CHAPITRE XI
I. — Qui était Cockburn, amiral commandant l'escadre se rendant à Sainte- Hélène, ayant mis son pavillon sur le Northumberland. — Désarroi à bord de ce navire. — L'installation de l'Empereur. — Le 9 août, départ du navire pour Sainte- Hélène. — Attitude de l'Empereur, durant les premiers jours. — Ses conversations sur le pont du navire, après dîner, avec ses officiers. — La navigation jusqu'à Madère, où il se repose. — En septembre, tous les navires sont devant les lies du Cap-Vert. — Passage sous les tropiques. — Au passage de la ligne, on évite à l'Empereur les cérémonies usuelles, adoptées par les marins.
IL — Ennuis de la traversée. — Napoléon commence la dictée de ses Mémoires à Las Cases et à Gourgaud. — Différence du caractère de Las Cases et de celui de Gourgaud. — Le 15 octobre, le Norihumherland jette l'ancre devant James- Town, la capitale de l'ile Sainte-Hélène. — Descente à terre de l'amiral. — Le lendemain. Napoléon accompagne l'amiral. — Celui-ci recherche, pour l'Empereur, un lieu et une maison habitables. — Ce sera Longwood. — Réparations nécessaires. — En attendant l'Empereur loge aux Briars, chez la famille Balcombe. — Quelle était cette famille. — Installation de Napoléon à Longwood, le 10 décembre 1815.
Cockburn, qui commandait le Northumberland, était un vieux marin, de haute stature, sec, autoritaire, rigide, enivré de son pouvoir, mais, sous cet aspect peu engageant, animé de bienveillance et de pitié pour le malheur de Thomme à qui les événements avaient fait une si humiliante situation ; incapable de transgresser les instructions des ministres, mais incapable aussi d'aggraver par son indifférence, ou son inconvenance, l'affreuse destinée de l'homme vaincu, que l'Europe tenait à merci.
Napoléon, affaissé sous le poids de sa douleur et de ses regrets, se montrait impassible, commandant le respect par son attitude un peu baut^in^ et par Je prestige de son génie, que sa déchéance
du trône ne lui avait point enlevés. En ces jours d'accablement, sa dignité resta intangible ; et personne n'eût osé lui faire sentir qu'il n'était plus le même qu'autrefois, le supérieur de tous ceux qui l'approchaient. Le gouvernement anglais avait blâmé les actes de déférence envers lui des officiers du Bellérophon, qui l'avaient traité comme un monarque toujours souverain. Les ministres de Londres, lord Bathurst, en particulier, décidèrent qu'il ne serait plus désormais que le général Bonaparte. Cockburn, bien inspiré, trouva moyen de ne point enfreindre cette consigne, et de faire comprendre à Napoléon, qu'il était autre pour lui qu'un simple général, ne l'appelant qu' « Excellence ». A bord du Bellérophon^ tout l'équipage restait découvert, dès qu'il apparaissait. Sur le nouveau navire, chacun restait couvert, par ordre. Napoléon s'aperçut bien de cette différence de maintien. Il affecta de n'être point sensible à cette grossièreté exigée par les ministres qui le poursuivaient de leur haine. Il avait été grand, jadis, dans l'exercice de son pouvoir, dans la démonstration de son autorité; il l'était davantage dans la souffrance de ces mesquines avanies dont son humeur n'était point altérée. D'ailleurs, son âme était trop pleine de chagrin, sa chute et ses déceptions trop profondes, pour qu'il pût s'indigner de ces piqûres absurdes.
L'affaissement moral, le désespoir étaient bien plus grands parmi les personnes de sa suite, chez les femmes surtout qui avaient espéré vivre en Angleterre, comme y avaient vécu jadis les émigrés, et qui, du jour au lendemain, se voyaient embarquées pour un exil indéterminé sur un rocher des mers africaines, où elles ne jouiraient d'aucun plaisir. Ce qui contribuait, d'aiUeurs, à attrister ces premières heures de départ, c'était le désarroi remarqué dans toutes les parties du vaisseau où le désordre était extrême. La peinture même ne fut achevée qu'en cours de route. Aucun objet n'était en place. Le pêle-mêle était inextricable, tant la hâte avait été grande de lever l'ancre dans la crainte de la venue de l'homme de loi, que l'on disait vouloir exercer, en faveur de Napoléon, le droit d'habeas corpus. Les approvisionnements étant insuffisants, il fallut, avant de sortir de la Manche, les aller compléter dans les petits ports des côtes anglaises. Pendant le stationnement du grand vaisseau pour ces soins divers, quelques Anglais, admirateurs quand même du grand capi«
taine, lui envoyèrent, avec empressement, des corbeilles de fruits. L'empereur fut établi dans l'avant du navire. La salle à manger fut commune pour lui, ses officiers et les principaux officiers de l'équipage (1) ; le salon également, par recommandation expresse du gouvernement anglais. Il n'eut de réservé que sa chambre, en face de celle de l'amiral, où il fit dresser son lit de campagne. Ce premier jour, après sa conversation avec quelques membres du Parlement anglais sur le pont du Northumberland, Napoléon se retira jusqu'au dîner, dans sa chambre, avec le grand maréchal Bertrand. Ses officiers occupèrent chacun une cabine, espace fort restreint, tracé en toile et diminué encore par la présence d'un canon. Telle fut celle de Las Cases. Gourgaud, ce soir-là, campa dans le salon.
La table, dans la salle à manger, en suivait les contours. Napo* léon, à la place du commandant en chef, était adossé au salon, ayant à sa droite l'amiral, et à sa gauche Mme Bertrand. A droite de l'amiral était assise Mme de Montholon, puis sur le côté en retour, le capitaine du navire, sir Ross, beau-frère de l'amiral. En face du capitaine, de l'autre côté, M. de Montholon. Enfin, à la partie de la table qui faisait face à l'Empereur, les officiers fran* çais et les officiers anglais, à qui l'amiral Cockbum envoyait, chaque jour, et à tour de rôle, une invitation.
La cuisine anglaise ne convenait point à l'Empereur. Il se donna garde de se plaindre. Toujours immuable, il souffrait en silence les privations et les froissements qui atteignaient ses goûts et ses habitudes. Cependant, il ne put supporter la longueur des repas anglais, lui qui ne demeurait à table que quelques instants ; et, le premier jour, après le service du café, il se leva pour aller, sur le pont, se promener avec le grand maréchal et Las Cases, imitant son exemple. Cette sortie blessa l'amiral, oubliant la distance entre lui et l'homme qui avait dominé et gouverné l'Europe. Mme Bertrand, une Anglaise, le lui rappela, en termes courtois. — Cela est vrai, répondit Cockbiu*n. — L'amiral crut pouvoir également offrir à l'Empereur les mets apportés sur la table, comme s'il eût été l'amphitryon ; mais le regard de Napoléon, en réponse à cette politesse
(1) « La salle à manger, écrit Las Cases, était de dix pieds de large, ayant de long toute la largeur du vaisseau, éclairée par un sabord aux deux extrémités et par un vitrage supérieur. »
déplacée, lui enleva l'envie d'y revenir. Alors, l'Anglais se borna à désigner muettement des yeux, les mets qu'il voulait lui offrir, aux deux valets de l'Empereur affectés à son service et postés derrière son fauteuil. A la fin, Gockburn se fit accueillant et gracieux pour son illustre commensal. Il avait compris qu'il y avait plus de magnanimité à se courber devant le génie qu'à le méconnaître par des exigences intempestives. Il fit hfiter les services, apporter le café de l'Empereur et de ses officiers avant la fin du repas anglais ; et lorsque, par le mauvais temps, le tangage du vaisseau était trop fort, il allait offrir la main à l'Empereur pour le conduire jusque sur le pont où l'exilé avait pris l'habitude de se promener le soir avec ses officiers. Quant aux Anglais, ils restaient à table, suivant leur coutume, pour boire et prolonger leur causerie, pendant une heure.
Le 9 août, tous les vaisseaux qui composaient la flottille accompagnant le iVortAumfrer/an^fàSainte-Hélène, avaient rallié le navire amiral, et tous manœuvrèrent pour quitter la Manche et se diriger vers le golfe de Gascogne (1). La chaleur était devenue accablante, les orages menaçants. La mer soulevait d'immenses vagues. Napoléon était fort incommodé de cet état de l'atmosphère et des eaux, qui dura plus d'un jour. Il prit alors l'habitude de ne pas sortir de sa chambre le matin, d'y déjeuner, demeurant vêtu légèrement, cherchant l'oubli de son malheur dans la lecture où il s'absorbait jusqu'au milieu du jour. A son lever, il admettait près de lui ses officiers qui venaient lui rendre compte du journal du bord, du chemin parcouru, des rencontres, des navires aperçus en mer; mais il parlait peu, dans la crainte d'éveiller des souvenirs douloureux. Une heure avant le dîner, qui avait lieu à cinq heures, il entrait au salon et jouait au piquet, ou aux échecs, avec ses officiers (2), jusqu'au moment où Gockburn venait l'avertir que le
(1) Voici quelle était la composition de cette flottille : Northumberland, vaisseau de 80, pavillon amiral, commandant : capitaine Ross, le beau-frère de Gockburn. HavannaK frégate de 44, capitaine Hamilton. Le Furet, frégate de 36. U Ecureuil, le Péruvien, le Griffon, capitaine Wright.
(2) Note des éditeurs des Mémoires du général Gourgaud, 1. 1*, p. 51 : c Gockburn fut le geôlier de Napoléon jusqu'à Tarrivée d'Hudson Lowe. Il avait an secrétaire, Glover, qui a écrit des souvenirs sur Napoléon. Coçkbum ne pouvait comprendre la fidélité et le dévouement à l'Empereur des Bertrand, Goufgand et Montholon. (V. une lettre de lui du 14 avril 1816 dans le Temps du 15 juillet
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diner était servi. Chacun prenait aussitôt sa place accoutumée. La conversation avait lieu en français, sur un ton très bas, comme si un grand malheur eût plané sur la pensée de tous les commensaux. Lorsque Napoléon consentait à parler, il s'adressait aux officiers anglais, invités par Tamiral, et leur posait des questions touchant l'art nautique ou les manœuvres du vaisseau. Las Cases, parlant la langue anglaise, traduisait les questions de l'Empereur et répétait à son mattre, en français, les réponses des officiers anglais. Au moment où l'Empereur se levait et quittait la table, quelques-uns de ses officiers l'imitaient et le suivaient sur le pont, et, plus souvent que les autres, le grand maréchal et Las Cases.
Alors, sans proférer aucune parole, il arpentait le plancher du navire, tout à soi-même, enfoncé dans ses réflexions que ses compagnons d'infortune discernaient profondément tristes et découragées. S'il s'abandonnait à la causerie, c'était presque toujours sur les débuts de sa carrière, ou bien sur les derniers événements qui l'avaient précipité là où il était. Et il étonnait ses auditeurs par son langage éloquent, vibrant, imagé, par les aperçus qu'il leur développait. Jamais il n'avait été si bien inspiré, jamais sa mémoire n'avait été si précise dans l'examen de ses premières campagnes, dans le récit de ses immortelles victoires. Et Bertrand, et Las Cases, émerveillés, le sollicitaient d'écrire, ou du moins de leur dicter ce qu'ils venaient d'entendre, la narration de ses beaux gestes qui avaient édifié sa gloire. Il s'y refusait, tant il paraissait détaché de la vie, ne plus rien désirer, ne plus rien vouloir. Son histoire était écrite dans les archives de la France, dans les documents déposés dans toutes les chancelleries de l'Europe. Qu'y pourrait-il ajouter de plus? leur répondait-il.
Dans ces premiers jours de traversée, il aimait à s'isoler, après quelques pas faits avec ses compagnons, assis sur un canon où il s'accoudait, les regards fixés sur le vaste horizon qui l'entourait, sur l'immensité des eaux, où il poursuivait, semblait-il, quelque chimère obsédante. Puis, tout à coup, il se levait et venait rejoindre
1897.) « Ces personnes continuent, écrit-il, à rester attachées à lui d'une manière qu'aucun Anglais ne pourrait comprendre, ni même voir, sans un profond sentiment de dégoût et de mépris. > De son côté, le commandant russe Balmain (8 sep* tembre 1816) s'étonnait du prestige conservé par Napoléon sur les siens. Ces dévouements frappaient et scandalisaient les étrangers ; en France, on les trouve tout naturels. *
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les promeneurs, auxquels il révélait, par ses interjections, les idées crucifiantes qui agitaient son âme. c Ah ! si c'était à recommencer ! > disait-il quelquefois, en parlant de Waterloo, celle de ses batailles dont il ne se lassait jamais de déduire les résultats. Oui, s'il devait recommencer son régne de cent jours, il n'agirait plus de la même manière. Et quoiqu'il ne se fût pas étendu en paroles plus explicites devant ses familiers, il voulait dire assurément, qu'à recommencer, il ne s'embarrasserait plus d'un parlement, députés et pairs, qui avaient contrarié sa politique. Il aurait pris la dictature ; et tenant en mains tous les pouvoirs, il aurait triomphé des résistances des factions par son énergie, celle dont il avait usé, en ses premières années de consulat. En sauvant son trône, il aurait sauvé la France. Tout valait mieux pour lui que cette captivité commençante, et, sans doute, sans fin, que cette séparation d'avec sa famille, ses amis, que cette vie solitaire, abandonnée, oubliée, qu'il allait mener sur un rocher de l'Afrique. L'amour des paysans, l'affection du peuple, qui n'avaient pas cessé un seul instant de se manifester, même après sa défaite, lui auraient rendu facile la lutte contre l'Europe coalisée. A la fin, il en eût triomphé.
Ce canon, toujours le même, où, durant la traversée, il venait s'asseoir chaque jour, après son dîner, l'équipage l'avait appelé le canon de F Empereur, et les matelots avaient soin de le maintenir en propreté. Ils avaient fini par s'attacher au monarque déchu, ayant changé de sentiment à son égard, reconnaissant qu'ils avaient été trompés sur le caractère du grand homme, jusqu'à ce jour, à leurs yeux, un monstre de cruauté. Les jeunes aspirants aussi {les midskipmen), tous à peine ftgés de plus de quinze ans, revenus de leur erreur sur la réputation qu'on lui avait faite, cherchaient, par tous les moyens, à lui plaire et à lui épargner le moindre chagrin. Un soir qu'un matelot, un mulâtre de la Guadeloupe, après s'être enivré, s'était laissé tomber à la mer par mala* dresse, il y eut grand bouleversement sur le vaisseau, afin de des* cendre les canots à la recherche du naufragé ; et les jeunes aspirants, rencontrant Las Cases, le prièrent de ne rien dire à l'Empereur, qui pourrait en être affecté. « Ce n'est rien, répétaient-ils ; dites-lelui ; ce n'est qu'un matelot qui se noie ! »
Le jeu était pour les Français, sur le vaisseau, une sorte de besoin.
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L'Empereur, tous les soirs, après sa promenade sur le pont, revenait au salon où il se livrait à cette distraction favorite. Même le premier soir de son instaUation sur le Nortkumberland, il joua jusqu'au moment de son coucher, à onze heures. Le jeu pratiqué était le vingt-et-un qu'il affectionnait, celui que, dans sa jeunesse, à la Malmaison, comme à Saint-Cloud, il avait laissé installer dans son salon. Sur le vaisseau, il aventurait, à chaque coup, un napoléon, et le gardait devant lui, accumulant ses gains et les doublant jusqu'à épuisement de la chance. A cette façon d'agir, il lui arrivait chaque jour, de perdre dix ou douze napoléons. Néanmoins, quelques jours après son embarquement, la chance le favorisant, il eut devant lui une masse de quatre-vingts napoléons gagnés à l'amiral. Il s'arrêta, discernant que Cockburn ne tenait point à continuer. Par la suite des coups, il fut démontré qu'il eût pu, en doublant, accumuler un gain de soixante mille napoléons, c'est-àdire douze cent mille francs. On se récriait sur cette chance extraordinaire. Un officier anglais fit observer que ce jour-là était le jour de la fête de l'heureux gagnant, le 15 août, la Saint-Napoléon. Le matin, ses compagnons d'exil s'étaient réunis dans sa chambre pour lui présenter leurs hommages. Il en avait été surpris, avait oublié cette date, célébrée jadis avec un si grand enthousiasme, même à l'île d'Elbe, l'année précédente. C'étaient, sans doute, ces chances heureuses et malheureuses du jeu qui forçaient Glover, le secrétaire de l'amiral, Bertrand, et même Mme Bertrand à emprunter quelques napoléons à Gourgaud qui le consigne en son journal.
Depuis le 10 août, le Nortkumberland avait perdu de vue la terre, et, douze jours après, il arrivait dans les eaux de Madère. Durant ces jours de traversée, qui furent monotones, Montholon avait fait mettre aux fers son domestique Bernard, pour le punir d'un grand tapage, produit sans doute en un moment d'ivresse; enfin, plusieurs matelots avaient été passés par les verges : mention toute sèche du journal de Gourgaud, bien faite pour étonner, à l'heure présente. Un brick avait accosté le Nortkumberland avec des papiers pour l'amiral, et il avait rencontré en mer, disait-on, quatre vaisseaux français, envoyés peut-être à la délivrance de l'empereur. Les exilés se forgeaient cette espérance. Que n'espèret-on pas, lorsqu'on est malheureux? L'esprit est disposé à accepter
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}es fables les plus incroyables ; si bien que Gourgaud relate en son journal et parait y ajouter foi, que ramiral a émis devant lui cette hypothèse, qu'un jour viendrait où les ministres anglais étant changés, d'autres ministres plus généreux enverraient une escadre chercher à Sainte- Hélène le grand capitaine, qu'en ce moment, il conduisait en exil.
Jusqu'à Madère, les vents avaient été faibles, et le vaisseau avait marché lentement. Devant Madère, un vent très violent s'éleva, soufflant des côtes de l'Afrique, poussant devant lui des nuages de sable aveuglants, et un air embrasé dont tous les passagers furent péniblement oppressés. Le vaisseau ne pouvant tenir sur ses ancres, il dut courir des bordées devant la ville, et les communications avec la terre furent des plus difficiles. Cependant le consul anglais put arriver jusqu'au Nort?iumberland, afin de saluer l'amiral. Il annonça que les vitres de toutes les maisons étaient brisées, et que les vignes, la seule culture du pays, étaient fort endommagées. Il y avait dix ans qu'un vent pareil n'avait pas soufflé sur Madère. Les Portugais, superstitieux, apprenant que le navire anglais portait l'empereur Napoléon, ne s'étonnèrent plus de ce dérangement de l'atmosphère, alléguant que, partout où passait ce génie terrible de la guerre, il amenait avec lui la tempête. Le vaisseau, en quelques heures d'accalmie, embarqua des bœufs, des provisions de légumes et de fruits, pêches, figues, raisins. La ville de Funchal, devant laquelle stationnait le A^or^AumierZand, paraissait jolie, vue du navire, écrit Gourgaud, mais il s'étonna du nombre considérable de couvents qu'il distinguait. Sa population était alors de vingt mille âmes, d'après le consul anglais ; celle de l'île de cent mille. Enfin, l'équipage du vaisseau-amiral, ayant achevé la réparation de sa grande voile de hune, déchirée par la violence du vent, tous les navires, le 25 août, continuèrent leur i^oute sur Sainte- Hélène.
Le 27 août, la flottille traversa le groupe des îles Canaries, où Las Cases, en son Mémorial, prétend que personne ne put découvrir le pic de Ténériffe que l'on aperçoit pourtant de quarante lieues, en mer. Le Norihumberland, bon voilier, ralentit sa marche attendant les autres bâtiments, moins bons marcheurs. Des poissons volants se montraient en grand nombre, poursuivis par une' bande do marsouins/ qui'y voyaient une proie alléchante; et le5
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matelots contre les marsouins tendirent lem*s lignes, capturèrent l'un d'eux qu'ils hissèrent sur le pont et qu'ils mangèrent le soir. Quelques jours après, ce fut un requin dont ils réussirent à s'emparer. Le monstre se débattait en bonds menaçants : ils l'assommèrent et Napoléon qui assistait à cette chasse et à ce sacrifice, du haut de la dunette, reçut quelques éclaboussures de sang dont ses bas furent tachés.
Avec septembre, les pluies commencèrent, et les navires se trouvèrent bientôt près des îles du Cap-Vert. L'amiral désirant abréger les jours de sa traversée, résolut d'aller chercher les vents alizés, en descendant vers le Cap, pour être porté ensuite, vent arrière, sur Sainte-Hélène. Ce n'était pas la route que suivait généralement les marins. Les calculs de l'amiral se trouvèrent en défaut, et son navire fut poussé vers les rives du Congo, très en avant dans le golfe de Guinée. Peu importait à Napoléon ; peu importait aussi à ses compagnons d'infortune! Que gagneraient-ils à descendre à terre plus vite? Ne serait-ce pas toujours, pour eux, un lieu retranché ; ne serait-ce pas toujours une prison ? Us n'avaient point hâte de quitter le navire. Us n'avaient qu'un souci : avoir agréables les heures du voyage, et Napoléon s'y employait avec ses familiers. Ses promenades n'étaient plus consacrées seulement, comme aux premiers jours, aux souvenirs de ses débuts dans sa carrière militaire, n variait ses confidences, parlait de sa famille, de sa jeunesse, de son éducation, de l'école de Brienne, de ses camarades, de ses succès d'école, des villes de ses garnisons, de Valence où il connut les premières caresses de l'amour. Puis, d'un bond sa pensée le reportait vers l^Orient, et il aimait à se remémorer ses grandes actions en Syrie. Les Arabes, disait-il, attendent un homme. J'aurais été celui-là. Ses rêves de grandeur, de domination absolue, surgissaient tout à coup, démontrant qu'en lui demeurait permanente la volonté d'être le maître partout où il se trouvait. Il regrettait de n'être pas resté en Egypte où il aurait pu se tailler un empire égal à celui d'Alexandre, du Nil jusqu'à l'Indus.
On franchit les tropiques et, le 23 septembre, à onze heures du matin, le JSorthumherland passa la ligne. Ce passage est une occasion de grande réjouissance pour les matelots, qui soumettent les passagers à des épreuves désagréables, en les aspergeant d'eau du moins ceux qui n'ont pas, une foi», traversé l'équateur. Chacun
à son tour, ils sont conduits devant le dieu Neptune, un matelot travesti en divinité païenne, qui les reçoit assis sur une barrique et leur fait payer un écot. Gourgaud et les autres Français s'en tirèrent indenmes, moyennant un napoléon. Quant à l'Empereur, l'amiral ordonna aux matelots de respecter la personne de l'illustre général, qui avait satisfait déjà à toutes les cérémonies d'usage, lors d'une navigation antérieure. Les matelots se le tinrent pour dit, et Napoléon leur fit distribuer par le grand maréchal quelques pièces d'or, en échange de leur respect. Peu de jours avant, on avait nettoyé les armes enlevées aux officiers français, par ordre des ministres de Londres.
Celles de Napoléon, si ce n'est l'épée qu'il ceignait journellement, subirent ainsi que les autres ces soins de propreté. Il y avait deux sabres : celui d'Aboukir et celui du Champ-de-Mai ; un fusil à deux coups et trois fusils simples, plus huit ou dix paires de pistolets.
Durant les jours pluvieux ou maussades de septembre, les exilés lisaient ou causaient avec les officiers anglais. Mais les livres de la bibliothèque du bord étaient surtout des libelles hostiles à l'Empereur, ou hostiles à la France. Las Cases, en son Mémorial, parle de r Antigallican où se trouvaient réunies les plus odieuses calonmies sur Napoléon. Le gouvernement anglais avait intérêt à répandre contre son redoutable ennemi les assertions les plus déshonorantes. Il y employait des plumitifs à gages qui n'étaient occupés que de cette besogne infâme (1). L'histoire de France, les causes des der-
(1) c II 7 eut constamment chez elle (en Angleterre) écrit Las Cases, deux grandes fabriques en toute activité, celle des émigrés à qui tout était bon et celle des ministres anglais, qui avaient établi cette difTamation en système. Ils en avaient organisé régulièrement l'action et les effets; ils entretenaient à leur solde d@ folliculaires et des libellistes dans toutes les cours de l'Europe, en leur prescrivant leur tâche ; on liait, on combinait leurs attaques. Mais c'était en Angleterre surtout que le ministère anglais multipliait l'emploi de ces armes puissantes. Les Anglais, plus libres, plus éclairés, avaient d'autant plus besoin d'être reroués. Les ministres trouvaient, dans ce système, ce double avantage, de monter l'opinion contre l'ennemi commun et de la détourner de leur propre conduite, en dirigeant les clameurs, l'indignation publique sur le caractère et les actes d'autrui. Par là, ils sauvaient à leur propre caractère, à leurs propres actes un examen et des récriminations qui auraient pu les embarrasser. Ainsi l'assassinat de Paul à Pétersbourg, celui de nos envoyés en Perse, l'enlèvement de Napper- Tandy, dans la ville libre de Hambourg, la prise, en pleine paix, de deux riches frégates espagnoles, l'acquisition de toute l'Inde, Malte, le Cap de Bonne-Espérance, gardés contre la foi des traités, la machiavélique rupture du traité d'Amiens, l'injuste saisie de nos bâtiments sans déclaration de guerre, la flotte danoise «nlevée avec une si froide et si ironique perfidie, sont autant d'attentats qui ont
nières guerres de l'Empire y étaient faussées et dénaturées, et Las Cases, en ces jours d'orage et de pluie, causant avec les officiers de l'équipage, eut les plus grandes peines à rétablir l'exactitude des faits et à montrer, sous leur véritable jour, les événements déroulés en Europe.
Cependant ces heures moroses eurent un résultat excellent. L'Empereur, soumis comme tout le monde à un ennui persévérant, consentit à commencer la dictée de ses campagnes d'Italie à Las Cases et celle de Waterloo à Gourgaud. Dès la première quinzaine de septembre, ces dictées ne cessèrent point un seul jour. Elles avaient lieu le matin, dans sa chambre, après la correction de celles de la veille. Il fallut que les secrétaires se composassent une écriture abrégée, qui leur permit de suivre la parole de l'Empereur, car il ne s'arrêtait jamais et ne voulait pas être interrompu. Dès les premiers mots, sa pensée prenait le vol, et la passion se mêlant à ses souvenirs, c'était une dictée pressante, chargée d'images, qu'il fallait reproduire exactement pour la lui soumettre au net, le lendemain. Bientôt, Napoléon prit goût à ce travail matinal, et, à mesure qu'il l'allongeait, il s'y intéressait davantage et voyait revenir, avec joie, l'heure de la reprise de son récit. Ainsi, pour tout le monde, l'ennui fut chassé et le chagrin atténué par cet exercice de l'esprit, forcé de s'attacher à des sujets différents de ceux du moment présent. Chaque matin, écrit Las Cases, l'Empereur l'accueillait par ces mots : <r Ah! vous voici, le sage Las Cases (allusion au nom sous lequel l'ancien émigré avait publié un atlas en Angleterre). Vous voici, Villustre mémorialiste^ le Sully de Sainte-Hélène I » et d'autres mots de la sorte. Et l'Empereur ajoutait maintes fois : « Après tout, mon cher, ces mémoires seront aussi connus que tous ceux qui les ont devancés ; vous vivrez autant que tous leurs auteurs ; on ne pourra jamais s'arrêter sur nos grands événements, écrire sur une personne sans avoir recours à vous. »
été se perdre dans Tagitation universelle» qu'on avait eu Tart d'exciter contre un autre. »
Et, reprenant la plaisanterie, Napoléon continuait avec gaieté : « On dira : il devait bien le savoir, c'était son conseiller d'Etat, son chambellan, son compagnon fidèle; on dira, il faut bien le croire, il ne ment pas ; c'était un honnête homme. »
Ce qui manquait pour ces narrations, où les faits, en grand nombre, devaient être classés méthodiquement, était un précis chronologique. La bibliothèque du bord ne possédait ni le Moniteur français^ ni les bulletins militaires de l'Empereur. La mémoire du grand homme devait suppléer à tout. Enfin, pendant les heures de repos, lorsqu'il voulait varier ses lectures, il n'avait d'autre ressource que sa petite bibliothèque de campagne, que Marchand, son premier valet de chambre, avait jointe aux bagages. Ce n'était pas suffisant. Le JVorthumberland, que les vents faibles ou contraires maintenaient dans le golfe de Guinée, y pouvait être retenu de longs jours encore. Un bâtiment de commerce, frappé de la même calamité, naviguait non loin du vaisseau-amiral. Las Cases se souvint qu'avant son départ il avait composé une caisse de livres expédiée pour lui à Sainte-Hélène, et, qui sait? ce bâtiment, en panne comme le leur, contenait peut-être cette caisse, qui, en ce moment, aurait été pour lui et pour l'Empereur une surprise des plus agréables. Le hasard est grand quelquefois. Ce bâtiment de commerce était précisément celui qui lui apportait sa caisse, et le vieux marin qui le commandait fut aussi surpris que l'avait été Las Cases de cette rencontre fortuite, en apprenant la présence de l'Empereur sur le vaisseau anglais : a Vous nous privez de notre trésor, disait-il à l'officier envoyé à la recherche de la caisse ; vous nous enlevez le prince qui, seul, pouvait nous gouverner suivant nos mœurs et suivant nos goûts. »
Las Cases, bienveillant, instruit, insinuant et doux, plaisait à Napoléon qui en avait fait son auditeur préféré. Cette marque de distinction devait déplaire à Gourgaud, de caractère exclusif, aimant son maître comme il eût aimé sa maîtresse et le voulant pour lui seul. Napoléon souffrait de cette violence de dévouement. Ses autres familiers en souffraient aussi. Gourgaud révèle forcément cette tournure inquiète de son esprit, dans toutes les pages de son journal. Il ne manque pas d'y noter tout ce qui peut diminuer la valeur, ou la réputation des personnes qui avaient approché
l'Empereur. Si Mme de Montholon a conversé sur Thistoire avec ses voisins de table, il note : Tel jour, à dîner, Mme de Montholon a fait la sachante I Si l'Empereur lui a' parlé de Bernadette, il s'empresse de rapporter des remarques désobligeantes : « ... Bernadotte n'a pas de tête ; c'est un Gascon ; il ne restera pas là où il est... son tour de s'en aller viendra aussi... » Un autre jour, au commencement d'octobre, il a une altercation avec Las Cases, qui finit par lui dire que ses façons d'agir blessent l'Empereur, qui donnerait trois cent mille francs pour lui faire un sort, à condition qu'il rentrât en France. Et Gourgaud s'indigne contre Las Cases, et il reproduit ce qu'il lui a répliqué : a ... Si je suis venu, disait Gourgaud, c'est parce que j'étais auprès de Sa Majesté, que j'ai suivie partout depuis quatre ans, excepté à l'île d'Elbe. Je lui ai sauvé la vie et l'on aime ceux que l'on a obligés. Si j'avais cru qu'EUe revienne en France pour en faire le malheur, je n'aurais pas repris ma place auprès d'Elle. Mais, vous, monsieur, vous ne connaissiez pas l'Empereur ; vous n'étiez pas connu de lui, même de vue... Alors, pourquoi ce grand dévouement? » — Et il ajoute : « Je vois autour de moi bien des intrigues et des faussetés. Pauvre Gourgaud, qu'allais-tu faire dans cette galère ? » Napoléon parlet-il de Junot et de sa femme, la duchesse d'Âbrantès, tout de suite Gourgaud mentionne les confidences qu'il reçoit de l'Empereur. « ... Elle faisait partie de la police de M. de Blacas, en 1814, et en recevait quinze cents francs par mois. Junot l'a épousée par gloriole. Il avait la manie d'aimer les nobles... »
Cette vie coude à coude aurait fini par brouiller tous ces malheureux que l'éloignement de leur patrie et leur destin prévu accablaient. Mais on touchait au but du voyage. Le 14 octobre, les Anglais annoncèrent que le lendemain on apercevrait la terre. En effet, le 15 octobre, un dimanche, à midi, le Northumberland jeta l'ancre dans la rade de James-Town, hameau plutôt que petite ville de Sainte-Hélène.
Cette terre est un îlot formé par l'éruption d'un volcan au milieu des eaux, de dix lieues de circonférence, hérissé de roches tombant à pic dans la mer. Du côté du Nord où s'est produite l'éruption, la végétation, dans les vallées entre les collines, y est luxuriante ; les herbes et les arbres y poussent avec vigueur; mais au Sud, tourné vers le Cap, les vents desséchants, qui régnent de ce côté-là.
empêchent le développement des arbres et rendent stérile le peu de terre qui recouvre les roches (1).
Le matin de l'arrivée. Napoléon s'habilla de bonne heure et monta sur le pont du vaisseau, afin de considérer la terre avec sa lunette. L'aspect était attristant. L'œil n'y distinguait que des falaises noirâtres dont toutes les crêtes étaient garnies de canons. Las Cases, qui l'accompagnait, cherchait à discerner l'effet produit sur l'illustre exilé par cette prenûère inspection. Il ne vit qu'un visage impénétrable. Napoléon regardait et contenait en lui-même l'impression qu'il devait ressentir à cette vue. Il redescendit dans sa chambre et reprit avec Las Cases la dictée de ses mémoires. Plus rien ne pouvait agir sur cette âme qui avait perdu toute espérance et qui n'avait d'autre joie que les souvenirs du passé.
L'amiral s'était empressé de descendre à terre afin de chercher dans la petite cité, bâtie au bout de la rade, une maison, un lieu, où Napoléon pourrait résider, jusqu'à ce qu'on eût préparé, pour lui et sa suite, une habitation convenable. Il rentra le soir, fatigué, disait-il, de ses courses à peu près inutiles. Il n'avait trouvé, en ville qu'une maison fort étroite, où Napoléon cependant pourrait loger en attendant son installation définitive, autre part. Pour être définitive, cette installation exigeait de nombreuses réparations, des constructions nouvelles qui dureraient plusieurs semaines, avant d'être achevées. C'était à trois lieues de James-Bown, à Longwood {Longbois), la maison du lieutenant-gouverneur qui avait servi de ferme, jadis. Aussi bien, disait l'amiral, tout le monde pourrait quitter le navire, dès le lendemain, quoiqu'il n'eût pas, des ministres, l'autorisation d'y consentir. Mais il prenait sur lui de transgresser leurs ordres, de faire goûter à ses passagers l'agrément d'être à terre, après une si longue traversée.
(1) D*une lettre de Gourgaud à Mme CafTarelIi : « Nous sommes et nous resterons quelques jours encore dans la petite ville de James-Town, la seule qui soit dans rtle. Elle est située entre deux montagnes arides, d*un horrible aspect, mais elle est assez bien bâtie. La plupart des maisons sont au milieu d*arbres et d'arbustes des quatre parties du monde. Leur intérieur est très propre et très soigna. Tous les habitants font le commerce d'aubergistes. Ils logent, nourrissent les personnes qui vont de l'Inde en Europe et qui se rafraîchissent quelque tempâ dans cette tle renommée pour sa bonne eau, la salubrité de l'air et la douceur de sa température. Les femmes blanches sont assez jolies. Elles ont les mœurs, le langage et l'habillement anglais. Mais il y a tant de rocs et de roches dans cette tle, que je crains qu'il n'y en ait jusque dans le cœur de ces belles. »
Le 16 octobre, ayant dîné, Napoléon et Tamiral descendirent dans le canot qui les devait conduire à James-Town. Les autres Français suivirent quelque temps après, avant la fin du jour. Là, comme ailleurs, la curiosité avait attiré sur le port presque toute la population de la bourgade, agglomération de trois mille habitants dont les deux tiers se composaient d'esclaves : nègres, mulâtres, ou indiens. Napoléon fut très gêné par cet empressement indiscret, gêné surtout par les sentinelles que l'amiral avait placées autour de la maison, sorte d'hôtel garni où la foule stationnait imperturbablement sous les fenêtres. Sur le BellérophoUy sur le Northumberland, il n'avait jamais eu près de lui aucune garde qui veillait à ses actes. Il y vivait comme tout le monde, puisque, pour tout le monde, le navire était une prison flottante, garantissant l'amiral contre l'évasion de la victime qui lui avait été confiée. Mais, à terre, une évasion, quoique très invraisemblable en ces premiers jours, était possible. Lord Cockbum avait la responsabilité de la garde de cet homme extraordinaire, que l'Europe redoutait encore, même à cette distance, et il fallait qu'il fût certcdn pour lui, qu'à toutes les heures du jour, Napoléon était présent dans le lieu où il aurait fixé sa demeure. Ces sentinelles offusquaient l'infortuné proscrit. Il n'avait pas songé, en mettant le pied à terre, à ces preuves flagrantes de captivité ; et le soldat qui, de loin, l'observerait, les yeux tournés, sans cesse, sur sa fenêtre, sur sa porte, sur sa personne, quand il sortirait, l'avertirait que l'amiral, quelque bienveillant qu'il voulût être, était néanmoins son geôlier ; ce serait, après toutes les autres douleurs, la plus amère peut-être, celle qui, depuis le jour où commença une siu*veillance incessante, jusqu'à la fin de sa vie sur ce roc entouré d'eau, devait être un tourment ininterrompu qui se changea en torture.
Aussi bien, quitter cette maison, cette mauvaise auberge de passage, ce fut son désir le plus ardent et il accepta, très empressé, de visiter, le lendemain, le lieu que l'amiral avait choisi pour y construire une demeure habitable. Le matin, l'amiral était à cheval à sa porte avec plusieurs chevaux. Napoléon se fit attendre. Cockburn démontrait son impatience. Napoléon, averti, s'écria : « Monsieur l'amiral est un grossier personnage. » Enfin, on partit. On allait à Longwood, placé sur un plateau dominant la vallée que terminait la rade de James-Town. Si ce lieu eût été exposé au Nord,
on y aurait trouvé des sources fraîches, de la verdure, une végétation de beaux arbres, qui auraient procuré de l'ombre à ceux qui allaient l'habiter. Mais il était tourné au midi, du côté des vents qui courbaient, par leur persistance, les petits gommiers, massés en bois, autour de l'ancienne ferme.
A cette première visite, Napoléon ne fit aucune objection sur le lieu choisi par l'amiral, et il consentit à ce que les travaux fussent commencés tout de suite. En revenant à la ville, il remarqua sur la colline un cottage qui lui plut ; et si grand était son désir de ne pas rentrer à son hôtellerie, qu'il exprima l'intention de s'y arrêter, et d'y passer la nuit, de s'y installer même, si le propriétaire le voulait bien. Près du cottage, au surplus, était élevé un pavillon dont il se contenterait jusqu'à nouvel ordre.
La maison et le pavillon appartenaient à M. Balcombe, modeste négociant, qui y logeait avec sa famille (1). Il consentit à toutes les demandes de Napoléon et lui abandonna le pavillon où il venait prendre le thé et causer avec ses amis. Napoléon, charmé, voulut s'y fixer sur l'heure. Ses valets vinrent lui dresser un lit, et Las Cases mandé à la ville put coucher dans un réduit au-dessus de la saUe du rez-de-chaussée. Quant aux valets, ils couchèrent, la première nuit, roulés dans leurs manteaux, en travers des portes de la pièce où dormait Napoléon. Ce lieu portait le nom de Briars (les Ronces),
Un jardin, en longueur, faisait communiquer la maison principale avec le pavillon. Le lendemain. Napoléon y trouva les deux petites filles de son hôte, charmantes enfants, êgées de quatorze et de quinze ans, l'une étoiurdie et rieuse, presque gamine, l'autre plus calme, naïve et très douce, toutes les deux animant de leurs rires et de leur, folle jeunesse ces lieux où venait échouer l'ancien maître du monde. Sans doute, elles savaient qui était Napoléon.
(1) Note des Mémoires de Gourgaud: i Agent du Trésor, chargé de pourvoir à l'entretien de Napoléon et de sa suite. « C'était, dit Montholon, un digne homme « qui nous rendit toute espèce de services, mais sans jamais manquer à ses dea voirs envers son souverain. On prétendait dans l'tle qu'il était fils naturel du u prince de Qalles. Comme il s'était acquitté de ses fonctions convenablement, a et même avec amabilité, Lowe le prit en horreur et lui fit quitter l'Ue en mais « 1818. Napoléon lui donna soixante-douze mille francs et un brevet de douze « mille livres de pension. Peu après son retour en Angleterre, il fut nommé poura voyeur général de la Nouvelle-Hollande. Balcombe avait deux filles : Èlisa- « Jane et Betzy, qui savaient le français. Celle-ci, ftgée de quatorze ans en 1815, . c devint mistresse Arbell et ne mourut qu'en juillet 1871. »
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Mais à leur âge et dans cet éloignement de l'Europe, elles n'avaient pas le sentiment de la distance qui les séparait de l'Empereur. EUes l'appelaient Monsieur et lui posaient mille questions inconsidérées qui témoignaient de leur ignorance et de leur naïveté. En les quittant. Napoléon disait à Las Cases : « J'ai cru que j'étais au bal masqué. »
Il n'y avait nul espace, en ce pavillon, pour recevoir ses compagnons de misère. Ils restèrent à la ville dans leur hôtellerie. Pour les valets on dressa une tente à côté du pavillon, et Las Cases, à qui, à ce moment-là. Napoléon dictait ses campagnes d'Italie, Las Cases plus conciliant, plus respectueux que Gourgaud, et assurément mieux élevé, se contenta de l'affreux réduit où il couchait à côté de son fils, que Napoléon lui avait ordonné d'appeler aux Briars. Ceux qui complétaient la suite de l'exilé devaient faire un trajet assez long, lorsqu'ils voulaient rendre visite à l'Empereur. En attendant, Napoléon couchait, mangeait, travail lait dans la même pièce, la seule qui existât au rez-de-chaussée. Jamais il n'avait été si mal logé, si isolé, durant ses plus terribles guerres.
Petit à petit, cependant, quelques-uns de ses familiers purent s'installer près de lui. Mais le ravitaillement était difficile. Les provisions de bouche devaient être apportées de la ville, ce qui était un progrès sur les premiers jours, pendant lesquels les valets, sans fourneau, allaient chercher à James-Bown le dîner qui arrivait froid et servait au déjeuner du lendemain.
Il se trouvait bien, en cette lie, dans un site charmant, un château de construction élégante, entouré d'un parc très ombragé, que l'on appelait Plantation house. C'était la résidence du gouverneur. Si les Anglais triomphants eussent eu la moindre magnanimité pour l'ennemi qui s'était rendu à eux librement, ils lui auraient attribué cette jolie habitation. Pourtant, le malheureux proscrit s'était habitué aux Briars. Le voisinage de la famille Balcombe, dévouée à l'Empereur, tout empressée à rendre plus heureuse sa vie, avait adouci la cruauté de cette transportation ; et les rires des jeunes filles le charmaient comme des chants d'oiseaux, au séduisant ramage. Toutefois, il y était si à l'étroit et ceux de ses familiers, séparés de lui, soumis à tant de vexations, qu'il avait le pressant désir d'habiter Longwood. L'amiral poussait les ouvriers et en
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doublait le nombre. Il y occupait ceux de la flotte, joints à ceux de la ville, et tous travaillaient, sans relâche, à Tédification de la grande maison qui devait abriter, non plus une cour somptueuse, hélas ! mais des vaincus, des proscrits maudits par les monarques de l'Europe, toujours tremblants devant leur victime.
La maison était de construction légère, en matériaux peu solides et recouverte de toile goudronnée, assez vaste néanmoins pour y loger l'exilé et sa suite. C'était tout ce que voulait Napoléon (1).
Alors, le 10 décembre 1815, deux mois après son arrivée en rade de James-Town, Napoléon quitta les Briars pour Longwood où il devait mourir le 5 mai 1821, des suites des tortures que lui imposèrent les persécutions d'Hudson-Lowe, le dernier gouverneur de l'île.
(1) Cependant la famille Bertrand, moins sociable que les autres, exigea une habitation séparée. On leur en avait préparé une à l'entrée du plateau de Longwood, de manière qu'ils étaient non pas commensaux, mais voisins de TEmpereur. Cette maison s'appelait Huttes Gâte.