CHAPITRE PREMIER
I. — Napoléon à la Cour de France, le 29 mars 1814. — Le général Belliart, sorti de Paris à la tôte d'une division, pour préparer le cantonnement des troupes qui doivent évacuer la capitale, lui apprend les événements du jour, la capitulation signée par Marmont et l'entrée des alliés dans la ville, ainsi conquise, décidée pour le lendemain, 30 mars. — Désespoir de l'Empereur. — Il se dirige avec sa suite sur Fontainebleau, et envoie le duc de Vicence, Caulaincourt, à Bondy, le quartier général du czar, afin de négocier la paix. — Il ordonne, en même temps, aux troupes qu'il ramenait des champs de bataille de la Champagne, de se concentrer autour de Fontainebleau. — Il y reçoit Marmont, venu de son quartier d'Essonne, pour conférer avec lui, et l'Empereur confirme son lieutenant dans son commandement. Marmont dirigera l'avant-garde dans la prochaine campagne que prépare l'Empereur. — Intrigues des maréchaux qui désirent la paix. — Les bruits qui circulent à Fontainebleau, venus de Paris, les encouragent à la rébellion. — Ils se concertent entre eux pour exiger de l'Empereur son abdication, en faveur du Roi de Rome. — C'est, au surplus, les conditions de la paix rapportées de Bondy par Caulaincourt.
II. — Pendant ce temps, Talleyrand s'efforce de séparer Marmont de l'Empereur. — Marmont cède aux sollicitations actives de l'astucieux personnage et, abandonnant l'Empereur, envoie son corps d'armée à Versailles où sont cantonnés les Russes. — En ses Mémoires, Marmont tâche d'excuser cette action impie, qui ne fut qu'une trahison. — Napoléon ne désespère pas, néanmoins, de triompher de la mauvaise fortune. — Il se dispose à attaquer les alliés à Paris avec les troupes qui lui sont fidèles. — A cette nouvelle, les maréchaux s'insurgent. — Ils insistent plus que jamais pour une abdication. — Napoléon, obsédé et se voyant abandonné des grands chefs de son armée, rédige, enfin, son abdication.
m. — Les plénipotentiaires qu'il a nommés partent de Fontainebleau, pour remettre cette pièce dans les mains du czar. — L'abdication ne suffit plus aux alliés ; il faut que Napoléon signe sa déchéance et le renoncement au trône de France pour lui et les siens. — Résistance prolongée de Napoléon. — Cependant, désespéré, il s'empoisonne, dans la nuit du 12 au 13 avril. — Des remèdes énergiques lui rendent la vie et, dégoûté de tout, il consent à signer le traité, qui lui est présenté, par lequel lui est assurée la jouissance viagère de l'tle d'Elbe. — Il accepte l'exil. — Sa vie à Fontainebleau, durant ces derniers jours d'attente. — Ses lettres à Marie-Louise, à Blois et à Orléans, et celles que Marie-Louise lui écrit. — Avant son départ, il fait ses adieux à sa garde, et quitte le palais de Fontainebleau le 20 avril 1814,
Z tE RETOUR DE L'EMPEREUR
Ce fut à Doulevent, le 29 mars 1814, que Napoléon, en marche sur Paris, reçut la dépêche de La Valette, l'invitant à revenir dans sa capitale s'il voulait la soustraire aux alliés et aux intrigues des royalistes. Il y avait dix jours que cette dépêche n'avait pu être remise aux mains de l'Empereur. Les courriers se succédaient, en vain, de Paris, le suivant sans le rejoindre. Inquiet, troublé, l'Empereur continua sa marche accélérée jusqu'à Villeneuve-sur- Vannes. Mais, là, son excitation lui est devenue insupportable* On est au 30 mars. La nuit est sombre, glaciale. Il se jette dans une mauvaise carriole avec Bertrand et Gaulaincourt, et part à toute bride, le long des chemins de traverse, du côté de Paris. Les dix premières lieues sont franchies en deux heures. Il stimule les postillons, les contraint à fouailler les chevaux jusqu'au sang. Il veut arriver avant qu'un malheur irréparable ne soit consommé. Il va; il va. Les roues de la voiture brûlent les pavés. Napoléon ne cesse de répéter : « Gela sera trop tard l » Il est resté à jeun pendant tout un jour, n'ayant pris à Sens qu'une tasse de café sans sucre. Qu'importe! Il faut qu'il arrive. Dans tous les villages, à tous les relais, il interroge les agents des postes. A-t-on des nouvelles de Paris? que se passe-t-U? Personne ne sait rien. Enfin à dix heures du soir, il descend à la maison de poste de Fromenteau, la Cour de France, à cinq lieues de Paris, faciles à franchir en une heure. La fièvre le dévore. Il demande un verre d'eau qu'il boit d'un trait. Et il allait repartir, lorsque le bruit d'une marche de soldats l'attire au dehors. Il crie : a Halte ! » Les soldats s'arrêtent à cette voix qu'ils reconnaissent, et leur chef, le général Belliart, commandant une division de l'armée, descend à la hâte de son cheval et s'incline devant l'Empereur. Il était envoyé par le maréchal Mortier, préparer le cantonnement des troupes, qui devaient abandonner Paris, en vertu de la capitulation signée par Marmont.
Belliart apprend à Napoléon les événements récents ; le départ
de Marie-Louise et du Roi de Rome pour Blois, des ministres et du conseil de régence; l'attaque de Paris par les alliés; la bataille livrée sous les murs de la capitale ; la lutte héroïque des soldats, des élèves des écoles au pont de Gharenton, de la garde nationale elle-même et des fédérés; enfin, l'armistice suivi d'une capitulation, et l'établissement d'un gouvernement provisoire. L'entrée des souverains coalisés aurait lieu le lendemain, 31 mars. Napoléon était atterré. Plusieurs fois, il passa sur son front, couvert de sueur, ses mains fébriles et il se dirigea vers les margelles des fontaines de Juvisy où il s'assit, suffoquant de douleur, ne proférant aucune parole. Puis, revenant à Belliart, il l'accabla de questions, insatiable de nouvelles, objectant que Paris aurait pu se défendre quelques heures encore; et à l'idée que l'ennemi y allait entrer, il se répandait en invectives contre ceux qu'il y avait laissés deux mois auparavant; contre son frère Joseph, « ce cochon de Joseph », qui se croyait capable de commander une armée; contre l'incapable Glarke, bon à rien, dès qu'il était hors de ses bureaux. Il allait et venait à grands pas sur la place montueuse du village, qui domine d'un côté la vallée de la Seine, et de l'autre les rives de l'Essonne. Et, de là, il projetait au loin ses regards vers l'horizon où brillaient des feux de bivouac. Que n'avait-il pu gagner quelques heures !... Maintenant, que décider, que faire?... Il fit partir immédiatement le duc de Vicence poiu* le château de Bondy, où l'empereur Alexandre, lui disait-on, s'était arrêté. Il l'envoyait, afin d'entamer des négociations pour la conclusion de la paix. Gaulaincourt partit (1) ; et, en attendant son retour, Napoléon s'agitait, avançant sur la route, puis réveil) En ses mémoires, écrits par Mme Oilleau-Désormeauz, le duc de Vicence a raconté son voyage au quartier général des alliés (t. I, p. 363). « La route que je parcourais, écrit-il, était encombrée de débris de régiments de toutes armes qui marchaient au hasard. Un chef d'escadron des gardes d'honneur, blessé à la tête, se soutenait à peine sur son cheval. 11 s'approcha de moi et me demanda où était le quartier général. A Pinstant, je fus entouré de tous ces malheureux fugitifs : ■ Où est l'Empereur? disaient-ils : nous voulons le rejoindre. Nous n'avons pas « d'ordre; où faut-il aller? L'Empereur ne sait pas ce qui se passe à Paris. Nous M nous sommes bien battus, nous sommes prêts à nous battre encore ; et cepen- « dant, on nous fait céder le terrain à l'ennemi ! » Sur tous ces visages se peignait une douleur farouche ; des malédictions contre les traîtres ; des menaces furieuses sortaient de toutes les bouches, car ces hommes se considéraient comme trahis et non vaincus... Je fus frappé du sens des paroles d'un cuirassier de la vieille garde exprimées avec cette indignation qui part de l'âme... c Nous les avons c toujours battus, battus partout, disait-il, en relevant fièrement la tête, et nous
nant à la maison de poste, formant de nouveaux projets de combat, les yeux fixés sur ses cartes, espérant, se désespérant, calculant les chances du succès, mais ne doutant point que son plénipotentiaire ne réussît à persuader l'empereur Alexandre de l'urgence de la paix, une paix définitive. A l'aube, il reçut de Bondy une estafette du duc de Vicence lui annonçant que la prise de Paris était irrévocable; que la garde nationale avait cédé les portes des barrières aux soldats de la coalition, qu'il n'y avait plus rien à faire. Il ordonna donc à ses voitures de se diriger sur Fontainebleau, à ses officiers de l'y suivre. Il y arriva le matin du 31 mars. Au lieu de faire ouvrir les grands appartements, il s'installa dans le petit logement militaire du premier étage, le long de la galerie de François I".
L'Empereur n'avait près de lui qu'un seul de ses ministres, Maret, duc de Bassano, son confident le plus intime, son ami dévoué, autant que le duc de Vicence. Il ne voulut point d'autre familier de son entourage, pour converser sur sa situation. Il n'avait perdu aucune de ses espérances, à savoir la paix, ou bien un retour de fortune, dans une lutte suprême contre l'ennemi. Les contingents de son armée de Champagne arrivaient de toutes parts et se massaient entre l'Essonne et Fontainebleau. Marmont établissait près de là son quartier général; Mortier à Mennecy. Avant quelques heures, il y aurait échelonnés autour de la demeure impériale, à quelques lieues de distance, soixante mille hommes formant une armée admirable, prête à répondre à l'appel de l'Empereur. Le soir, Marmont se présenta au palais et fut retenu à souper par Napoléon. Il narra ses combats, l'héroïsme de ses soldats, détailla toutes les péripéties de la bataiUe, qui avait été si meurtrière pour l'ennemi. Napoléon approuva les actions de son lieutenant, y joignit de chaleureux éloges, et lui annonça que le lendemain, 1» avril, il irait passer en revue ces troupes si braves et accorder les récompenses que méritait tant
c aurions encore gagné cette bataille. Nous n'avons pas quitté le champ de baa taille. Nous n'avons pas capitulé. Donc, il y a trahison et non pas capitulation. « Qu'on nous ramène sur Paris, et les étrangers n'y rentreront qu'en passant sur « le cadavre des derniers soldats français... Où est notre Empereur 7 S'il est mort. « tout est uni; qu'on nous le dise, ajouta-t-il, avec un accent déchirant et de c grosses larmes tombaient de ses yeux flamboyants. >
de valeur. £t, lui voulant prouver qu'il lui continuait sa confiance, il le confirma au commandement de cette armée qui s'était si vaillamment battue, son avant-garde dans les prochaines attaques qu'il méditait. Le lendemain, l^ avrU, en effet, la revue de cette armée d'avant-garde eut lieu aux bords de l'Essonne. Les récompenses demandées par le général en chef furent accordées par l'Empereur. A ce moment-là, Marmont était encore fidèle. La conduite de Napoléon à son égard relevait son âme blessée et déprimée par le souvenir de sa capitulation (1). Et s'il avait pu être ébranlé une heure par la visite de Talleyrand, par les supplications des hommes de la haute bourgeoisie trouvés aux salons de son hôtel, en rentrant chez lui, le soir de la bataille sous Paris, il reprenait, sous l'influence prestigieuse des paroles de l'Empereur, son ancienne énergie et tout l'élan de son dévouement pour son ami, son bienfaiteur.
Des régiments, des officiers, des maréchaux, arrivaient au quartier impérial et se groupaient autour de leur chef : Moncey, Lefebvre, Ney, Macdonald, Oudinot, Berthier. L'esprit mili-
(1) La Valxttb, Mémoires (t. II, p. 91} insiste sur cette capitulation. «Le duc de Ra^guse, écrit-il, n'avait pas de nouvelles de 1* Empereur, et quoiqu'on lui représentât que malgré les menaces de l'ennemi, U n'y avait aucun inconvénient à attendre jusqu'au lendemain, qu'il serait possible que Napoléon arrivât dans la nuit, qu'Alexandre, très certainement, ne lancerait pas à corps perdu son armée dans une capitale si peuplée, dont la population était vivement exaltée, Marmont troublé et ne voulant peut-être pas céder à un autre la gloire de sauver Paris, se détermina à signer la capitulation, sans en avoir reçu l'ordre direct de son général et de soa souverain. J'allai chez lui le 30 mars, au soir. II était encore à table et à c6té de lui était le comte Orloff et plusieurs autres officiers russes. Il vint à moi et me fit entrer dans un cabinet particulier et, là, il s'appliqua à me prouver qu'il ne pouvait agir autrement; qu'avec moins de vingt-huit mille hommes, l'effusion du sang serait en pure perte. J'en convins avec lui. Mais ne pouvait-il attendre au lendemain pour signer? Douze heures pouvaient être un immense bienfait pour l'Empereur. Il me paraissait impossible qu'il ne fût pas rencontré par un des nombreux courriers que je lui avais expédiés. J'étais convaincu que sa présence rétablirait les affaires. Le maréchal fut inflexible. Il s'était engagé trop en avant pour reculer... M. Pasquier était venu dans ma voiture. Je lui communiquai mes soupçons... « Que voulez- vous, me dit-il, tout parait fini; il n'y c a plus de ressources, i» — La Valette ajoute sur Pasquier... « Le lendemain, je retournai chez M. Pasquier. Il revenait du camp des alliés où il venait d'être mandé par Alexandre. « Vous avez pris votre parti, hier au soir, me dit-il; j'ai pris ■ le mien ce matin. Je viens de recevoir l'ordre de continuer mes fonctions. Le « règne de Napoléon est fini, et j'ai écrit à Fontainebleau pour qu'on ne compte
< plus sur moi. Ma famiUe a toujours été attachée à la maison de Bourbon. J'ai
< servi l'Empereur avec fidélité. Je ne suis pour rien dans les événements qui l'ont
< précipité du trône, et je retourne à l'ancienne dynastie. > Quelle désinvolture ! quelle pirouette!
taire, I* ardeur guerrière s'exaltaient, d'heure en heure, dans led rangs de ces troupes, où beaucoup de combattants se montraient à peine guéris de leurs dernières blessures. Comme toujours, il y avait eu parade, le 31 mars, à midi; parade, le 1« avril, dans les cours du château. Mais Napoléon se taisait sur ses projets futurs. Bassano était le seul à qui il ouvrît son âme tout entière, et il attendait le retour de Bondy du duc de Vicence, avant de faire connaître ses résolutions à ses soldats. Le duc de Vicence arriva dans la nuit du 2 au 3 avril. Que rapportait-il ? Etait-ce la paix ? était-ce une ouverture de négociations dont l'issue donnerait satisfaction, d'abord à l'homme de guerre qu'était Napoléon, ensuite au chef d'Etat qui gouvernait l'Empire? Rien de tout cela. Les alliés demandaient l'abdication de l'Empereur; et après l'abdication, la régence même de l'impératrice n'était pas certaine.
