les royalistes firent appel aux assassins. Le commerce de Marseille réuni offrit trois millions à l'audacieux qui le frapperait à mort. Ils voulurent lui opposer la vieille Garde qui tenait garnison à Metz, et on la fit mettre en marche sur Paris. Pour Famadouer, de grosses sommes furent envoyées aux bataillons qui rejetèrent, avec mépris, cet or sacrilège, gage d'une félonie contre leur héros.

Le gouvernement ne sachant qui frapper en cette désaffection générale, accusa le maréchal Soult d'avoir choisi les régiments les plus bonapartistes pour faire front dans le Midi à cet ennemi public. Soult fut destitué (2) ; d'André, le préfet de police égale-

(1 ) Une Année de la vie de Napoléon.

(2) On lit dans le mémoire que publia ce maréchal après les Cent- Jours pour se justifler de cette accusation de trahison : < Je suis accusé d'avoir provoqué, par diverses mesures injustes» intempestives, le mécontentement des officiers de l'armée. Et d'abord, on favorisant à leur préjudice les officiers chouans, vendéens et les émigrés, la Cour sait bien que les places et les faveurs, accordées aux uns et aux autres. Tout été par son ordre... Nul ne sait mieux que moi qu'une grande partie des officiers français n'a pas reçu les pensions et les places qu'ils avaient si bien méritées... J'ai travaillé constamment avec M. le comte de Bruges; je profitais de ses lumières ; il n'était étranger ni à mes travaux, ni à mes pensées. Cette association et la réputation du comte de Bruges n'eussent-elles pas dû suffire pour écarter loin de moi le reproche de trahison (p. 9 et 10). » De Vaulabelle, qui rapporte cette note, ajoute : « La Cour, on sait qui la composait. Le comte de Bruges, cet associé, dont les lumières guidaient le maréchal, était un des émigrés rentrés avec le comte d'Artois, après vingt-cinq ans de luttes ou d'intrigues contre la France. De tels aveux sont de nature à dissiper tous les doutes sur la fidélité du duc de Dalmatie, comme ministre de la guerre de la première Restauration. On ne suspectera pas leur sincérité. Jamais homme politique, parlant de lui-même, n'a produit contre lui une plus accablante accusation. On raconte, au reste, que lorsqu'il sortit de l'audience où le roi lui avait demandé son porte-

ment, et remplacé par Bourienne, connu pour être animé d'une grande haine envers son ancien camarade de Brienne dont il avait été le secrétaire intime, au temps du Consulat. Vingt-quatre personnes devaient être arrêtées, emprisonnées, et notamment Fouché qui sut échapper aux policiers (1). Et puis, si Ton ne pouvait sauver la France tout entière des griffes de Napoléon, on lui en arracherait au moins des morceaux considérables. Le duc de Bourbon descendit en Vendée, afin de soulever cette province en faveur du roi. Le prince, dès son arrivée, s'empressa de fuir, effrayé de son isolement et de la zizanie partageant les Chouans les plus illustres.

Chacun des princes voulut xemplir un rôle de patriote. Le duc d'Angoulême, dans le Midi, organisait une armée royaliste contre l'Empereur ; la duchesse, sa femme, à Bordeaux, par ses actes et ses discours, s'efforçait de conserver cette grande ville à la royauté ; le comte d'Artois passait en revue la garde nationale de Paris ; le duc de Berry visitait les casernes, goûtait aux soupes des troupiers et affectait envers eux un langage de corps de garde, qu'il pensait devoir plaire. Et il ne lisait sur les murailles que des inscriptions offensantes pour le roi : Vwe F Empereur et /»... pour Louis XV III I Il s'en plaignit aux colonels, qui, tous, lui répétaient qu'après un lessivage destructeur, les mêmes mots orduriers réapparaissaient aussitôt.

.Les beaux messieurs, parmi les royalistes, se mêlaient de cette propagande ardente mais trop tardive, en faveur des Bourbons. Ils allaient, dans les guinguettes, trinquer avec les ouvriers et y amenaient des soldats.

— De quoi vous plaignez-vous, leur disaient-ils. Le roi ne vous paye-t-il pas bien ? N'êtes-vous pas heureux ? Vous ne vous battez plus; vous ne risquez plus de mourir mutilés sur un champ de bataille.

feuille, le maréchal, se toomant vers la foule des courtisans qui encombraient les salles qu'il avait à traverser, leur dit : c Messieurs, je cesse d'être ministre de la ( guerre, mais je n'en suis pas moins au roi à la vie, à la mort ! > Et agitant son chapeau au-dessus de sa tête, il jeta au milieu des spectateurs étonnés des cris nombreux et retentissants d^ : Vive le roi I »

(1) Ces vingt-quatre personnes étaient : Fouché, Davout, Lecomte (il avait les fonds de Fouché), Qaillard, conseiller à la Cour royale, Hinguerlot, Lemaire, Qirard, Méjan, Legrand, Etienne, Rovigo, Real, Arnault, Norvins, Bouvier- Dumolard, Muret, Duviquet, Patris, La Valette, Siéyôs, Pierre-Pierre, Flahaut, Bxelmans, Thurot; Fouché et Davout étaient marqués d'un astérique. On y tenait.

— Cest vrai.

— Au lieu qu'avec votre Bonaparte, toujours au bivouac, toujours en marche, il vous sacrifiait par milliers et il ne vous payait pas. S'O revient, il vous paiera encore moins.

— Et si nous voulons lui faire crédit, nous, saperjeu, répondaient-ils, excédés des paroles malsonnantes de ces discoureurs aux mains blanches.

Telle était la passion soulevant ces âmes royalistes dans les salons de bonne compagnie, que l'on y entendait de toutes jeunes filles de quinze ans, interrogeant les mousquetaires lorsqu'ils entraient. « Est-il tué ? » disaient-elles.

