CHAPITRE II
I. — Hésitations de Marie-Louise, régente. — Restera-t-elle à Paris; ira-t-elle à Blois T — Elle se décide au départ. — Les personnages qui composent sa suite. — Résistance du Roi de Rome» qui ne veut pas quitter les Tuileries.
— Déûlé des voitures pendant tout un jour. — Ce spectacle n'émeut point la population parisienne. — Arrivée à Rambouillet, le premier jour du voyage. — Enlisement des équipages, près de Vendôme.
II. — Arrivée à Blois, dans la matinée du 2 avril. — La régente y est accueillie avec indifférence. — Installation de la cour et du gouvernement en cette ville.
— Les sentiments de Marie-Louise; aimait-elle TEmpereur? — Transes des personnages composant le gouvernement d*être surpris à Blois par les troupes ennemies. — Proclamation du conseil de régence. — Tentative d'enlèvement de Marie-Louise par les princes Joseph et Jérôme. — Arrivée à Blois du général russe Schouvaloff, qui dissout ce semblant de gouvernement. — Empressement de tous les personnages officiels à quitter Blois. — Ils exigent qu'on leur paie largement leurs honoraires. — Enfin, munis de passeports nécessaires, ils font leurs adieux à Marie-Louise.
III. — Le 9 avril, Marie-Louise part pour Orléans. — Le gouvernement provisoire, installé à Paris, envoie un sieur Dudon réclamer le contenu du fourgon impérial, espèces sonnantes et objets précieux appartenant à Napoléon. — Marie-Louise reçoit à Orléans une lettre de l'Empereur, dans laquelle il lui soumet ses projets sur l'tle d'Elbe. — A ce moment-là, Marie-Louise était résolue à aller rejoindre l'Empereur. — Arrivée à Orléans du prince autrichien Esterhazy, qui doit la conduire à Rambouillet où viendra la voir l'empereur François-Joseph, son père.
rV. — Arrivée de Marie-Louise à Rambouillet. — Elle y attend son père jusqu'au 16 avril. — Entrevue émouvante entre le père et la fille, à la suite de laquelle Marie-Louise consent à abandonner l'empereur Napoléon et à retourner à Vienne, sous la conduite d'une escorte autrichienne. — Tandis que l'empereur François-Joseph est encore près de sa fille, il la force à recevoir la visite du czar et même celle du roi de I^usse. — Marie-Louise ne quitte Rambouillet que le 23 avril. — De quelles personnes elle compose sa maison à Vienne.
Les alliés menaçaient Paris. Marie-Louise régente abandonnerait-elle la capitale de l'Empire pour se mettre en sûreté, elle et son fils, le petit Roi de Rome ? Ses conseillers, vieillards timorés
comme Cambacérès, ou traîtres comme Talleyrand (1), inclinaient pom* un départ prochain, avec les ministres, avec les grands dignitaires de FEtat, avec tous les personnages composant la cour et la haute administration. C'était plus qu'un départ, c'était un changement de capitale.
Cette résolution pouvait être efficace si la guerre se fût continuée au delà de la Loire. Le gouvernement impérial se serait maintenu après la prise de Paris. Mais les hommes énergiques, plus patriotes que les hommes de cour, tel Boulay de la Meurthe, disaient, au contraire, à la régente, en lui rappelant la conduite de sa grand'mère, Marie-Thérèse, au milieu des Hongrois :
— Madame, allez vous établir à l'Hôtel de Ville; parcourez les rues avec votre fils dans vos bras. Tout Paris vous précédera aux avant-postes. Faites connaître aux souverains alliés que vous resterez dans la capitale, au milieu de vos fidèles sujets; que vous partagerez leur danger et qu'il faudra vous arracher du trône où vous êtes montée aux applaudissements des peuples et des rois qui vous assiègent.
Et la dynastie impériale aurait pu être sauvée, comme le fait remarquer de Beausset en ses Mémoires. Tous les grands corps de l'Etat se seraient ralliés autour de l'Impératrice; tous auraient affirmé leur dévouement ; même le Sénat, même le conseil municipal, qui n'auraient point osé, en face de l'ennemi tenu en échec, appeler les Bourbons, lorsque les alliés, dans leur proclamation, annonçaient leur volonté de s'unir aux vœux nettement exprimés de la France.