On pense bien que Gaulaincourt n'avait pas négligé de signaler à son maître le flottement des réponses du czar qu'il avait compris n'être plus libre; qu'il n'avait pas manqué de lui dépeindre l'agitation, dans Paris, de tous les ambitieux; les intrigues de Talleyrand ; les manifestations des royalistes ; Paris, enfin, affolé» tergiversant, tumultueux, livré à tous les expédients des aventuriers. Eh ! quoi, devait se dire Napoléon, c'était au milieu de cette anarchie que l'on exigeait son abdication; après la capitulation de Paris, la sienne, quand il avait soixante mille hommes sous la main!... Il écoutait, muet, le récit de Gaulaincourt, sans manifester sa pensée. Elle était, en ce moment, très résolue. Il n'avait plus qu'à combattre, afin de ressaisir sa puissance, aujourd'hui contestée. Au matin, ce matin du 3 avril, il sortit de bonne heure, voulant inspecter divers cantonnements. Quand il rentra au palais, plusieurs régiments de la garde étaient en bataille dans les cours. Il avança au milieu d'eux, et à tous ces visages, bronzés par le hâle de tant de climats divers, il jeta ces paroles énergiques :
« Soldats, l'ennemi nous a dérobé trois marches et s'est rendu maître de Paris. Il faut l'en chasser. D'indignes Français, des émigrés, auxquels nous avons pardonné, ont arboré la cocarde blanche et se sont joints aux ennemis. Les lâches ! Ils recevront le prix de ce nouvel attentat. Jurons de vaincre ou de mourir. Jurons de faire respecter la cocarde tricolore, qui, depuis vingt ans, nous trouve sur le chemin de la gloire et de l'honneur. »
c Nous le jurons I » répétèrent à hauts cris tous les assistants. « A Paris, à Paris! b
L'enthousiasme des soldats, leurs exclamations retentissantes, leurs bras tendus vers lui, rendaient à Napoléon sa confiance en lui-même. A la tête de tant de braves, il se voyait maître encore des destinées de la France, souverain très fort de cette nation qu'il avait faite si grande et si glorieuse. Il rentra ébloui dans son palais. Mais la môme ferveur n'existait pas dans l'âme de ses maréchaux. Ceux-là étaient fatigués, las de combattre, et ne dési* raient plus que le repos. Déjà, durant la campagne de France, à Saint-Dizier, il y avait eu divergence d'opinions entre eux et l'Empereur. Il n'avait pu leur imposer son plan jusqu'au bout. Il aurait voulu laisser marcher l'ennemi sur Paris, et s'avancer, lui, du côté de l'Allemagne, soulever les provinces rhénanes, rallier les troupes françaises qui tenaient garnison dans les places fortes et menacer Berlin. Le général Bonaparte l'aurait fait : FEmpe* reur Napoléon, cédant aux observations de ses lieutenants, s'arrêta et revint sur ses pas. Et aujourd'hui qu'il révélait sa volonté d'attaquer les alliés et de les chasser de la capitale, il retrouvait, autour de lui, l'opposition qu'il avait rencontrée naguère à Saint" Dizier. Les maréchaux, devant lui, se taisaient. Seulement, à leur mine boudeuse, il était facile de discerner leur mécontentement et leur hostilité. Ils avaient à Paris leur famille, leur hôtel, qu'une bataille dans les rues pouvait anéantir. Quelques-uns, toujours en chevauchée à travers l'Europe, n'avaient pu jouir encore des biens conquis à la pointe de leur épée ; et autant jadis ils avaient désiré un commandement, à la veille d'une grande guerre, autant, à l'heure présente, ils reculaient devant une nouvelle campagne. En une rumeur sourde, ils s'efforçaient de secouer l'habitude de •la confiance et de la déférence qu'ils avaient, en toute occasion, témoignées à leur chef. Ils se comprenaient entre eux d'un regard sournois. Quel avenir leur était promis; qu'allait devenir cette puissance colossale, réunie en une même main? Si elle s'effondrait, cette puissance, quel serait leur sort? Et chacun s'excusait, en soi-même, de cette inquiétude qui affaiblissait son dévouement, en se disant que la patrie n'était pas toute en l'Empereur, et qu'elle poturait exister sans lui; qu'aujourd'hui, de nouveaux combats ne tendraient qu'à maintenir et consolider l'autorité
d'un homme qui n'était pas indispensable. L'égoîsme parlait plus fort en eux que la reconnaissance pour celui qui les avait élevés si haut. Qu'il tombât, ils resteraient ce qu'ils étaient, et ils se consoleraient de cette chute. L'envahissement du sol national ne leur causait aucune honte, puisqu'ils li'en étaient pas responsables. Ils rejetaient cette souillure sur leur chef, sur l'Empereur, dont l'ambition insatiable avait engendré tant de désastres. Ces dignitaires de l'Empire, comblés d'honneurs et de gloire, rassasiés de biens, se sentaient incapables d'un nouvel effort. Ils désiraient la paix qui ouvrirait l'ère de leurs jouissances. En ce palais de Fontainebleau, le respect n'était plus que machinal. La majesté de la puissance ne durait que par la force de l'habitude. Si, dans la foule des soldats, dans les rangs des petits officiers de fortune, il existait même idolâtrie qu'autrefois pour le capitaine de génie, au-dessus de cette foule, la désaffection avait commencé. Les plus grands, les plus haut placés, étaient envahis d'une sourde colère contre celui qui ne parlait que de gloire, comme si la vie n'était faite que pour la conquérir. Et ils en étaient saturés.
Des lettres de Paris surexcitaient leur imagination. Ils apprenaient, chaque jour, les progrès des royalistes, les manifestations publiques contre l'Empereur, la volte-face des journaux qui accablaient d'injures, de quolibets et de mensonges, leur chef naguère si respecté. Oudinot, un sabreur, le moins intelligent des maréchaux, avait reçu de l'un de ses anciens aides de camp, le généraJ Lamotte, beau-frère de Roux-Laborie, une créature de Talleyrand, des avances ambiguës du gouvernement provisoire, et ne les avait point rejetées. Toutefois, en cette journée du 3 avril, aucune résolution n'était concertée entre ces guerriers amollis. Ils ne subissaient tous et inconsciemment que la même répulsion pour l'attaque désespérée qui leur était annoncée contre Paris. Il n'y avait pas encore de révolte.
Et puis, un mot, sorti du château, leur faisait espérer un arrêt dans les projets de l'Empereur. Le duc de Vicence, leur avait-on dit, avait rapporté de sa mission, une demande formelle d'abdication par les souverains coalisés, et cette nouvelle leur semblait une issue heureuse pour tout le monde, L'abdication de l'Empereur laissait intacte la dynastie; le règne de Napoléon cessait, celui de son fils commençait avec la régence de l'impératrice. Les
maréchaux seraient les soutiens du jeune prince, ses plus fidèles serviteurs, leur intérêt s' accordant avec le maintien de l'Empire rajeuni. La paix, dont la France avait tant besoin, serait alors facilement conclue. Leurs dignités, leurs dotations seraient conservées. L'abdication pouvait être le commencement d'années fécondes pour la nation, si éprouvée par les revers. Et s' attachant à ces promesses de bonheur, ils étaient d'accord pour conseiller à Napoléon de céder aux exigences des souverains campés à Paris. Cette solution qui leur était agréable, ils ne croyaient pas impossible de la faire accepter par l'Empereur.
Le lendemain, 4 avril, lorsqu'ils apprirent, par l'ordre du jour à l'armée, que le quartier général serait transféré à Ponthierry, que l'attaque contre Paris était prochaine et peut-être pour le jour suivant, ils résolurent tous, d'un consentement unanime, d'exiger de l'Empereur, par une pression commune, cette abdication, que ses projets manifestés repoussaient brutalement. Macdonald venait de recevoir une lettre du général Beurnonville, membre du gouvernement provisoire, lui annonçant que le Sénat avait proclamé, l'avant-veille, la déchéance de la dynastie régnante; et les souverains avaient déclaré qu'ils ne traiteraient plus avec Napoléon, ni avec aucun membre de sa famille. C'était plus qu'ils ne voulaient à ce moment-là. Derrière cette résolution du Sénat, ils discernaient la restauration des Bourbons, et aucun n'y était consentant.
Après la parade, l'Empereur qui, vraisemblablement, n'ignorait rien de toutes ces intrigues, avait repris le chemin du palais. Il fut suivi parles maréchaux, jusque dans son cabinet. Macdonald, le plus réservé, le plus calme de ses compagnons d'armes, s'avança et remit à Napoléon la lettre de Beurnonville. Devant ce papier, Napoléon pressentit quelque démarche hostile. Il demanda, d'un ton brusque, ce qu'il contenait. « Voyez, Sire, lui répondit le maréchal. C'est une lettre. — Peut-elle être lue publiquement ? — Assurément, lui fut-il répondu de nouveau par le maréchal. Un secrétaire du cabinet prit la lettre et la lut à haute voix. Alors, regardant fixement les maréchaux debout près de lui : — C'est bien! Demain, nous aurons raison de tout cela. Je compte sur vous, messieurs. »
Il était difficile, même aux liommes les plus fermes, de dire non, un non brutal, à l'homme qui les faisait toujours trembler en les regardant. Ce a non », aucun d'eux ne l'osa proférer, et ils trouvèrent plus expédient de discuter la résolution de l'Empereur, de la faire dévier, en lui en montrant les plus mauvais côtés. Ils invoquaient les raisons d'humanité, les périls qui menaçaient Paris, pillage, incendie, destruction des palais, et peut-être de la grande cité réduite au sort de Moscou. Ils s'efforçaient de manifester clairement leur résistance, afin d'impressionner l'Empereur et de l'arrêter dans cette terrible aventure. Mais l'enivrement d'orgueU, l'enthousiasme qui succédaient à toutes les parades, pendant lesquelles les soldats le couvraient d'acclamations, rendaient l'Empereur intraitable, et il répondit à ses maréchaux que, s'ils refusaient de le suivre, il serait suivi de toute l'armée, des jeunes officiers qui brûlaient d'une ardeur de vengeance inassouvie, sur les envahisseurs. « L'armée ne marchera pas, répliqua Ney vivement; elle obéira à ses généraux. » C'était la première fois qu'un de ses lieutenants contestait son ascendant sur l'armée. Serait-U vrai que les soldats, n'écoutant plus sa voix, l'abandonneraient? Il porta sur Ney un regard terrible, suivi d'un long silence, un silence accablant, un silence tragique pour tout le monde. Napoléon comprenait qu'il devait fléchir, ou faire arrêter le prince de la Moskowa. Mais, eût-il été plus redoutable, après cet acte de vigueur, et son attaque contre Paris mieux garantie d'un succès? Les autres maréchaux imiteraient, sans doute, l'exemple de Ney; ce serait tous les chefs de corps à changer!...
11 y eut, en lui, une éclipse soudaine de volonté, qui le ravala au niveau de ses subordonnés. Et, refoulant ses illusions, son orgueil, ses espérances, il reprit, d'une voix très calme, comme s'il n'avait pas ressenti l'atteinte portée à son autorité : « Que voulez-vous donc, messieurs, que me conseillez- vous ? — Sire, répliquèrent d'une même voix Oudinot et Ney, les plus hardis d'entre eux, il faut abdiquer. Votre éloignement du trône peut seul assurer la paix à la France et satisfaire tout le monde. » Le maréchal Lefebvre, dont l'éducation avait été sommaire, ajouta comme l'eût fait un petit bourgeois donnant un conseil dans une situation désespérée : « Voilà ce que vous avez gagné à ne pas suivre les conseils de vos amis quand ils vous engageaient à faire la paix..« »
LE DRAME DE FONTAINEBLEAU il
Dernière insulte de cet ancien sergent qui souleva de dégoût F âme de Napoléon (1). D'un saut le grand homme vaincu touchait le fond de l'abîme.
Prenant une plume, il écrivit :
Lss puissances alliées ayant déclaré que Fempereur Napoléon était le seul obstacle au rétablissement de la paix en Europe, Fempereur Napoléon, fidèle à son serment, déclare quHl est prêt à descendre du trône, à quitter la France et même la vie pour le bien de la patrie, inséparable des droits de son fils, de ceux de la régence de F Impératrice et du maintien des lois de F Empire, Fait en notre palais de Fontainebleau, le 4 avril 1814. — Napoléon.