Pas une de ces démonstrations si caractéristicpies ne changeait l'esprit du peuple, n'entamait le cœur des soldats. S'ils s'attablaient entre eux dans les cabarets voisins des casernes, ils ne se quittaient pas sans avoir bu à la santé du père la Violette, le nom amical qu'ils donnaient à l'Empereur ; le plus souvent, à leur dîner, un couvert demeurait inoccupé à leur table, c'était le couvert du président de leurs agapes fraternelles, celui de l'Empereur absent. A ce retour de printemps, chez ces braves gens, l'Empereur était désigné par ce joli nom de fleur, qu'on lui avait choisi, au lieu de celui de Jean de FEpée, lorsqu'il vivait à l'Ile d'Elbe. Pendant les marches des bataillons, les cantinières chantaient :

Roule ta bosse Roi Cotillon Rends la couronne à Napoléon!

Sur leur passage, le peuple criait : A bas la calotte/ et les paysannes disaient aux grognards : « Quand vous passerez dans le village devant vous, n'oubliez pas d'enrôler le curé ! »

Le Nain Jaune, cette petite feuille satirique, si blessante contre les Bourbons, nuança, avec infiniment d'esprit, les nouvelles répandues sur la marche de l'Empereur, dès que l'on eut appris son débarquement. « U exterminateur a signé, écrivait-il le 25 février, un traité d'alliance offensive et défensive, on ne sait plus avec qui. Le 26, le Corse est parti de l'île d'Elbe. Le 30, Bonaparte a débarqué à Cannes, avec six cents hommes. Le 4 mars, le général Bonaparte s'est emparé de Grenoble. Le 11 mars. Napoléon a fait son entrée à Lyon. Puis, hier, l'Empereur a été reçu à Fontaine-

bleau, au milieu des acclamations, et Sa Majesté impériale est attendue aux Tuileries, demain 20 mars, jour anniversaire de la naissance de Sa Majesté le Roi de Rome. > Par gradation, il était devenu d* exterminateur une majesté impériale.

Napoléon, en effet, avançait irrésistiblement (1) vers Fontainebleau. Arrivé à Avallon, le 16 mars, la garde nationale, comme aux beaux jours de l'Empire, voulut monter sa faction, du matin au soir, et sans trêve. Des jeunes femmes de la bonne société, en toilettes élégantes, insistaient de leurs plus agaçants sourires pour lui être présentées; et on les vit stationner imperturbablement dans les escaliers et les corridors de l'hôtel, afin de l'apercevoir à son passage. Trois d'entre elles passèrent la nuit dans la pièce précédant sa chambre, voulant, disaient-elles, veiller à sa sécurité. Les officiers de l'Empereur étaient campés dans cette pièce, et pour eux on avait étendu par terre des matelas, sur lesquels ils devaient se reposer. Voyant les jeunes femmes résolues à demeurer

(1) Par contre, dés son arrivée à Paris, les royalistes faisaient chanter cette chanson : Le Retour du hra^e ; air : // était une fille.

Au beau milieu d'une tle,

Un ogre résidait.

Que tout le monde redoutait.

Echappé de sa ville.

Il reparaît céans.

Pour manger nos enfants I

n se croit Gharlemagne, Car il le dit souvent; Autant en emporte le vent t n sut prendre en Espagne, En Egypte, à Moscou Ses jambes à son cou.

Son aigle est son image.

De clocher en clocher.

Son grand talent est de voler. Mais, après le pillage, La peur d'être vaincu Lui fait tourner le cul.

Triomphante rentrée Pourrait faire du bruit.

Sa bravoure choisit la nuit Char à grande livrée Escorté par les gens; Mais il n'est pas dedans.

Pour le bien de la France, J'arrive dans Paris, Bourgeois, dit-il, toujours amis!

En pleine confiance.

Je me jette en vos bras; Mais ne m'approchez pas

Pourtant, aux Tuileries, L'œil d'un peuple hébété Le cherche avec avidité.

Lui, dans ses singeries.

Veut bien comme un hibou.

Se montrer par un trou.

Au palais de ses maîtres.

Il ne voit, dans la nuit.

Qu'un spectre armé qui le poursuit.

Son cortège de traîtres

Nous dit qu'elle sera

La fin de l'opérai

là, en permanence, ils leur cédèrent une de leurs couchettes, t Rien n'était plus plaisant, écrit Fleury de Chaboulon, que de les voir groupées timidement, sur un grabat, au milieu de notre sale bivouac. Nous cherchions à leur tenir compagnie ; mais nos yeux se fermèrent malgré nos efforts. Dormez, nous dirent-elles, nous veillerons sur l'Empereur (1). » Le 17 mars, fl déjeuna à Vermenton et vint coucher à Auxerre, à V Hôtel de la Préfecture où il séjoiu'na. D'Auxerre à Fossard, non loin de Montereau, la route côtoie l'Yonne sur une longueur de près de cent kilomètres. La marche accélérée de sa petite troupe elboise avait produit sur plusieurs de ses hommes une fatigue manifeste. Il résolut de les embarquer sur l'Yonne. Ce trajet en chalands leur procurerait un repos salutaire (2). Il resterait sans escorte, lui disait-on... En avait-il besoin lorsque chaque régiment envoyé contre lui était un nouveau renfort, une force de plus contre la monarchie des Boiu*bons ? Et justement, à Montereau, un escadron de lanciers placé en observation» avec un escadron de gardes du corps pour surveiller les ponts, se retourna tout à coup contre ces cavaliers de parade, leurs compagnons d'armes, les chargea et les mit en fuite au cri de : Vive V Empereur! Qu'avait-il donc à craindre (3) ?