La régente était incapable de se déterminer avec cette énergie. Sa nature indolente et passive, son caractère indécis ne relevaient point à cette hauteur. Elle se défiait d'elle-même, refusant d'agir de sa propre autorité, demandant des conseils à son entourage, surtout à ceux qu'elle pensait refléter les idées de l'Empereur. Elle ne possédait que les vertus domestiques de la femme, qui aime son foyer, les douces habitudes d'une vie tranquille; bonne musicienne, artiste de goût, parlant plusieurs langues, désirant la
(1) Si Talleyrand, néanmoins, resta à Paris et n'accompagna pas Marie-Louise à Blois, c'est que ses combinaisons de trahison furent modifiées parles événements. A ce moment-là, espérant jouer un grand rdle politique avec la régente, il était partisan de la régence et demandait la mise en sûreté de PImpératrice.
jouissancie égoïste de ses plaisirs, la durée du bonheur qu'elle s'était créé à la cour impériale, en petites gourmandises, en promenades à cheval, en longues confidences avec ses dames d'honneur. Si elle était devenue Française d'adoption, son cœur et ses souvenirs étaient restés à Vienne, au milieu de sa famiUe allemande qu'elle regrettait toujours (1). Pour la France, elle devenait insouciante. Enfin, le roi Joseph, aussi craintif, aussi épouvanté que Cambacérès, venait de lire, au dernier conseil de régence, la lettre que son frère, l'empereur Napoléon, lui avait laissée, disant que sa femme et son fils, si leur liberté était en péril, devaient être immédiatement emmenés loin de Paris.
Marie-Louise se laissa donc persuader. Ses conseillers décidèrent que l'on transporterait à Blois la capitale de l'Empire; elle y consentit, mais sans enthousiasme, triste de quitter sa demeure, de fuir les heures charmantes qu'elle passait aux Tuileries, pressentant qu'elle n'y reviendrait peut-être jamais, et que ce serait une rupture avec toute sa vie de magnificences et d'honneurs dont elle avait été entourée par l'Empereur.
Le départ fixé au 29 mars, ce fut au palais et chez les personnages attachés à la cour une hâte fiévreuse de préparatifs. Les hôtels de tous les grands dignitaires furent fermés. Les malles, les coffres s'emplirent de ce que chacun possédait de plus précieux :
(1) En ses Mémoires, la duchesse d'âssantâs (t. IX) écrit: • Marie-Louise, pourvu qu'on lui laissât ses courses à cheval et ses quatre ou six repas par jour, était toujours de bonne humeur et de l*avis de tout le monde. Que faisait Marie- Louise, enfin T De la tapisserie. Elle jouait du piano, s'en allait voir son fils à une heure fixe et se le faisait apporter de môme. Elle n*était aimée d'aucune de nous, et cela était fort naturel ; constamment retirée dans son intérieur le plus intime, elle ne voyait en familiarité que la duchesse de Montebello. Sans doute, le choix était bon. Mais, cependant, elle aurait pu avoir plus de laisser-aller dans ces petites soirées que l'Empereur lui avait organisées, en y admettant seulement quarante ou cinquante femmes, qui, se relayant — c'était le mot, — faisaient que chaque jour elles étaient douze ou quinze. Elle galopait, pour galoper. >
Dans les Mémoires de Gaitlaincoubt (t. I^', p. 156), on lit sur Marie-Louise : c L'Empereur s'abusait sur le caractère de l'impératrice Marie-Louise. Elle n'était pas douée de l'énergie qui enfante les grandes résolutions. Douce et soumise, elle pouvait, dans la casanière vie privée, donner à son mari un bonheur relatif et c'était tout. Sous cette enveloppe de glace, on aurait vainement cherché un cœur, et, comme toutes les personnes faibles, elle était fausse, non par calcul, mais par apathie, par crainte. Toute tiède, toute méthodique, elle n'était pas susceptible de ressentir cette exaltation, cette chaleur d'âme, qui, dans une circonstance donnée, produisent d'héroïques actions, inspirent de nobles dévouements. La nature l'avait ainsi faite, cette femme I »
cachemires» bijoux, argenterie. On voulait ne rien abandonner au pillage des étrangers qui» sûrement» entreraient à Paris. Plus on était riche» plus on avait peur. En un seul jour, 1 300 passeports furent délivrés à ceux qui» quelques jours auparavant» se pavanaient dans leurs salons ; et Ton vit les routes de la Normandie et de la Bretagne sillonnées de berlines emmenant les familles qui fuyaient» comme allait le faire la régente.
Les stations de poste furent assiégées de personnages réclamant anxieusement des chevaux pour leur voiture en détresse.