Il leur tendit cette feuille manuscrite.
c Je cède à vos désirs, leur dit-il ; vous devez maintenant aller à Paris soutenir les droits de mon fils, la régence de l'Impératrice, le maÎDtien de nos lois. »
Il désigna comme plénipotentiaires le duc de Vicence, le prince de la Moskowa, le duc de Raguse. « Le maréchal Marmont est à son camp d'Essonne, ajouta-t-il, emmenez-le. J'ai confiance en votre dévouement, au sien. Partez ! »
Cependant l'émotion l'envahissait peu à peu; et malgré sa résistance à cette faiblesse morale, il dut s'asseoir en proie à une
(1) Sur ce drame de Fontainebleau que de versions divergentes et nombreuses l Mme DB RÊMUSAT a écrit ce qu'elle entendait dire alors à Paris. Correspondance de Mme de Rémusat (t. I, avril 1814) : « Dans la nuit d'avant-hier, il y a eu révolte dans r armée. Les maréchaux et les généraux se sont emparés de l'Empereur et Tont renfermé à Fontainebleau dans ce môme château où il renfermait le pape depuis quatre ans. Là, ils lui ont signifié que son règne était passé et qu'il fallait qu'il abdiquftt. L'Empereur a eu un grand effroi. Il a eu des attaques de nerfs, il a pleuré, disputé pendant quatre heures, repris et quitté sa plume quatre fois pour signer son abdication et, enfin, signé à condition qu'on laissât le trône à son fils. Ses maréchaux l'ont tenu enfermé et ont envoyé ici Ney et Macdonald pour apporter cette abdication. Le gouvernement provisoire a refusé la couronne au Roi de Rome ; les maréchaux étaient mécontents. La nouvelle de la désertion de huit mille soldats et celle de Marmont, ayant pris la cocarde blanche, les a ébranlés. Hier, Paris était plein de nos soldats français qui revenaient et demandaient du pain. C'étaient les soldats russes qui leur en donnaient. >
TmxBS, de son côté (t. XVII, p. 704-705) : c On était arrivé ainsi jusqu'à la porte du cabinet de Napoléon, et on s'anima jusqu'à ne plus vouloir quitter l'antichambre, dans l'intention de veiller sur les maréchaux et de les défendre si, à la suite de la scène qui se préparait, l'Empereur voulait les faire arrêter. Il y eut môme dans cette espèce d'émeute quelques officiers assez égarés pour s'écrier, qu'au besoin, il fallait se débarrasser de la personne de Napoléon. En un mot, c'était le spectacle d'une de ces révoltes de la soldatesque dont l'empire romain avait fourni autrefois de si odieux exemples... »
agitation très vive. Les regrets, une sorte de désespoir, survinrent tout à coup, quand il se vit dépouillé de son pouvoir. Il se leva, et se révoltant à son tour, contre cette abdication qu^il venait de signer, il dit à ses maréchaux : « Non, cela est impossible... Demain, avec ma garde, j'entrerai dans Paris. »
Ney et les autres maréchaux se récrièrent; et cette fois reprenant sur son entourage sa domination tout à l'heure entamée : « Sortez, messieurs », leur dit-il d'une voix vibrante. Ils se retirèrent.
Le duc de Vicence resta près de Napoléon. Il ramena le calme en cet esprit démoralisé (1). Caulaincourt, en revenant de Bondy, était convaincu que l'abdication était la seule chance offerte à l'Empereur de sauver sa dynastie. Il lui avait conseillé d'accepter ce parti dès la première heure ; et, maintenant, n'était-il pas trop
(1) Constant, le valet de chambre de Napoléon, a laissé, en ses Mémoires (t. VI, p. 70) un tableau de la vie de son maître à Fontainebleau, à ce moment-là. « Il n'y avait pas longtemps que j'étais à Fontainebleau, écrit-il, lorsque l'Empereur y arriva. Il avait un air pâle et fatigué que je ne lui avais jamais vu, au même degré. On comprenait combien il était bourrelé de tous les événements désastreux qui, depuis quelques jours, s'accumulaient les uns sur les autres, dans une affreuse progression. L'Empereur ne dit rien à personne et s'enferma dans son cabinet avec les ducs de Vicence et de Bassano et le prince de Neufchfttel. (Depuis l'abdication) Napoléon se couchait fort tard et paraissait toujours fort accablé. De temps en temps, j'entendais quelques soupirs étouffés qui sortaient de sa poitrine, et auxquels se joignait le nom de Marmont... J'aurais peine à peindre la tristesse morne et silencieuse qui régna à Fontainebleau pendant les jours qui suivirent. Abattu sous tant de coups qui l'avaient frappé, l'Empereur ne se rendait que très peu dans son cabinet où il passait ordinairement tant d'heures consacrées au travail. Il était tellement absorbé dans le conflit de ses pensées, que souvent il ne s'apercevait pas que les personnes qu'il avait fait appeler, étaient près de lui. Il les regardait, pour ainsi dire, sans les voir et restait quelquefois près d'une demi-heure sans leur adresser la parole. Alors, comme se réveillant à peine de cet état d'engourdissement, il leur adressait une question dont il n'avait pas l'air d'entendre la réponse. La présence même du duc de Vicence et du duc de Bassano, qu'il faisait le plus fréquemment demander, ne rompait pas toujours cet état de préoccupation pour ainsi dire léthargique. Les heures des repas étaient les mêmes, et l'on servait comme à l'ordinaire, mais tout se passait dans un silence que rompait seul le bruit inévitable du service. A la toilette de l'Empereur, même silence. Pas un mot ne sortait de sa bouche, et si, le matin, je lui proposais une de ses potions qu'il prenait habituellement, non seulement je n'en obtenais aucune réponse, mais rien sur sa figure que j'observais attentivement, ne pouvait me faire croire qu'il m'eût entendu. Son âme était en proie à une idée fixe, l'idée de reprendre l'ofTensive et de marcher sur Paris. Je l'ai vu, dans la même journée, plongé pendant plusieurs heures, dans la plus affreuse tristesse, puis un instant après, marcher à grands pas, dans sa chambre, en sifflant ou en fredonnant la Monaco^ puis il retombait tout à coup dans une sorte de marasme, au point de ne rien voir de ce qui était près de lui. >
tard? Les troupes alliées des envahisseurs affluaient, chaque jour, nombreuses, ardentes, passionnées. L'attaque la plus irrésistible pouvait tourner en un désastre affreux. L'Empereur parlait de descendre au delà de la Loire! Mais lorsque les Bourbons arrivaient du Nord et du Midi, encourageant l'audace du parti royaliste, ne serait-ce pas allumer la guerre civile, des rives de la Méditerranée aux cimes des Vosges? Ces sages paroles produisaient sur Napoléon une détente apaisante. De nouveau il manda près de lui Macdonald, dont il estimait la probité, l'intelligence, la parfaite éducation, la générosité d'âme, celui pourtant qu'il avait tenu à l'écart durant plusieurs années, ne supportant point la hauteur de son caractère. Et en le voyant : « Vous pensez donc, duc de Tarente, que l'abdication soit la seule chose possible? — Oui, sire. — En ce cas, j'ai confiance en vous. Partez avec Ney et le duc de Vicence. Il vaut mieux que Marmont reste avec ses soldats. Voyez-le quand même à Essonne, en aUant à Paris. Emmenez-le s'il tient à vous accompagner. Vous avez oublié, sans doute, ce qui nous a séparés. — Oui, sire, depuis 1809, je l'ai oublié. » Napoléon lui tendit la main, que Macdonald prit respectueusement : « J'ai confiance en vous, duc de Tarente, reprit encore Napoléon. Partez ! »
Mais, pendant ces quatre jours, une autre tragédie se déroulait à Essonne, au camp de Marmont. Talleyrand poursuivait infatigablement ses intrigues. Connaissant le caractère du duc de Raguse, il allait agir sur cet homme dont la vanité demeurait insatiable, malgré les faveurs de Napoléon. Il tâcherait de le séparer de son chef et d'affaiblir ainsi l'armée prête à s'élancer contre les alliés. Ce serait, au surplus, démontrer au czar que les soldats même se détachaient de celui qui avait pu les entraîner jusqu'à Moscou. Le peuple et l'armée, pourrait-il dire, reviennent aux Bourbons. Et, en ce moment, Talleyrand était acquis à ces princes émigrés.
L'odieux personnage, en ces jours d'anarchie, trouvait des
complices bénévoles jusque dans la famille du maréchal, en un simple chambellan de l'Empereur, Alphonse Perregaux, le frère de la duchesse de Raguse, esprit frondeur et indépendant à cause de sa grande fortune, qui s'exprimait très haut, dit Marmont en ses Mémoires, sur « la nécessité de se débarrasser de Napoléon (1) ». En attaquant les derniers actes de la politique impériale, en ruinant ce qui restait de confiance et de respect pour le monarque dans l'âme du duc de Raguse, il servait Tallejrrand. Perregaux ne vit point son beau-frère, en ces jours si troublés. Aucun mémoire ne l'affirme. Mais ses paroles et celles des bourgeois réunis chez Marmont, le soir de la capitulation, produisaient leur effet. On lui avait dit, à lui maréchal, qu'il avait mérité, par cette résolution généreuse, la reconnaissance de tous les hommes sensés et qu'il avait été le sauveur de Paris. Après cette assertion, la pente était glissante. S'il avait sauvé Paris, il pourrait le sauver encore, non plus d'un assaut des alliés, mais de la vengeance de Napoléon, qui préparait un retour offensif. C'eût été alors un combat sanglant dans les rues, une épouvantable et furieuse mêlée dont la grande cité ne fût point sortie indemne. Et forcément Marmont devait se dire qu'il fallait rompre avec l'Empereur; que, par sa défection il servait la patrie, en enlevant au grand capitaine une partie de son armée; en le privant de ses moyens d'attaque. La paix serait faite après cette rupture. La paix ! la paix ! la France la désirait, la voulait de toutes ses. forces. Avec la paix, renaîtrait la liberté, depuis si longtemps étouffée par des règlements oppressifs. Et il serait, lui Marmont, l'auteur de tant de biens ! En cette éblouissante apothéose qu'il se figurait, sa conscience obscurcie ne lui disait pas qu'il allait s'associer aux ennemis de sa patrie, et qu'il ouvrait la porte de la France aux princes qu'une révolution en avait chassés. Le vrai souverain était toujours Napoléon. Pourquoi l'abandonnait-il? Son orgueil surexcité atténuait, diminuait à ses yeux, jusqu'à l'effacer, la noirceur d'un revirement pareil, de cette trahison bien caractérisée. Il ne voyait plus que l'heure incomparable, inoubliable, pendant laquelle il serait l'égal des plus grands personnages, en décidant du sort de sa patrie (2).
(1) Mémoires, t. VI. p. 202.
(2) De Vitbolles, en ses Mémoires (t. Il, p. 33) trace ainsi le portrait de Marmont: a Son esprit était actif et cultivé, surtout dans les choses positives. II avait
Cependant un vague remords» une sorte d'inquiétude le retenait toujours. Talleyrand insista, lui envoya le colonel Montessuis, un des anciens aides de camp du maréchal» lui porter des lettres de Beumonville, du général Desselles, de Pasquier, de bien d'autres, dans lesquelles lui était rappelé le grand rôle qu'il avait joué à la capitulation de Paris, dans lesquelles, enfin, il lui était conseillé de ne point s'en tenir là, mais par une résolution courageuse et digne de son patriotisme, de terminer la guerre qui désolait la France. Cette résolution courageuse n'était autre que la défection de son armée et l'abandon de l'Empereur à son destin. Les Bourbons remonteraient sur le trône!... Et pourquoi pas?... Cette insistance mina plus profondément encore sa fidélité à Napoléon; et ses heures s'emplissaient de méditations toujours plus défaillantes sur son devoir. Marmont vacillait, penchait peu à peu vers les intrigants, lorsqu'il reçut du prince Schwartzenberg, le généralissime des ennemis, une lettre toute gracieuse et caressante, où ce prince l'engageait à se ranger du côté a de la bonne cause française », afin de mettre un terme à l'effusion du sang de ses braves soldats. Il dut y répondre. Il hésita encore. D'ailleurs, il ne pouvait se déterminer sans le consentement de ses lieutenants, les généraux Souham, BordesouUe, Compans, Digeon (de l'artillerie), Ledru des Essarts, et sans leur adhésion éloigner ses troupes de Fontainebleau. A la fin, il prit son parti; la tentation était trop forte, son aveuglement trop persistant, et par les sophismes qui avaient perverti sa conscience il s'efforça de pervertir celle de ses généraux. Un à un, séparément, il les gagna à ses projets. Alors il répondit à Schwartzenberg que, a déliés par le Sénat du serment de fidélité à l'Empereiu*, ses troupes et lui abandonneraient leur chef si on lui garantissait, par écrit, que les officiers et soldats de son armée pourraient se retirer librement en Normandie, avec
plus de hauteur que d'élévation, et pour être grand, il se faisait volontiers gigantesque. Ses prétentions s'étendaient à tout, confondant celles qui étaient le mieux Justifiées, avec celles qui l'étaient le moins. Il recherchait indistinctement tous les genres de succès, d'autant plus ardemment qu'il pouvait moins y atteindre... t Tiens, mon pauvre maréchal, lui disait un jour le général Dessolles, tu auras c beau faire, hanter le chftteau, gagner l'intimité des princes, faire la cour aux c duchesses, tu resteras un grand seigneur de l'Empire, mais tu ne deviendras « jamais un grand seigneur de l'ancien régime. » Sa parole était brève, sèche, et sa prononciation un peu embarrassée ; sa tournure distinguée, plus militaire que noble, manquait d'aisance. Ses yeux très noirs, ses sourcils très prononcés, donnaient à son visage très brun, une grande; mais dure expression. •
armes et bagages et si on promettait à Napoléon Bonaparte la vie et la liberté dans nu espace de terrain et dans un pays circonscrit au choix des puissances (1) ». Dans la nuit du 3 au 4 avril, cette lettre de Marmont fut portée à Petit- Bourg, au quartier du généralissime qui s'empressa d'en accepter les conditions et les termes.
Ainsi, pendant que Napoléon persévérait à se confier à son ami, en le maintenant à la tête de son avant-garde, en le comblant d'éloges, lui et son armée, en le désignant pour son plénipotentiaire, Marmont, le vaniteux, le courtisan non repu d'honneurs, envieux des autres maréchaux qui l'avaient surpassé en gloire, se détachait de son bienfaiteur, et d'un seul coup anéantissait la dynastie impériale et l'Empire. Il n*y a point d'excuse. Sa lettre est une trahison.
Lorsque les plénipotentiaires vinrent à son quartier général pour l'emmener à Paris, il dut leur révéler cet événement inattendu. Eux, de leur côté, lui annoncèrent l'abdication de l'Empereur qu'ils emportaient au czar. Marmont, déjà troublé par son alliance avec Schwartzenberg, reprit de l'assurance. L'abdication tranchait toutes les difficultés. La fin de tous les maux était arrivée. Il eut un premier bon mouvement : reprendre sa parole donnée à l'ennemi et joindre ses efforts à ceux des autres émissaires de Napoléon, pour obtenir la régence de l'Impératrice. « Je vous accompagnerai chez l'empereur Alexandre », leur dit-il. Il les accompagna, en effet; mais s'étant ressaisi, confus, ne sachant que décider, il n'entra point avec eux dans le cabinet du czar. Il se rendit à l'hôtel du maréchal Ney.
Entraîné par le discours émouvant de Macdonald, qui prit la parole, le czar inclinait visiblement vers la régence de l'impératrice Marie-Louise, lorsqu'un aide de camp lui vint remettre une dépêche du généralissime, l'avertissant que l'armée tout entière de Marmont avait pris la route de Versailles, abandonnant ses can-
(1) Des émissaires du parti royaliste avaient répandu, dans tous les avantpostes de l'armée, des exemplaires de l'adresse du gouvernement provisoire aux soldats : a Soldats, y était-il dit, la France vient de briser le joug sous lequel elle gémit depuis tant d'années. Vous n'avez jamais combattu que pour la patrie; vous ne pouvez plus combattre que contre elle sous les drapeaux de l'homme qui vous conduit. Vous n'êtes plus les soldats de Napoléon; le Sénat et la France entière vous dégagent de vos serments. »
tonnements d'Essonne et traversait les rangs de l'armée russe. Le czar, alors, se retournant vers les envoyés de Napoléon, leur transmit cette nouvelle impressionnante, ajoutant que la situation était changée désormais, et que Napoléon, découvert à Fontainebleau, menacé de tous côtés par les alliés, ne pouvait faire accepter qu'une abdication absolue et sans conditions. Aucun mémoire, aucun écrit ne révèlent l'impression causée sur les plé* nipotentiaires par ce changement de front, mais on se la représente horrible, cette impression, douloureuse et cruelle. Que seraitce à leur retour à Fontainebleau ? Ne fallait-il pas tout craindre du désespoir de l'Empereur?
Pendant cette conférence qui avait duré de longues heures, dans la nuit du 4 au 5 avril entre le czar et les maréchaux, l'émoi fut considérable dans la foule des intrigants, qui se pressaient à l'hôtel de Talleyrand. La régence de l'impératrice Marie-Louise, leur disait-on, semblait certaine et l'emportait sur toute autre combinaison (1). Qu'allaient devenir ceux qui avaient combattu la dynastie impériale et s'étaient ralliés aux Bourbons ? La plupart des traîtres, déjà triomphants, montraient un visage décomposé (2). Angles, ministre de la police du gouvernement provisoire, avait fait charger sa voiture de voyage, afin de quitter Paris. Et pis que cela, au matin, on apprenait par un aide de camp du maréchal Marmont que ses régiments, conduits à Versailles, au milieu des Russes, s'étaient révoltés, et avaient repris le chemin d'Essonne. L'émoi se changea en épouvante. Napoléon, avant quelques heures, serait sous les murs de Paris. Le maréchal, venu chez Talleyrand, fut entouré, pressé, supplié de retourner vers
(1) Ds Vaulabbllb raconte (t. I, p. 367), sur cette conférence : « Bien que la nuit fût assez avancée (lorsque les plénipotentiaires sortirent), la foule n*avait pas diminué dans les salons de M. de Talleyrand. L'anxiété était toujours aussi vive. A la vue des maréchaux, on s'empressa autour d'eux. Chacun voulut les interroger. Le général BeurnonviUe, entre autres, s'approcha de Macdonald : c Ne s me parlez pas, monsieur, s'écria ce dernier en reculant d'un pas ; je n'ai rien à 8 vous dire. Vous m'avez fait oublier une amitié de trente ans. » Puis, s'adressant au général Dupont, le capitulé de Baylen, que le gouvernement provisoire avait nommé commissaire au département de la guerre et qui s'était également avancé vers lui, le maréchal ajouta : c Quant à vous, monsieur, votre conduite envers « l'Empereur n'est pas généreuse. Peut-être vous a-t-il traité avec sévérité. Mais < depuis quand venge-t-on une injure pensonnelle aux dépens de son pays T »
(2) Cf. le Retour des Bourbons, f» 142.
ses soldats, afin de les maintenir à Versailles, de leur démontrer que ce départ d'Essonne n'était point contraire à leur honneur, conséquence de la délibération du Sénat, qui avait proclamé la déchéance de l'Empereur. Cette révolte, cependant, était d'autant plus inquiétante pour Marmont qu'il avait fait promettre à ses généraux de rester dans l'expectative jusqu'à son retour et de garder leiu^ positions.
La nuit s'était donc poursuivie en transes accablantes. On avait craint ; on avait repris confiance. La régence avait été faite, puis défaite, et rien n'était certain, tant que Marmont n'avait point cause gagnée. Il part pour Versailles, atteint du même effarement que tous les personnages compromis. Il arrive au milieu de ses troupes; il les rassemble; il trouve, en son angoisse, l'éloquence qui frappe l'esprit simple des soldats. Il leur parle de ses campagnes faites avec eux, de ses blessures reçues à leur tête, de son dévouement à leurs intérêts, de l'affront que lui infligerait leur rébellion s'ils n'écoutaient point sa voix; et peu à peu les visages qui l'entourent de menaçants deviennent sympathiques; et, à la fin, ses régiments l'acclament et ils restent où ils sont : à Versailles.
Si ses lieutenants avaient transgressé ses ordres, c'est qu'ils avaient eu peur de la colère de Napoléon, qui, de Fontainebleau, leur avait envoyé Gourgaud porter un message verbal à leur chef. Ils avaient cru être dénoncés, et pour éviter d'être fusillés, ils s'étaient empressés de marcher vers les Russes, ainsi qu'il avait été convenu entre eux et Marmont (1). Ils avaient seulement devancé l'heure de ce mouvement. Le maréchal, pour leur excuse, ne con* naissait-il pas l'effet terrible des colères de Napoléon, qui avait encore près de lui des gendarmes d'élite dont le zèle et le dévouement n'étaient point douteux. Et malgré tous les votes du Sénat, les généraux félons, arrêtés et jugés, n'auraient pas été à l'abri de la sévérité de l'Empereur. Lui-même, Marmont, n'avait-il pas suivi à Parb les plénipotentiaires,"pour fuir une arrestation que sa conduite ambiguë méritait bien? Ses lieutenants avaient agi,
(1) Souham, le plus ancien des généraux de division» qui avait entratné Tannée à Versailles, avait reçu, l'avant- veille à Fontainebleau, deux mille écus de 1* Empereur. Il les lui avait demandés sous un prétexte de pertes et de gêne.
LE DRAME DE FONTAINEBLEAU iO
comme il l'eût fait à leur place. A l'heure présente ils étaient tous d'accord.
Et pourtant si l'ambition, si l'orgueil, si l'outrecuidance, — car c'est le mot, — n'avaient pas été si ardents et si vivaoes en cet esprit toujours inquiet et désorienté, c'était l'heure de racheter sa faute et de faire oublier à son bienfaiteur son égarement et ses faiblesses. Il avait promis d'accompagner, chez le czar, les mandataires de Napoléon : que ne l'avait-il fait, en se joignant à eux, en faveur de la régence de l'Impératrice? Mais il l'avait promis avec l'intention de s'abstenir. Il s'était placé en cette situation qu'il ne pouvait plus, sans honte, comparaître devant le czar, pas plus que devant Napoléon. Il ne fallait qu'un acte généreux, un bon mouvement de sa part pour changer complètement la face des choses ; et elle aurait été changée certes si, présent dans le cabinet du czar lorsque l'aide de camp du généralissime prince Schwartzenberg était entré porteur du billet qui annonçait le départ des troupes d'Essonne pour Versailles, il avait hautement blâmé ses généraux en affirmant qu'il allait faire rentrer ses régiments à son quartier général. Alexandre ne serait point revenu sur sa parole. En cette nuit tragique, sous l'œil et l'influence de Talleyrand, l'ondoyant maréchal ne pouvait qu'accentuer sa défection ; et il le fit en partant en toute hâte pour Versailles, afin de rompre le lien qui l'attachait encore à l'Empereur. Oh ! son retour était attendu avec anxiété dans le salon du célèbre intrigant ; et ce fut pour ce personnage et pour ceux qui étaient présents une joie immense lorsque, tout poudreux mais la tête haute et le visage rayonnant de son succès, Marmont fut introduit dans les salons, c Quinze ans sont passés, écrit Bourrienne (1), et il me semble assister encore à cette scène. Tout le monde avait fini de dîner. Il se mit seul à table devant un petit guéridon placé exprès au milieu de la salle et sur lequel on le servit. Chacun de nous allait causer avec lui et le complimenter. Il fut le héros de cette journée. »
Le maréchal, en ses Mémoires (t. VI, p. 255), a voulu se justifier, expliquer les raisons qui l'avaient poussé à se séparer de l'Empereur. Les voici :
Attaché à Napoléon depuis si longtemps, écrit-il, les malheurs qui Taccablaient réveillaient en moi cette vive et ancienne afTection qui,
(1) BouBVSNHB» Mémoires, t. X, p. 109«
autrefois, dépassait toi^s mes autres sentiments ; et cependant, dévoué à mon pays et ne pouvant influer sur son état et sur sa destinée, je sentais le besoin de le sauver d'une ruine complète. Il est facile à un homme d'honneur de remplir son devoir quand il est tout tracé ; mais qu'il est cruel de vivre dans des temps où l'on peut, où l'on doit se demander où est le devoir? Et ces temps, je les ai vus ; ce sont ceux de mon époque. Trois fois, en ma vie, j'ai été mis en présence de ces difficultés. Heureux ceux qui vivent sous l'empire d'un gouvernement régulier, ou qui, placés dans une situation obscure, ont échappé à cette cruelle épreuve ! qu'ils s'abstiennent de blâme. Ils ne peuvent être juges d'un état de choses inconnu pour eux. Je voyais, d'un côté, la chute de Napoléon, d'un ami, d'un bienfaiteur, chute certaine, assurée, infaillible, quoi qu'il arrivât, car les moyens de défense avaient tous disparu ; et l'opinion de Paris et d'une grande partie de la France devenue hostile complétait la masse des maux qui nous accablaient. Cette chute, retardée de quelques jours, n'entralnait-elle pas la ruine du pays; tandis que le pays, en se séparant de Napoléon, et prenant au mot la déclaration des souverains, les forçait à la respecter? La reprise d'hostilités impuissantes ne les dégageait-elle pas de toutes les promesses faites? Ce mouvement d'opinions si prononcé, ces actes du Sénat, du seul corps représentant l'autorité publique, n'étaient-ils pas la planche de salut pour sauver le pays d'un naufrage complet? Et le devoir d'un bon citoyen, quelle que fût sa position, n'était-il pas de s'y rallier, afin d'arriver immédiatement à un résultat définitif? Assurément, il était évident que la crainte et la force seules étaient capables de vaincre la résistance personnelle de Napoléon; mais fallait-il se dévouer à lui, aux dépens mêmes de la France? Les débris de l'armée, en se réunissant au gouvernement provisoire, ne donnaient-ils pas à celui-ci une sorte de dignité, qui le ferait respecter des étrangers? Ce gouvernement provisoire ne devait-il pas y trouver les moyens de négocier, comme une puissance, tout à la fois avec ceux-ci et avec les Bourbons, et, enfin, un appui pour obtenir toutes les garanties dont nous avions besoin et que nous devions réclamer? Quelque profond que fût mon intérêt pour Napoléon, je ne pouvais me refuser à reconnaître ses torts envers la France. Lui seul avait creusé l'abtme qui nous engloutissait. Que d'efforts n'avions-nous pas prodigués, et moi plus que tout autre, pour l'empêcher d'y tomber? Le sentiment intime d'avoir dépassé l'accomplissement de mes devoirs, pendant cette campagne, était d'accord avec l'opinion. Plus qu'aucun de mes camarades, j'avais payé de ma personne dans ces cruelles circonstances et montré une constance et une persévérance soutenues. Ces efforts inouïs, renouvelés tant qu'ils pouvaient amener un résultat utile, ne m'avaient-ils pas acquitté envers Napoléon ; et n'avais-je pas rempli largement ma tâche et- mes devoirs envers lui? Le pays ne devait-il pas avoir son tour ; et le moment n'étaitil pas venu de s'occuper de lui? Dans la circonstance, la première chose à faire était de suspendre les hostilités, afin de donner à la politique le
moyen de régler nos destinées. Pour atteindre ce but, il fallait entrer en pourparlers avec les étrangers. Cette démarche était pénible, mais nécessaire. Les étrangers eux-mêmes n*avaient-i]s pas changé de caractère et de physionomie, depuis qu'ils avaient été adoptés, pour ainsi dire, par la masse des habitants de la capitale, par le Sénat, par toute les autorités, et lorsque, sous leur appui, une opinion puissante et universelle se manifestait?... On voit donc ce qui se passait en moi. Si les sentiments se combattaient, tous les calcub se réunissaient pour faire pencher la balance en faveur de la révolution qui venait d'éclater à Paris (1)...
(1) Une brochure, publiée à cette époque, indique bien quelle était Topinion pubhqpie dominante. On y lit page 9:« ...Quoil vous pensez sérieusement que Bonaparte s'occupait de nous, qu'il a jamais songé à notre agrandissement, qu'il De voulait qu'élever la France et humilier l'Angleterre 1 Vous croyez donc les gazettes I... Vous avez donc des yeux pour ne pas voir ! Etait-ce pour nous, ou pour lui-même, qu'il a échangé le titre de Premier Consul, contre celui d'Empereur; était-ce pour nous qu'il a fait tant de fois la guerre à l'Autriche, à la Prusse, à la Russie, ou pour donner des trônes à toute sa famille, pour renouveler les monarchies de l'Europe, pour donner à ses enfants, en s' alliant à une race auguste, un éclat qui lui manquait T Etait-ce pour nous qu'il détrônait le roi de Naples, qu'il s'emparait de lia famille régnante en Espagne, ou pour ôter à ses descendants tout objet d'ombrage, en cherchant à détruire jusqu'au dernier des Bourbons I Eh 1 qui sait si l'Angleterre n'était devenue l'objet de ses étemelles déclamations, que parce qu'elle était pour nos princes une terre hospitalière 7 Mais, ses conquêtes n'eussent-elles eu d'autre objet que la France, étaient-elles nécessaires à notre bonheur 7 N'étaient-elles point injustes 7 Pourquoi serait-on désintéressé comme homme, et ne le serait-on pas comme citoyen, comme souverain 7 Doit-on vouloir tout ce qu'on peut 7 La force d'une nation consiste-t-elle dans le plus ou le moins d'étendue de son territoire, dans le nombre plus ou moins grand de ses habitants 7 Bonaparte commandait à quatre- vingt millions d'âmes, et les Espagnols lui ont résisté, et ils ont fini par le chasser de leur pays I Malgré son énorme puissance, une population de huit millions a conservé l'empire des mers et a reporté sur lui la guerre qu'il s'efforçait d'allumer contre elle 1... Egoïste au delà de ce qu'on peut l'être, occupé seulement de l'affermissement et de l'augmentation de sa puissance, il pensait que l'intérêt était le seul mobile des actions humaines. Le désintéressement n'était à ses yeux qu'un déguisement, qu'une vaine affectation. Les richesses et les dignités lui paraissaient le seul moyen de s'attacher les hommes. C'était même celui qu'il employait de préférence, pour comprimer la voix de ceux qu'il ne pouvait tromper. Il les en accablait. Des croix, des rubans, des crachats, de l'or, disait-il ; il faut leur coudre la bouche. Malheureusement, il avait trop souvent réussi pour ne pas être presque toujours sûr du succès... Ayant su accaparer toutes les branches les plus fructueuses de notre commerce et de notre industrie, devenu possesseur de tous les trésors de l'Etat, il fallait que depuis la première classe de la société jusqu'à la dernière, tout dépendit de lui. Oui, ce luxe de sa cour qui éblouissait les regards, ou qui, plutôt, formait un contraste hideux avec les misères publiques, ces somptueuses constructions qu'on a la folie d'admirer et qui paraissent, au milieu de la France appauvrie comme des vêtements superbes dont on parerait un malade, et qui ne serviraient qu'à faire ressortir davantage sa pftleur et sa difformité ; je dis plus, ces travaux utiles qu'on le loue d'avoir entrepris, ou achevés, et qu'il nous fallait payer par tant d'excessives contributions, ces libéralités si vantées envers les artistes et les gens de lettres et qui les condamnaient tous à la flatterie, ou au silence, n'étaient qu'une suite de ce mépris pour les hommes, qui lui était suggéré
2â LE RETOUR DE L'EMPEREUR
Ce plaidoyer fort long n'apprend rien que l'on ne sache. Tous ceux qui ont trahi leur patrie ou leur bienfaiteur se sont appuyés sur les mêmes raisons. C'était leur pays, en péril, qu'ils voulaient sauver, ont-ils dit. Talleyrand, en ses Mémoires, Fouché et tous les traîtres ont abusé du même sophisme. Est-ce que ce n'était pas la France que Napoléon voulait défendre contre l'étranger; est-ce que Marmont se pouvait croire meilleur juge que l'Empereur du danger que courait la patrie ? Et à supposer même que l'invasion eût pour cause l'excès d'ambition du grand capitaine, tant que l'étranger foulait le sol de nos villes et de nos campagnes et en opprimait les habitants, il n'y avait point d'autre devoir pour un soldat que de s'unir à celui qui combattait l'envahisseur. Enfin Marmont était un lieutenant de l'Empereur. Il n'exerçait un commandement que par délégation. S'il trouvait si injuste et si néfaste la résistance énergique de son chef, il devait quitter le commandement de son armée et non corrompre ses soldats et non les subjuguer par sa parole et les enlever à la défense de la patrie. Il sentait bien l'énormité de sa faute lorsqu'il disait aux autres maréchaux, apprenant la marche de ses troupes : « Je donnerais un bras pour empêcher cette désertion. — Dites la tête, maréchal, reprit Macdonald. » Il est des actes qu'aucune raison ne justiâe. La défection de Marmont fut une trahison très noire. Elle n'a jamais porté d'autre nom. Sous la Restauration, xme félonie s'appelait une « ragusade », et la compagnie des gardes du corps qu'il commandait, la compagnie de Judas. Le maréchal, jusqu'à la fin de sa vie, ne put se dépouiller de cette robe de Nessus. Il est mort à Venise, accablé de sa honte.
Immédiatement après le départ des plénipotentiaires. Napoléon ejivoya un courrier à Blois où était l'Impératrice, pour lui faire connaître les événements survenus et les négociations entamées, en faveur d'une régence avec les souverains alliés. Il la priait de
par ses propres sentiments. Nous n'étions bientôt, tous, que ses commis, ses intendants ou ses fermiers. Et vous parlez de désintéressement en sa faveur l Et vous vouliez que les Français soutinssent, par abnégation d'eux-mêmes, un homme qui ne s'occupait que de lui et qui avait fondé son pouvoir, en alimentant par tous les moyens, la vile passion de l'intérêt! Quel édifice l sur quelle base était-il appuyé? Le moindre choc devait le renverser. Et le grand homme ne pouvait s'en douter 1... même après l'événement, il n a pu le concevoir 1... »
presser F empereur d'Autriche d'intervenir en qualité de père et de peser de toute son autorité pour le succès des négociations. Il lui indiquait comme messager à faire partir tout de suite le duc de Cadore, naguère ambassadeur à Vienne, qui avait su conquérir les bonnes grâces du prince (1). Malheureusement l'empereur d'Autriche était encore à Dijon, retenu en cette ville par les mouvements de l'armée française. Cette intervention fut différée forcément et au moment où elle aurait pu se produire, la régence avait été définitivement écartée.
En cette nuit du 4 au 5 avril, pendant que les maréchaux de Napoléon discutaient ses intérêts dans le cabinet du czar, l'Empereur se préparait au combat; et c'est pourquoi Gourgaud était allé à Essonne, mander Marmont, puisque ce maréchal devait commander F avant-garde. Gourgaud revint avec la nouvelle de la défection de ce lieutenant de FEmpereur. On ne pouvait en douter; ce chef d'armée était absent de son quartier général et
(1) Le duc DB Cadobb, en ses Sowenirs, a fait le récit de son voyage. De Blois* Champagny, duc de Gadore (il était secrétaire du conseil de régence) fut chargé par Marie-Louise de porter à Dijon une lettre d'elle à son père. En route, il apprit que l'empereur François partait de Dijon pour se rendre à Paris et il arriva à Chanciaux, à deux heures de Dijon. Une partie de la garde du prince» presque toute sa maison y était rendue. On l'attendait sans retard. Plusieurs de ses ministres l'y avaient devancés, entre autres, M. de Stadion. M. de Mettemich avait passé, se rendant directement à Paris. « J'aurais préféré, dit le duc de Cadore, le trouver plutôt que M. de Stadion, un des plus constants ennemis de la France et de son Empereur. J'en fus reçu à merveille, ainsi que des généraux autrichiens qui se trouvaient là, et de plusieurs de mes anciennes connaissances de Vienne. Mille prévenances me furent faites, et on me donna un logement vis-à-vis de celui de l'Empereur. J'eus, avec M. de Stadion, une longue conversation, qui, comme je l'avais prévu, ne me donna aucune espérance d'accommodement. L'Empereur arriva. Il me reçut sur-le-champ. Je lui présentai la lettre de l'Impératrice. Il la lut avec intérêt. Il parut en prendre beaucoup à sa situation, à celle de son mari, c Je n'ai, me dit-il, nullement à me plaindre de mon gendre. Je lui dois, au conc traire, une profonde reconnaissance pour le bonheur dont il a fait jouir ma fille. « Je voudrais, au prix de mon sang, faire leur bien à l'un et à l'autre. Tels sont ■ mes sentiments paternels envers eux. Comme empereur, j'ai d'autres devoirs, c J'ai contracté une alliance avec d'autres souverains, et cette alliance m'impose « l'obligation d'accéder à leurs déterminations. Je ne sais ce qu'elles seront. J'ai c envoyé Mettemich en avant pour en prendre connaissance. Quelles qu'elles c soient, je dois les adopter et concourir à leur exécution. Mais je serai désespéré c de tout le mal qui sera fait à mon gendre. » Tel fut le principal argument de l'Empereur. Il y revint souvent pendant une conversation de trois heures. Je trouvai quelque chose d'italien dans les protestations répétées de l'Empereur, de son amitié et de son dévouement pour sa fille et son gendre, pour lesquels il se montrait si inflexible. Il m'avait accueilli avec bonté; il me congédia de la môme manière. Le lendemain, il me donna une lettre pour Marie-Louise. >
tous les régiments, en marche sur Versailles, traversaient les cantonnements des Russes. A la suite des faveurs dont il venait de le combler, Napoléon n'ajouta aucune créance à cette lâcheté. Gourgaud se trompait sans doute. Marmont, son ami, celui qu'il appelait son fils, avait pu capituler à Paris devant une armée écrasante; mais sans que rien ne l'y forçât, reconnaître un bienfait par une trahison, c'était impossible. Il y avait un malentendu qui s'expliquerait... Cependant, lorsqu'il reçut, par des officiers du corps de Marmont, copie du traité intervenu entre le maréchal et le prince Schwartzenberg, lorsqu'il ne put douter de cette action scélérate, ce fut en lui une secousse aussi profonde qu'aux fontaines de Juvisy en apprenant la capitulation de Paris. Ses yeux devinrent fixes, ses lèvres décolorées s'entr'ouvrirent, comme s'il eût voulu crier. Il demeura quelques instants atterré, sans voix, et sous ce coup désastreux, il exprima, enfin, tout ce que son âme contenait de désespoir et de douleur; on l'entendit murmurer : « L'ingrat! l'ingrat! il sera plus malheureux que moi! »
Pour se consoler, il ouvrit son âme à son armée, et plein d'amertume il écrivit l'ordre du jour suivant :
« FontainebleaUy 5 avril 1814. — L'Empereur remercie l'armée pour l'attachement qu'elle lui témoigne, et principalement parce qu'elle reconnaît que la France est en lui et non pas dans le peuple de la capitale. Le soldat suit la fortune et l'infortune de son général, son honneur est sa religion. Le duc de Raguse n'a point inspiré ce sentiment à ses compagnons d'armes : il a passé aux alliés. L'Empereur ne peut approuver la condition sous laquelle il a fait cette démarche. Il ne peut accepter la vie et la liberté de la merci d'un sujet. Le Sénat s'est permis de disposer du gouvernement français, il a oublié qu'il doit à l'Empereur le pouvoir dont il abuse maintenant : que c'est l'Empereur qui a sauvé une partie de ses membres des orages de la Révolution, tiré de l'obscurité et protégé l'autre contre la haine la nation. Le Sénat se fonde sur les articles de la Constitution pour la renverser; il ne rougit pas de faire des reproches à l'Empereur, sans remarquer que, comme premier corps de l'Etat, il a pris part à tous les événements. Il est allé si loin qu'il a osé accuser l'Empereur d'avoir changé les actes dans leur publication. Le monde entier sait qu'il n'avait pas besoin de tels artifices. Un signe était un ordre pour le Sénat qui toujours
faisait plus qu'on ne désirait de lui. L'Empereur a toujours été accessible aux remontrances de ses ministres, et il attendait d'eux, dans cette circonstance, la justification la plus indéfinie des mesures qu'il avait prises. Si l'enthousiasme s'est mêlé dans les adresses et les discours publics, alors l'Empereur a été trompé. Mais ceux qui ont tenu ce langage doivent s'attribuer à euxmêmes les suites de leurs flatteries. Le Sénat ne rougit pas de parier de libelles publiés contre les gouvernements étrangers : il oublie qu'ils furent rédigés dans son sein. Si longtemps que la fortune s'est montrée fidôle à leur souverain, ces hommes sont restés fidèles, et nulle plainte n'a été entendue sur les abus du pouvoir. Si l'Empereur avait méprisé les hommes, comme on le lui a reproché, alors le monde reconnaîtrait aujourd'hui qu'il a eu des raisons qui motivaient son mépris. Il tenait sa dignité de Dieu et de la nation : eux seuls pouvaient l'en priver; il l'a toujours considérée comme un fardeau, et lorsqu'il l'accepta, ce fut dans la conviction que lui seul était à même de la porter dignement. Le bonheur de la France paraissait être dans la destinée de l'Empereur. Aujourd'hui que la fortune s'est décidée contre lui, la volonté de la nation, seule, pourrait le persuader de rester plus longtemps sur le trône. S'il se doit considérer comme le seul obstacle à la paix, il fait volontiers ce dernier sacrifice à la France. Il a en conséquence envoyé le prince de la Moskowa et les ducs de Vicence et de Tarente à Paris pour entamer les négociations. L'armée peut être certaine que l'honneur de l'Empereur ne sera jamais en €ontradiction avec le bonheur de la France. »
Les plénipotentiaires ne rentrèrent point tout de suite à Fontainebleau. Ils se reposèrent à Paris à l'hôtel du maréchal Ney, et ne revinrent près de l'Empereur que dans la soirée du 5 avril. Ils appréhendaient cette nouvelle entrevue avec celui que le malheur terrassait. Comment accepterait-il la chute de sa dynastie?... Il ne l'accepta point tout d'abord; il repoussa les conditions qui lui étaient imposées. Il voulait remettre son destin au sort des armes, en appeler à ses soldats, au peuple. Lion blessé et enfermé, il se démenait, cherchait une issue pour échapper, pour tomber sur l'ennemi, l'écraser et reprendre la situation qu'on lui voulait enlever. Cependant, il s'y attendait. Après la défection de Mar-
mont, pressentait, telle qu'elle lui fut apportée, la réponse des souverains, excités par les traîtres qui les entouraient. La brèche d'Essonne le mettait à la merci d'un coup d'audace. L'armée, revenue des plaines de la Champagne, était maintenant trop faible pour résister aux grandes armées qui lui faisaient face. Crise effroyable au milieu de laquelle il se débattit, sans se décourager, car, tout de suite, il avait conçu de nouveaux projets. Ses cartes étalées étaient surchargées d'épingles indiquant les étapes d'une retraite sur la Loire. Il avait dénombré les troupes prêtes à le suivre. La France, la dynastie, l'avenir enfin, pouvaient encore être sauvés. Il lui restait toute l'armée de Soult, cinquante mille hommes sous les murs de Toulouse; celle de Suchet, qui revenait de la Catalogne, quinze mille hommes ; celle du prince Eugène, en Italie, trente mille hommes, celle d'Augereau, quinze mille hommes, que la perte de Lyon avait rejetés sur les Cévennes ; et les nombreuses garnisons des places frontières; et le noyau incorruptible des soldats de Fontainebleau, qui, chaque jour l'acclamait de vivats sans fin. Ce fut le tableau qu'il présenta aux maréchaux revenant de Paris lui réclamer non seulement une abdication absolue, mais encore la ratification d'un traité par lequel lui était garantie la souveraineté de l'Ile d'Elbe.
Oh ! non; pas cela, jamais ! signer lui-même sa déchéance ! avoir été le plus grand prince des temps modernes et réduit à n'être que le plus petit ! Etre humilié avec une sorte d'insolence par ceux envers qui, jadis, il avait été si généreux ! Non, non ! ce dépouillement était une insulte à son passé et à sa gloire ! Volontairement, il aurait pu, avec dignité, descendre du faite où son génie l'avait élevé; il n'aurait rien perdu de sa grandeur. Tandis que subir, pour un lambeau de souveraineté, cette pression sur sa volonté, c'était ratifier lui-même son abaissement et s'attirer le mépris du monde entier. 11 refusa avec véhémence. Il refusa parce qu'il croyait encore entraîner avec lui ses lieutenants.
Macdonald et Caulaincourt sentirent autant que lui-même l'étendue de son malheur : cette révolution survenue en coup de foudre après une lutte héroïque de deux mois et des victoires immortelles. Ils ne contestèrent qu'avec respect et ménagement les raisons que le héros vaincu leur opposait à une soumission aussi dégradante. Ney, brutal, malveillant, sans générosité de cœur.
pour celui dont les mains alors étaient vides, insistait pour remporter à Paris l'acceptation du traité imposé par les vainqueurs* Créature de Napoléon et lui devant tout, il avait néanmoins consenti à se rallier aux Bourbons dans une lettre écrite à Talleyrand, avant de rentrer à Fontainebleau. C'était donc pour ces princes et pour lui qu'il se montrait si brusque, si impérieux, rappelant à son ancien maître que la guerre prolongée ne convenait plus aux généraux parce qu'elle ne serait qu'une suite de désastres et que la paix n'était possible qu'après son abdication, sans réserves pour lui et pour sa dynastie. A cette insistance, ainsi que l'homme qui a perdu pied dans une eau profonde, le grand homme immolé jetait autour de lui des regards éperdus, cherchant un appui, implorant un secours. Et aucun signe ne répondait à sa détresse. La vision de sa fin se dressait devant lui dans toute son horreur. Et c'est pourquoi il voulut attendre. Qui sait si l'énumération de ses ressources disponibles ne produirait pas un revirement dans l'esprit de ses généraux? 11 remit au lendemain sa réponse.
Au lendemain?... Et tous étaient pressés. Les heures, en s'écoulant, détachaient de Napoléon ses grands dignitaires. Ils avaient cru à une solution inmxédiate : elle était reculée. Le mécontentement envahissait ceux qui, jusque-là, n'avaient pas été atteints, les maréchaux qui, depuis cinq jours, suivaient les péripéties du drame commencé dans les salons du palais. Les indiscrétions des plénipotentiaires avaient révélé tous les détails de leur audience chez le czar, et la révolte d'orgueil du grand sacrifié ! Au surplus, aucun n'ignorait que la révolution suivait une marche progressive, contraire aux espérances de l'Empereur. Le nouveau gouvernement s'organisait, soutenu par les souverains coalisés. Pourquoi ne pas s'y rallier? Et si les grands chefs de l'armée donnaient leur appui aux nouveaux maîtres que l'on attendait, que pourrait-on craindre du prince, qui devrait sa couronne à ceux qui ne s'étaient jamais battus que pour la patrie? Ces propos, tenus dans les conciliabules, s'imposaient aux esprits bouleversés par le tumulte des événements. Cette résolution ne ferait que le malheur d'un homme, disait-on. a 11 faut que cela finisse. » Napoléon malheu-. reux n'apparaissait plus que diminué. Beaucoup doutaient maintenant de son génie, ne croyaient plus à de nouvelles victoires : ils
appréhendaient plutôt de nouvelles défaites. Sa perspicacité, sa volonté, ils les prétendaient usées. Le soldat seul demeurait inébranlable dans sa foL II ne connaissait que l'Empereur; lui, s'unissait aux jeunes officiers que les honneurs n'avaient pas corrompus, que l'amour de la patrie et de la gloire élevait au-dessus des lâchetés humaines.
Au matin, le 6 avril, Caulaincourt se présenta au cabinet de l'Empereur. Il le trouva, dit-il en ses Mémoires, assis dans l'embrasure d'une fenêtre ouverte sur les pelouses du jardin, le teint livide, les cheveux embroussaillés, les habits en désordre. Sa nuit, à n'en pas douter, avait été sans sommeil. A la vue de Caulaincourt, il repoussa brusquement le tabouret sur lequel il appuyait les jambes, et s'approchant du bureau où ses cartes étaient étalées : « Croient-ils donc, s'écria-t-il, d'une voix tonnante, croientils donc, ces arrogants vainqueurs, qu'ils soient maîtres de la France, parce que la trahison leur a ouvert les portes de Paris ? Si une poignée de vils conjurés a machiné ma perte, la nation n'a pas ratifié cette infamie. J'appellerai le peuple à moi. Les imprudents ! ils ne comprennent pas qu'un homme comme moi ne cesse d'être redoutable que lorsqu'il est couché dans la tombe. Demain, dans une heure, je puis secouer les entraves dont on m'embarrasse et me relever aussi fort et plus redoutable que jamais à la tête de cent trente mille hommes !... Je suis encore debout, dit-il en relevant fièrement la tête, appuyé sur cette même épée qui m'a ouvert toutes les capitales de l'Europe; je suis encore le chef des plus vaillantes troupes du monde entier, de ces bataillons français qu'on n'a vaincus nulle part. J'appellerai à la défense du pays, de ses principes, de sa liberté tous les hommes de cœur. Je ferai inscrire au-dessus de mes aigles : Indépendance et Patrie et mes aigles redeviendront terribles. Si les chefs de l'armée qui doivent leur illustration à mes conquêtes, à mes admirables soldats, si ces chefs amollis veulent se reposer, qu'ils s'en aillent; je trouverai, sous les épaulettes de laine, des généraux et des maréchaux. Ils ont oublié, ces habits chamarrés de broderies, leiu* simple capote de gros drap, et c'était là leur plus beau titre de gloire... »
Cette indignation, ce retour d'énergie n'étaient qu'une échappée de flammes qui tout de suite s'éteignait. Il parlait pour lui seul.
Ses grands dignitaires, encore présents, ne lui faisaient plus écho. Hélas! il apercevait sa solitude, son délaissement. Comme d'un arbre mort, dont les feuilles desséchées tombent une à une, ses espérances, une à une aussi, tombaient et ne lui laissaient que découragement. Alors une inertie accablante déprimait tout son être; et il ne discutait plus, il s'abandonnait, il subissait telle quelle, la rigueur de son sort. Cependant, aux maréchaux qui vinrent ce jour-là chercher la réponse promise, il fit de nouvelles avances ; il les voulait persuader. Ils lui répondirent que malheureusement tout était inutile, qu'il était cerné à Fontainebleau, que plus un seul courrier ne pouvait passer. « Un courrier peutêtre, répliquait-il, mais la route est ouverte à cinquante mille hommes. Eh bien! leur dit-il, ne nous reste-t-il pas l'Italie; ce pays nous recevrait à bras ouverts. Marchons vers les Alpes! Voulez- vous m'y suivre? » Aucune voix ne répondit. Le silence pesant, écrasant des incrédules continua. Alors, en paroles pleines d'amertume, avec une sorte de mépris pour son entourage : « Vous voulez du repos, dit-il; ayez-en donc. Vous ne savez pas combien de chagrins et de dangers vous attendent sur vos lits de duvet i Quelques années de cette paix, que vous allez payer si cher, moissonneront un plus grand nombre d'entre vous que n'aurait fait la guerre la plus désespérée. » Ensuite, il s'assit devant un petit guéridon, et vaincu, plutôt par les défections qui l'entouraient que par les ennemis de la France, il rédigea, lui-même, en ces termes, la seconde formule de l'abdication qu'on lui demandait :
Les puissances alliées ayant déclaré que Vempereur Napoléon Hait le seul obstacle au rétablissement de la paix en Europe, F Empereur^ fidèle à ses serments, déclare renoncer pour lui et ses enfants an trône de France et d^ Italie, et quHl rCest aucun sacrifia, même celui de la vie, quHl ne soit prêt à faire aux intérêts de la France^
A peine écrite cette abdication, les plénipotentiaires reprirent la route de Paris, afin de la remettre aux mains du czar, avec qui se poursuivaient les négociations du gouvernement provisoire»
Mais Napoléon, après quelques instants de réflexion, comprenant l'immensité de son malheur et courbé tout à coup sous le souffle d'orage qui anéantissait tout son passé, qui le livrait, sans défense à la merci du vainqueur, n'ayant plus ni pouvoir, ni armée, plus rien de ce qui avait constitué sa grandeur et sa gloire, Napoléon eut le regret de son acte. Il dépêcha Gourgaud, il dépêcha courrier sur courrier, pour qu'on lui rendit cette abdication qui ratifiait sa déchéance. Gourgaud et les courriers revinrent les mains vides. L'abdication remise au czar devait servir de fondement à la paix et de plus garantir aux Bourbons la fin de leur exil et l'occupation du trône de leurs ancêtres. Le Sénat venait de proclamer Louis XVIIL Napoléon se rebiffait toujours; il ne cessait de réclamer l'écrit qu'il avait libellé, en un moment de désespoir. L'abdication devait être suivie d'un traité stipulant ses droits nouveaux et ceux de sa famille : il s'indignait. Ses droits ! et quels droits?... Non, il ne signerait plus rien, ce serait signer sa honte. Et c'est à lui que l'on osait dicter de telles conditions ! N'était-il plus l'empereur Napoléon! Puisqu'on ne voulait pas traiter avec lui, ajoutait-il, qu'avait-il besoin de stipuler les conditions de sa nouvelle existence? Il était vaincu! Il devait subir la loi du vainqueur. Un simple cartel suffisait. Il avait été soldat ; qu'on lui donnât la retraite d'un soldat! Et pendant six jours, jusqu'au 12 avril, Napoléon refusa de ratifier le traité annexé à l'abdication.
Il se soumit à la fin, et c'est le témoignage d'une immense générosité de sa part, car il pouvait lutter encore. Il se sacrifia, afin de ne pas augmenter les maux de la patrie. S'il eût échoué dans sa résistance, si la victoire n'eût pas couronné ses efforts, ne devait-il pas craindre la fin de la France ? Et il aurait été maudit ! Hélas ! ceux qui lui arrachèrent son pouvoir, qu'ont-ils obtenu? Ont-ils sauvé la patrie mieux qu'il ne l'eût fait en la défendant? « A ce moment-là tout était à vendre ; tout était vendu, dit une brochure du temps. On enlevait les canons des hauteurs ainsi que les munitions ; on ne trouvait plus que des boulets de 12 pour des pièces de 6; on ne livrait aux derniers défenseurs de la capitale qu'un petit nombre de cartouches et la plupart étaient remplies de charbon et de verre pilé. On avait fait retirer les troupes et cepen-
dant la prise de Montmartre et des Buttes-Ghaumont coûta vingt mille hommes à l'ennemi. » Alors que Napoléon demandait à se battre pom* la France jusqu'à la dernière goutte de son sang, d'autres l'ont livrée à l'étranger, d'autres l'ont vendue et ce sont ces derniers qui furent triomphants et trouvèrent des partisans et des soutiens à Paris dans la bourgeoisie et dans l'aristocratie (1).
A mesure que le temps s'écoulait, l'infortuné monarque voyait s'élargir la solitude autour de lui. L'abdication avait été un signal de départ pour les personnages indécis, pressés de retrouver ailleurs une situation perdue. La raison semblait légitime : leur famille à réconforter, de graves intérêts à siu'veiller, ou bien la nécessité de soustraire aux Boiu'bons des papiers compromettants. Et ils partaient pour ne plus revenir. Napoléon, comprenant, semblait approuver tant de sollicitude pour leur famiUe ou leurs intérêts ; et quelle que fût sa douleur à la suite d'un pareil abandon, nul ne s'en apercevait. Autrement chacune de ses journées n'eût été qu'une kyrielle d'imprécations. Cette douleur cependant était profonde. « A présent, que doivent penser les souverains de toutes ces illustrations de mon règne? » dit-il un jour avec amertume. Lorsqu'il entendait le bruit d'un roulement de voiture dans les cours du palais, il s'informait, demandait si ce n'était pas Fontanes, Mole ou Gambacérès qui le venaient voir. Berthier, après avoir reçu le conmiandement de l'armée, partit pour Paris, promettant son retour dès qu'il aurait terminé quelques affaires urgentes. Geux qui étaient encore présents à Fontainebleau le
(1) C'était à qui, en ce temps, ferait parade de sa trahison. Une brochure : la Lanterne magique de la Restauration par un officier de marine, écrivait, le rapportant d'aprôs la Gaxette de Saint-Pétersbourg écrite en français : a Déjà l'exemple du général Moreau a produit les meilleurs effets, et nous venons de voir arriver au quartier général russe, le général Jomini, Napolitain, attaché à l'état-major du prince de Wagram. Il quitte l'armée française avec une gprande quantité de plans, cartes et renseignements sur la campagne, et nous espérons voir se multiplier les désertions... — Et ailleurs : Le maréchal Augereau égaré par de perfides conseils, dissémina ses troupes, les fit battre en détail, et livra à l'ennemi Lyon qu'il devait défendre... — Et Marmont qui ne devait sa fortune qu'aux bontés de Napoléon a lâchement trahi tous les intérêts de son chef, ainsi que ceux de la nation. AprÔs avoir successivement livré plusieurs pièces d'artillerie, il couronne sa trahison, en vendant Paris aux alliés qui, sans lui, allaient trouver la mort sous les murs de cette ville, dans laquelle ils ne sont entrés qu'en tremblant, malgré leur innombrable multitude et l'assurance qu'ils avaient de n'y rencontrer aucune résistance... >
crurent* Napoléon n'en fut pas dupe. Lorsque la porte fut fermée derrière son courtisan : a Vous Pavez entendu, dit-il à son entourage; eh bien! je ne le reverrai plus. » Il ne se trompait pas; Barthier resta à Paris. Heure par heure la détresse de la noble victime s'a^pravait. S'éloignant de lui parce qu'il était malheureux, ses courtisans lui démontraient la vanité des affections humaines. Alors on Tentendit philosopher sur le geste suprême des grands hommes de Tantiquité, vaincus par le destin. Plusieurs s'étaient tués. Etaient-ils excusables? Il semblait approuver leur résolution. C'était en ces jours de désarroi et de détresse la seule pensée qui l'absorbât. Toutes les tristesses accablaient son âme. L'impératrice Marie-Lomse, obéissant aux suggestions de son père, l'abandonnait aussi et allait partir pour Vienne, emmenant avec elle le petit Roi de Rome dont il ne parlait qu'avec attendrissement. Et pour combler la mesure de tant d'infortune, la presse de Paris l'accablait d'outrages et les libelles, dans les librairies, de leurs mensonges odieux. Un jour il vint trouver quelques-uns de ses anciens amis, tenant à la main un numéro de la Gazette de France : « Voici, leur dit-il, qui l'eût cru? que l'on m'accuserait de lâcheté ? » Un autre jour, lisant les perfidies d'un article signé de Lacretelle, il demanda lequel des deux Lacretelle en était l'auteur, car l'un avait été l'objet de ses faveurs... Et c'était celui-là !
Caulaincourt rapporta le 12 avril, à Fontainebleau, le traité daté de la veille à Paris, établissant les nouveaux droits de Napoléon. En vain le duc de Vicence le pria, le supplia d'y apposer sa signature. Prières et supplications restèrent vaines. Napoléon repoussait, avec hauteur et colère, ce traité où il ne voyait qu'un déshonneur pour lui. Mais il comprenait bien que son acceptation était fatale. Ou combattre ou signen Ce dilemme était inéluctable. Et alors il résolut d'échapper à cette dernière honte. Le baron Fain raconte ce qui se passa au palais après cette journée d'obsessions (Manuscrit de 1814).
« Dans la nuit du 12 au 13 avril, le silence des longs corridors du palais est tout à coup troublé par des allées et venues fréquentes. Les garçons du château montent et descendent. Les bougies de l'appartement intérieur s'allument, les valets de
chambre sont debout. On vient frapper à la porte du docteur Yvan; on va réveiller le général Bertrand; on appelle le duc de Vicence; on court chercher le duc de Bajssano. Tous arrivent et sont introduits dans la chambre à coucher. En vain la curiosité prête une oreille inquiète; elle ne peut entendre que des gémissements et des sanglots qui s'échappent de l'antichambre et se prolongent sous la galerie voisine. Tout à coup le docteur Yvan sort; il descend précipitamment dans la cour, y trouve un cheval attaché aux grilles» monte dessus et s'éloigne au galop. Voici ce qu'on raconte du mystère de cette nuit : a A l'époque de la retraite « de Moscou, Napoléon s'était prociu*é, en cas d'accident, le c moyen de ne pas tomber vivant entre les mains de l'ennemie c II s'était fait remettre par son chirurgien un sachet d'opium (1) « qu'il avait porté à son cou pendant tout le temps qu'avait duré
(I) Il est bon de connaître également le récit fait en ses Souvenirs par le duc vm WiCMBCM de cette nuit tragique (t. II» p. 85) : < J'étais couché depuis peu de temps, écrit-il» lorsque Pelard» ou Constant» je ne sais plus lequel» frappa vivement à ma porte» en me disant de me rendre en toute hâte chez l'Empereur qui me demandait. Un pressentiment sinistre me traversa l'esprit» et cinq minutes ne s'étaient pas écoulées que je me trouvais auprès du lit où Napoléon» en proie à d'atroces convulsions, semblait prêt à expirer. C'était horrible. Sa figure d'une pâleur livide» ses lèvres contractées, ses cheveux collés à son front par une sueur froide, ses yeux éteints et fixes. Oh l la fixité de ce regard faisait frémir... Déchiré par un doute affreux» je voulais» mais je n'osais» mais je ne pouvais l'interroger...
< Honneur le duc» me dit le docteur Yvan à voix basse» il est perdu, s'il ne boit pas... c il a refusé tout ; il faut cependant qu'il boive.... > J'arrachai la tasse des mains du docteur. C'était du thé, je crois. Je la présentai à l'Empereur qui la repoussa... c Je vais mourir, Caulaincourt. Je vous recommande ma femme et mon fils, c Défendez ma mémoire. Je ne pouvais plus supporter la vie... » J'étouffais ; je ne pouvais parler. Je lui présentais toujours cette tasse» et lui la repoussait toujours. Cette lutte me rendait fou. < Laissez» laissez» » disait-il d'une voix mourante... « Sire» m'écriai-je, exaspéré par la douleur» au nom de votre gloire» au • nom de la France» renoncez à une mort indigne de vous, s Un profond soupir sortit de sa poitrine haletante. < Sire» Caulaincourt n'obtiendra-t-il pas cette
< grâce î > J'étais penché sur son lit. Mes larmes inondaient son visage. Il fixa ses yeux sur moi avec une expression indéfinissable. J'approchai la tasse : il but enfin. Un vomissement accompagné de spasmes violents» nous jeta tous dans de mortelles alarmes. Epuisé» il retomba presque sans vie sur son oreiller. Le docteur, l'air égaré» disait : « Mais il faut qu'il boive encore ; il le faut, il est perdu ; il est « perdu, s'il ne boit pas. » Et je recommençais mes supplications, et il résistait. Cependant, à force d'insistances, de prières, il but à diverses reprises» et des soulèvements réitérés amenèrent quelques vomissements. Ses crampes d'estomac s'affaiblirent; les membres reprirent de la souplesse, la contraction des traits cessa peu à peu. Il était sauvé. Pendant les deux mortelles heures que durèrent ces effroyables crises» pas une plainte ne s'échappa de sa bouche. Il étouiTait les cris que lui arrachait la douleur» en broyant un mouchoir dans ses dents... Quelle force de caractère que celle de cet homme !... L'intérieur de cette chambre mortuaire» cette agonie» à la pâle lueur des bougies ne peuvent se décrire. Le silence n'était interrompu que par les sanglots des assistants. Il n'y avait pas un des
c le danger. » (Note du baron Fain) : « Ce n'était pas seulement de l'opium, c'était une préparation indiquée par Cabanis, la même dont Condorcet se servit pour se donner la mort. Depuis il avait conservé avec grand soin ce sachet, dans un secret de son nécessaire. Cette nuit, le moment lui avait paru arrivé de recourir à cette dernière ressource. Le valet de chambre, qui couchait derrière sa porte entr'ouverte, l'avait entendu se lever, l'avait vu délayer quelque chose dans un verre d'eau, boire et se recoucher. Bientôt les douleurs avaient arraché à Napoléon l'aveu de sa fin prochaine. C'était alors qu'il avait fait appeler ses serviteurs les plus intimes. Yvan avait été appelé aussi, mais apprenant ce qui venait de se passer et entendant Napoléon se plaindre de ce que l'action du poison n'était pas assez prompte, il avait perdu la tête et s'était précipitamment sauvé de Fontainebleau. On ajoute qu'un long assoupissement était survenu; qu'après une sueur
témoins de cette terrible scène qui n'eût donné sa vie pour celle de Napoléon. Un peu de calme succéda. D s'assoupit pendant une demi-heure, et Constant me raconta que, couché dans un entresol pratiqué au-dessus, il avait cru entendre quelque bruit dans la chambre de l'Empereur. Il accourut et le trouva dans des convulsions violentes, la figure tournée sur l'oreiller pour étouffer ses cris. Il refusait tous les secours que le pauvre Constant ne cessait de lui donner. On fit avertir le docteur. En l'apercevant, l'Empereur lui dit : La do9e n* était pas assez forte. Alors, on acquit la triste certitude qu'il s'était empoisonné. « Faites appeler « le duc de Vicence », ajouta-t-il d'une voix à peine intelligible. Une crise affreuse le saisit. J'étais arrivé, à ce moment. Inquiet des suites que l'action du poison pouvait avoir sur la santé de l'Empereur, je me retournai pour consulter le docteur Yvan que je croyais encore dans la chambre. U avait disparu. Je le fis chercher. On ne le trouva nulle part. Cette disparition était inexplicable dans un pareil moment. J'ai appris depuis qu'effrayé de la responsabilité que les paroles de l'Empereur : la dose n* était pas casez forte, pouvait faire peser sur lui, il avait pris le premier cheval sellé qu'il trouva dans la cour du château et s'était dirigé vers Paris. Toujours est-il qu'il ne reparut plus. Agité de mouvements nerveux, l'Empereur reposait péniblement, s
Lamabtine (t. I, p. 344). c Nul esprit attentif ne crut à cet empoisonnement. La parfaite possession de soi-même qu'atteste la diplomatie obstinée de ses actes, de ses paroles, de ses négociations, pendant ces longs jours, la liberté de son esprit, avant et après la scène nocturne, la légèreté de l'indisposition, l'insignifiance du traitement, l'inattention du médecin, la promptitude du rétablissement, tout indique ou un hasard de la santé, ou une scène tragique préméditée, pour excuse à sa ratification, et pour provocation à la pitié et à l'attendrissement du siècle. La nature même de Napoléon était antipathique au suicide. Son esprit était fort, son âme n'avait ni tendresse, ni défaillance. Il ne sentait que par l'intelligence. »
Les Mémoires de la comtesse de Fausse- Landry, rédigés par Lamotts-Lakooit, disent encore que « Napoléon aurait voulu du charbon pour s'asphyxier dans son bain ; qu'il avait préparé ses pistolets, mais que Roustan, le mameluck, s'en étant aperçu, avait enlevé l'amorce et fait disparaître la poudre. » Tous ces faits indiqués, il parait certain que Napoléon, à ce moment-lâ, voulut mourir.
abondante les douleurs avaient cessé et que les symptômes effrayants avaient fini par s'effacer, soit que la dose se fût trouvée insuffisante, soit que le temps en eût amorti le venin. On dit enfin que Napoléon, étonné de vivre, avait réfléchi quelques instants : c Dieu ne le veut pas », s'était-il écrié. »
Lamartine et d'autres aussi n'ont pas accepté la version du baron Fain, le suicide de l'Empereiu'. Indisposition, ont-ils écrit; indigestion, d'autres causes peut-être, un trouble passager de la santé ; moyen d'attirer sur lui la compassion, de faire excuser la signature qu'il allait donner, le lendemain, au traité repoussé avec tant d'indignation. Il ne mourut pas : voilà le grand crime du héros. Et pourquoi n'aiu*ait-il pas voulu s'empoisonner? En cette extrémité où le malheur l'avait réduit, n'avait-il pas de fortes raisons de chercher, dans la mort, la fin de tant de souffrances morales ?
Caulaincourt était revenu seul à Fontainebleau, cédant aux instances des souverains qui attendaient impatiemment la décision de Napoléon sur le traité dressé par leurs ministres (1). Macdonald s'y rendit, à son tour, le lendemain 13 avril. Ney ne voulut pas l'accompagner. Introduit prôs de l'Empereur dans la matinée, le duc de Tarente s'aperçut de la pâleur du visage, de la fatigue marquée en traits profonds autour des yeux de son ancien souverain. Il ne put dissimuler son émotion : « Mon Dieu ! Sire, qu'avezvous? Etes- vous malade? — C'est vrai! j'ai passé une mauvaise nuit », lui répondit Napoléon. Cependant Macdonald dut porter la conversation sur le traité réclamé par les alliés. Avec une sorte d'indifférence. Napoléon en demanda le double au duc de Vicence et sans plus différer, jetant à peine les yeux sur ce papier maudit, il y apposa d'une main fébrile sa signature et le remit au maréchal. « Dieu ne l'a pas voulu ! » s'était-il écrié en revenant à la vie.
(1) L*article 3 de ce traité était ainsi conçu : « L'ile d*£lbe, adoptée par Sa Majesté Tempereur Napoléon pour le lieu de son séjour, formera, sa vie durant une principauté séparée qui sera possédée par lui, en toute souveraineté et propriété.
« n sera donné, en outre, en toute propriété à l'empereur Napoléon un revenu annuel de deux millions de francs, en rente sur le grand livre de France, dont un million réversible à PImpératrice. >
L'Empereur ne toucha jamais rien de ces deux millions ; le gouvernement royal refusa de les lui payer.
Tel était son destin; il fallait qu'il s'accomplit. Et il s'était résigné à l'acceptation du traité, comme il se serait résigné à la mort si elle fût survenue. Soumission de fataliste (1).
Jadis, on l'a vu plus haut, il avait tenu à l'écart Macdonald. Il tâcha de lui faire oublier cette rancune et lui témoigna, en paroles affectueuses, les sentiments nouveaux qui l'animaient. Il s'excusa de ne pouvoir être généreux envers lui, puisqu'il ne possédait plus rien, mais il voulut lui laisser un souvenir qui lui rappellerait ces tristes événements. Il se fit apporter le sabre magnifique que lui avait donné Mourad-Bey en Egypte, sabre dont il était ceint à la bataille du Mont-Thabor : « C'est le seul présent que je vous puisse faire en ce moment, lui dit-il. Acceptez-le, mon noble ami, comme un témoignage de la grande estime que j'ai de votre caractère. » Cette scène les avait émus l'un et l'autre. Ils s'embrassèrent, les yeux pleins de larmes.
Napoléon, avant la guerre, possédait un trésor de deux cent cinquante millions, déposé dans les caves des Tuileries : trésor personnel, produit de ses économies sur sa liste civile. Il y avait puisé pour les premiers besoins de son armée. Marie-Louise avait emporté, à Blois, quarante millions ; et tout ce que put obtenir Napoléon, avant son départ pour l'île d'Elbe, fut trois millions et demi que son trésorier se fit livrer à Orléans et non sans peine. Le reste, laissé dans les caves, fut enlevé par les Bourbons et distribué à leurs amis. Quelle gratification pouvait-il donc faire?
La signature donnée, il dut différer son départ jusqu'à la ratification par toutes les puissances alliées de ces conventions, dont pas une clause ne devait être exécutée, si ce n'est celle de son exil à l'île d'Elbe. Envoyée en Angleterre, cette pièce diplomatique ne revint à Paris, avec l'approbation de la cour de Londres, que
(1) Lorsque Napoléon si^ason abdication à Fontainebleau, il ût deux ou trois ratures et une tache avec le bout de sa plume et avec le dos de son canif, sur la petite table ronde de couleur jaune à pieds de griffon sur laquelle il la signa. Après avoir abdiqué TEmpire, il passa son temps, soit à causer dans son appartement, soit dans un petit jardin anglais attenant au palais et qu'il avait fait construire lui-même. Au milieu se trouve une fontaine circulaire de marbre, avec une statue de Diane s'élevant au centre du bassin sur un bout de pierre, tout vis-à-vis, et en face d'une allée au bout de laquelle est une statue de Mercure, sur un piédestal. Dans un de ces jours d'infortune, Napoléon resta seul, assis pendant plusieurs heures, et s'amusa pendant ce temps, à faire, avec son talon, un trou d'un pied de profondeur dans le gravier qui était sous ses pieds. (Hobhdvsi, Lettres sur les Oem- Jours, p. 181.)
le 17 avril et elle ne fut signifiée à Fontainebleau qne le 19. Le départ pouvait donc avoir lieu le lendemain 20 avril.
Durant ces huit jours d'attente il se renferma dans le petit appartement qu'il occupait au palais, passant ses journées en lecture dans la bibliothèque, plongé dans les ouvrages de statistique sur nie d'Elbe et ses ressources. Il causait ensuite avec le duc de Bassano, son intime, son plus fidèle ami, comme l'eût fait, en villégiature, un grand seigneur oisif. Il écartait les sujets irritants, tâchant de repousser de son esprit l'image des mauvais jours écoulés, s'occupant surtout de Marie-Louise, lui écrivant, lui envoyant des émissaires de confiance, même un bataillon de sa garde, conunandé par Cambronne, afin de la ramener à Fontainebleau. Il parlait peu de lui, peu du passé, mais de l'avenir et de sujets très divers ; de Louis XVIII, dont il annonçait déjà la chute. « Six mois de ferveur de la part des Français, disait-il, suivis de six mois de tiédeur et après cela de la répulsion, de la haine chez ceux mêmes qui l'auront le mieux accueilli. Ainsi sont les Français. » Un jour il parla du pape Pie VII qu'il avait tenu prisonnier à Savone : a C'est vrai, avouait-il avec franchise, le pape a été maltraité. Ce n'est pas ainsi que j'avais voulu qu'on se conduisît à son égard. Pouvais-je tout savoir, tout voir, tout réparer? » Une autre fois, avec Sébastiani, il parla de l'Allemagne qui s'était détachée de lui : a Ce ne sont point les Russes qui m'ont séparé d'elle, mais l'oppression des idées libérales. Voilà ce qui m'a aliéné le cœur des Allemands. » Rarement il se promenait dans les allées du parc; rarement il se montrait en public; et ce n'était alors que pour la revue de ses vieux soldats, dont l'enthousiasme, à sa vue, débordait en vivats prolongés. Plus qu'autrefois, enfin, on lui remettait des pétitions et il les gardait en sa lévite, au lieu de les remettre aux mains d'un officier de service, se réservant de les lire dès qu'il serait rentré en son cabinet. Il n'y avait plus à Fontainebleau que les personnes destinées à l'accompagner à l'île d'Elbe et quelques-uns des officiers qui ne le voulaient point abandonner. Mortier, Mac-Donald, Moncey furent les seuls maréchaux qa'il reçut dans les derniers jours; d'autres, enfin, qui désiraient une recommandation de sa main. M. de Caraman, un de ses officiers d'ordonnance, obtint de lui ce billet : « J'autorise M, de Caranian à me quitter. Je ne doute pas que son nouveau souverain
n'ait d'utiles services à tirer de lui et à se louer de son zèle, de son dévouement et de ses talents. » C'est le certificat que l'on donne à son domestique. Mais pourquoi l'officier l'avait-il demandé (1) ?
La veille de son départ, deux serviteurs, sur lesquels il devait le plus compter, s'enfuirent du palais et ne revinrent plus. Roustan, le Mameluk qu'il avait ramené d'Egypte, qu'il avait comblé de faveurs et d'argent, qu'il venait de gratifier de quarante mille francs, partit avec Constant, son valet de chambre, habitué à s^ manies et à ses exigences. A celui-là il avait donné récemment cent cinquante mille francs ; et il était parti quand même. D'autres valets, de moins qualifiés, étaient rentrés à Paris également ; Talleyrand les avait appelés chez lui et avait provoqué des confidences ou plutôt les leur avait dictées, mensongères et calomnieuses, contre Napoléon, afin de s'en servir près de Marie-Louise, de détacher la jeune femme de son mari en excitant sa jalousie, pour qu'elle partit sans regrets. Et sans le dévouement de deux jeunes gens, Hubert et Pelard, qui voulurent suivre l'Empereur en son exil, jusqu'à ce qu'ils eussent mis au courant du service Marchand l'honnête servitem*. Napoléon aurait été privé de soins auxquels il tenait. Satisfaction égoïste! Peut-être! Est-ce que chacun de nous n'y est point attaché?
Les commissaires qui le devaient suivre à l'île d'Elbe ou plutôt qui devaient surveiller ses actes et renseigner leur gouvernement, sortes d'espions enfin, étaient pour l'Angleterre sir Neil Campbell ; pour l'Autriche le feld-maréchal Koller; pour la Prusse le général Waldbourg-Truchess ; pour la Russie le général Schouwaloff. Tous
(1) Paul Gbuyibb, en son récent ouvrage, Napoléon à Vtle d*£Z&e, parle d'une visite que fit la comtesse Waleska à Fontainebleau : « Pendant une des nuits qui avaient suivi Tabdication, elle s'était présentée pour être reçue. U était environ dix heures. Elle était arrivée jusqu'à la porte de la chambre impériale et avait trouvé Ck>nstant qui veillait. l\ entra prévenir son maître. Mais l'Empereur, plongé dans un marasme insensible, n'avait pas paru l'entendre. Elle avait attendu. Au bout de quelque temps. Constant était rentré, sans obtenir encore de réponse. A travers la cloison, on entendait l'Empereur se lever et marcher. Dans le morne silence du palais endormi, les pas résonnaient sourdement. Puis, il s'arrêtait, sifflotait un air et se parlait à lui-même. Elle demeura, espérant toujours qu'il allait la demander, envahie peu à peu par le froid de la nuit, immobile et grelottante dans son manteau, jusqu'à ce que l'aube blafarde du jour naissant eût commencé à blanchir les fenêtres, traversée par le chant strident des coqs. Bientôt le palais allait se réveiller et les événements reprendre leur marche foudroyante. Il n'y avait plus, là, place pour elle, et elle partit sans avoir revu celui qui s'en allait. »
se firent présenter le soir même de leur arrivée, le 19 avril. Koller, sortant du palais, le décrivit à ses collègues, « ayant tous les signes de l'esprit le plus troublé, se frottant le front avec les mains, puis se mettant les do^ts dans la bouche et s'en mordant les extrémités de l'air le plus agité ». Sir Neil Campbell écrivait : « Je vis devant moi un petit homme à l'air actif, qui arpentait rapidement son appartement, semblable à un animal sauvage dans sa cage. Il portait un vieil uniforme à épaulettes d'or, des pantalons bleus, des bottes à revers rouges. Il n'avait ni la barbe faite ni les cheveux peignés. Le tabac à priser souillait sa lèvre supérieure et son gilet. Averti de ma présence, il se tourna vivement vers moi, avec un sourire courtois, cherchant évidemment à cacher, sous une affectation de placidité, son inquiétude et son agitation. » Et ces deux étrangers, qui le voient pour la première fois, ces étrangers qu'il sait être ses surveillants, presque ses geôliers, s'étonnent qu'ils ne soient pas reçus avec le calme solennel d'une audience de cour. Que Napoléon ait été agité, inquiet, est-ce étonnant? est-ce une preuve d'esprit démoralisé? le lendemain il doit quitter Fontainebleau et la France, pour toujours peut-être. Aucune douleur ne l'avait épargné. Et ils l'auraient voulu compassé, froid, placide comme aux plus beaux jours de sa puissance! Ce jugement est extraordinaire (1).
Le 20 avril au matin les voitures destinées au voyage de l'Empereur et de sa suite se rangèrent au pied du grand escalier, dans la Cour du ChevaUBlanc. La garde impériale attendait, alignée sur deux files, semblant écrasée en un silence douloureux au moment de cette séparation. Les commissaires étrangers arrivèrent à onze heures et demie et furent introduits dans le salon qui précédait
(1) Des Mémoires de Gxtizot (t. I) : « Depuis que j'ai pris quelque part au gouyerDement des hommes, j'ai appris à être juste envers l'empereur Napoléon : génie incomparablement actif et puissant, admirable par son horreur du désordre, par ses profonds instincts de gouvernement, et par son énergique et efficace rapidité, dans la reconstruction de la charpente sociale. Mais génie, sans mesure et sans frein, qui n'acceptait ni de Dieu, ni des hommes aucune limite à ses désirs, ni à ses volontés, et qui, par là, demeurait révolutionnaire, en combattant la révolution; supérieur dans l'intelligence des conditions générales de la société, mais ne comprenant qu'imparfaitement, dirai-je grossièrement, les besoins moraux de la nature humaine, et tantôt leur donnant satisfaction avec un bon sens sublime, tantôt les méconnaissant et les offensant avec un orgueil impie. Entre les grands hommes, ses pareils. Napoléon a été le plus nécessaire à son temps. >
le cabinet de PEmpereur. Un instant après, le maréchal Bertrand s'avança sur le perron de l'escalier et annonça à haute voix : V Empereur! Les tambours battirent aux champs, et leur son retentit lugubrement dans tous les cœurs. Une foule énorme» toute la ville et la population des villages voisins, accoiu*ue, se pressait aux grilles du chftteau, anxieuse, impassible, n'osant élever la voix, de peur de troubler la gravité de cette hçure émouvante.
L'Empereur parut : d'un geste, il fit cesser la batterie des tambours et, descendant les marches de l'escalier, il s'avança au milieu de ses vieux soldats qu'il voulait haranguer une dernière fois. Les commissaires étrangers marchaient derrière lui, et l'on remarquait le colonel Campbell, blessé à la tête qu'un linge artistement enroulé enveloppait, l'œil sec, l'oreUle tendue, un sourire factice sur les lèvres; puis tous les officiers encore présents à Fontainebleau : le général Belliard, le colonel Gourgaud, le colonel de Bussi, le colonel Anatole de Montesquieu, le comte de Turenne, le général Fouler, le baron de Mesgrigny, le baron Fain (l'auteur du Manuscrit) , le lieutenant-colonel Athalin, le baron de Laplace, le baron Le Lorgne d'Ideville, le chevalier Jouanne, le général Kodako^^ki et son compatriote, le colonel Vousowitch.
L'Empereur parla ainsi :
« Officiers, sous-officiers et soldats de ma vieille garde, je vous fais mes adieux. Depuis vingt ans je vous ai constamment trouvés sur le chemin de l'honneur et de la gloire. Dans ces derniers temps, comme dans ceux de notre prospérité, vous n'avez cessé d'être des modèles de fidélité et de bravoure. Avec des hommes tels que vous notre cause n'était pas perdue! Mais la guerre était interminable : c'eût été la guerre civile et la France en fût devenue plus malheureuse. J'ai donc sacrifié nos intérêts à ceux de la patrie. Je pars ! Vous, mes amis, continuez de servir la France. Son bonheur était mon unique pensée; il sera toujours l'objet de mes vœux. Ne plaignez pas mon sort. Si j'ai consenti à me survivre, c'est pour survivre encore à votre gloire. Je veux écrire les grandes choses que nous avons faites ensemble !... Adieu, mes enfants ; je voudrais vous presser tous sur mon cœur ! que j'embrasse au moins votre général, votre drapeau (1) I »
(1) Mabxt, duc de Bassano, Mémoires, Quelques écrivains, malveillants ou mal informés, ont prétendu qu'aux adieux de Fontainebleau T Empereur pouvait
Le général Petit obéit à l'appel. L'Empereur le serra dans ses bras. Ensuite il prit une aigle et la pressa vivement sur sa poitrine.
« Chère aigle, dit-il, que ce dernier baiser retentisse dans le cœur de tous mes soldats! Adieu, encore une fois, mes vieux compagnons! Adieu! »
Cette scène touchante empoigna tous les assistants; sur les longues moustaches des soldats des larmes tombaient goutte à à goutte. Les commissaires étrangers, eux-mêmes, attendris, levèrent leur chapeau en l'air, saisis d'enthousiasme. Ils n'étaient point habitués à ce langage éloquent autant qu'héroïque. Lui, ému, les yeux humides, s'étant retiré, se jeta résolument dans la berline où se trouvait déjà le général Bertrand; et les chevaux, attelés en poste, partirent à une vive allure sur la grande route où s'engagèrent aussitôt les voitures contenant la suite de l'exilé.
La garde sortit avec tristesse de la cour du château ; plusieurs officiers avaient brisé leur épée ; et la foule, la tête basse et sans paroles, s'écoula lentement.
à peiae parler et se soutenir. Maret proteste énergiquement contre cette légende mensongère... c Napoléon» dit-il» puisait de nouvelles forces dans la grandeur du sacrifice qu'il venait d'accomplir, et ayant embrassé ses amis (car l'adversité ne les lui avait pas to\is ravis) il descendit les degrés de son palier dans une attitude aussi assurée que lorsqu'il avait monté les marches du trône. Il porta, sur ses vieux soldats, un regard attendri mais calme, et leur parla d'une voix ferme comme son &me. »