Avant de quitter Auxerre, il avait réussi à rallier le maréchal Ney au drapeau tricolore. Le maréchal, cependant, prenant congé de Louis XVIII, peu de jours auparavant, avait juré qu'il lui ra-

(1) Lttbis, en son Histoire de la Restauration, parle du maire d'ÂvalIon qui refusa de reconnaître de nouveau la restauration de T Empire. Au général qui le sommait de proclamer l'Empereur, il répondit ; < Je n*ai prêté que deux serments, l'un à Bonaparte qui m'en a délié par son abdication, l'autre au roi dont je ne sais qui pourra me délier. » Appelé en présence de Napoléon, il lui dit : < Je yois bien, monsieur, que vous êtes à la tôte d'un rassemblement d'hommes armés, et que vous avez le droit de la force, mais je ne reconnaîtrai jamais d'autre souverain que Louis XMII. »

(2) Il fit venir le chef de la marine, il se fit rendre compte du nombre de ses bateaux, des moyens de prévenir les accidents, etc. Il entra avec lui dans de tels détails que cet homme avait peine à revenir de sa surprise et à comprendre comment un Empereur en savait autant qu'un batelier (Flsubt di Chaboulok. Souvenirs),

(3) HoBHonsB, Lettres sur les Oent- Jours, p. 130. < Les cinq mille jeunes nobles

LA MONTÉE DU CAPITOLE 18i

mènerait Napoléon prisonnier dans une cage de fer, et il avait suffi de quelques mots de l'Empereur pour lui faire oublier ce serment inconsidéré et presque ridicule. Ney, dans les villes où il s'était arrêté, en partant de Paris, avait proféré contre son ancien souverain les imprécations les plus véhémentes. Ceux qui les avaient entendues ne doutaient pas que si ces deux hommes se trouvaient en présence, il n'y eût collision sanglante. Le maréchal avait appelé à le seconder deux officiers très royalistes, l'un ancien Vendéen, le comte de Bourmont, dont la haine ne s'était jamais apaisée, même après sa soumission volontaire, la guerre de Vendée finie; l'autre, Lecourbe, lieutenant de Moreau, jadis rayé des cadres de l'armée, après le procès de son ami, et durant tout l'Empire, privé des faveurs de celui qui les prodiguait aux autres généraux. Louis XVIII ne lui avait fait que du bien, disait Lecourbe à Ney, et il ne demandait qu'à servir le roi. Ces trois hommes s'encourageaient entre eux à la résistance, à une sorte de fureur que maintenait au même diapason le caractère emporté et de prime-saut du maréchal. De Besançon, il avait transporté son quartier général à Lons-le-Saunier ; mais, à mesure qu'il se rapprochait de l'Empereur, la ferveur de ses troupes diminuait et leur subordination était ébranlée. L'air ambiant était funeste à leur zèle bourbonnien. Les nouvelles favorables à l'Empereur pénétraient malgré tout dans les casernes. De loin, leur arrivait l'écho de l'entrée triomphale du grand capitaine dans Grenoble, de la fuite à Lyon du comte d'Artois, abandonné même de sa garde d'honneur. Ney, lui-même, sentait monter en lui le vertige de son ancienne adoration. Il se jurait, néanmoins, de résister à toutes les séductions; il s'enivrait de son rêve qui était de sauver la monarchie en péril et d'être proclamé le libérateur de la patrie contre le despote sorti de son lie. S'il fût resté fidèle à son serment au roi, si ses résolutions premières eussent duré, le brave des braves aurait été pour Napoléon le plus redoutable adversaire. Napoléon avait eu à lutter contre ses violences à Fontainebleau, lors de son abdication. Ne retrouverait-il pas devant lui le même homme?

de la garde royale qui avaient pris congé le matin pour voler à leur poste et couvrir leur roi et la capitale se trouvèrent le soir, dans les salons, où ils dirent que se voyant chacun à leur poste sans avoir personne à commander, ils avaient jugé à propos de venir eux-mêmes annoncer leur retraite et leur soumission au nouvel ordre de choses.

Il lui fallait donc agir avec ruse, avec prudence, contre ce dogue déchaîné. Aussi bien, par des émissaires habilement choisis, qui ne devaient paraître à Ney que des voyageurs de passage, il lui fit remettre les proclamations écrites à l'île d'Elbe et partout répandues. Ney ne les lirait point sans subir l'influence de ce langage précurseur de victoires ; ce qui arriva, car dès ce moment il devint songeur. Il se répétait muettement ces phrases sonnantes comme un bruit de tambour : La victoire marchera au pas de charge; Vaigle volera de clocher en clocher jusqu'aux tours de Notre-Dame. Un frisson de plaisir, une sorte d'attendrissement l'envahissaient, lui qui avait tant aimé la mêlée furieuse des combats. Eh ! n'était-ce pas l'homme qu'il fallait à des Français, et non ce prince impotent que l'on roulait, en son fauteuil, devant le front de la vieille Garde ! Puis, oubliant cet émoi, U reprenait son élan vers son devoir : la poursuite de Napoléon.

Malheureusement, en cette envolée d'ardeur royaliste, il apprend, coup sur coup, la désaffection des régiments envoyés contre cet extraordinaire général, ce prestigieux chef d'armée. Les départements traversés tombent, un à un, sous la domination de l'Empereur, devenu irrésistible. Et voici que Capelle, le préfet de l'Ain, arrive de Bourg, au qpiartier général, affolé par les menaces de la population et les vivats des soldats. Ney comprend, alors, que le courant bonapartiste va tout emporter, et qu'il ne servirait à rien de vouloir le combattre. A quoi bon, semble-t-il se dire à luimême ! Il faut vouloir ce que veut la France. Qu'attendait-il au surplus, à Lons-le-Saunier, pour marcher contre Napoléon! on ne le saurait dire. Des ordres de Paris, des nouvelles des princes, des renforts de soldats?... Ce qu'il attendait?... Rien. Il était indécis, doutant maintenant du succès avec des régiments peu sûrs et très mous, avec des lieutenants dévoués, sans doute, miais troublés, autant que lui : il le discernait. Et c'est en cet état d'esprit qu'il reçut, à son hôtel, une lettre du comte Bertrand, écrite assurément sous l'inspiration, ou sous la dictée de l'Empereur. Bertrand rapportait la fabuleuse traversée de la France par le bataillon de l'île d'Elbe, la certitude qu'avait l'Empereur d'arriver sans encombre à Paris. Il lui annonçait le renversement fatal de la monarchie des Bourbons, le rétablissement de la dynastie impériale, faits supposés ou faits certains, (pii devaient con-

vertir Ney et lui rendre sa foi en Napoléon. Et d'ailleurs, à cette lettre était joint un billet de la main même de son ancien chef, quelques lignes brèves, tout à la fois impératives et amicales, détruisant généreusement jusqu'à l'ombre même des rancunes passées, un de ces billets laconiques, si éloquents dans leur concision. « Je ne doute pas, lui écrivait-O, qu'en apprenant mon arrivée à Lyon, vous n'ayez fait reprendre à vos troupes le drapeau tricolore. Exécutez les ordres de Bertrand et venez me rejoindre à Chalon. Je vous recevrai comme au lendemain de la bataille de la Moskowa. » Et Ney fut vaincu par ce langage tout militaire, qu'il n'avait jamais entendu dans l'entourage des Bourbons. Ceux-là ne savaient dire que de fades paroles, rappeler leurs souvenirs surannés sur Henri IV, considérer les plus vaillants hommes de guerre comme de petits enfants devant un grandpère. Son âme longtemps flottante fut gagnée subitement et devint ferme en sa résolution. Il irait à Napoléon ; il entraînerait avec luises troupes qui ne demandaient qu'à se retourner contre ceux qu'elles avaient mission de défendre. Durant son procès, Ney répétait, qu'à ce moment-là, il avait perdu la tête; et puis enûn qu'il n'aurait pu arrêter les eaux de la mer avec les mains. Comparaison très juste. Dans l'Est, le peuple et l'armée étaient tout dévoués à l'Empereur. Le maréchal, ainsi retourné, convoqua chez lui ses deux lieutenants, et dans une conférence, un peu embarrassée à vrai dire, il parvint à les gagner, eux aussi. Alors, le lendemain, devant ses bataiUons assemblés, levant haut son épée, il leur fit entendre que la cause des Bourbons était à tout jamais perdue et sa voix fut couverte aussitôt par un formidable cri de : Vwe F Empereur (1).

Le jour suivant, 15 mars, d'après les ordres de Bertrand, il met en marche ses régiments sur Dôle et Dijon.

Son entrevue avec l'Empereur eut lieu à Auxerre, chez le préfet, son beau-frère Gamot. L'Empereur, en entrant à la préfecture,

(1) I«a proclamation de Ney à ses soldats fut affichée sur les murs de Lons-le- Saulnier. Le maréchal s'exprimait ainsi : < Officiers et soldats, la cause des Bourbons est à jamais perdue. La dynastie légitime que la nation française a adoptée va remonter sur le trône. C'est à l'empereur Napoléon, notre souverain, qu'il appartient de régner sur notre beau pays. » Et plus loin : « Soldats, je vous ai souvent menés à la victoire; maintenant, je vais vous conduire à cette phalange immortelle que l'empereur Napoléon conduit à Paris et qui y sera sous peu de jours ; et là, notre espérance et notre bonheur seront à jamais réalisés. Vive VEnv pereur/ — Le maréchal d'Empire, prince db la. Moskowa. >

avait trouvé, dans le premier salon, un grand portrait de Timpératrice Marie-Louise, et celui de son fils, le Roi de Rome, et dans le salon d'honneur, le sien en pied, revêtu des insignes impériaux, conmie au temps où il régnait aux Tuileries. « Ohl disait Napoléon reporté par cette vision à quelques années antérieures, la CQur de Louis XVIII a Pair de celle du roi Dagobert. On n'y Voit que des antiquailles. Les femmes y sont laides et vieilles à faire peur. Il n'y avait de jolies femmes que les miennes; mais on les traitait si mal qu'elles ont été forcées de la déserter. Tous ces gens-là n'ont que de la morgue et de la fierté. » Et Ney, faisant écho à ces paroles, ajoutait : « Oui, Sire, ils cherchaient sans cesse à nous humilier. Je suis encore indigné, quand je pense qu'on maréchal de France, un vieux guerrier comme moi, fut obligé de se mettre à genoux devant le duc de Berry pour recevoir la croix de Saint-Louis. Cela ne pouvait durer. Si vous n'étiez venu les chasser, nous allions les chasser nous-mêmes. %

En cette demeure, devenue tout impériediste, près de son beaufrère qui s'inclinait respectueusement de nouveau devant l'Empereur, Ney se montrait plein de repentir. A son premier abord. Napoléon le mit à l'aise tout de suite. Il lui ouvrit les bras et l'embrassa. Ney avait voulu se justifier avec des protestations de dévouement, il invoquait son amour de la patrie. La patrie était son idole. Eh ! qu'importe ! l'Empereur n'ignorait pas ce qu'il y avait au-dessous de ces belles phrases. Il avait reconquis le brave des braves ; il ne lui en fallait pas davantage (1).

(1 ) Journal de Gourgaud, 1. 1, p. 491. Sur la conversion de Ney, de Labédoyère et de Suchet, de Masséna. Napoléon à Sainte- Hélène : « Mais le fait est que Ney vit que les troupes et le peuple se déclaraient en ma faveur et il voulut avoir Tair de se mettre de mon bord pour en profiter... L'ambition!.... Il aurait dû s*en retourner à Paris, ce qui eût été bien plus noble. Sa proclamation qu'il m'envoya m'indigna. 11 appartient bien à Ney de disposer des couronnes ! Je dissimulai et fis à son officier d'ordonnance toutes les flagorneries possibles sur son maréchal, que je ne manquai pas de désigner le brave des braves. Son beau-frère Qamot (préfet de l'Yonne) se conduisit aussi comme un plat. Je n'aurais pas dû employer Ney. Beaucoup de gens, même, disent que je n'aurais pas dû l'appeler à la Cham> bre des pairs. Bien différente est la conduite de Labédoyère. Pour celui-ci tout était danger, et il a agi d'une manière chevaleresque, tandis que Ney ne pouvait rien changer aux affaires. Chez Ney, c'était par intérêt; chez Labédoyère, ce fut fanatisme. Ney me conseilla d'écrire à Lecourbe qu'il ne serait pas recherché. J'écrivis aussitôt.