« Cétait à qui courrait le plus vite» dit une brochure de l'époque (1) ; jamais les guides et les postillons ne furent plus gracieusement traités ni plus généreusement payés. Presque tous étaient des joueurs» qui, sous la main de Napoléon, avaient fait fortune» et qui» dans une crise aussi difficile» s'empressaient de distribuer quelques pièces d'argent aux subalternes» dont ils attendaient l'aide» pour mettre en lieu de sûreté leurs coffres-forts regorgeant d'or et de diamants. Un des plus impatients était le comte Regnault de Saint-Jean-d'Angély» puis Bigot de Préameneu, puis de Pommereuil. »
Durant deux jours, même la nuit, les Tuileries retentirent de la course des valets et des caméristes allant, de corridor en corridor» de chambre en chambre, chercher les vêtements précieux et les coffrets garnis de parures, que les dames de la cour voulaient emporter avec elles. Quinze fourgons furent chargés de ces richesses» et ce qui ne put y être placé chacun le garda sur soi. Cachemires et dentelles recouvrirent les épaules de toutes celles qui devaient accompagner la régente.
Blois était la résidence des oifîciers suédois et anglais prisonniers de guerre. Leur présence donnait de l'animation aux rues et aux cafés de la petite cité. En prévision de l'arrivée de la cour, on les fit partir» ainsi que les détenus enfermés au château. Enfin, on se servit de bateaux sur la Loire pour transporter plus loin les blessés gisant dans les hôpitaux, et avec si peu de soin que la moitié périt. On vidait tous les établissements publics afin d'y recevoir les Parisiens. Cependant» on ignorait toujours, dans la ville même, les événements les plus récents, la situation de l'Em-
(1) iMBGDMT, la Régence de Marie-Louise,
pereur, ses revers et ses victoires. Le 29 mars, on apprit seulement qu'il était parti de Saint-Dizier. Le lendemain, de nombreux fugitifs» venant du Nord, apportèrent des nouvelles troublantes, Témoi de la capitale, l'approche des alliés, et, le 30 mars, au passage de la comtesse Ghaptal, en voiture de poste, allant à son château de Chanteloup, Blois fut informée que Marie-Louise et la cour avaient quitté les Tuileries depuis la veille et arriveraient par Ghâteaudun et Vendôme.
Le matin du 29 mars, dès huit heures, toutes les voitures de voyage stationnaient au Carrousel; dix grandes berlines, aux couleurs impériales, derrière lesquelles étaient alignés un nombre considérable de fourgons chargés de bagages, du trésor et des diamants de la couronne, confiés à M. de la Bouillerie. Ce n'étaient, d'ailleurs, que les voitures destinées aux personnes de la cour, dames et officiers de service, savoir : la duchesse de Montebello, dame d'honneur; la comtesse de Luçay, dame d'atours; Mmes de Castiglione, de Brignole, de Montalivet, dames du palais ; le comte Claude de Beauhamais, chevalier d'honneur; MM. de Gontaut et d'Haussonville, chambellans; le prince Aldobrandini, premier écuyer; MM. d'Haricy et de Lambertye, écuyers; MM. de Cussy et de Beausset, préfets du palais ; de Seyssel, maître des cérémonies ; de Guerchy, maréchal des logis du palais; MM. Gorvisart, Bourdier, Le Courner et Royer, composant le service de santé ; puis la maison du Roi de Rome, accompagné de la comtesse de Montesquieu, sa gouvernante; de Mmes de Boubers et de Mesgrigny, sous-gouvernantes; de M. de Canisy, écuyer, et de M. Auvity, médecin. Dignitaires, fonctionnaires, magistrats devaient faire le voyage dans leur propre voiture.
Bien avant l'heure du départ, l'Impératrice était prête, en amazone de drap brun, le chapeau sur la tête, attendant impatiemment le roi Joseph qui avait dû aller jusqu'aux avant-postes juger lui-même du péril menaçant. Dans le salon où se tenait l'Impératrice, la foule était grande. Il y avait ceux qui devaient partir avec elle et ceux qui étaient venus la saluer une dernière fois. La pièce, faiblement éclairée en cette matinée sombre de mars, engendrait la tristesse, et les assistants, d'un regard navré, se montraient l'auguste souveraine, les yeux battus par l'insomnie, accablée, tâchant d'esquiver les questions répétées de son fils, que ce
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tumulte et ce changement d'habitudes étonnaient et surexcitaient. Quoique, la veille, le ministre de la guerre, Glarke, eût déclaré qu'il fallait hâter le départ, qu'il n'avait plus à sa disposition aucun soldat ni aucune arme à distribuer, on espérait encore voir surgir un événement qui éloignerait cette heure, si douloureuse pour tout le monde, de l'exil loin de Paris. Quelle raison retardait le roi Joseph? Un bruit de porte ouverte, de pas dans les grands escaliers immobilisaient toutes les lèvres et les regards se tournaient du même côté. A un certain moment, un silence profond s'établit, en cette foule d'habits dorés et chamarrés. Des officiers de la garde nationale, de service au palais, se faisaient présenter à la régente, et, parlant en leur nom et au nom de leurs camarades, ils suppliaient l'Impératrice de ne point quitter les Tuileries, jurant de se sacrifier à la défense de la ville et de la dynastie. La veille, peut-être, leur prière aurait été exaucée. Marie-Louise, à cette démarche, aurait oublié son indécision. A l'heure présente, elle était trop engagée; elle obéissait, croyait-elle, aux ordres de l'Empereur. Elle s'excusa avec chargrin, et les officiers se retirèrent, désespérés.
Le temps fuyait, sans qu'il survint aucun avertissement. L'Impératrice, troublée par l'inquiétude manifeste de la société, par la divergence des opinions, les uns voulant le départ immédiat qui garantirait leur sûreté, les autres une attente certainement périlleuse, l'Impératrice, n'osant prendre un parti avant le retour du roi Joseph, rentra dans sa chambre pour cacher l'agitation nerveuse que provoquaient en elle tant de dissentiments. Elle détacha les brides de son chapeau qu'elle jeta violemment sur son lit, et se laissa tomber, tout en larmes, sur un sofa.
— Mon Dieu ! dit-elle, que l'on se décide, et que cette agonie finisse 1
Tout à l'heure, un aide de camp de Clarke viendra la prévenir que des coureurs ennemis ont été vus autour de Paris, et qu'il faut partir sans délais. Il était près de midi, on irait coucher à Rambouillet; et, Joseph toujours absent, l'Impératrice, sur cet avis, donna le signal du départ. Alors, chacun prit son rang suivant l'étiquette en usage, observée à ce moment-là avec d'autant plus de rigueur qu'on la sentait éphémère et qu'on voulait en jouir encore. Les hommes, les femmes, en habits de cour, suivis de leurs
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valets, derrière la régente, se dirigèrent vers les voitures. Mais lorsque M. de Canisy, écuyer du Roi de Rome, voulut prendre le jeune prince dans ses bras pour le porter près de Mme de Montesquiou, l'enfant regimba, se débattit, s'accrocha aux portes, à la rampe de l'escalier, appelant sa mère, criant qu'il ne voulait pas quitter sa maison, — il disait : sa maison, — pour aller à Rambouillet, un vilain château, qu'il n'aimait pas. Puisque son papa était absent, c'est lui qui était le maître, et il refusa de partir. La scène dura quelques minutes, impressionnante sur les témoins. Ils y voyaient un présage funeste pour l'édifice colossal de l'Empire, que le bras de l'Empereur ne soutenait plus.
Les voitures contenant les voyageurs commencèrent leur défilé. Elles sortirent par le guichet du pont Royal, longèrent les quais et montèrent vers les Champs-Elysées. L'Impératrice avait les yeux noyés de larmes. Arrivée au haut de l'avenue, elle jeta sur la grande ville un regard prolongé, comme si elle eût voulu fixer en son souvenir une dernière vision de sa puissance qui allait s'évanouir. Des curieux, massés sur le passage de toutes ces voitures, ne poussèrent aucun cri, aucun vivat, laissant partir la souveraine comme une étrangère qui n'avait pas su toucher les cœurs. Elle et sa suite ne produisaient qu'un effet théâtral de pompe impériale, prête à disparaître. Ailleurs était le pouvoir; ailleurs la gloire : dans l'Empereur que l'on attendait. Lui seul était nécessaire. L'autre pouvait partir ! Et il y avait tant de voitures et tant de fourgons que le défilé dura jusqu'au lendemain (1).
Le palais des Tuileries, à la fin, se vida. La place était faite pour les Bourbons qui s'y installèrent quinze jours après.
Toute la cour arriva le soir à Rambouillet et y passa la nuit.
(1) En même temps que Marie-Louise, Timpératrice Joséphine s*éloignait aussi de Paris et quittait la Malmaison pour sa terre de Navarre, dans l'Eure. A deux heures et demie de Taprès-midi, après avoir attendu, pendant près d'une heure, l'argent qui lui était nécessaire pour défrayer son voyage, et qu'elle avait envoyé prendre à Paris, elle partit. Il y avait trois voitures. Les six premières lieues furent faites avec ses chevaux et les quatorze autres avec ceux de la poste. Constantin, le conservateur de ses tableaux, était à la Malmaison lorsqu'elle partit. Elle le chargea d'une lettre pour le ministre de la police. A Navarre, elle fut rejointe par sa fille, la reine Hortense. En public, elle conservait son calme accoutumé et la grâce habituelle de ses manières, mais elle passait la nuit à sa croisée ou sur une terrasse du jardin, en attendant l'arrivée du courrier qui devait lui faire connaître les événements de Paris et le sort qui lui était réservé
Le 30 mars, la régente était à Chartres; le 31, à Ghâteaudun; le 1« avril, à Vendôme. La marche avait été lente. Jusqu'à Rambouillet, l'Impératrice avait espéré qu'un événement imprévu la rappellerait à Paris; peut-être l'apparition soudaine de l'Empereur derrière les alliés, afin de couper leurs communications avec les pays envahis. A Rambouillet, on ne vit arriver que le roi Joseph, au galop, apportant de fâcheuses nouvelles : l'impossibilité à Paris de résister plus longtemps et la chute fatale de la capitale. Les grands dignitaires, fuyant la bataille, se montrèrent bientôt à la suite du prince Joseph. Gambacérès voyageait avec ses amis, ayant eu soin de mettre sous ses pieds une lourde caissette de bois d'acajou, qu'il n'abandonna jamais, en quelque lieu qu'il fût, la surveillant de près, lorsque, pour la transporter, il fallait se servir des poignées de cuivre qui y étaient vissées.
Non loin de Vendôme, les embarras commencèrent. La route inachevée était semée, çà et là, de fondrières emplies de fange, où les berlines de la cour s'enlizèrent. Il y fallut le renfort de plusieurs chevaux pour les dégager, et quelques-unes, trop enfoncées, y restèrent. A Vendôme, Marie-Louise écrivit une première lettre à l'Empereur. Les voyageurs des diligences sur leur chemin avaient raconté les faits accomplis à leur départ. On connaissait déjà l'issue désastreuse de la bataille du 30 mars, l'armistice demandé par Marmont et la capitulation signée par lui ; on sut ensuite les manifestations des royalistes en faveur des Bourbons, mais aussi que l'Empereur réorganisait son armée autour de Fontainebleau, et on reprit confiance. Une lettre de l'Impératrice arrivant à l'infortuné monarque, avec des paroles de tendresse et la promesse d'un prochain retour vers lui, ne pouvait être, en ce moment, pour l'homme si durement frappé, qu'une douce consolation. Napoléon lui répondit à Blois, on le sait, l'engageant à faire intervenir son père, l'empereur d'Autriche, dans les négociations ouvertes avec le c£ar Alexandre.
Dans la matinée du 2 avril, les fourgons contenant le trésor arrivèrent à Blois, escortés d'un détachement de cavalerie. Toute
la ville était en rumeur. A la préfecture, on achevait l'installation de Tappartement destiné à la régente. Le préfet, baron Ghristiani, se préparait à l'aller recevoir et avait fait mettre sous les armes la garde urbaine et la garnison. Sur les cinq heures du soir, Marie- Louise fit son entrée dans la ville, au milieu de la population qui se pressait le long des murailles de chaque maison. Il n'y eut aucun cri de bienvenue. Un silence lourd pesait sur cette foule que le prestige de la puissance n'éblouissait plus. Les mauvaises nouvelles avaient abattu l'enthousiasme. Si elle n'était pas hostile, cette foule, elle n'était plus affectueuse. Elle considérait avec étonnement la longue file des voitures, salies de boue, et le visage de tous ces gens de cour, empreint des stigmates de la peur. Elle laissa la régente entrer à la préfecture, sans venir, comme elle l'eût fait au temps de la prospérité, l'acclamer sous les fenêtres. Les voitures furent réunies ensuite, en groupes, sur les places et dans les rues, les maisons étant dépourvues de cours et de portes cochères par où elles auraient pu être mises à l'abri. Pour les princes Joseph, Louis, Jérôme, aussi présents, le préfet avait réquisitionné des logements près de son hôtel. Quant aux ministres, aux dignitaires, aux fonctionnaires, ils furent envoyés, comme de simples capitaines, chez les habitants, et la troupe, qui avait servi d'escorte, campa dans les auberges, dans les granges, partout où il y avait un toit pour la garantir des intempéries.
L'Impératrice ne reçut personne après son arrivée. Elle resta confinée dans sa chambre. Le lendemain, jour des Rameaux, l'abbé Gallois, curé de l'église Saint-Louis, vint dire la messe à la préfecture, aucun ecclésiastique de la cour n'ayant suivi la régente. Après la messe, il y eut conseil des ministres où chacun d'eux arriva, en costume de voyage, afin d'être prêt à la fuite, en cas d'alerte. Le ministre de la guerre annonça qu'il attendait quatre cents commis pour procéder au travail du recrutement d'une nouvelle armée, et Ton fit évacuer le lycée où seraient installés les élèves des écoles spéciales. Puis, à cinq heures, ce même jour, il y eut présentation des principaux chefs de service du département ainsi que du clergé. La régente n'avait point voulu de discours; cependant, elle ne congédia personne sans adresser à chacun un mot aimable, malgré la grande tristesse qui la dominait.
On peut se figurer quelles devaient être les journées de cette jeune femme, au milieu de gens qu'elle n'avait pas l'habitude de voir à Paris, qu'elle sentait détachés de l'Empereur et qu'une réserve glaciale changeait à son égard en étrangers. Elle n'avait qu'une seule amie, presque une sœur, disait-elle, la duchesse de Montebello, sa dame d'honneur, celle-là même qui, toujours affectueuse et quoique dévouée, envisageait déjà, tourmentée et inquiète, la destinée qui lui serait réservée si l'Empire s'écroulait. Que deviendrait-elle ? Son attachement à la souveraine n'était pas si solide, qu'elle ne songeât à s'en séparer dès qu'elle le pourrait, ne voulant, en aucune manière, lier son sort irrévocablement à celle qui la considérait pourtant comme une amie sincère. Dès qu'on eut annoncé la déchéance de l'Empereur et son exil à l'Ue d'Elbe, elle s'efforça d'éloigner l'Impératrice du monarque malheureux, traçant le tableau des années écoulées, lui rappelant sa vie presque toujours solitaire, les absences continuelles de l'Empereur, son caractère morose, grondeur, souvent emporté, s'en prenant à tout le monde, lorsque les événements ne se pliaient pas à ses projets et à ses espérances. Elle semblait plaindre la jeune femme, si éprouvée par ces tribulations issues de l'ambition de ce mari jamais satisfait. Au fond» c'était pour elle-même que la duchesse parlait ; pour ellemême, qui avait sa fortune, sa famille, ses affections les plus chères placées à Paris, et ne voulait pas les sacrifier à celle que le malheur allait atteindre. Lorsque Marie-Louise parlait d'aller rejoindre l'Empereur à Fontainebleau, elle y trouvait mille obstacles, car, à ce moment-là, Marie-Louise le désirait ardemment.
Et, pourtant, elle ne l'aimait pas comme une jeune femme peut aimer un jeune mari. La disproportion des âges mettait entre les deux époux un empêchement à un amour profond. Elle le respectait; elle lui était reconnaissante des honneurs que la gloire du grand capitaine lui attirait, et, comme elle était de nature complaisante et soumise, elle le revoyait toujours avec plaisir et le lui témoignait par des caresses charmantes. Et lui. Napoléon, agissait envers eUe comme un père très tendre. Il usait, pour lui plaire, de manières protectrices et cftlines. Il la comblait de cadeaux ; il devançait chacun de ses caprices. En ces premiers jours passés à Blois, tels ils étaient encore l'un pour l'autre; les hypocrites condoléances de la duchesse s'émoussaient sur ce cœur, toujours im-
muable. Marie-Louise n'y découvrit aucune malice, mais plutôt une généreuse commisération dont elle lui savait gré. Il est si doux d'être plaint!
La jeune fenmie recevait, presque chaque jour, des lettres de l'Empereur, et elle lui répondait chaque fois. Elle s'inquiétait surtout des besoins d'argent qu'il pouvait avoir et, par ses officiers de service, elle lui envoyait à Fontainebleau les sommes qu'il lui faisait demander, quelques centaines de miUe francs, ce qui était minime pour les troupes qu'il appelait autour de lui, pour les grands personnages et les généraux, dont il fallait réchauffer le zèle et le dévouement. Ces relations étaient tenues secrètes. Les amies seules de Marie-Louise en étaient informées. Au surplus, les personnages du gouvernement se préoccupaient bien davantage des événements de Paris, et faisaient surveiller les voyageurs et les rouliers, messagers trop véridiques. Ils s'efforçaient de tenir cachées les délibérations du Sénat, les intrigues des royalistes, dont la révélation eût diminué leur autorité et leur pouvoir. Les ministres, chaque jour après déjeuner, se réunissaient à la préfecture en conseil, parlant beaucoup, exposant les projets les plus énergiques : levée en masse, transport du gouvernement au delà de la Loire; mais, de toutes ces paroles, il ne sortait aucune résolution. Cependant, les princes Joseph et Jérôme, le 4 avril, firent un voyage à Orléans, avec l'intention de constituer en cette ville un gouvernement rival de celui de Paris. Leurs démarches restèrent sans effet. Ils revinrent à Blois, déçus et découragés. Puis on vit arriver les élèves des Ecoles polytechnique, de Saint-Cyr, d'Alfort, — on disait alors de Charenton, — et même celle des pages. La petite ville prit l'aspect d'une grande caserne. Il n'y eut pas une maison où toutes les chambres ne fussent occupées par des émigrés parisiens, fonctionnaires ou officiers, jusqu'aux lits mêmes des habitants qui se résignèrent à coucher par terre. On se remuait, on se réunissait, on délibérait, sans aucun résultat. Napoléon, au surplus, semblait ignorer ce gouvernement sans prestige et sans autorité. A Fontainebleau, il ne s'occupait que de l'impératrice Marie-Louise, n'envoyait à Blois aucun avis, aucun ordre. Sa pensée était bien au delà, fixée à la réorganisation de l'armée à la tête de laquelle il marcherait sur Paris ; à l'influence de Marie-
Louise sur son père, l'empereur d'Autriche, dont l'intervention pouvait sauver le trône du Roi de Rome. Elle, de même. Elle se refusait à croire que son père ne lui serait point secourable; et après M. de Ghampagny, elle fit partir, demandant son assistance, M. Regnault de Saint-Jean-d'Ângély, ensuite M. de Beausset, un de ses préfets du palais. Voyages inutiles. Ils se heurtèrent, les uns et les autres, à un parti pris du monarque de ne point contrecarrer la détermination de ses alliés : les souverains coalisés.
L'unique pensée de ce gouvernement de vieillards était de se protéger contre les incursions de l'ennemi. On apprit à Blois le 6 avril que, la veille, les Russes avaient occupé Pithiviers et l'avaient soumise au pillage, en représailles de la mort d'un parlementaire tué par un employé des droits réunis. Aussitôt on dépêcha en secret un ingénieur chargé de miner les ponts de la Loire; on délibéra de nouveau sur une retraite du gouvernement à Tours ou à Reims, et enfin on élabora une proclamation destinée à raviver dans les âmes la fidélité jurée à la dynastie napoléonienne.
« L'Empereur se porte bien, y disait-on, et veille pour le salut de tous. L'Impératrice et le Roi de Rome sont en sûreté. Les rois, frères de l'Empereur, les grands dignitaires, les ministres, le Sénat et le Conseil d'Etat se sont portés sur les rives de la Loire, où le centre du gouvernement s'établit provisoirement. Ainsi, l'action du gouvernement ne sera point paralysée. Les bons citoyens, les vrais Français, peuvent être affligés de l'occupation de la capitale, mais ils n'en doivent pas concevoir de trop vives alarmes. Qu'ils se reposent sur l'activité de l'Empereur et sur son génie du soin de notre délivrance. Mais qu'ils sentent bien que c'est dans ces grandes circonstances que l'honneur national et nos intérêts bien entendus nous commandent, plus que jamais, de nous rallier autour de notre souverain. Secondons ses efforts, et ne regrettons aucun sacrifice pour terminer enfin cette lutte contre des ennemis qui, non contents de combattre nos armées, viennent encore frapper chaque citoyen dans ce qu'il a de plus cher, et ravager ce beau pays dont la gloire et la prospérité furent, dans tous les temps, l'objet de leur haine jalouse. Malgré les succès que l'armée coalisée vient d'obtenir, et dont eUe ne s'enorgueillira pas longtemps, le théâtre de la guerre est encore bien loin de vous.
Mais si quelques coureurs attirés par l'espoir du pillage osaient se répandre dans vos campagnes, ils vous trouveront armés pour défendre vos femmes, vos enfants, vos propriétés, b
Cette proclamation fut affichée et lue avec empressement, parce qu'on croyait y trouver la relation de faits importants. Ce n'étaient que mensonges et phrases creuses, depuis si longtemps rassassés, qu'ils s'éteignirent sans échos. Les grands dignitaires résidant à Blois ne s'abusaient plus. Ministres et fonctionnaires prévoyaient la fin prochaine de leur pouvoir. Formaient-ils même encore un gouvernement; que représentaient-ils? S'ils l'avaient osé, ils auraient quitté l'Impératrice régente pour rentrer à Paris où s'oi^anisait un gouvernement nouveau. Alors les deux frères de l'Empereur, Joseph et Jérôme, — car Louis vivait tranquille, en dehors de toutes les intrigues (1), — tentèrent de s'emparer de Marie-Louise, soit pour la garder en otage, soit pour la conduire plus tard à Napoléon, soit pour rallier autour d'elle les hommes énergiques, partisans de l'Empereur, avec lesquels ils auraient dressé le drapeau tricolore contre le drapeau blanc déployé à Paris.
Le matin du 8 avril, ils arrivèrent avec deux berlines attelées en poste à la préfecture et montèrent chez la régente, lui déclarant qu'ils la venaient chercher avec le Roi de Rome. Ils refusèrent de lui révéler le lieu de sa destination. Etonnée de cette audace, Marie-Louise se redressa fièrement et leur demanda s'ils avaient l'assentiment de l'Empereur, et, à leur réponse négative, elle se récria, appela, pour être protégée, ses officiers de service. Le général Caffarelli, M. d'Haussonville, M. de Beausset accoururent. Le général s'éleva indigné contre la violence des princes qui tenaient l'Impératrice par le bras et la voulaient entraîner hors de son appartement. A ce moment, M. de Beausset, qui était allé avertir la troupe, revrat, affirmant que les officiers et les soldats de l'escorte n'obéiraient qu'à l'Impératrice, non aux princes. Et Joseph et Jérôme se retirèrent, confus de leur tentative avortée.
Ce jour-là, ce gouvernement si triste, si mou, si oiseux, presque
(1) Louis était étranger à toutes ces combinaisons. Pendant son séjour à Blois, dit le Journal d'un détenu^ il assistait le dimanche aux offices religieux d'un air résigné et avec tous les signes d'une piété sincère.
ridicule, s'évanouit, dès que fut arrivé à Blois le général russe Schouvaloff, qui descendit à V Hôtel de la Galère. Il venait pour dissoudre cette régence éphémère, au nom du czar Alexandre, dont la protection, disait-il, était assurée à Timpératrice Marie-Louise et à son fils, le Roi de Rome. En ce moment, protection voulait dire détrônement, le czar étant engagé avec le gouvernement provisoire contre Napoléon. Schouvaloff signifia la volonté de son maître; personne ne protesta. Ce fut même avec une certaine joie que tous les courtisans, ministres et fonctionnaires, la veille très empressés vers la régente et lui donnant les marques du plus grand respect, se virent affranchis de leur sujétion et se disposèrent à retourner à Paris. Le cabinet du maire fut envahi aussitôt par la foule de ces Parisiens très pressés de rentrer chez eux et de s'inféoder à un nouveau maître. Quatre cents demandaient un passeport. Les scribes de la mairie ne savaient plus à qui entendre. Et ce n'était pas tout. Il fallait ensuite, pour traverser les cantonnements des troupes alliées, un laissez-passer du général russe. En revenant de la préfecture, Schouvaloff fut assiégé en son hôtel jusqu'à minuit. Mais il prit son temps, se montra fort dur pour tous ces personnages, d'abord arrogants, qui bientôt se firent très humibles. Les employés aux écritures exigèrent même que les plus grands dignitaires, comme Gambacérès, vinssent à leur bureau faire preuve d'identité; et, malgré la mauvaise humeur de l'archichancelier, il dut se soumettre à cette formalité. Quand le duc de Rovigo se présenta, le général russe fit biffer le titre de noblesse de l'ancien préfet de police, et on libella le laissez-passer au nom de Savary. Et tous acceptèrent ces exigences, et le président du Sénat, M. de La Place, et le président de la Cour des comptes, devenus tout à coup fort petits impétrants. Les journaux de Paris, distribués en ville après l'arrivée du Russe Schouvaloff, jusque-là interdits, affolaient cette tourbe chamarrée et prétentieuse. L'Em* pire n'existait plus ; Napoléon, renié par ses maréchaux, tenu en échec à Fontainebleau par les armées envahissantes, avait dû renoncer au trône pour lui et sa dynastie. Le grand homme était renversé de son piédestal. Alors, du plus grand aux plus humbles, tous ces attachés à cette cour en détresse se hâtèrent de se dégager. Les valets, une fois payés, n'obéirent plus aux ordres donnés, abandonnèrent l'ouvrage et s'enfuirent à Paris. Les ministres.
calculant ce qui leur revenait jusqu'à la dernière minute de présence, se firent grassement rétribuer. