CHAPITRE X
I. — Le train des voitures qui emmenèrent Napoléon et sa suite jusqu'à Rambouillet. — L'Empereur s*y arrête pour y coucher, et toujours obsédé de la pensée que la France ne le peut abandonner, il envoie Gourgaud, sur la route, arrêter les courriers et leur demander ce qui se passe à Paris. — Toujours rien. — Départ, le lendemain, après déjeuner. — A Château dun, il est reconnu par la maltresse de poste, qui fond en larmes. — A Vendôme, quelques cris malveillants à son passage. — En traversant le pays, Napoléon fait remarquer à ses compagnons de route les travaux d'amélioration des terres, exécutés sur ses prescriptions. — Les champs ont changé d'aspect. — Incidents à Saint- Maixent. — Arrivée de l'Empereur à Niort. — Le préfet Busche. — Insistance des officiers de la garnison pour que Napoléon reprenne le commandement des troupes disséminées dans l'Ouest. — L'Empereur fait écrire par le général Becker à la commission executive de Paris, par quelles sympathies il est accueilli le long de la route. — Il fait demander, ensuite, que le capitaine de la frégate qu'il montera soit autorisé à communiquer avec le commandant de l'escadre anglaise. — Il persiste à demander d'être employé comme général. — Durant la route, silence émouvant gardé par l'Empereur.
IL *- La nouvelle de son arrivée à Rochefort provoque l'enthousiasme de la population. — Conseil tenu par les officiers de marine, afin de trouver le moyen de soustraire l'Empereur à la vigilance hostile des navires anglais, devant les passes de Rochefort. — Deux jeunes aspirants se déclarent prêts à faire sortir l'Empereur du port, sur de petites chaloupes pontées. — Le 8 juillet, cinq jours après son installation à la préfecture maritime de Rochefort, Napoléon, en butte à la crainte qu'il inspire à la commission de Paris, est sommé de s'embarquer, coûte que coûte. — Becker est sommé également d'obéir à cet ordre. — Pour épargner au général Becker de graves soucis» Napoléon prescrit d'équiper les embarcations pour l'Ile d'Aix.
III. — L'Empereur et sa suite se rendent à l'tle d'Aix. — Ce que Napoléon ignorait, c'est qu'à Rochefort il était étroitement surveillé par les affldés de Fouché. — Son excursion à l'tle d'Aix est pleine d'attraits pour lui. — Intrigues de Fouché habilement agencées pour le livrer aux Anglais.
IV. — Revenant à sa première idée de se faire conduire en Angleterre, il envoie deux de ses officiers au capitaine Maitland, commandant le Bellérophon, stationnant en vue des passes de Rochefort, demander quel accueil lui était réservé, s'il se présentait, à bord de ce navire. — Réponse ambiguë du capitaine Maitland, mais très explicite, concernant le projet de Napoléon de se rendre en Amérique. — Le gouvernement anglais n'y consentira jamais. — Proposition du commandant de la Méduse, Ponée, de se dévouer et même se sacrifier, afin de permettre à l'Empereur d'échapper aux Anglais. — Il s'y refuse, comme il refuse également de partir sur un navire de commerce danois, commandé par un capitaine français. — Son frère Joseph, venu pour voir l'Empereur une dernière fois, lui propose de prendre sa place et de le sauver ainsi.
V. — A la fin, Napoléon consent à se réfugier avec sa suite sur deux chasse-marée
et de se soustraire ainsi aux Anglais. — Mais il fallait diviser son escorte. — - Douleur et grands cris des femmes de ses officiers, qui ne veulent point abandonner leur mari. — Dès lors» l'Empereur renonce à ce projet. — Il revient à sa résolution d'en appeler à Thospitalité anglaise.
VI. — Il envoie, de nouveau, ses officiers au capitaine du Bellérophon. — Dissimulation persistante de cet officier. — Résolution définitive de l'Empereur de confier son destin au capitaine Maitland. — Il fait partir Gk>urgaud avec une lettre destinée au prince régent d'Angleterre.
VII. — Napoléon se rend à bord du Bellérophon, — Comment il y est reçu. — Le navire fait voile pour les côtes anglaises. — Il arrive à Torbay ; Qourgaud y est encore, retenu prisonnier sur le navire qui l'y a amené. — Il n'a pu remplir la mission de l'Empereur. — Napoléon pense que c'est un malentendu qui sera vite expliqué ; rien ne s'explique. — De Torbay, le Bellérophon navigue vers Plymouth et y demeure en stationnement.
VIII. — Tristes pressentiments qui naissent parmi les officiers qui accompagnent l'Empereur. — Lui et sa suite finissent par comprendre le piège dans lequel ils se sont laissés tomber. — Le 31 juillet, l'amiral Keith vient, à bord du Bellérophon, communiquer à l'Empereur les décisions du gouvernement britannique. — Il sera déporté à Sainte- Hélène. — Protestation de Napoléon.
IX. — L'Empereur demeure impassible devant les maux qui l'accablent. — Ses paroles à ses officiers. — Tout à coup, le Bellérophon lève l'ancre, pour aller à la rencontre du Northumberlandt navire désigné pour la traversée jusqu'à Sainte- Hélène. — Causes de cette hâte. — Instructions envoyées de Londres et communiquées à l'Empereur. — On demande aux officiers de remettre leur épée; à Napoléon on laisse la sienne. — Inventaire des effets emportés par l'Empereur. — Embarquement sur le Northumherland, le 7 août — Officiers qui doivent accompagner l'Empereur. — Protestation de Napoléon. — Le Northumberland met à la voile le 8 août.
Napoléon quittait la Malmaison pour aller s'embarquer à Rochefort, à destination des Etats-Unis. A Rochefort, le gouvernement de Fouché avait mis à sa disposition — ce qui était peu compromettant, en face de la croisière anglaise, — deux frégates, avec ordre de le recevoir à bord et de le conduire aux rivages qu'il désignerait. Afin d'échapper à la malveillance des populations, qui, durant son voyage jusqu'à la mer, pourraient lui être hostiles, il partit suivi de deux voitures seulement, se dirigeant par Rambouillet, Chartres, Châteaudun, Vendôme, Tours, Poitiers, Niort, jusqu'au port d'embarquement. Dans sa voiture, il avait avec lui, on le sait, les généraux Bertrand, Becker, Rovigo; dans les deux autres, les personnes nécessaires à son service Dt le général Gourgaud, en grand uniforme,[afin de déjouer
LES DERNIÈRES ÉTAPES 38d
la curiosité des populations. Le reste de son escorte, la comtesse Bertrand et ses enfants, le comte et la comtesse de Montholon, M. de Las Cases et son fils, Emmanuel, enfin les autres personnes de la suite, assez nombreuses, puisqu'à Rochefort on en comptait près de soixante, devaient prendre la route de la mer par Orléans, Ghâteauroux et Saintes.
Le train des voitures fut accéléré jusqu'à Rambouillet où elles arrivèrent à dix heures du soir. Pendant le trajet Napoléon, affaissé sur lui-même, tout entier à sa rêverie, à ses regrets, peutêtre même à son désespoir, garda le silence. Ses compagnons de voyage se taisaient. On n'entendait à l'intérieur de la voiture, écrivent ceux qui ont parlé de ce voyage, que le bruit des respirations. Personne ne cherchait à troubler ce repli sur soi-même de l'infortuné que la haine des monarques coalisés chassait de France. A Rambouillet, au lieu de s'arrêter à la maison de poste, Napoléon voulut que les voitures entrassent au château. Accablé de fatigues physiques, courbé sous une prostration morale, il désirait se reposer. Il soupa légèrement et se retira dans sa chambre, avec le grand maréchal Bertrand, tandis que les généraux attendaient au salon les derniers ordres de l'Empereur.
La même pensée assiégeait toujours son esprit. Il était persuadé que la population de Paris, soulevée contre le gouvernement provisoire en apprenant son départ, et les Chambres ellesmêmes, affolées par le voisinage des ennemis qu'elles avaient cru désarmer en le détrônant, le rappelleraient pour sauver la patrie. Trois fois de suite, il envoya Gourgaud, durant la nuit, surveiller le passage des courriers sur la route, guettant une bonne nouvelle pour lui. Il ne pouvait croire à son malheur irrémédiable, à sa chute définitive. Depuis Waterloo, il s'attachait éperdument à la France, qui l'abandonnait, «c II se cramponnait au rivage, écrit Lamartine, et le rivage lui manqua. » Et ainsi, chaque jour, son âme se trouvait plus profondément ulcérée. Les voitures ne partirent de Rambouillet, le lendemain matin, 30 juin, qu'après le déjeuner, à onze heures. Elles traversèrent Chartres, sans s'y arrêter, et arrivèrent à Châteaudun, sans aucun incident. L'Empereur n'avait pas été reconnu. A Châteaudun, aux relais, la maltresse de poste, Mme Imbault, s'approcha des voitures, s'informant de la santé de Napoléon, tâchant d'obtenir quelques ren-
seignements sur Paris, par ces voyageurs de marque. On lui avait dit que Napoléon serait exilé à Valençay. Jetant les yeux sur l'intérieur de la première voiture, elle reconnut l'Empereur, et se troublant, levant les bras au ciel, elle rentra chez elle, étouffant ses sanglots. Le voyage se continua sur Vendôme. Quelques cris de Vive le Roi s'y firent entendre, au passage des voitures. De là, sur Tours, où elles entrèrent en ville de très bon matin, le !«' juillet. Pendant que l'on attelait les chevaux, l'Empereur envoya le duc de Rovigo chercher le préfet, M. de Miramon, un ancien chambellan de la Cour impériale. Il s'entretint avec lui, quelques instants, et il commanda ensuite le départ pour Poitiers.
En traversant la plaine de Vendôme, Napoléon avait fait remarquer à ses compagnons de route les vastes prairies luxuriantes, emplies de hautes meules de foin. Naguère ce n'était, disait-il, que des terrains incultes, couverts de joncs et d'eaux croupissantes. Il avait ordonné des travaux de drainage qui avaient transformé totalement ce pays marécageux. Partout où il avait été reconnu, le peuple assemblé autour de sa voiture l'avait acclamé, manifestant ses regrets de le voir quitter la France, de perdre, en lui, le souverain le plus aimé, dont les actes n'avaient toujours eu pour but que le bonheur de la nation et sa gloire. « Vous voyez, ajoutait-il, que les populations me savent gré du bien-être que j'ai créé dans leur pays, et partout où je passe, je reçois les bénédictions du peuple reconnaissant. »
De Tours, Napoléon suivit son chemin sur Poitiers, où il fit une halte assez longue, mais en dehors de la ville, à la maison de poste. La chaleur était accablante. Il ne remonta en voiture qu'à deux heures, se dirigeant sur Saint-Maixent, où il n'arriva qu'à la nuit tombante. De Poitiers, il avait fait écrire par le général Becker, au préfet maritime de Rochefort, M. de Bonnefoux, l'invitant à venir au-devant de lui. Le préfet étant malade, ce fut le chef des mouvements du port, M. de Kérangal, qui partit à la rencontre de l'Empereur et le joignit à Niort. Mais à Saint-Maixent, petite ville de passions étroites et intransigeantes, les désœuvrés devant la maison de poste s'assemblèrent autour des voitures, s'interrogeant d'un regard soupçonneux sur la qualité de ces voyageurs qui n'avaient point été annoncés. Il suffit d'un mot jeté en l'air, pour répandre aussitôt, dans les groupes, les hrm\s
LKS nKRNIËRES ÉTAPES 39i
les plus alarmants. Les gardes nationaux prirent les armes; un sous-offîcier demanda les passeports, libellés, on le sait, au nom du général Becker, d'un secrétaire et d'un domestique pour trois personnes, et il y avait trois voitures, pleines de voyageurs. Où allaient-ils ? Le sous-officier refusa le lil^e passage, avant d'avoir souBiB le cas à raotoriié municipale. Pendant ce temps, l'attroupement augmentait, et la foule surexcitée devenait houleuse. Le général Gourgaud, ardent et colère, se fâcha, remonta en voiture, disant que si on voulait l'arrêter, il se défendrait, « comme s'il était attaqué par des voleurs ». Becker heureusement reconnut, parmi les curieux, un officier de gendarmerie avec lequel il avait eu jadis des rapports courtois ; et s'étant nommé, il pria l'officier de faire viser, lui-même, les passeports à la mairie, afin que les voitures pussent reprendre leur route sur Niort.
La nuit était arrivée tout à fait, lorsque les voitures de l'Empereur entrèrent dans le chef-lieu des Deux-Sèvres, et allèrent se remiser à la Boule (TOr, modeste hôtel du faubourg Saint-Maixent où l'illustre voyageur voulut passer la nuit. Mais, le soir même, il envoya le duc de Rovigo prévenir, de son arrivée, le préfet, M. Busche, et lui dire qu'il le recevrait le lendemain, 2 juillet, à quatre heures du matin. Attendant cette visite, il s'était levé de bonne heure, avait ouvert sa fenêtre, et il aspirait la fraîcheur de l'aube, afin de calmer l'agitation de son âme. Ses yeux furent attirés par les soins que donnaient à leurs chevaux les hussards de la garnison. Il les considérait avec attention, avec plaisir même.
L'un des cavaliers le reconnut et poussa le cri de Vwe F Empereur/ Tous ses camarades joignirent leurs voix à cette exclamation ; les habitants, voisins de l'hôtel, accoururent, et la nouvelle de la présence de l'Empereur à Niort s'étant répandue dans la ville, le rassemblement fut bientôt considérable devant les fenêtres où l'Empereur était apparu.
Cependant, le préfet arriva et sur ses instances pressantes. Napoléon consentit à s'installer à la préfecture pendant sa journée de repos. La population enthousiaste le suivit, l'appelant de ses vivats prolongés. L'Empereur refusa de se montrer, dans la crainte de provoquer quelque échaulTourée, alors intempestive. Il accueillit, néanmoins, avec bienveillance, les notabilités de la ville, quelques fonctionnaires et surtout les officiers des régiments en
39â LE nETOUR DE L'EMPEREUR
garnison. Ceux-ci se jetèrent presque à ses genoux, le priant, le suppliant de rester en France, de revenir sur ses pas à leur tête, de rallier toutes les troupes cantonnées dans l'Ouest, de former une armée derrière la Loire, afin de répondre aux menaces des ennemis. Certes, Napoléon se serait laissé faire violence, s'il avait pensé que cette audacieuse résolution n'engendrerait point la guerre civile. Ce que lui demandaient les officiers était conforme à cette indéracinable conviction, toujours persistante en lui, que les ennemis pourraient encore être chassés du territoire, et qu'une défense désespérée était le seul moyen d'obtenir une paix honorable. Seulement il se répétait aussitôt qu'il n'était plus soutenu par l'opinion publique, qu'il avait contre lui les Chambres et cette partie importante de la bourgeoisie ne voulant plus qu'un long repos et la conservation de ses biens, acquis sous la Révolution. N'importe ! il ne voulut point laisser tomber ces démonstrations si ardentes de patriotisme, sans les faire connaître au gouvernement provisoire. Il se raccrochait à toutes les circonstances, pour faire parler de lui encore à ceux qui lui avaient été sympathiques, jusqu'à la dernière heure, à Paris : à Carnot, à Caulaincourt, sur lesquels il comptait toujours. Il pressa le général Becker d'expédier un courrier, porteur d'une dépêche où serait consigné l'empressement des populations à s'intéresser à sa fortune, et à sa destinée. Becker écrivit donc la dépêche suivante :
« Niort, le 2 juillet 1815.
« J'ai l'honneiu* d'informer le gouvernement provisoire que l'Empereur est arrivé la nuit dernière à Niort, bien fatigué et très inquiet du sort de la France.
a Sans être reconnu. Napoléon a été très sensible à la curieuse inquiétude, avec laquelle on demandait de ses nouvelles sur son passage. Ces démonstrations d'intérêt lui ont fait dire, à plusieurs reprises : « Le gouvernement connaît mal l'esprit de la « France ; il s'est trop pressé de m'éloigner de Paris, et s'il avait « accepté ma dernière proposition, les affaires auraient changé « de face. Je pouvais encore exercer, au nom de la nation, une a grande influence dans les affaires politiques, en appuyant « les négociations du gouvernement par une armée à laquelle
€ mon nom aurait servi de point de ralliement, etc., etc. » « Arrivée à Niort, Sa Majesté a été informée par le préfet maritime de Rochefort que, depuis le 29 juin, l'escadre anglaise, en doublant sa croisière et sa vigilance, rendait la sortie des bâtiments impossible. Dans cet état de choses, l'Empereur désire que le ministre de la marine autorise le capitaine de la frégate qu'il montera, à communiquer avec le commandant de Fescadre anglaisey si des circonstances extraordinaires rendent cette démarche indispensable, tant pour la sûreté personnelle de Sa Majesté, que pour épargner à la France la douleur et la honte de voir Sa Majesté enlevée de son dernier asile, pour être livrée à ses ennemis. »
Il y eut une suite à cette dépêche. Elle fut dictée par Napoléon après la connaissance des nouvelles du 30 juin annonçant un fort engagement d'artillerie au nord de la capitale.
« Nous attendons, avec anxiété, des nouvelles de Paris. Nous avons l'espoir que la capitale se défendra et que l'ennemi vous donnera le temps de voir l'effet des négociations, entamées par vos ambassadeurs, et de renforcer l'armée pour couvrir Paris. (Cette phrase et la suiçante rrCortl été dictées par V Empereur,) Si, dans cette situation, la croisière anglaise empêche les frégates de sortir, vous pouvez disposer de l'Empereur, comme général, uniquement occupé du désir d'être utile à la patrie.
« Le lieutenant général^ Comte Becker.
A Niort, Napoléon reçut son frère Joseph arrivé incognito. Ce prince ne se faisant aucune illusion sur l'horrible destin que les intrigues de Fouché préparaient au monarque déchu, venait lui témoigner encore une fois toute son affection. Quand le rever*rait-il? Après leur séparation, Joseph partit pour Saintes où un garde du corps, l'ayant reconnu, provoqua une émeute que la garde nationale dut réprimer.
Ce fut M. de Kérangal, à Niort, envoyé de Rochefort par le préfet maritime, qui apprit à l'Empereur que, depuis le 29 juin, les pertuis Breton et d'Antioche, — les seules passes de la rade accessibles aux navires de guerre, — étaient serrés de près par la croisière anglaise; ce qui rendrait fort difficile, sinon impossible,
le départ des frégates, ainsi que Napoléon Favaii fait écrire à Paris» par le général Becker. Aussi bien, à cette nouvelle inquiétante!» le lendemain, 3 juillet, Napoléon se mit en route aux premières heures du jaar. Après avoir remercié de sa réception le préfet, M. Busche, il monta en ^voiture près de laquelle se tenait à cheval un colonel de gendarmerie, en grand unifonne; et ^futln heures après, la matinée étant à peine commencée, il entrait à Rochefort. Il s'installa à la préfecture maritime, où il trouva le général Gourgaud, qui l'avait précédé. Il avait échappé, durant ce long voyage, aux embûches que redoutaient ses amis, lorsqu'il avait quitté la Malmaison : une attaque à main armée ou un assassinat. Le duc de Rovigo, en ses Mémoires^ prétend avoir eu la preuve d'un guet-apens, qui échoua parce que les assassins se trompèrent sur la voiture de l'Empereur (1). D'étapes en étapes, l'infortuné voyageur s'était laissé emmener, courbé toujours sous le poids de son malheur, rompant fort rarement le silence, tout entier au déchirement cruel de son âme, après ce brusque évanouissement de ses espérances si miraculeusement ressuscitées à son retour de l'Ile d'Elbe. Becker, en sa Relation^ insiste sur ce silence émouvant, durant le voyage. Ce qui se passait en lui, on le devinait seulement à ses observations. Pas une seule fois, il ne fit connaître ouvertement l'intime pensée qui l'obsédait; pas une seule fois, il ne parla de l'impératrice Marie-Louise, ni de son fils. Il se considérait mort pour eux. Pourtant Becker lui ayant offert sa tabatière où se trouvait gravé, sur un couvercle d'ivoire, le portrait de l'Impératrice, il en contempla l'image quelques instants, et la rendit ensuite au général sans ajouter un mol. Cette immense infortune offrait un spectacle d'une grandeur tragique aux officiers qui l'accompagnaient, et, tous, par le recueil-
(1) Dans les Mémoires du duc de Rovigo, on lit : < Je me servis du reste de la déférence que les officiers de gendarmerie avaient conservée pour moi qu'ils connaissaient tous depuis longtemps (Savary avait été colonel général de cette aime) pour leur faire quelques questions à Rochefort. Ce qu'ils m'apprirent me confirma dans l'opinion où j'étais déjà, que quelqu'un — j'ai su depuis qui c'était, — avait suivi les traces de l'Empereur depuis la Malmaison, dans le dessein de lui faire un mauvais parti ; et certes il n'était pas le seul. Heureusement l'assassin se trompa aux voitures. Il prit les plus belles pour celles où était l'Empereur. Il s'était attaché à elles. Mais un autre misérable de cette espèce ne se méprit pas à notre modeste équipage. II nous suivit avec quelques hommes de main et ne cessa d'épier une occasion favorable pour nous égorger. II est» aujour» d'hui, chargé de titres. Grand bien lui fasse ! »
lement le plus respectueux, tâchaient d'en amortir la tristesse et l'horreur.
Comme ailleurs, comme partout, la population de Rochefort, apprenant la présence de Napoléon à la préfecture, vint démontrer, par ses acclamations, qu'elle lui était toujours fidèle. Elle l'appelait ; elle le voulait voir ; et malgré sa répugnance pour ces exhibitions, il dut se montrer sur la terrasse de la préfecture, à côté de M. de Bonnefoux, le préfet, et saluer la foule. Elle ignorait, hélas ! cette foule, que ce même jour, pendant qu'elle était soulevée de transports enthousiastes pour l'Empereur, — signifiant ainsi qu'elle eût accepté la continuation de la guerre, — la commission du gouvernement signait une capitulation honteuse, qui livrait Paris aux Prussiens et aux Anglais.
Les deux frégates stationnant dans la rade et mises à la disposition de l'Empereur, étaient la Saak, conmiandée par le capitaine de vaisseau Philibert, et la Méduse, commandée par le capitaine de frégate Ponée. Depuis quatre jours, elles étaient surveillées avec ime rigueur inlassable par la croisière anglaise, au débouché des deux pertuis; et les vents contraires, régnant alors en ces parages, augmentaient les difficultés de la sortie des navires. Des officiers généraux de marine furent aussitôt réunis à la préfecture, afin de discuter les moyens d'échapper à cette vigilance hostile. Parmi ces officiers se trouvait le vieil amiral Martin, intrépide marin, qui n'était point homme à reculer devant le péril, si ce péril eût pu être affronté. Mais les vents s'opposaient absolument au déplacement des frégates. Quelques-uns des officiers conseillaient à Napoléon de s'embarquer sur un navire de commerce. Il y en avait beaucoup, en ce moment, le long des côtes de France : l'un d'eux, bâtiment danois, commandé par un Français, M. Besson, allié à une famille du Nord. Les plus ardents, des jeunes aspirants, se targuaient de soustraire l'Empereur aux navires ennemis, sur de petites chaloupes pontées. L'amiral Martin donnait un autre avis. Il signalait la corvette, la Bayadère, ancrée dans les
eaux de la Gironde, et commandée par rofficier le plus expérimenté, le plus énergique, le plus audacieux, le capitaine Baudin, capable de conduire sa corvette au bout du monde, si TEmpereur remettait son sort entre ses mains. L'avis était fort acceptable; les autres auraient pu être acceptés aussi ; seulement, en ces jours d'affaissement moral, d'inquiétude et même de souffrance physique, Napoléon ne savait se résoudre à rien (1). On devinait, en l'observant, que sa pensée revenait toujours aux mêmes errements, aux ressources qui lui restaient encore, aux nombreuses troupes disséminées autour de Rochefort, dont il pourrait composer une armée, avec l'aide du général Clauzel, commandant à Bordeaux. Ainsi les jours passaient en délibérations sans issue, et remises au lendemain. 11 se refusait à abandonner la France. Chacun de ses pas, il le comprenait, était un pas vers l'exil. La terre de France, c'était plus que jamais la patrie qu'il adorait, facile à reconquérir par un coup d'audace.
Mais le 8 juillet, cinq jours après son installation à Rochefort, le général Becker reçut de Paris une dépêche lui intimant l'ordre de faire embarquer Napoléon, coûte que coûte, dût-on employer tous les moyens de force (2). Elle lui recommandait, en outre, cette dépêche, de ne plus entretenir le gouvernement des désirs de Napoléon de reprendre le commandement de l'armée. La présence de l'Empereur sur le territoire français arrêtait toutes les négociations avec les Alliés. Or, c'était le 4 juillet, que ces jolies choses
(1) Napoléon souffrait d'une dysurie qui lui rendit la journée de Waterloo très douloureuse.
(2) Voici les termes de cette dépèche au général Becker : Paris, 4 juillet 1815. « Monsieur le général Becker, le gouvernement a reçu la lettre que vous lui avex écrite, de Niort, le 2 juillet. Napoléon doit s'embarquer, sans délai. Le succès des négociations tient principalement à la certitude que les puissances alliées veulent avoir de son embarquement, et vous ne savez pas jusqu'à quel point la sûreté et la tranquillité de l'Etat sont compromises par tous ces retards. Si Napoléon eût pris son parti de suite, nous avons, sous les yeux, un rapport du préfet maritime de Rochefort, où il est dit que le départ n'eût pas été impossible le 29 juin. La commission met donc la personne de Napoléon sous votre responsabilité. Vous devez employer tous les moyens de fortx, qui seraient nécessaires, en conservant le respect qu'on lui doit. Faites qu'il arrive, sans délais, à Rochefort, et faites-le embarquer aussitôt. Quant aux services qu'il offre, nos devoirs envers la France et nos engagements avec les puissances étrangères ne nous permettent pas de les accepter; et vous ne devez plus nous en entretenir. Enfin, la commission voit des inconvénients à ce que Napoléon communique avec l'escadre anglaise. Elle ne peut accorder la permission qui lui est demandée, & cet égard. Agréez... Signé : duc d'Otrante, comte Carnot, comte Grenier, baron Quinette, duc de Vicence. »
étaient écrites, et la veille, le 3 juillet, la capitulation avait été signée. Comment Garnot et Caulaincourt, les deux amis de l'Empereur, avaient-ils pu corroborer de leur signature le mensonge de Fouché ? Eux aussi, sans doute, étaient las du pouvoir, las des incertitudes pesant sur la patrie, las des infamies que leur situation commandait. Et comme si cette sommation n'était pas suffisante, Davout, le ministre de la guerre, envoyait un ordre formel aux commandants des troupes de Rochefort et de La Rochelle de donner main-forte au général Becker pour l'accomplissement de son devoir.
Becker était soldat et devait obéir. Depuis qu'il était à Rochefort, témoin des indécisions de Napoléon, il se tenait sur la réserve et ne disait mot. Mais, navré du rôle nouveau qui lui incombait, ne pouvant résister aux ordres reçus et voulant concilier son devoir avec son respect pour l'illustre victime qu'il surveillait, il lui communiqua franchement sa dépêche. Napoléon la lut, et s'adressant à Becker : « Que pensez-vous de cela, général ? Tout le monde, ici, donne son avis, excepté vous. — Je ne suis pas en position de donner des conseils à Votre Majesté, répondit le général. Les chances qu'elle peut courir sont trop incertaines ; je ne voudrais pas qu'on pût me reprocher la moindre influence sur ses décisions ; le seul avis que je me permettrai de lui donner, c'est de prendre une détermination prompte et d'exécuter ensuite, le plus rapidement possible, le projet auquel elle aura donné la préférence. Le sort de la France peut malheureusement se trouver consommé. Le nouveau gouvernement peut envoyer des agents à la poursuite de Votre Majesté. Dès lors, mes pouvoirs, que je ne tiens que d'une commission provisoire, cessent, et Votre Majesté court des dangers dont il est impossible de prévoir le résultat. » L'Empereur, frappé de ces observations, garda un moment le silence, puis il dit, en souriant, au comte Becker : « Mais, général, quoi qu'il arrivât, vous seriez incapable de me livrer. — Votre Majesté sait que je suis prêt à donner ma vie, pour protéger son départ, répliqua le général, mais, en me sacrifiant, je ne la sauverais pas, car les commandants des frégates, si la scène venait à changer, recevraient des ordres des ministres de Louis XVIII et méconnaîtraient les miens. — Eh bien, dit l'Empereur, donnez l'ordre d'équiper les embarcations pour l'Ile d'Aix. »
Aussi bien, ce même jour, à cinq heures du soir, Napoléon quitta la préfecture maritime de Rochefori, entouré d'un piquet de chasseurs à cheval. Il descendit sur la rive droite de la Charente» près d'un fort appelé le château de Fourras, où l'attendait le principal canot de la frégate la Saale, pour le conduire à l'ile d'Aix.
Le généra] de Montholon, les officiers d'ordonnance Planât, Resigny, Autric, les officiers polonais Schultz et Piontowski, les dames accompagnant leurs maris et leurs enfants, le jeune pa^e Sainte-Catherine la Pagerie, âgé de quinze ans, de la famille de l'impératrice Joséphine, le chirurgien, le maître d'hôtel, les piqueurs, les valets, toute la suite de l'Empereur, enfin, était alors près de lui. Et c'est dans ce milieu, sans doute, que se trouvaient ceux dont a parlé Dulaure, cité plus bas.
A Rochefort, en effet, ce que Napoléon n'aperçut pas, mais ce que Dulaure rapporte dans son Histoire de la Restauration (t. II, p. 429), ce fut la qualité des gens qui l'entouraient, observateurs diligents, aux aguets de toutes les actions de l'immortel vaincu. Courtisans obséquieux, empressés à plaire, conseillers officieux, ils semblaient plaindre l'Empereur, mais, le trahissaient, retardant les résolutions qui auraient contrarié le plan dressé d'avance, pour forcer Napoléon à remettre son destin à l'Angleterre. Il était, en quelque sorte, gardé à vue, et près de lui ne pouvaient arriver ceux qui étaient résolus à brusquer son départ. La préfecture maritime était devenue un séjour plus observé, plus cérémonieui que la cour des Tuileries. Dulaure cite l'entreprise qu'avait conçue un républicain de Rochefort, M. Mercereau, gendre du colonel, chef des fonderies de l'artillerie maritime. Quoique républicain, ou plutôt, parce qu'il était républicain, hostile aux Bourbons dont il prévoyait la deuxième restauration et l'aflreuse réaction qui allait suivre, Mercereau voulait délivrer Napoléon, leur victime, de l'invisible intrigue qui le menait droit aux Anglais. 11 s'était assuré la connivence du capitaine d'un bâtiment américain,
embusqué pour la contrebande à huit heiu'es de Rochefort. Le jiavire et sa cargaison avaient été payés au capitaine. Tout était prêt, y compris les relais des chevaux qui devaient conduire, à un petit port d'embarquement, l'Empereur enfin libre de ses actes. Pendant trois jours, les relais furent maintenus. Mais il fallait 30umettre ce projet à l'Empereur, et ce fut en vain que Mercereau sollicita une audience ; il ne put l'obtenir. Les courtisans veillaient. Le cérémonial des grandes et des petites entrées isolait l'Empereur. Un intermédiaire pour arriver jusqu'à lui? C'eût été faire échouer plus sûrement cette combinaison de délivrance. Napoléon quitta Rochefort, ignorant le dévouement de cet ami inconnu.
A son départ, aux abords de la préfecture maritime, une foule considérable de ses partisans, de gens du peuple émus, silencieux, laissant couler leurs larmes, s'était massée pour lui faire honneur. Les cris de : Vive V Empereur I se succédaient sans interruption, se prolongeant en échos sur les rives du fleuve, et Napoléon s'éloigna, suivi longtemps du regard de ceux qui étaient venus lui présenter leurs derniers hommages. Les vents contraires, toujours dominants, retardèrent et même empêchèrent la marche du canot, où Napoléon était monté avec ses officiers. Les efforts des rameurs ne purent vaincre la résistance du flot et, la nuit étant proche, l'illustre visiteur se fit conduire à bord de la Saale où il passa la nuit, remettant au lendemain, 9 juillet, sa descente à l'Ile d'Aix. En arrivant sur la frégate, il fut reçu avec les plus grands honneurs, comme aux jours où son pouvoir souverain était encore intact : les officiers, l'épée nue, les matelots sur les vergues manifestant leur enthousiasme (1).
Le 8 juillet, joiu* où l'Empereur quitta la France pour toujours, n'ayant plus d'autre gîte qu'une cabine de navire, Louis XVIII rentrait aux Tuileries.
Cette excursion du lendemain à l'île d'Aix fut pleine d'attraits pour lui. Les habitants avertis se pressaient sur le rivage et l'ac-
(1) < L'installation sur la Saale s'exécuta à la hâte, dit Becker, avec toute la confusion d'une surprise. La salle du Conseil fut convertie, pour l'Empereur, en chambre à coucher, dont le général Becker occupa lui-même, faute d'espace, un compartiment, qui n'était séparé que par une simple toile. Les ombres de la nuit s'abaissèrent bientôt sur la frégate, et redoublèrent, après les premiers moments d'agitation, l'angoisse et l'anxiété que faisait naître, dans tous les cœurs, l'imminence du dénouement, encore inconnu, qui allait déciderdu^sort d'une si grande infortune. >
cueillirent par des cris répétés de : Vwe F Empereur ! Les régiments qui tenaient garnison dans l'Ile s'unirent à la population et criaient : A la Loire ; ne nous quittez pas / Ainsi, partout où il se montrait, quoique déchu de ses grandeurs, il retrouvait chez le peuple, chez les humbles, les pauvres gens et dans l'armée, la même admiration, le même respect, le même élan, la même confiance en lui (1). Ces démonstrations, toutes spontanées, lui donnait quelques instants de douce joie et de bonheur. Il était donc encore aimé, pouvait-il se dire, et, malgré tout, le prestige de sa gloire persistait chez les cœurs simples que l'odieuse politique n'avait pas souillés. Il aurait pu s'abandonner encore à ses illusions, rêver peut-être de revenir en France et y attendre quelque événement d'où serait issue sa restauration, si, en remettant le pied sur la SaalCy îl n'eût trouvé le préfet de Bonnefoux porteur d'un arrêt de la commission de gouvernement, déclarant traître à la patrie l'officier qui tenterait maintenant de débarquer l'Empereur sur le territoire français. Il ne pouvait plus en douter ; il était proscrit (2). Seulement
(1) En sa visite à Tlle d'Aix, il s'arrêta deTant les immenses travaux qu'il avait fait exécuter vers la fin de son règne, tant pour protéger les bâtiments de guerre au mouillage, que pour favoriser le cabotage entre La Rochelle, Rochefort et Bordeaux. Accompagné de la garnison, il semblait encore dans toute la plé-
' nitude de sa puissance.
(2) Voici ranrété : c Vu l'urgence des circonstances et le haut intérêt attaché à ce que Napoléon Bonaparte quitte sur-le-champ le territoire français, tant sous les rapports de sa sûreté personnelle que sous ceux de la raison d'Etat, arrête : Article premier : Le ministre de la marine réitérera les ordres qu'il a donnés pour l'embarquement immédiat de Napoléon sur les deux frégates destinées à cette mission. Art. 2 : Si, par la contrariété des vents, la présence de l'ennemi ou par toute autre cause, le départ immédiat était empêché et qu'il fût probable qu'on réussirait à effectuer le transport de Napoléon par un oqîso, le ministre de la marine donnera des ordres pour qu'il en soit mis un, sans délai, à sa disposition, sous condition que ledit açiso partirait dans les vingt-quatre heures au plus tard. Art. 3 : Mais si, par les contrariétés que le temps peut faire éprouver sur un aviso. Napoléon préférait être conduit immédiatement, soit à bord d'une croisière anglaise, soit en Angleterre, le préfet maritime du 5* arrondissement lui en donnera les moyens sur sa demande écrite, et, dans ce cas, il sera mis sur-le-champ à sa disposition un parlementaire. Art. 4 : Dans tous les cas, le commandant du bâtiment destiné à porter Napoléon ne pourra, sous peine de trahison, le débarquer sur aucun point du territoire français. Art. 6 : Si le commandant de ce bâtiment était forcé de relâcher sur les côtes de France, il prendrait toutes les mesures nécessaires pour que Napoléon ne pût débarquer: au besoin, il requerrait les autorités civiles et militaires pour lui prêter mainforte. Art. 6 : Le général Becker, sous la responsabilité duquel ont été mises la garde et la personne de Napoléon, ne pourra le quitter qu'en dehors des pertuis, et si Napoléon demandait à être transporté à bord de la croisière ang:iaise ou en Angleterre, il ne devra le quitter qu'après qu'il l'aura mis à bord de ladite croisière, ou débarqué en Angleterre. Paris, 6 juillet 1815. > Suivent les signatures.
l'autorisation lui était accordée de se mettre en communication avec les navires anglais, s'il le jugeait opportun. Oh ! que de magnanimité de la part de Fouché, signant, le 6 juillet, cet arrêté, la veille du jour où ses pouvoirs devraient expirer, puisque les Prussiens entreraient à Paris, le lendemain, 7 juillet; quelle rouerie, quelle perfidie ! internant l'Empereur sur un navire où il le pouvait garder en otage et le livrer aux ennemis, si les ennemis le lui demandaient, sur un navire où les ennemis, eux-mêmes, devenus maîtres de la France, pouvaient le faire appréhender; ensuite lui offrant la liberté de communiquer avec les Anglais, de monter sur leurs navires et de passer d'une prison dans une autre ! N'était-ce pas bien agencé par Fouché qui était en relation avec Gand, avec Wellington, tenant à la disposition du roi et des Anglais, sans qu'il y parût, l'homme qui les faisait trembler tous encore, quoique isolé et sans soldats ? Napoléon comprit. Il ne lui restait d'autre alternative que de forcer le blocus de la croisière anglaise, ou se remettre aux mains de ses plus terribles ennemis. Perfidie chez Fouché, mais que d'aveuglement ou de faiblesse chez Carnot et Caulaincourt, qui avaient signé l'arrêté!...
On était au 9 juillet, le soir. Becker, dont les pouvoirs n'étaient pas expirés, présidait toujours aux pérégrinations de Napoléon* Il expédia vers l'Ile de Ré une péniche dans le but d'inspecter les navires anglais stationnés en face de la rade, de s'assurer du nombre des vaisseaux et de leur emplacement. La péniche rapporta que deux navires composaient toute la croisière anglaise : le Bellerophon, vaisseau à trois ponts et le brick le Myrmidon, l'un et l'autre mouillés à la pointe du Chassiron, l'un des angles de l'île d'Oléron. Napoléon revint alors au projet qu'il n'avait jamais abandonné tout à fait, parce qu'il y trouvait quelque grandeur conforme à ses propres idées. Il voulut savoir l'accueil qui lui serait fait s'il venait librement demander à l'Angleterre l'hospitalité qu'elle accordait à tous les proscrits. Il ordonna donc au duc
40t LE RETOUR DE L'EMPEREUR
de Rovigo et au comte de Las-Cases, qui connaissait parfaitement la langue anglaise, apprise durant son émigration, d'aller trouver le capitaine du Bellérophon, afin d'obtenir de lui quelque renseignement, un avis, une ouverture, qui le guideraient en ses résolutions. Les deux envoyés partirent aux premières heures du jour, et ils abordèrent au Bellérophon à sept heures du matin. C'était le 10 juillet.
Ils ne portaient point d'uniforme, mais leurs habits de ville, et ils étaient munis d'une lettre du grand maréchal Bertrand au capitaine du navire, prétexte de leur visite pour s'informer si les passeports réclamés par l'Empereur, avant de se rendre aux Etats- Unis, lui seraient remis bientôt. Le capitaine Maitland, commandant du Bellérophm, parut fort surpris de la question. Jouait-il l'étonnement ? La suite des événements semble le démontrer (1). Le capitaine ne pouvait ignorer après vingt jours, depuis la bataille de Waterloo, les événements survenus en France, et de même ignorer que le gouvernement de Londres désirait s'emparer de la personne de Napoléon, afin de le tenir à merci, pour que l'Europe ne fût plus troublée par un nouveau retour de l'île d'Elbe. Que Napoléon fût si près de lui, il pouvait ne pas le savoir ; quant au reste, il devait en être instruit. Ce fut donc une nouvelle qui le réjouit, lorsqu'il apprit le voisinage de l'Empereur, et sa volonté de passer aux Etats-Unis : ce qu'il se chargeait bien d'empêcher. Les deux ambassadeurs de Napoléon et lui cherchaient à surprendre mutuellement leurs pensées secrètes. Aucun ne s'avançant dans la conversation, il invita les deux Français à déjeuner, espérant en apprendre davantage, et parce que, leur dit-il, une corvette, la Falmouth, arrivait et faisait signe qu'elle apportait un message pour lui, venant de l'amiral stationné dans la baie de Quiberon, et commandant de toute la croisière anglaise, répandue le long des côtes de France. Le message ne lui annonçait rien de nouveau, leur dit le capitaine Maitland, après en avoir pris connaissance. L'amiral ne connaît pas assurément les événements dont vous m'avez parlé tout à l'heure, sans quoi il en serait question dans sa dépêche. » L'ignorance de l'amiral était encore moins
(1) Henry Houssayb {1815, t. III, p. 377) n*hésite point à affirmer, s'appuyant sur des lettres de Tamiral Hotham, que Maitland était au courant de tout ce qui 8'était passé en France.
vraisemblable que celle du capitaine (1). Il fallut pourtant se contenter de cette afRrmation. A un certain moment, et croyant toujours que ni Tun ni l'autre de ses hôtes français ne comprenaient la langue anglaise, il interrogea en cette langue le capitaine de la Falmouth sur ce que l'on savait de Napoléon, à bord du vaisseau amiral. « Lorsque j'ai quitté la baie de Quiberon, répondit le capitaine de la Falmouth, le bruit courait que Napoléon venait d'arriver à Nantes, et qu'il y faisait le diable. »
Maitland n'était point satisfait. Il retint quelques instants encore, après le déjeuner, le duc de Rovigo et le comte de Las Cases, et se fit répéter par eux ce que précédemment ils lui avaient dit. Eux, de leur côté, l'interrogèrent sur ce qu'ils devraient répondre à l'Empereur. « Je voudrais pouvoir vous satisfaire, répondit Maitland, mais vous voyez que cela n'est pas possible. Je vais rendre compte de notre entrevue à l'amiral Hotham et lui envoyer la lettre du général Bertrand. Je vous ferai connaître sa réponse aussitôt qu'elle arrivera. Mais je crois qu'il jugera la chose assez importante pour venir la donner lui-même (2). »
C'était beaucoup de temps perdu, de temps à attendre ; et afin de rapporter à Napoléon un fait précis, une parole qui détermineraient ses résolutions, ils posèrent au capitaine Maitland les trois questions suivantes :
« Que ferez-vous si l'Empereur sort à bord des frégates; s'il sort sur un bâtiment de commerce français ou bien à bord d'un neutre, d'un navire américain, par exemple ? »
« A bord des frégates, répliqua Maitland, je les attaquerai et les prendrai, si je le peux. Dans ce cas. Napoléon sera mon prisonnier. — Sur un bâtiment de commerce français, comme nous sommes en guerre, je prendrai le bâtiment, et dès lors Napoléon sera encore mon prisonnier. — Sur un bâtiment neutre et que je le visite, je ne prendrai pas sur moi de le laisser aller. Je retiendrai le bâtiment, et j'en référerai à mon amiral qui décidera. »
« Dans ce dernier cas, dirent le duc de Rovigo et le comte de
(1) Henry Houssaye afUrme» comme pour Maitland» que Tamiral Hotham était instruit exactement de la politique suivie par le cabinet anglais et de ses désirs de s'emparer de la personne de Napoléon. Et il cite ses sources.
(2) De Vaulabelij:. t. HI.
dère. Ensuite Becker et Bonnefoux n'étaient pas certains que l'Empereur, sur la Bayadère, soutenu par le capitaine Baudin, ne se fit débarquer sur un point du territoire et ne se jetât dans les bras de ses soldats. D'après l'arrêté, que l'on connaît, ce débarquement était, pour les officiers, un cas de haute trahison; et quelque intérêt que Becker et Bonnefoux portassent à Napoléon, ils ne pouvaient autoriser ce voyage. Enfin, le général LaUemand avait été, avant le retour de l'île d'Elbe, l'un des fauteurs du complot orléaniste. Napoléon doutait de la parole de ce générai. Il écarta donc de ses combinaisons son évasion sur la Bayadère, et même il n'admit point un refuge sur le navire danois, commandé cependant par un Français, le capitaine Besson, parce qu'il aurait dû se dissimuler dans un placard ou dans une barrique, si les Anglais en eussent fait la visite. S'il eût été découvert, quelle honte que cette fuite qui eût terni sa gloire en le couvrant de ridicule !
Ces retards toujours accrus, ces incertitudes inquiétaient beaucoup le général Becker. Les joiunaux, arrivés le 12 juillet, annonçaient l'entrée du roi à Paris, l'avènement du nouveau gouvernement, et la formation d'un nouveau ministère. Il fallait donc s'attendre à tout, peut-être à l'ordre envoyé aux deux capitaines de frégate de retenir Napoléon prisonnier et de le livrer aux Bourbons. Pour sa sûreté personnelle, l'Empereur dut quitter le bord de la Saak et il fit charger ses plus gros bagages sur le brick VEperçier et sur la goélette la Sophie, deux autres navires français qui le devaient débarquer à l'île d'Aix où il résolut d'attendre, lui et sa suite, jusqu'à nouvel ordre, au milieu d'une population qui l'avait si chaudement fêté, et de soldats qui l'avaient si énergiquement acclamé. Il s'y installa le 13 juillet, dans la maison occupée par la direction du génie maritime.
Pendant ce deuxième séjour à l'île d'Aix, Napoléon revit son frère, le prince Joseph, qui venait de Saintes où il avait échappé à un commencement de sédition suscitée par les royalistes. Une partie de la suite de l'Empereur, qui se rendait à Rochefort, y était arrêtée pour le visa des passeports et gardée à vue dans une auberge, lorsque Joseph venant de Niort y fut arrêté également et soumis aux mêmes vexations que les autres (1). Ils ne furent
(1) Las Cases (Mémorial) donne quelques détails sur cette aventure de Saintes... « On poussait des cris de mort, on les appelait scélérats, disant qu'ils em-
délivrés, tous, que par l'intervention des fédérés de la région. Joseph allait à Bordeaux s'embarquer pour les Etats-Unis. Son affection pour l'Empereur l'avait conduit vers lui, une deuxième fois, et il voulait prendre sa place et rendre facile ainsi la fuite de Napoléon, devant la croisière anglaise, grâce à ce subterfuge. L'Empereur repoussa ce noble dévouement. Il se jeta dans les bras du prince Joseph pour le remercier de cette proposition ; et, après des adieux touchants, ils se séparèrent. Ils ne devaient plus se revoir.
Les moyens de sauver l'Empereur agitaient tous les esprits à nie d'Aix. De jeunes officiers de marine, en garnison dans l'île, le lieutenant de vaisseau Genty, les enseignes Doret, Salis, Lepelletier et les aspirants de première classe Ghateauneuf et Moncousu (1), complotèrent d'équiper et de monter deux chasse-marée, sorte de chaloupes pontées, mouillées dans la rade, d'attendre la nuit et, protégés par l'obscurité, d'échapper à la croisière anglaise, de gagner la haute mer, d'arrêter le premier navire marchand qui
portaient des trésors de l'Etat. Ceux qui se prétendaient la classe distinguée de la ville» les femmes surtout, se montraient les plus ardentes pour notre supplice. Elles venaient défiler successivement à des croisées voisines, pour insulter de plus près à notre malheur. Elles portaient la rage, le croira- t-on, jusqu'à grincer des dents à .l'aspect de notre calme, et c'était pourtant là la première société, les femmes comme il faut de la ville. Real avait-il donc raison, quand il disait si plaisamment dans les Cent-Jours à l'Empereur, qu'en fait de Jacobins, il avait bien le droit de s'y connaître, et qu'il protestait que toute la différence qu'il y avait entre les noirs et les blancs, était que les uns avaient porté des sabots et que les autres allaient en bas de soie. Vers le soir, on nous laissa partir. Mais alors tout avait bien changé. Nous quittâmes notre auberge au milieu des plus vives acclamations. Des femmes du peuple en pleurs pressaient nos mains et les baisaient. De tous côtés, chacun s'offrait à nous suivre, pour éviter, nous disaientils, un guet-apens que les ennemis de l'Empereur nous avaient dressé à quelque distance de la ville. Ce singulier changement des esprits venait de ce que beaucoup de gens des campagnes et un grand nombre de fédérés étaient entrés dans la ville et gouvernaient désormais l'opinion. »
(1) Ces six officiers furent rayés des contrôles de la marine, six semaines plus tard, par le comte de Jaucourt, ministre de ce département. Cette mesure, dit Vaulal)elle, rendue publique par un ordre du jour du 4 septembre 1815, signé comte de Oourdon, contre- amiral, était motivée, « sur la part prise par eux aux projets d'évasion de Vusurpateur ».
serait rencontré, de s'en emparer en payant sa cargaison et d'arriver ainsi jusqu'aux Etats-Unis. Ce projet, soumis à Napoléon, lui agréa. Ses bagages chargés sur YEpervier et sur la Sophie passèrent dans la cale des chasse-marée. On emprunta, aux deux frégates françaises, tout le gréement nécessaire. En outre, le brick danois fut appelé à concourir à cette évasion.
Les passagers devaient être répartis sur les trois navires d'après leur qualité ; les officiers de Napoléon avec lui, sur le navire danois : Bertrand, Gourgaud, Savary, Lallemand et le premier valet de chambre, Marchand; car, avec la cargaison encombrante, il ne restait que peu de place. Les autres passagers, sur les chassemarée. Les trois navires étaient sous voile. Becker, prévenu par Genty, se rendit près de Napoléon : « Sire, lui dit-il, tout est prêt ; le capitaine attend. » Mais Napoléon, ému par les lamentations de Mme Bertrand qui ne voulait point être séparée de son mari, ébranlé ensuite par une longue conversation avec le général Gourgaud, avait changé d'avis. Il pria Becker de l'excuser près du capitaine Besson. Il passerait la nuit à l'île d'Aix. Toutefois, il fit prévenir Las Cases et Lallemand qu'ils iraient le lendemain reprendre les négociations interrompues avec le capitaine du Bellerophon.
Gourgaud, en son Journal de Sainie-Hélène, a narré un long entretien à la suite duquel Napoléon parut se décider à négocier avec le commandant de la croisière anglaise. Ce revirement de l'Empereur ne peut être mieux expliqué que par Gourgaud luimême... « Je monte chez Sa Majesté qui me dit avec chagrin qu'elle ne peut emmener sur le bâtiment danois que Bertrand, Rovigo, Lallemand et un valet ; qu'il préférerait bien m'avoir plutôt que Lallemand, mais que celui-ci connaît le pays et est l'ami du capitaine du danois. Il trouve raisonnable que je ne veuille pas partir sans être avec lui ; il me dit qu'il m'est fort attaché, qu'il est habitué à moi, mais que son rôle est fini; qu'une fois en Amérique, il y vivra en simple particulier; qu'il ne pourra jamais revenir en France ; qu'il faut un mois ou deux pour faire le trajet, que tout retour, comme celui de l'île d'Elbe, est donc désormais impossible. Je lui réponds que je ne crains rien des Bourbons, n'ayant rien à me reprocher; que je ne suis pas Sa Majesté par intérêt ou par 'ambition, mais parce qu'elle était tout à fait dans le malheur, et
qu'on ne pouvait me supposer d'autres vues que celles d'un dévouement sans bornes à un grand homme vaincu et abandonné. Je lui répète qu'il aurait mieux fait de se rendre en Angleterre; que ce noble parti était celui qui lui convenait le mieux; qu'il ne pouvait pas jouer le rôle d'un aventurier ; que l'histoire lui reprocherait, un jour, d'avoir abdiqué par peur, puisqu'il ne faisait pas le sacrifice en entier. Il me répondit que mes raisons étaient justes ; que c'était le parti le plus sage ; qu'il était sûr d'être bien traité en Angleterre ; que c'était aussi l'opinion de La Valette, mais que ces bons traitements auraient quelque chose d'humiliant pour lui; qu'il était homme et ne supportait pas l'idée de vivre au milieu de ses ennemis les plus acharnés ; qu'il ne pouvait vaincre cette répugnance et que d'ailleurs l'histoire ne saurait lui en faire un reproche d'avoir cherché à conserver sa liberté en se rendant aux Etats-Unis. Je lui objectai que, s'il était pris, il serait maltraité. Il m'assura qu'il serait alors le maître de sa destinée, qu'il se tuerait. « Non, lui dis-je, Sa Majesté ne le pourra pas. A Mont- Saint-Jean, c'était bien, mais aujourd'hui cela ne se peut plus. Un joueur se tue ; un grand homme brave l'adversité. » L'Empereur m'interrompit, en disant que, la veille, il avait eu l'idée de se rendre à la croisière anglaise, et de s'écrier en y parvenant : « Comme Tkémistocle, ne coulant pas prendre part au déchirement de ma patrie, je viens ç^ous demander asile », mais qu'il n'avait pas pu s'y résoudre. Au même moment, un petit oiseau entra par la fenêtre, et je m'écriai : « C'est un signe de bonheur. » Je pris l'oiseau dans ma main et Napoléon me dit : Ilya assez de malheureux; rendez-lui la liberté ! J'obéis et l'Empereur continua : Voyons les augures. L'oiseau vola à droite et je m'écriai : « Sire, il se dirige vers la croisière anglaise. » L'Empereur reprit sa conversation et m'assiu*a qu'aux Etats-Unis, quand il s'ennuierait, il se jetterait dans une voiture et parcourrait mille lieues de route, et qu'il ne croyait pas que personne pût penser qu'il reviendrait jamais en Europe. Puis, il me parla du bateau danois : Bah I nous pourrons bien y tenir cinq. Ainsi, vous viendrez avec moi. Je répliquai que Mme Bertrand tourmentait son mari, en l'assurant qu'elle mourrait (1) s'il partait sans elle. Sa Majesté objecta qu'à Rochefort
(1) D'après Montholok, t, I", p. 162 : « Mme Bertrand, créole exigeante,
et à l'île d'Aix, il avait proposé à Bertrand de ne pas l'accompagner, mais que celui-ci voulait absolument venir. Puis, il me dit de le faire entrer. Le dîner fut des plus tristes. Après le repas, Bertrand me remit deux paires de pistolets, pour les donner, de la part de Sa Majesté, aux capitaines Ponée et Philibert. Ils me remercièrent en s'écriant : « Ah ! vous ne savez pas où vous allez. Vous ne connaissez pas les Anglais. Dissuadez l'Empereur d'un tel projet (1). » Je reviens. On emporte tous nos effets à bord du danois, à la nuit bien close. Je vais jusqu'au coin de l'île où il est mouillé. On envoie Las Cases et Lallemand à la frégate, pour de là se rendre en parlementaires aux navires anglais. Vers minuit, nos préparatifs de départ sont suspendus. »
Pourquoi Tétaient-ils ?
C'est que, le 13 juillet, après son dîner, resté seul. Napoléon, dans une suprême méditation, avait renoncé à se servir du bâtiment danois pour aller aux Etats-Unis. Il avait entendu les observations de ses amis, les avis de Gourgaud, les pleurs des femmes qui s'accrochaient désespérément à leurs maris; il avait discuté avec lui-même les seules résolutions qu'il pouvait adopter. Fuir la croisière anglaise, même sous la protection des ténèbres, lui semblait impossible; rester plus longtemps à l'île d'Aix, il serait, dans quelques jours, le prisonnier des Bourbons (2) ; aborder sur
faisait de son mari un esclave. Elle était gracieuse, charmante, capricieus«. Mme de MonthoijON, dans ses Souvenirs, dit qu'elle était la fille d'un Anglais, Dillon, nièce de lord Dillon, et qu'elle avait été élevée en Angleterre. Parente, par sa mère, de Joséphine; ce fut l'Empereur qui la maria à Bertrand et la dota. D'après Sturmer, Mme Bertrand était la belle-sœur du duc de Fitz-James, nièce de lady Jenningham, qui l'avait élevée. De là viennent, sans doute, ses prétentions à la noblesse. Le capitaine anglais Dillon, proche parent de Mme Bertrand, fut reçu à Sainte-Hélène par Napoléon, le 22 octobre 1816. »
(1) Bien que Gourgaud ne le dise pas, il résulte de cette phrase qu'on laissait croire dans l'entourage de l'Empereur que celui-ci allait se rendre en Angleteire. L'envoi de Las Cases et de Lallemand, en parlementaires aux navires anglais, était une supercherie, destinée, à ce moment-là, à entretenir le public et les Anglais dans l'idée que Napoléon était sur le point de gagner l'escadre ennemie. (GbUBGAUD, noie.)
(2) Et ce n'était pas une vaine supposition, un aléa illusoire. Voici la lettre que Henry Houssaye a extraite des archives de la marine. De Jaucourt» le ministre de Louis XVHI, à Philibert, capitaine de la SaaU, en date du 13 juillet : « Napoléon Bonaparte, qui est sur la frégate que vous commandez personnellement, n'y est plus aujourd'hui qu'un prisonnier, que tous les souverains de l'Europe ont le droit de réclamer. Le roi ne le réclame pas seul. Il ne lui serait même plus possible, aujourd'hui, de faire prévaloir la générosité naturelle à son cœur. Le roi de France n'agit donc pas isolément, et pour sa cause privée, quand il poursuit Napoléon Bonaparte. Sa cause est celle de l'Europe, comme civile de
un point du territoire français, rallier les troupes qui lui étaient fidèles, en composer une armée passionnée, redoutable et marcher sur Paris, c'était réalisable et peut-être décisif pour sa fortune. Le succès couronnerait son audace. Mais, il fallait combattre contre des Français, allumer la guerre civile, se rendre odieux à une partie de la France, et, s'il triomphait, établir la Terreur qui eût comprimé les factions ennemies. Cette vision l'épouvanta, comme elle l'avait toujours épouvanté, et il rejeta délibérément la pensée de cette guerre fratricide. Il ne lui restait plus que la chance d'obtenir de l'Angleterre des passeports pour l'Amérique, et si les passeports étaient refusés, le pis serait un séjour perpétuel en cette île, qu'il avait vue constamment hospitalière aux exilés et aux proscrits.
Ce à quoi il ne songeait pas, c'est que ces exilés et ces proscrits n'étaient pas lui. Napoléon.
Telle fut sa dernière résolution, et lorsque le général Becker vint l'avertir que tout était prêt, que le capitaine du danois l'attendait, on connaît sa réponse : qu'il passerait encore la nuit à l'île d'Aix.
Le lendemain 14 juillet, qu'aUait-il apprendre au retour de Las Cases et de Lallemand, ses plénipotentiaires envoyés au
l'Europe, armée contre Napoléon, est la sienne. Toutes forces qui attaqueront Napoléon Bonaparte agiront au nom du roi. Conséquemment, les Français qui ne veulent pas se constituer en état de rébellion contre leur roi et leur patrie doivent traiter en alliés, en amis, les commandants des forces de terre et de mer qui, si les circonstances l'exigeaient, combattraient pour s'emparer de Napoléon Je vous préviens, en conséquence, que le commandant de la station anglaise qui bloque les rades de Rochefort, est autorisé à demander au commandant de la frégate, sur laquelle se trouve Napoléon, qu'il lui soit remis immédiatement Cette sommation ne sera pas faite au nom seul de Sa Majesté britannique, elle le sera au nom du roi votre légitime souverain. Vous ne devez donc pas voir un officier anglais dans le commandant des forces navales anglaises qui vous fera parvenir le présent ordre. Il est celui de tous les souverains, alliés de Sa Majesté ; il est celui du roi de France. Je vous ordonne, en conséquence, de remettre au commandant anglais, qui vous fera parvenir le présent ordre. Napoléon Bonaparte, aussitôt qu'il le réclamera de vous. Si vous étiez assez coupable, ou assez aveugle, pour résister à ce que je vous prescris, vous vous établiriez en rébellion ouverte; vous seriez responsable du sang qui aurait coulé, et de la destruction de votre bâtiment. »
Bellérophon? Rien de décisif. Ils revenaient, pas plus avancés que la première fois. Maitland avait reçu, par la corvette le Slaney, capitaine Sartorius, des ordres l'autorisant à accueillir, à son bord, Napoléon et sa suite, si la demande lui en était faite, et à le traiter avec tout le respect, tous les égards dus au rang qu'il avait occupé; mais il ne garantissait pas à Sa Majesté l'obtention de sauf-conduits pour son passage de l'Angleterre aux Etats-Unis. Et rien de plus. (Begker, Relation,)
Maitland avait été engageant, empressé, insinuant, désirant, en effet, comme la meilleure fortune de sa carrière, faire les honneurs de son vaisseau à Napoléon et ne plus le lâcher, ainsi que le lui avait recommandé son supérieur, l'amiral Hotham, dont les dernières instructions lui étaient arrivées par le capitaine Sartorius, du Slaney. Dans son entretien avec les envoyés de Napoléon, le commandant du Bellérophon n'avait été formel que sur un point, le refus probable des passeports pour les Etats-Unis d'Amérique. Quant à l'accueil de son gouvernement réservé à l'illustre proscrit : serait-ce la liberté sur le sol anglais ; serait-ce l'exil dans une colonie anglaise ? Il n'en avait soufflé mot. Napoléon fut donc un peu déçu. S'il faisait, à l'heure présente, bon marché de son sort, après tant de déceptions; s'il négligeait de penser à lui-même, il ne pouvait oublier ses compagnons d'exil. Que deviendraient-ils, s'ils enchaînaient leur destinée à la sienne ? Il les réunit en conseil, leur répéta la réponse de Maitland et leur fit comprendre qu'ils s'engageaient peut-être à perdre leur liberté, en ne rompant pas avec lui. Tous opinèrent quand même pour l'Angleterre. Ils n'abandonneraient pas l'Empereur. Ils avaient confiance dans la loyauté anglaise. Ils repoussaient l'idée d'un piège tendu par le gouvernement de Londres à un ennemi qui se livrait librement. Mais Besson, le capitaine du danois, averti de l'issue de cette deuxième visite à Maitland, essaya plus vivement que jamais de détourner l'Empereur de son projet. Comment ne voyait-il pas que les Anglais cherchaient à l'attirer sur un de leurs navires, et qu'heureux de le tenir, ils lui enlèveraient sa liberté ? La terreur qu'il leur avait inspirée serait cause qu'ils fouleraient aux pieds le droit des gens, se montreraient intraitables. Et le capitaine Besson lui offrait encore de le cacher, lui et son domestique, sur le petit navire, chargé de barriques d'eau-de-vie. Il était certain
de le soustraire ainsi à une captivité inévitable. Lallemand, seul de l'entourage de l'Empereur, appuya les paroles de Besson. a Non, Sire, lui dit-il, ne vous livrez point aux Anglais. Ne consultez que les intérêts de votre salut personnel. Choisissez celui de nous qui vous inspirera le plus de confiance. Si Votre Majesté m'honore de son choix, je lui servirai de valet de chambre. » La véhémente sortie de Lallemand n'eut pas d'écho. Tous les assistants appelaient l'Angleterre comme une terre bénie. Le sort en était jeté. Napoléon ordonna les apprêts du départ, pour le lendemain, 15 juillet. Il irait au Bellérophon.
Dans la nuit du 13 au 14 juillet, il avait rédigé l'admirable lettre adressée au prince régent d'Angleterre :
c Altesse Royale,
« En butte aux factions qui divisent mon pays, et à l'inimitié des grandes puissances de l'Europe, j'ai terminé ma carrière politique, et je viens comme Thémistocle m' asseoir au foyer du peuple britannique. Je me mets sous la protection de ses lois, que je réclame de Votre Altesse Royale, comme du plus puissant, du plus constant, et du plus généreux de mes ennemis.
« Napoléon. »
Le général Gourgaud fut chargé de porter cette lettre à Londres et de la remettre aux mains du prince régent, dont il solliciterait une audience. A cet effet, l'Empereur ajoutait à sa lettre les instructions suivantes :
< Ile d*Aix, 14 juillet 1815.
ff Mon aide de camp, Gourgaud, se rendra à bord de l'escadre anglaise avec le comte de Las Cases. Il partira sur l'avis que le commandant de cette escadre expédiera soit à l'amiral, soit à Londres. Il tâchera d'obtenir une audience du prince régent, et lui remettra ma lettre. Si l'on ne voit pas d'inconvénients pour me délivrer des passeports pour les Etats-Unis d'Amérique, c'est ce que je désire; mais je n'en veux pour aller dans aucune colonie. Au défaut de l'Amérique, je préfère l'Angleterre à tout autre pajrs. Je prendrai le titre de colonel Muiron, ou Duroc. Si je dois aller en Angleterre, je désirerais être logé dans une maison de campagne
à dix ou douze lieues de Londres, où je souhaiterais d'arriver le plus incognito possible. Il faudrait une habitation assez grande pour y loger tout mon monde. Je suis désireux, et cela doit entrer dans les vues du gouvernement, d'éviter Londres. Si le ministère avait envie de mettre \m commissaire près de moi, Gourgaud veillera à ce que cela n'ait aucun air de servitude, et que ce soit un homme qui, par son caractère et par son rang, ne puisse donner lieu à aucune mauvaise pensée. Si Gourgaud doit être envoyé à l'amiral, il serait plus convenable que le capitaine le gardât à son bord, pour le faire partir sur une corvette, afin d'être sûr qu'il arrivera à Londres avant nous. — Napoléon. »
Outre ces instructions, Gourgaud emportait une lettre du grand maréchal, comte Bertrand, au commandant du Bellérophon, précisant les désirs de l'Empereur. Le grand maréchal envoyait également copie de la lettre, adressée au prince régent, et réclamait le départ immédiat de Goiu*gaud pour Londres. Effectivement, Maitland mit, à la disposition du général, la corvette le Slaney, qui cingla aussitôt vers les côtes anglaises. Las Cases avait accompagné Gourgaud (1), afin de faire préparer, sur le vaisseau anglais, l'installation de l'Empereur et de sa suite, pour le lendemain, 15 juillet.
(1) « Nous sommes bien reçus à bord du Bellérophon, écrit Gourgaud. Le capitaine Maitland nous fait entrer. Las Cases et moi, dans sa cabine où se trouvaient MM. Gambier et Sartorius, capitaines de corvette (Gambier commandait le Myrmidon et Sartorius le Slaney). Las Cases fait toujours semblant de ne pas entendre l'anglais. Le capitaine Maitland et ses deux officiers n'ont point Pair de mettre en doute que je ne sois envoyé tout de suite à Londres. Las- Cases est dans T enchantement. H entend ce que les officiers anglais disent. La lettre au prince régent a fait une grande impression sur eux. Ils me conseillent d'écrire à l'Empereur qu'il sera bien accueilli. »
En donnant au général Becker copie de sa lettre au prince régent, Napoléon ajoutait sur un feuillet détaché : < Puisque je suis un obstacle à la paix de l'Europe, je ne puis lui donner une plus grande preuve de ma condescendance à ses désirs, qu'en me livrant à la puissance qui dirige la politique du continent. C'est à la postérité qu'appartient désormais le jugement de la conduite des souverains envers la France. En continuant la spoliation de notre patrie, ils seront condamnés par leurs propres manifestes; et les monuments historiques que ces grandes catastrophes transmettent aux générations à venir fixeront Topinion des siècles futurs sur la grandeur de nos entreprises. Que la paix de l'Europe devienne donc le gage de ma renonciation au trône de France; que l'empereur Alexandre soutienne ce caractère de grandeur et de magnanimité qui le distingua, dans les circonstances mémorables de son règne ; qu'il n'oublie pas que' dans la position où se trouve l'Europe, le repos de la Russie dépend de la conservation de l'ancienne France. Enfin, que les souverains qui règlent maintenant le sort des nations remplissent leurs engagements et mes vœux seront accomplis, t
Gourgaud était parti. Las Cases, resté seul sur le navire, s'était retiré, le soir, dans sa cabine, lorsqu'il vit entrer, tout à coup, le capitaine Maitland, outré de colère, l'accusant d'être le complice d'une intrigue qui le privait du Slaney, pendant que Napoléon s'échappait sur un navire danois. Il venait d'en être averti par une lettre. Et il se répandait en invectives, bouillant d'indignation, ne se contenant plus. Las Cases froidement lui demanda quelle heure avait choisie Napoléon pour échapper à sa vigilance ? — Midi, lui répondit Maitland. — En ce cas, répliqua Las Cases, vous avez été trompé par vos espions. J'ai quitté l'Empereur à quatre heures, venant ici avec le général Gourgaud. Ce fut une détente immédiate sur le visage du marin anglais. Mais Las Cases en garda une impression fâcheuse. Il lui devint évident que les manœuvres des Anglais avaient pour but de tromper l'Empereur (1), de capter sa confiance, afin de s'emparer de sa personne. Malheureusement, il était trop tard pour donner un autre cours aux événements!
Le 15 juillet, le jour naissant à peine. Napoléon s'habillait dans sa petite chambre de l'île d'Aix, prêt à se rendre au Bellerophon. Les habits qu'il revêtait étaient ceux de sa grande tenue, l'uniforme vert de colonel des chasseurs à cheval et le petit chapeau décoré d'une cocarde, son immortel couvre-chef devenu légendaire. Becker vint lui communiquer une dépêche, reçue du préfet maritime de Rochefort, Bonnefoux, lui annonçant que le nouveau gouvernement envoyait, de Paris, un officier de marine, chargé
(1) Las Cases {Mémorial, 1. 1"') : « La croisière anglaise avait de nombreuses intelligences sur nos côtes. J'ai pu vérifier, depuis, qu'elle était instruite à point nommé de toutes nos démarches... A bord du NorthumberUmd, dans notre traversée pour Sainte- Hélène, l'amiral Cockburn avait mis sa bibliothèque à notre disposition. II arriva à l'un de nous, feuilletant un volume de V Encyclopédie hritanniquCf d'y trouver une lettre de La Rochelle, adressée au chef de la croisière anglaise. Elle contenait, mot pour mot, toute notre affaire du bâtiment danois, le moment de son appareillage projeté, son intention, etc.. Nous nous passâmes cette lettre de main en main, et la replaçâmes soigneusement. Elle nous apprit peu de choses. Nous savions combien il existait d'intelligences du dedans au dehors; mais nous trouvions curieux d'en lire la preuve écrite. »
d'une mission importante. Pas n'était besoin d'être plus explicite. On le voulait faire prisonnier des Bourbons. Cet officier de marine était le capitaine de frégate de Rigny, revenu de Gand avec le roi, qu'il y avait suivi, en compagnie de son oncle, l'abbé Louis, ou plutôt le baron Louis, ministre des finances. Peu importait à l'heure présente ! Lorsque ce geôlier arriverait à Rochefort, Napoléon serait l'hôte des Anglais.
Habillé, il descendit de sa chambre, entra dans le canot qui l'attendait, escorté de ses officiers, et monta sur le brick VEpervUr qui le devait conduire au Bellérophon. Le général Becker lui demanda la permission de le suivre jusqu'à bord du vaisseau anglais, afin d'obéir aux prescriptions du gouvernement provisoire. « N'en faites rien, général, répliqua l'Empereur. Pensons à la France. C'est de mon propre mouvement que je me rends à bord de la croisière. Si vous y venez avec moi, on ne manquera pas de dire que vous m'avez livré aux Anglais. Je ne veux pas laisser peser sur la France le soupçon même d'une pareille injure. > Emu, avant de se séparer pour toujours de l'Empereur, le général Becker ne put comprimer un flot de larmes qui l'envahissait. L'Empereur lui dit : « Embrassez-moi, général. Je vous remercie de tous les soins que vous avez pris de moi. Je regrette de ne vous avoir pas connu plus tôt d'une manière aussi particulière. Embrassez-moi ; adieu ! » Le général Becker ne put que répondre : « Adieu, Sire; soyez plus heureux que nous (1)! »
VEpervier aborda au Bellérophon, Las Cases attendait Napoléon au haut de l'escalier du navire, et il lui présenta le capitaine Maitland qui le salua respectueusement et prit le devant jusqu'à
(1) Begkxb raconte en sa Relation que, revenu de sa mission, il dtnait chez le duc d'Otrante, alors ministre de la police pour les Bourbons. Fouché prêtait une vive attention au récit que le général lui faisait de son voyage avec TEm^vereur, lorsque ce même Fouché, dans un moment d'expansion, arrêta la conversation sur les négociations secrètes qu'il avait liées avec le prince de Mettemich, au sujet de l'abdication de Napoléon, et de la reconnaissance du Roi de Rome. En présence d'un autre membre de la Chambre des représentants, il assura que Metternich n'avait exigé que l'abdication de l'Empereur, formulée en peu de mots ! Toult excepté V Empereur! Frappé de cette disposition de la cour de Vienne, le général dit à Fouché : < Pourquoi n'avez-vous pas signalé ces mémorables paroles aux deux Chambres T Vous savez, pourtant, que si la France, après une année d'expérience, pouvait n'être pas disposée à sacrifier son avenir à la con5e^ vation d'un homme, elle pouvait, du moins, montrer encore des sympathies pour son fils. » Le ministre s'aperçut qu'il s'était trop avancé dans ses révélations, et il détourna la conversation.
LES DERNÏKRKS ETAPES 417
la cabine préparée à son intention. L'équipage de VEperçier Favait salué une dernière fois par les cris de Vive V Empereur! et jamais, peut-être, ce cri, que les soldats et le peuple, pendant dix ans, avaient poussé sur son passage après ses grandes victoires, n'avait été plus nourri, ni plus fort qu'en ce moment où Napoléon n'était plus qu'un monarque sans pouvoir. Dans le jour, l'amiral Hotham arriva sur son navire, le Superbe. C'était un marin de manières courtoises, de parfaite éducation, a véritable type d'aristocratie navale de l'Angleterre, par la figure et par le sentiment », écrit Lamartine. Respectueux et digne envers l'Empereur, il produisit sur lui une impression bienfaisante et même consolante, et Napoléon voulut bien accepter l'invitation, faite par l'amiral, de visiter le lendemain le Sup'^rbe et de déjeuner, lui et sa suite, à bord de ce vaisseau. Mais il refusa de quitter le BelUrophon et de s'installer sur le vaisseau-amiral, plus spacieux et plus commode. Napoléon, toujours bienveillant, eût craint de froisser le capitaine Maitland, dont il n'avait point à se plaindre, ce En sortant, pour aller à bord de l'amiral Hotham, écrit Las Cases, l'Empereur s'était arrêté court, sur le pont du BelUrophon^ devant les soldats rangés pour lui faire honneur. Il leur commanda plusieurs temps d'exercice, leur fit croiser la baïonnette, et comme ce dernier mouvement ne s'exécutait pas tout à fait à la française, il s'avança vivement au milieu des soldats, écartant les baïonnettes de ses deux mains, et alla saisir un des fusils du dernier rang, avec lequel il figura lui-même à notre façon. Alors il se fit un mouvement subit et extrême sur le visage des soldats, des oiBciers, de tous les spectateurs; il peignait l'étonnement de voir l'Empereur se mettre ainsi au milieu des baïonnettes anglaises dont certaines lui touchaient la poitrine. Cette circonstance frappa vivement. A notre retour du Superbe, on nous questionnait indirectement à cet égard ; on nous demandait s'il en agissait ainsi avec ses soldats, et l'on n'hésita pas à frémir de sa confiance. Aucun d'eux n'était fait à l'idée de souverains qui ordonnassent de la sorte, expliquassent et exécutassent eux-mêmes. Il nous fut aisé de reconnaître alors, qu'aucun d'eux n'avait une idée juste sur celui qu'ils voyaient en ce moment, bien que, depuis vingt années, il eût été l'objet constant de toute leur attention, de tous leurs efforts, de - toutes leurs paroles. »
é18 LE RETOUR DE L'EMPEREUR
Le lendemain, 17 juillet, le Bellérophon et le brick le Myrmidon, qui avaient composé toute la croisière anglaise devant les passes de Rochefort, firent voile vers l'Angleterre. Le Bellérophon manœuvrait lentement, contrarié par les vents, n'étant plus qu'un vieux navire, fatigué, usé, obéissant difficilement à son équipage. Parti le 17, ce vaisseau n'arriva dans la baie de Torbay que le 24 (1); huit jours de traversée pendant lesquels Napoléon fut traité avec le plus grand respect, par les officiers et par les matelots du bord. Aucun d'eux, devant lui, ne restait couvert, et on ne l'abordait qu'en l'appelant Sire ou Votre Majesté. On ne pouvait entrer chez lui, qu'après en avoir reçu l'autorisation et avoir traversé les rangs de ses officiers, qui se trouvaient réunis en un salon d'attente, précédant sa cabine. Même chez ses ennemis, il était toujours l'empereur Napoléon, leur grand adversaire, dont ils admiraient le génie.
A Torbay, il trouva Gourgaud qui n'avait pu remplir la mission dont il l'avait chargé. Durant la traversée, le capitaine du SUaiey, Sartorius, avait laissé croire à Gourgaud qu'il le conduisait à Londres; mais à Plymouth, le 22 juillet, Sartorius avait quitté son navire avec sa malle et ses effets, recommandant expressé* ment au premier lieutenant, qui allait commander le navire, de garder à vue son passager et de ne le laisser communiquer avec personne venant de terre. Le lendemain, 23 juillet, le Slaney était dirigé sur Torbay où Gourgaud put faire à l'Empereur le
(1) Le Bellérophon était un des plus vieux TAisseaux de la marine anglaise, et faisait partie de la flotte commandée par l'amiral Nelson à la bataille d*AboQkir, où il avait été fort maltraité. Il se trouvait en armement depuis vingt-deux ans. Le duc dx Rovigo raconte en ses Mémoires que, frappé de la mauvaise marche de ce navire, pendant la traversée de l'tle d'Aix à Torbay, il fit obeenrer au capitaine Maitland, combien il aurait été facile aux deux frégates de lui échapper. Ce dernier répondit qu'il s'était fait si peu d'illusion sur les chances de l'Empereur pour gagner la haute mer, qu'il avait pris à l'avance ses dispositions, pour le cas où les frégates sortiraient, pendant qu'on négocierait avec lui II déclarait, à l'égard de ces négociations, qu'il avait d'abord pensé qu'on les avait ouvertes dans l'unique but d'endormir sa vigilance. Quant au parti qu'il avait adopté, il consistait à accabler celle des deux frégates, qu'il aurait pu joindre la première, à faire taire son feu, à l'aborder, de long en large, et y jeter cent de ses marins les plus braves, qu'il avait dressés à cette manœuvre, et à se porter ensuite sur la seconde frégate. « Mais, ajoutait-il, les vents pouvaient déjouer mon calcul ; les calmes mêmes vous sauvaient de mes mains. > Remarquons que les deux frégates étaient toutes neuves, qu'elles étaient, en outre, renommées par leur marche supérieure, et que l'Empereur avait encore à sa disposition le l)rick VEpervier, ainsi que la corvette la Bayadêre, qu'il pouvait faire concourir à une tentative sérieuse de sortie. » (Vaulabbllb» t. III» p. 242.)
récit de sa mésaventure, qui lui avait laissé un triste pressentiment (1). Napoléon, cependant, gagné par les manières insinuantes et admiratives des officiers du BelUrophon^ persévérait dans ses illusions, pensant que l'amiral, à son arrivée, lèverait toutes les difficultés, et la journée du 25 juillet s'écoula sans incidents.
Le 26, on mit à la voile pour rallier l'amiral Keith à Plymouth. L'amiral, écrit Las Cases, après s'être fait annoncer maintes fois, ne fit qu'apparaître. Il affecta envers l'Empereur le même respect qu'avait eu pour lui l'amiral Hotham. S'il ne savait rien des intentions de son gouvernement, s'il ne pouvait rien changer à la consigne qui retenait Gourgaud à bord, il ne doutait pas que cette incertitude et ces restrictions ne fussent de ôourte durée et que les ordres attendus ne donnassent toute satisfaction à l'hôte illustre qui venait demander un asile au peuple anglais. « Il nous était visible, continue Las Cases, qu'on redoutait notre situation, qu'on évitait nos paroles. Les papiers contenaient les mesures qu'on allait prendre, mais comme il n'y avait rien d'officiel encore, et qu'ils se contredisaient dans quelques petits détails, nous aimions à nous flatter et demeurions encore dans ce vague, cette incertitude, pire néanmoins que tous les résultats. »
Le capitaine Maitland, obéissant à ses supérieurs, ne laissait aucun des officiers, à la suite de Napoléon, descendre à terre, ni les étrangers venus de terre en curieux visiter son navire. Il y avait une sorte d'interdit contre le Bellérophon. Les petites embarc<itions qui s'étaient multipliées autour du vaisseau, avec l'espérance d'apercevoir Napoléon, furent tenues à distance par les
(1) GouBOAUD, en son Journal, fait le récit suivant : « Le 22. A six heures du matin» on distingue TAngleterre. Nous arrivons à Plymouth le soir. A neuf heures, le capitaine Sartorius, qui jusque-là m'avait fait croire qu'il me conduisait à Londres» fait mettre son canot à la mer» mais refuse de m*emmener parler à r amiral Keith. Je lui rappelle que ce n'est pas cela que m'avait dit M. Maitland. Je proteste contre cette supercherie. Je demande la permission d'aller à Londres, porter au prince régent la lettre de l'Empereur. Refus. Refus. J'ai été dupé. Je croyais M. Maitland un autre homme. Me serais-je trompé sur la générosité anglaise T M. Sartorius s'attend si bien à ne plus revenir à son bord et à se rendre à Londres, qu'il a emporté avec lui sa malle et son porte-manteau. — Le 23, le canot revient à minuit. Il porte un billet de M. Sartorius pour le premier lieutenant, renfermant l'ordre de jeter l'ancre, et de se rendre sur-le-champ à Torbay. Je proteste de nouveau. On part à midi. Nous mouillons à Torbay. Je demande» de nouveau, à aller à terre. Refus. Je demande ce refus par écrit, ce qui ne m'est pas accordé. On hisse le signal quarantaine, pour défendre de communiquer avec nous. On place quatre factionnaires pour empêcher les canots d'approcher. On en reçoit cependant un, qui apporte une gazette. »
chaloupes armées du navire, qui tirèrent même des coups de fusil contre celles qui transgressaient la ligne d'arrêt. Elles étaient accourues en nombre immense sur la rade, et de loin produisaient l'effet d'une foule grouillante sur une place publique. « L'arrivée de l'Empereur h Plymouth y avait engendré une curiosité qui tenait do la fureur. Toute l'Angleterre, écrit Las Cases, se précipitait vers Plymouth. Une personne, partie de Londres, fut contrainte de s'arrêter bientôt par le manque absolu de chevaux et de logement, dans la route... On s'était contenté de regarder d'abord, on avait salué ensuite, quelques-uns demeuraient découverts, et l'on fut parfois jusqu'à pousser des acclamations. Nos symboles même commençaient à se montrer... Des femmes, des jeunes gens arrivaient parés d'œillets rouges. Mais toutes ces circonstances tournaient à notre détriment, aux yeux des ministres et de leurs partisans, et ne faisaient que rendre plus poignante notre perpétuelle agonie. »
Les jours passaient et le Bellerophon, toujours en rade de Plymouth, ne bougeait pas et gardait son mouillage. Quelles seraient les décisions des ministres britanniques? Ce silence prolongé était inquiétant, d'autant plus troublant que les journaux ministériels se répandaient en injures atroces, en diffamations implacables contre l'Empereur, réclamant les mesures les plus arbitraires et les plus violentes. La plupart annonçaient la déportation de Napoléon à l'île Sainte- Hélène, rocher perdu au milieu des mers africaines (1). Ce nom de Sainte-Hélène revenait souvent
(1) Ce fut TAngleterre qui prit l'initiative de la déportation de TEmpereur à rtle Sainte- Hélène. Voulant toutefois diminuer sa part de responsabilité morale, dans cet acte, et voulant faire considérer Napoléon comme le captif de TEurope, et non comme son propre prisonnier, elle sollicita, et obtint, des trois autres puissances coalisées, l'espèce de blanc-seing suivant, qui lui fut donné à Paris le 2 août 1815. Article premier, a Napoléon Bonaparte est regardé par les puissances qui ont signé le traité du 25 mars dernier, comme leur prisonnier. — Art. 2. Sa garde est confiée spécialement au gouvernement britannique. — Art. 3. Les cours impériales d'Autriche et de Russier ^t 1$ pour V9ySi\c de Prusse nommeront des commissaires»
dans les gazettes anglaises, mais chacun dans l'entourage de l'Empereur repoussait, comme outrageantes pour le gouvernement britannique, ces indications qui ne reposaient encore que sur des bruits très vagues et peut-être sur les désirs seuls des ennemis de Napoléon. Néanmoins l'Empereur s'en montrait affecté. Cette persistance à désigner cette lie comme son futur séjour ne lui indiquait rien de bon. Et pourquoi, au surplus, le laissait-on dans une attente si longue, à bord d'un navire, lorsqu'il se considérait comme l'hôte inviolable de l'Angleterre?
On laissait ignorer à Napoléon le sort qui lui serait réservé, parce que la nouvelle de son embarquement sur le Bellérophon avait causé au ministère anglais la surprise la plus agréable, la joie la plus grande, et qu'il lui fallait le temps de déterminer les conséquences de ce fait imprévu. C'était cette nouvelle que Sartorius, de connivence avec le capitaine Maitland, et obéissant aux ordres de lord Hotham, s'était empressé, en débarquant du Slaney, de communiquer au gouvernement. C'était pour cette raison que Gourgaud l'attendait vainement sur la corvette où il s'était embarqué ; pour cette raison également qu il était gardé à vue, afin de ne pouvoir aller jusqu'au prince régent avant que les ministres fussent avertis. Le prince aurait pu se laisser toucher par la lettre si magnanime de l'Empereur, et les ministres n'auraient pu lui imposer leur politique et l'imposer aussi aux monarques qui avaient combattu contre Napoléon (1).
qui se rendront et demeureront au lieu que le gouvernement de Sa Majesté britannique aura assigné, pour le séjour de Napoléon Bonaparte, et qui, sans être chargés de la responsabilité de sa garde, s'assureront de sa présence. — An, 4. Sa Majesté très chrétienne sera invitée, au nom des quatre cours ci-dessus mentionnées, à envoyer également un commissaire français, au lieu de détention de Napoléon Bonaparte. — Art. 5. S. M. le roi du Royaume-Uni, de la Grande- Bretagne et d'Irlande s'engage à remplir toutes les obligations qui résulteront, pour elle, de la présente convention. >
(1) La surprise ne fut pas moins grande à Paris qu'à Londres, écrit Vaulabelle., lorsqu'on apprit dans la capitale française, par le général Becker, le passage de l'Empereur à bord d'un bâtiment de guerre anglais. Les généraux alliés, euxmêmes, ne pouvaient comprendre comment Napoléon avait pu se confier à la foi britannique. Le général BxcxxR, dans sa Relation, raconte qu'arrêté aux portes d'Orléans, à son retour de Rochefort, par un poste prussien, il ne put poursuivre sa route, que sous la garde d'un officier, qui avait ordre de le conduire, directement, chez le général Muffling, gouverneur de Paris. « Ce dernier, ajoute « le comte Becker, était dans un étonnement extrême. II ne pouvait croire que « l'Empereur se fût livré lui-même aux Anglais. Il accablait le général de ques- « tions, et voulait même le faire conduire chez le duc de Wellington, pour int former celui-ci de cette nouvelle extraordinaire. »
4St tË RETOUR DE L'EMPEREUR
Le 31 juillet, l'incertitude de l'Empereur cessa. L'amiral Keith, grand vieillard très digne, rapportent les mémoires du temps, paraissant n'obéir qu'avec regret aux ordres de son gouvernement, fit annoncer qu'il viendrait à bord du Bellérophon^ accompagné d'un sous-secrétaire d'Etat, le chevalier Bunbury, en vue d'une communication importante à l'Empereur. Les deux Anglais arrivèrent dans le milieu du jour, et comme ils parlaient la langue française, ils furent introduits dans le salon où les reçut Napoléon. Ils restèrent avec lui un temps fort long et lui remirent une pièce que l'amiral avait reçue des ministres anglais.
En voici la teneur:
« Comme il peut être convenable au général Bonaparte d'apprendre, sans un plus long délai, les intentions du gouvernement britannique à son égard. Votre Seigneurie lui communiquera l'information suivante. — Il serait peu consistant, avec nos devoirs envers notre pays et les alliés de Sa Majesté, si le général Bonaparte conservait le moyen ou l'occasion de troubler, de nouveau, la paix de l'Europe; c'est pourquoi il devient absolument nécessaire qu'il soit restreint dans sa liberté personnelle, autant que peut l'exiger ce premier et important objet. — L'île Sainte- Hélène a été choisie pour sa future résidence. Son climat est sain et sa situation locale permettra qu'on l'y traite avec plus d'indulgence qu'on ne le pourrait faire ailleurs, vu les précautions indispensables qu'on serait obligé d'employer pour s'assurer de sa personne. — On permet au général Bonaparte de choisir, parmi les personnes qui l'ont accompagné en Angleterre, à l'exception des généraux Savary et Lallemand, trois officiers, lesquels, avec son chirurgien, auront la permission de l'accompagner à Sainte- Hélène et ne pourront point quitter l'île sans la sanction du gouvernement britannique. — Le contre-amiral sir Georges Cockburn, qui est nommé commandant en chef du cap de Bonne-Espérance, conduira le général Bonaparte et sa suite (1) à Sainte- Hélène,
(1) < Cette exclusion des généraux Savary et Lallemand, écrit Las Cases vint compliquer les tourments de ceux qui accompagnaient TEmpereur. Les deux généraux en étaient frappés de terreur. Ils ne voyaient plus que Téchafaud: ils étaient persuadés que TAngleterre, ne distinguant point les actes politiques dans une i^volution, des crimes civils dans un Etat tranquille, les livrerait & leurs ennemis, pour subir leur supplice. C'eût été un tel outrage à toutes les lois, un tel opprobe pour l'Angleterre elle-même, qu'on eût été tenté de l'en défier. Mais on ne pouvait parler ainsi, qu'en se trouvant proscrit avec eux. >
LES DERNIÈRES ÉTAPES 4fd
et recevra les instructions détaillées, touchant l'exécution de ce service. — Sir Georges Cockburn sera probablement prêt à partir dans peu de jours; c'est pourquoi il est désirable que le général Bonaparte fasse, sans délai, le choix des personnes qui doivent l'accompagner. »
Certes, pour Napoléon, ce dut être une révélation cruelle. Il protesta, en termes les plus véhéments, contre l'outrage qui lui était fait, contre cette violation, en sa personne, des droits de l'humanité, contre ce mépris des lois anglaises, qu'il avait invoquées, en venant librement sur le navire que commandait le capitaine Maitland. Rien ne l'y forçait. Il aurait pu, à Rochefort, échapper à la vigilance de la croisière anglaise. S'il ne l'avait pas fait, c'est qu'il avait eu foi dans la générosité du peuple qu'il avait combattu durant vingt ans; c'est qu'en acceptant l'accès sur le Bellérophon il pensait y trouver l'engagement de respecter sa liberté. Mieux valait l'avertir qu'il y serait prisonnier. Etait-ce un piège qu'on lui avait tendu ? — Hélas ! que peuvent les paroles contre la force, les paroles les plus éloquentes, les plus empreintes de justice et de vérité? L'amiral Keith ne put que s'engager à recevoir les protestations de Napoléon formulées par écrit; il les transmettrait aux ministres du régent (1).
Lorsque, ce même jour. Napoléon reparut sur le pont du navire à ses heures accoutumées, rien ne fut remarqué, sur sa physionomie, des émotions violentes qui avaient dû l'assaillir durant la visite des deux fonctionnaires anglais. Quelque troublé qu'il pût être, quelque atteint dans le sentiment de son droit, il n'en fit rien paraître. Il ne changea rien à sa manière d'être. Chacun
(1) Le soir, Mme Bertrand entra chez TËmpereur comme une folle sans avoir été annoncée, fit grand tapage, dit à l'Empereur qu*il ne pouvait pas, qu'il ne devait pas aller à Sainte- Hélène ni emmener son mari. Elle sortit, après cette algarade, monta sur le pont et tenta de se jeter à la mer. Elle s*y serait jetée, si elle n'avait été retenue... « Q'on juge, écrit Las Cases, par cette dame et par cette scène, de tout ce qui se passait en nous... »
iÈi LE RETOUR DE L*EMP£REUR
de ses familiers, au contraire, sentit croître en soi l'immense tristesse qui déjà Taccablait. L'unique souci des exilés n'était plus que de connaître les privilégiés qui accompagneraient Napoléon et ce qu'était l'île où ils seraient relégués. La lecture des journaux anglais occupait ensuite les heures oisives passées sur le navire, toujours au même mouillage, sans que l'on pût en discerner la cause. Ces journaux n'avaient point adouci le ton agressif, ni calmé l'emportement de leurs outrages envers celui qu'ils savaient ne pouvoir plus leur répondre. Deux cependant, — on s'en étonna, — prirent la défense de l'Empereur et se rangèrent du côté de la noble victime, ce qui fit espérer que, dans l'avenir, il y aurait un jour réaction contre cet abus de la force dont on usait avec tant d'insolence. A l'heure présente, d'aucun coté ne pouvait arriver un secours. En qui espérer ? La résignation était d'absolue nécessité. Et que faire autrement? Vendre chèrement sa vie, se défendre jusqu'à la mort, incendier le navire, mettre le feu aux poudres et s'ensevelir avec l'ennemi dans une catastrophe finale? Etait-ce la fin digne d'une grande âme, d'un homme qui avait gouverné des royaumes, tout un continent et imposé sa loi au vieux monde?
Se tuer, périr par le poison, ou se jeter à la mer? Las Cases, en son Mémorial, raconte que ce fut un moment la pensée de Napoléon. Il le lui avoua, comme il l'avait avoué à Gourgaud. Les observations affectueuses de cet officier changèrent bientôt les idées de l'Empereur. « Je me récriai sur de pareilles pensées, dit Gourgaud... le poète, le philosophe avait dit que c'était un spectacle, digne des dieux, que de voir l'homme aux prises avec l'infortune ; les revers et la constance avaient aussi leur gloire; un aussi noble, un aussi grand caractère ne pouvait pas s'abaisser au niveau des âmes les plus vulgaires; celui qui nous avait gouvernés avec tant de gloire, qui avait fait et l'admiration et les destinées du monde, ne pouvait finir comme un joueur au désespoir, ou un amant trompé. Que deviendraient donc tous ceux qui croyaient, qui espéraient en lui? Abandonnerait-il, sans retour, un champ libre à ses ennemis? L'extrême désir que ceux-ci en font éclater ne sufiisait-il pas pour le décider à la résistance? D'ailleurs, qui connaissait les secrets du temps? Qui oserait affirmer l'avenir? Que ne pourrait pas amener le
simple changement d'un ministère, la mort d'un prince? Celle d'un de ses confidents, la plus légère passion, la plus petite que« relie ? etc., etc... — Quelques-unes de ces paroles ont leur intérêt, disait l'Empereur. Mais que pourrons-nous faire dans ce lieu perdu?... — Sire, nous vivrons du passé. Il y a de quoi nous satisfaire. Ne jouissons-nous pas de la vie de César? De celle d'Alexandre? Nous posséderons encore mieux. Vous vous relirez, Sire. — Eh bien, dit-il, nous écrirons nos mémoires. Oui, il faudra travailler. Le travail aussi est la faulx du temps. Après tout, on doit remplir sa destinée. C'est aussi une grande doctrine... Que les miennes s'accomplissent! » Et reprenant dès cet instant un air aisé et gai, il passa à des objets tout à fait étrangers à notre situation.
Depuis son départ de la Malmaison, il ne s'était pas départi de son maintien digne et bienveillant pour tout le monde. Ce qu'il avait été en ses jours de prospérité et de bonheur, il l'était encore dans la plus grande infortune. Les événements les plus cruels l'accablaient. Chaque heure devenait plus lourde. Il demeurait impassible. Il supportait, sans fléchir, tout son malheur. Une seule fois on le vit s'abandonner à un mouvement d'indignation et de colère à Rochefort, lorsqu'on lui remit le journal qui annonçait la capitulation de Paris, signée par l'infâme Fouché. Il froissa le journal avec une sorte de rage, le jeta sur un guéridon et passa dans sa chambre où il s'enferma. On fit silence, et quelques minutes après on entendit, à travers les portes closes, des sons étouffés de sanglots. Il pleiu*ait sur la honte infligée à la patrie.
Ainsi se suivirent les jours à Plymouth, du 31 juillet au 4 août, lorsque tout à coup l'ordre fut transmis d'appareiller afin d'aller à la rencontre du Northumberland qui devait conduire l'Empereur à Sainte- Hélène. Cette hâte était causée par l'assurance faite aux ministres anglais, qu'un officier public était parti de Londres avec un ordre d^Habeas corpus, pour réclamer la personne de l'Empereur, au nom de la loi ou d'un tribunal. L'amiral Keith avait quitté précipitamment son navire, s'était éloigné de Plymouth, afin de n'y être point touché par cet acte de procédure. Le Bellérophon leva l'ancre et pendant les journées du 4 août et du 5 août, louvoya le long des côtes anglaises, attendant la fin
de rarmement du Northumberland, aux ordres du contre-amiral Ck>ckbum. De Plymouth, au lieu d'entrer en rade de Torbay, le Bellérophon mouilla à Star-Point, jusqu'à l'arrivée de l'autre navire parti de Portsmouth. Le 6 août, enfin, les deux vaisseaux se rapprochèrent l'un de l'autre. Le Northumberland naviguait entre deux frégates, chargées de troupes, la garnison future de l'tle. Le 7 août, l'amiral Keith et le contre-amiral Cockburn montèrent sur le Bellérophon et remirent à l'Empereur un extrait des instructions, envoyées de Londres, concernant la déportation et le séjour du noble prisonnier à Sainte-Hélène. Tous les officiers devaient être désarmés ; tous les effets à l'usage personnel du grand capitaine examinés et inventoriés, toutes les valeurs, argent, diamant, billets négociables, mis sous séquestre, afin de l'empêcher d'en faire un instrument d'évasion. L'examen en serait fait en présence de quelques personnes nommées par l'exilé et un inventaire en serait signé par ces personnes, aussi bien que par le contre-amiral.
L'Empereur impassible entendit la lecture de ces conditions odieuses. Les officiers furent obligés de livrer leur épée. On n'osa réclamer celle de l'Empereur. L'amiral Keith s'y opposa et empêcha Cockburn de commettre une aussi infâme action. Personne ne voulut assister à l'examen des effets de l'Empereur. Personne donc ne put signer l'inventaire qui en fut fait. Tout le monde se récusa, afin de bien marquer aux Anglais l'indignation que provoquait cette investigation humiliante (1). Les trois officiers, compagnons de son exil, furent le grand maréchal Bertrand, le général Montholon, leurs femmes et leurs enfants et le général Gourgaud. Las Cases ne figura qu'à titre civil, comme secrétaire avec le chirurgien Maingaud (2). Las Cases emmenait avec lui
(i) « Un officier des douanes et Tamiral Cockburn firent la visite des effets de l'Empereur. Ils saisirent quatre mille napoléons et en laissèrent quioxe cents pour payer les gens. C'était là tout le trésor de l'Empereur. L'amiral parut singulièrement mortifié du refus des officiers de l'assister contradictoirement dans son opération, bien que nous en fussions requis. Ce qui lui démontrait suffisamment combien cette mesure nous paraissait outrageante pour l'Empereur et peu honorable pour celui qui l'exécutait. » (Las Cases, Mémorial.)
(2) L'Empereur à bord du Bellérophon avait auprès de lui les personnes suivantes : le général Bertrand, la comtesse sa femme et trois enfants ; le duc de Rovigo, le général Gourgaud, le général Lallemand, le comte de Montholon- Sémonville, la comtesse sa femme et un enfant, M. de Las Cases et son fils, MM. de Résigny, Planât et Schultz, chefs d'escadron, MM. Piontowski et M^cier, capi-
son jeune fils Emmanuel. A partir de ce moment, l'Empereur devint le général Bonaparte, les ministres anglais ayant blâmé le respect et les honneurs dont il avait été entouré sur le Bellérophon, « Eh bien ! qu'ils m'appellent comme ils voudront, s'écria l'Empereur, ils ne m'empêcheront pas d'être moi/ »
Ce fut le 7 août qu'eut lieu l'embarquement sur le Noiikumberland. Lorsque l'ordre fut donné de quitter le Belléropfion, l'Empereur s'était enfermé dans sa cabine avec le grand maréchal. La porte fut ouverte et Rovigo, fondant en larmes, se jeta aux genoux de celui qui avait été si longtemps son maître, et lui baisa les mains. Napoléon le releva et, l'ayant embrassé, continua son chemin, pour descendre dans le canot qui Fallait emmener vers son nouveau navire. Il saluait gracieusement les personnes sur son passage, émues en le voyant si calme. Celles qui restaient fondaient en larmes. « Vous observerez, ne put s'empêcher de dire Las Cases à l'amiral Keith qui était venu assister au dernier acte de ce grand drame historique, vous observerez que ceux qui pleurent sont ceux qui restent. » L'infori^iiné monarque demeura sur le pont du Northwnberland où vinrent causer avec lui quelques membres du Parlement anglais qui étaient présents.
Avant de quitter le BelUrophon, Napoléon avait remis à l'amiral Keith une protestation écrite, qui restera contre les Anglais la réprobation la plus déshonorante, la plus terrible de leur déloyauté et de leur haine contre un grand homme vaincu.
« Je proteste, écrivait l'Empereur, solennellement ici, à la face du ciel et des hommes, contre la violence qui m'est faite, contre la violation de mes droits les plus sacrés, en disposant par la force de ma personne et de ma liberté. Je suis venu libre* ment à bord du Belléropfion; je ne suis pas le prisonnier, je suis l'hôte de l'Angleterre. J'y suis venu à l'instigation même du capitaines, M. Autri, lieutenant et M. Maingaud, chirurgien. « Louis Planât de La Fage, dit une note du journal de Gourgaud, avait été aide de camp du général Lariboisière, puis du général Drouot. Depuis le 3 avril 1815, il était officier d'ordonnance de TEmpereur. II le suivit de la Malmaison à Plymouth et aurait été à Sainte- Hélène, si au moment du départ de Napoléon, il avait été sur le Bellerophorif au lieu d*être à bord d'un autre petit bâtiment. Napoléon l'avait désigné. Mais Gourgaud, passé sur le BelUrophon après une scène faite au grand maréchal Bertrand, obtint que son nom serait substitué à celui de Planât. Noble émulation de dévouement. Après le départ du Northumberland pour Sainte-Hélène, Planât, Résigny, Rovigo et le général Lallemand furent tous quatre, au mépris des lois, transportés à Malte où il furent longtemps internés. »
taine, qui a dit avoir des ordres du gouvernement de me recevoir et de me conduire en Angleterre, avec ma suite, si cela m'était agréable. Je me suis présenté de bonne foi, pour venir me mettre sous la protection des lois d'Angleterre. Aussitôt assis à bord du Bellérophon, je fus sur le foyer du peuple britannique. Si le gouvernement, en donnant des ordres au capitaine du Bellérophon, de me recevoir ainsi que ma suite, n'a voulu que tendre une embûche, il a forfait à l'honneur et flétri son pavillon. •— Si cet acte se consommait, ce serait en vain que les Anglais voudraient parler désormais de leur loyauté, de leurs lois et de leur liberté ; la foi britannique se trouvera perdue dans l'hospitalité du Bellérophon. — J'en appelle à l'histoire : elle dira qu'im ennemi qui fit, vingt ans, la guerre au peuple anglais, vint librement dans son infortune, chercher im asile sous ses lois; quelle plus éclatante preuve pouvait-il lui donner de son estime et de sa confiance? Mais, comment répondit-on, en Angleterre, à une telle magnanimité? On feignit de tendre une main hospitalière à cet ennemi, et quand il s^fut livré de bonne foi, on l'immola. — Napoléon. — A bord du Bellérophon; à la mer. »
Le 8 août, le Northumberland mit à la voile et navigua pour sortir de la Manche. A la hauteur du cap de la Hague, l'Empereur aperçut les côtes de la France. Devant cette terre qu'il avait quittée pour toujours, s'éloignant par force de cette nation qui lui avait procuré tant de gloire, et à laquelle il en avait donné, à lui seul, autant que tous les autres souverains qui l'avaient précédé, il s'écria, dit-on, d'une voix profondément émue : « Adieu, terre de brave? ! adieu, chère France ! quelques traîtres de moins, et tu serais encore la grande nation, la maltresse du monde! >