« Suchet m'envoya un exprès ainsi que Girard, à Lyon. Cet homme avait pour instructions de se conduire suivant les circonstances. Aussi, voyant l'enthousiasme qui éclatait à Lyon, l'agent m'assura que je pouvais compter sur le duc

Le 19 mars, avant le jour, Napoléon se mit en marche vers Paris, dans la calèche du préfet Gamot, accompagné de sa petite escorté (1) . Le valet de chambre, Saint-Denis, était assis sur le siège de derrière; le premier valet de chambre, Marchand, suivait dans une autre calèche avec les bagages et lé portefeuille. A Joigny et à Sens, les autorités vinrent complimenter l'Empereur dont les voitures relayaient hors de chaque ville, pour échapper à la curiosité de la foule et abréger ainsi le changement des chevaux. Ce jour-là, il coucha à Pont-sur- Yonne où s'étaient garés plusieurs chalands (pii transportaient le bataillon elbois. Il parut s'en étonner. Les mariniers lui objectèrent les dangers d'un voyage de nuit. Sur l'insistance des grognards, la navigation fut reprise; mais l'un des bateaux, heurtant la piïe d'un pont dans l'obscurité du soir, trente des soldats furent noyés.

De très bonne heure, le 20 mars. Napoléon entra dans Fontainebleau. Il se fit conduire au palais, où son appartement, par les soins dé ses amis, avait été disposé pour le recevoir, fleury de Chaboulon, son secrétaire depuis Lyon, s'était imaginé qu'en revoyant ces lieux d'où il était parti pour l'exil, il éprouverait une émotion qui se traduirait par le trouble de ses traits ou la pâleur de son visage. C'était ne pas connaître cet homme à qui toute la France venait de céder au milieu de transports de joie inoubliables. Il s'installa dans le palais, comme s'il n'en était

d'Albuféra; mais Suchet n'a pas lancé de proclamation comme Ney et n'a pas comme celui-ci joué le principal rôle, en cherchant à faire accroire que tout était convenu entre moi et les maréchaux.

« J'envoyai Pons de l'Hérault à Masséna. J'ai su depuis que ce dernier avait pleuré de joie en apprenant mon retour, mais qu'il avait déclaré à mon émissaire que l'esprit de Marseille était tellement mauvais qu'il ne pouvait se prononcer encore et que, même, pour le sauver des fureurs populaires, il allait le faire arrêter. »

(1) Dans tous les lieux où il passait maintenant, il trouvait des traces de ravages des ennemis pendant l'année précédente. Tout le monde se plaignait d'avoir été traité sans pitié sous le gouvernement qui finissait. Les propriétaires des fermes incendiées, les fermiers dont tous les bestiaux avaient été enlevés, tous les chevaux pris, n'avaient pu se faire dégrever d'aucune charge et les contributions étaient exigées avec la dernière rigueur. A Auxerre, il avait passé la revue du 14* de ligne, qui s'était si bien montré en Espagne. H questionna de vieux soldats sur leurs années de services. Plusieurs se plaignirent : « Vous nous devez des croix, disaient-ils. Nous avons été oubliés parce que nous n'étions pas sous vos yeux. Cependant, nous avons fait notre devoir. » Un porte-aigle était décoré de trois chevrons : « Et toi, combien d'années de services, lui dit Napoléon? — Vingt-trois ans. Sire. — Nous étions donc ensemble à l'afTaire de Rivoli où nous primes sept pièces de canon. — Oui, Sire. — Je vois que tu es un bon soldat. J'aurai soin de toi. » (Une Année de la vie de V Empereur.)

sorti que depuis quelques jours, heureux de jouir de la beauté et de Télégance des pièces qu'il parcourait, de la douce chaleur qui y régnait, de la possession qu'il reprenait. Il était chez lui ; et Fleury de Chaboulon entendit cette exclamation jaillie sans préméditation : « On sera bien, ici ! — Oui, Sire, répondit le jeune secrétaire ; on est toujours bien chez soi. » Il mit même quelque hâte à parcourir les appartements du château, à descendre dans les jardins dont la flore printanière commençait à s'éveiUer, à faire acte de propriétaire, comme un bourgeois qui rentre en son foyer, après quelques jours d'absence. Habitué aux grandeurs, il dépouillait, au milieu de ce luxe impérial, le souvenir de la misérable bicoque de Porto-Ferrajo. Il était, enfin, l'Empereur!

Napoléon, par les courriers que lui avait envoyés La Valette sur son chemin, par les papiers dont ils étaient porteurs, était instruit de tous les événements de Paris. Il connut, le matin même, le départ des Bourbons, la fuite des royalistes derrière la maison du roi et la joie des impérialistes, surtout des officiers à demi-solde. On l'attendait fiévreusement. Qu'il se hâtât donc d'arriver. Quelques-uns de ses anciens familiers, tel le comte Lemarrois, avait dirigé sur Fontainebleau des voitures de gala pour son entrée dans Paris. Il n'en voulut aucune. Il repartit dans celle qui l'avait amené d'Auxerre, mauvaise calèche du préfet, que l'on attelait de six chevaux et que précédait un courrier à quelques centaines de mètres en avant. Il allait grand train, toujours entouré de ses Polonais et des colonels qui, depuis Auxerre, chevauchaient aux côtés de sa voiture. Le long de la route, dans la forêt, en prévision d'un guet-apens et sachant que les royalistes n'avaient point abandonné l'espoir d'un assassinat (1), ses amis

(1) Henri Houssats i8i5 iLea Cent-Joun, p. 319) : « Les correspondances des royalistes décachetées à 1* état-major impérial révélaient des complots contre la vie de l'Empereur. Dans plusieurs lettres» il était question de Vendéens et de gardes du corps qui s'étaient mis en route pour l'assassiner, déguisés en femmes et en soldats de la Garde. Il est certain, en elTet, que des souscriptions furent ouvertes publiquement au profit de l'homme qui tuerait Napoléon, et que plusieurs individus s'offrirent à remplir cette mission. Il y eut aussi les forçats du bagne de Cherbourg, qui adressèrent une supplique au duc de Berry pour être employés contre V usurpateur. La Fayette prétend m Ame qu'un ministre lui dit : « Si Bona- « parte était passé où nous l'attendions, c'en était fait de lui » et que le principa agent du guet-apens fut emprisonné pendant les Cent-Jours. »

MoNTHOLON {Mémoires, t. II, p. 327) : « liOrsque Napoléon arriva à Fontainebleau, ce palais était occupé par ses troupes. Des grand'gardes de cavalerie étaient à tous les débouchés de la forêt, sur les chemins de Paris, de Melun, d'Or-

avaient fait établir quelques postes de cavalerie, chargés d*en surveiller les abords. Non loin des villes ou des viUages traversés, des masses de paysans stationnaient pour Tacclamer. Prés de Paris, la foule de ces curieux enthousiastes était si considérable qu'elle gênait le passage ; et lorsqu'on demandait à ceux qui revenaient de ce côté-là à quelle heure l'Empereur serait aux Tuileries, ils ne le pouvaient préciser, disaient-ils, tant la route était obstruée de ses admirateurs et de ses partisans.

Le général Montholon raconte, en ses Souvenirs, que lui aussi était venu au-devant de son glorieux souverain, et que Napoléon, averti de sa présence, descendit de sa voiture pour l'embrasser, puis le questionna longuement sur les événements de la capitale et l'effet qu'avait produit la nouvelle de son débarquement. Il voulait repartir aussitôt. Montholon lui fit observer qu'il était prudent d'attendre les régiments de cavalerie mobilisés pour lui servir d'escorte ; que, la veille, les soldats de l'armée du duc de Berry, dont le quartier général était à Villejuif, avaient crié très fort : Vive le roi, en mettant un genou en terre, et que, s'ils avaient crié ensuite : Vive V Empereur, ils pouvaient, par un revirement subit, sous les excitations[deVoyalistes ardents, se retourner contre lui et barrer la route de Paris. Mais, peu d'instants après, le colonel Galbois amenait le 6« de lanciers, le marquis de Verne, le 4« de chasseurs, le marquis de Talhouet, le 1*» de chasseurs, le prince de Carignan le 6« de la même arme. L'Empereur donna le commandement de ces quatre régiments au général de Montholon, réveilla l'énergie et le dévouement des plus vieux officiers auxquels il adressa quelques mots tout vibrants de patriotisme, et remonta ensuite dans sa calèche, dont il ne sortit plus qu'aux Tuileries. Sur les voitures venues de Paris, avec leurs panneaux fraîchement peints, de mauvais plaisants, pendant qu'elles stationnaient audevant des postes de relais, cherchaient à effacer les armes visibles, pour faire ressortir par-dessous les armes impériales. Une troupe d'enfants et d'adolescents de quinze ans emboîtaient le pas aux régiments de passage, demandant à servir l'Empereur, être fifres

léaxis, et la forêt avait été fouillée dans tous les sens. Ces précautions d'usage étaient doublement à propos, car l'armée du duc de Berry était alors supposée campée sur les hauteurs d'Essonne. Napoléon s'arrêta quatre ou cinq heures de la nuit à Moret, afin de recevoir le rapport des grand'gardes envoyées à tous les débouchés de la forêt. »

OU tambours jusqu'à l'âge d'être combattants. Partout où se montrait l'Empereur, il subjuguait toutes les âmes.

Pendant le séjour à l'île d'Elbe de son beau-père, la ducbesse de Saint-Leu (la reine Hortense) observa la plus grande réserve. Ses salons, en son hôtel, étaient ouverts à la haute société; de jeunes royalistes se faisaient un devoir de lui venir présenter leurs hommages; et les réunions y étaient très mêlées, car les amis de l'Empereur ne manquaient point d'y assister. Mais les échos mondains étaient les seuls que l'on y entendait. La duchesse ne permettait point que l'on parlât devant elle des Bourbons et surtout de l'Empereur, afin de ne donner prise à aucune critique. La politique était bannie de son entourage. Elle avait bien compris que sa présence à Paris ne serait tolérée qu'à cette condition, et elle s'en faisait une loi stricte. Lorsqu'elle apprit le débarquement de l'Empereur, elle ferma ses salons, ne voulant plus recevoir personne. Elle se savait surveillée. Les Bourbons s'imaginaient que, chez elle, se tramaient tous les complots surpris contre leur gouvernement. Que ne s'imagineraient-ils pas, si elle continuait à recevoir les amis de l'Empereur? Toutefois, après la fuite des royalistes, le jour où Napoléon était attendu à Paris (1), la duchesse, redevenue la reine Hortense, reprit son assurance, laissa éclater sa joie, et, avec les dames de l'ancienne Cour impériale, elle se prépara, heiu»euse et enivrée d'espérance, à se trouver aux Tuileries, lorsque le mari de sa mère, le tout-puissant vainqueur de l'Europe, descendrait de voiture.

(1) On lit dans les Révélations publiées en 1830, par M. Mobin, ancien chef de la première division de la police générale sous la Restauration : « Une vaste et puissante conjuration que j'appellerai civile, absolument étrangère à Bonaparte et qui avait même pour objet de lui fermer l'entrée de la France, se tramait contre la famille royale. Cette conspiration était conduite par Fouché. Les détails me furent dévoilés, ainsi que les mouvements des corps militaires marchant sur Paris. On me fit connaître les noms des personnes qui devaient s'emparer temporairement de l'autorité. Le succès de cette révolution audacieuse paraissait si sûr, qu'on ne m'imposa pas même l'obligation d'en faire un mystère. Je pensai donc pouvoir en conférer avec M. d'André, directeur général de la police. Il reçut de moi cet avis avec un grand air d'insouciance et le négligea entièrement. Depuis M. d'André, à qui j'ai cru devoir reprocher son inertie, sa faiblesse, s'en est excusé en m'expliquant que, seulement directeur de cette partie, il n'avait pas l'entrée du conseil, et que ses derniers rapports adressés au roi sous le couvert de M. de Blacas, avaient été retrouvés tous, sans même avoir été décachetés. > (Pages 78 et 79.)

Ce matin du 20 mars, le château était morne, empreint de la tristesse des maisons abandonnées. C!onstant, l'ancien valet de chambre de Napoléon, l'ingrat qui, au départ de Fontainebleau pour rile d'Elbe, avait fui avec le mameluck Roustan, voulut, poiissé parle désir d'une âme cupide, tâcher de reprendre sa place prés de celui dont il tenait sa fortune. Il se trouvait donc, avant midi, près des grilles fermées du Carrousel, et il raconte qu'à ce moment'là, on n'apercevait que des valets à la livrée du roi, déposant hors du palais quelques objets à l'usage des princes fuyards, petits meubles, portraits de famille, malles, qu'ils chargeaient à la hâte sur des fourgons. Le temps pressait. Le peuple des faubourgs arrivait par bandes, se heurtant aux grilles, et demandant qu'elles fussent ouvertes, afin de prendre possession des Tuileries au nom de l'Empereur. Les hommes du poste, miliciens de la garde nationale, qui, la nuit, avaient assisté au départ du roi, refusaient énergiquement ; et cette résistance provocpiait des injures, des menaces lancées avec colère contre la garde urbaine. Les plus enragés, les plus violents s'efforçaient de desceller les barreaux, afin de pénétrer dans le palais. Heureusement, le général Exelmans arriva, précédant un détachement des soldats de Villejuif, qu'il avait débauchés, le matin, à Saint-Denis. Il parlementa quelques instants avec l'adjudant. Les grilles lui furent ouvertes, et, au nom de l'Empereur, il prit le commandement des Tuileries. Les gardes nationaux, néanmoins, gai'dèrent leurs postes, et l'on vit durant cette journée, aux différentes issues du château, des factionnaires, les uns avec la cocarde tricolore, les autres avec la cocarde blanche. Après cette prise de possession, le pavillon de l'horloge fut pavoisé du drapeau tricolore et le drapeau blanc descendu de sa hampe. Et la foule, désormais calmée, salua de ses hourras frénétiques, les trois couleurs restaurées sur l'antique demeure des rois de France.

Les officiers à demi-solde, appelés à Saint-Denis par le ministre

de la guerre, en prévision d'une bataUle, s'étaient joints aux soldats d'Exelmans. D'autres, résidant à Paris, arrivèrent bientôt, fiers du succès inouï de leur Empereur ; heureux de son retour qui leur promettait la résurrection des privilèges dont l'armée avait joui sous son règne. Une rumeur confuse s'éleva bientôt de cette cohue d'uniformes usés par le service, mais propres sous le brossage quotidien. Les longues moustaches frémirent sur les lèvres agitées par un débordement de joie, et les gestes de tous ces hommes, jeunes en majorité, se firent plus larges, plus impéralifs dans la fièvre de leur ardeur bonapartiste. On pouvait les voir regardant l'heure anxieusement, manifestant leur impatience, en poussant à chacpie instant le cri de FtVe FEmpereur. Jamais cohorte prétorienne d'empereur romain n'avait été si démonstrative pour son prince.

Au jour tombant, des calèches arrivèrent aux Tuileries, celles des grands fonctionnaires de l'Empire, y déposant le duc de Bassano, le duc de Plaisance, le duc de Gaête, le duc de Rovigo, La Valette, Thibaudeau, Decrès Daru, Regnault de Saint-Jeand'Ângély, le maréchal Lefebvre, les généraux Dejean, Durosnel, d'autres encore. Les dames de l'ancienne cour, cachant sous un ample manteau leur belle toUette de cérémonie et leurs épaules nues recouvertes de diamants, montèrent également, une à une, les escaliers du château, jusque dans les grands salons de réception. Les anciens huissiers avaient repris leur service aux grandes portes, les anciens valets dans les corridors ; les uns et les autres revêtus de leur livrée, sous les ordres des préfets du palais. Toute la maison impériale, des cuisines jusqu'aux grands salons, s'était reconstituée, comme par un enchantement de fée. Les chambellans, les maîtres de cérémonies, chacun se trouvait là, pour le service de l'Empereur, comme s'il ne se fût jamais absenté. La reine Hortense et la reine Julie, les premières installées, recevaient avec grâce, avec effusion, les compliments des dames qui entraient. Toutes se congratulaient, sur ce recommencement de vie fastueuse, que la chute de l'Empereur avait si brusquement interrompue. Assises, levées, elles allaient et venaient, lorsque l'une d'elles remarqua que les fleurs de lis des tapis étaient à peine attachées sur les abeilles impériales. Et aussitôt, malgré leurs falbalas, et courbées, on les vit, ces dames, découdre à l'envi ces lis et les

pousser dehors, afin qu'il ne restât plus rien des insignes royalistes. Et la salle des Maréchaux et les autres salons s'offrirent dans leur majesté glorieuse.

A la nuit, les fenêtres des Tuileries brillèrent au dehors des lumières allumées comme aux grands jours de fête. Dans les rues voisines, des lampions tracèrent à la façade des maisons de longues lignes de feu. L'émoi dans ce quartier était intense. Les officiers, au nombre de six cents, écrivent les mémoires de l'époque, attendaient plus anxieusement que les autres curieux, plus fébrilement que la foule répandue dans le Carrousel. Les heures, qui se suivaient, tintaient à leurs oreilles trop lentement. Au moindre bruit d'un galop de cheval, tous les yeux étaient tournés vers le guichet d'arrivée. Etait-ce lui?

n n'était pas neuf heures, lorsque retentirent au loin une cavalcade précipitée, des cris, des acclamations qui se rapprochaient, par bonds éclatants. Il y eut, alors, une poussée formidable de la foule trépidante, nerveuse, affolée, des officiers se portant au Pavillon de Flore. Ce fut comme une débandade, un bousculement, dont les remous, pareils à ceux des flots, vinrent battre les vieilles murailles du palais; plus qu'un bousculement, un écrasement, afin de s'avancer jusqu'aux voitures dont le roulement devenait à chaque minute plus sonore. Napoléon arrivait. Il avait suivi les boulevards neufs jusqu'aux Invalides, traversé le pont de la Concorde, et, longeant les quais, sa voiture et celles de sa suite étaient conduites aux Tuileries de toute la vitesse des chevaux. Les Polonais, au galop en avant, s'engouffrèrent comme un tourbillon sous la voûte du Pavillon de Flore, le sabre nu, criant, hurlant : Vice F Empereur; les chevaux couverts d'écume, les hommes perdant haleine, ivres de joie aussi, comme tous ceux qui les attendaient. La voiture de l'Empereur s'arrêta contre les marches du péristyle, et aussitôt de la foule siurgit un cri retentissant, un cri vibrant comme un coup de tonnerre et se répercutant en fracas dans tout le Carrousel, un cri de Vi^e V Empereur! qui semblait ne devoir point finir. Tous les bras se tendirent vers la portière. Elle fut brusquement ouverte : mais, barrée par la foule, l'Empereur ne pouvait ni se lever, ni sortir. Les officiers les plus près de lui parvinrent, non sans peine, à le soulever de son siège, et l'entourant, l'englobant de leurs caresses jalouses, le hissant sur

leurs épaules, ils le portèrent au milieu du vestibule et s'effor* côrent ensuite de gagner Tescalier avec leur précieux fardeau. Le vestibule, l'escalier, ne formaient qu'une agglomération de corps soudés les uns aux autres, s'agitant comme une fourmilière. Chacun voulait voir et adorer son idole. En vain ses amis, Caulaincourt, La Valette, qui ne l'avaient pas quitté depuis l'arrivée, criaient de faire place dans cette multitude compacte; personne ne bougeait. Lui, se laissait faire, fermant les yeux, savourant, ravi, cette explosion d'enthousiasme, ce délire d'amour. Le flot qui le pousse en avant sur les inarches est contrarié par le flot qui descend du haut. La Valette, à la fin, se place devant lui, monte à reculons, s'efforçant du dos à produire un espace vide, et, tout à son bonheur présent, il ne cesse de répéter, en montant : « Oh ! c'est vous, c'est vous, c'est vous (1) !... »

Cependant on arrive au palier de l'étage et ceux qui le portent le déposent dans son cabinet. Les portes en sont immédiatement fermées. L'Empereur, enfin, s'appartenait (2).

La foule, petit à petit s'écoule, impressionnée du spectacle auquel elle vient d'assister. A cette clameur de vociférations succède une trépidation de pas nombreux dans les corridors, d'appels au dehors parmi les cavaliers qui attachent leurs chevaux ^ la grille de la coiu*. Beaucoup, trop fatigués, s'enveloppent de

(1) Db Bbooldb, en ses Souvenirs, fait une réflexion qui ne manque point de piquant : « En voyant, dit-il, ce petit homme, si grand de cent victoires, à la tête d'une poignée de vieilles moustaches, renverser d*une chiquenaude un château de cartes, démantibuler d'un coup de pied une décoration d'opéra, je me rappelais involontairement cette scène du roman de Cervantes où le héros de la Manche entrant dans une loge de marionnettes et voyant une poupée vêtue en princesse enchaînée à un géant de carton, tire sa grande épée et pourfend le donjon et les prisonniers, le bateleur et sa boutique. »

(2) Convenez au moins, disait-on à une jolie royaliste, qu'il est admirable voir l'Empereur traverser toute la France et remonter sur son trône sans brûler une amorce. — Le beau miracle, répondit-elle, il avait tout le monde pour lui. •

MoNTHOLON, t. II, p. 328 : c Napoléon est entré à Paris comme à Grenoble, comme à Lyon, à la fin d'une longue journée de marche, à la tête des troupes mômes qui avaient été réunies pour s'opposer à son entrée. Effectivement, ce n'est pas avec les grenadiers de Tîle d'Elbe et de Lyon, c'est à la tête des troupes qui avaient campé à Villejuif pour le combattre qu'il entra dans Paris. Il n'eût pas retardé d'une heure son entrée aux Tuileries, pour laisser le temps de faire des préparatifs et y entrer avec plus de pompe. Si ce n'est, d'ailleurs, la première fois qu'il s'y rendit du palais du Luxembourg, comme Premier Consul, et depuis, lors de son mariage, lorsqu'il y entra avec Marie*Louise, il est toujours entré sans cérémonie dans Paris. C'est ainsi qu'il fit après Marengo, après Austerlitz, après Tilsitt, après Madrid, après Vienne, en voiture de poste sans être annoncé et daas la nuit. »

leur manteau et se couchent sur le pavé pour dormir (1). Des assistants qui ont voulu rester, des officiers qui ont tenu l'Empereur dans leurs bras, le nombre est grand encore, et ils se disposent à prendre part au souper que les cuisines ont eu le soin de préparer. Constant écrit qu'il y eut, ce soir-là, trois cents couverts servis. L'Empereur, pendant ce temps, soupait seul dans son cabinet, en tête-à-tête avec le grand maréchal Bertrand, d'un poulet rôti et d'un plat de lentilles. Tout à l'heure, il va recevoir ses partisans, ceux à qui des ministères sont destinés. Jusqu'au milieu de la nuit, il va travailler (2).

(1) De tous ces officiers à demi-solde, de tous les soldats licenciés de T armée de Napoléon, dont médirent les royalistes, voici ce qu'en écrit sur eux la comtesse DS BoiONX {Mémoires de la comtesse de Boigne^ t. II, p. 89) : «t Je ne pense pas quMl y ait quelque chose de plus beau dans Phistoire que la conduite générale de l'armée et l'attitude personnelle des soldats à cette époque. La France a droit de s'en enorgueillir. Je n'attendis pas le jour de la justice pour en être enthousiasmée, et, dès lors, je les considérai avec respect et vénération. Il est bien remarquable, en effet, que dans un moment où plus de cent cinquante mille hommes furent renvoyés de leurs drapeaux et rejetés, sans état, dans le pays, il n'y eut pas un excès, pas un crime commis dans toute la France, qui pût leur être imputé. Les routes restèrent également sûres, les châteaux conservèrent leur tranquillité, les villes, les bourgs et les villages acquirent des citoyens utiles, des ouvriers intelligents, des chroniqueurs intéressants. Rien ne fait plus l'éloge de la conscription que cette noble conduite des soldats qu'elle a produits. Je la crois unique dans les siècles. >

(2) ( Deux soldats, écrit Constant en ses Mémoires^ qui avaient accompagné l'Empereur, arrivèrent à pied, dans la nuit, à deux heures du matin. Ils tombèrent anéantis sur leur sac et ne se réveillèrent même pas, pendant qu'on leur pansait les pieds. »

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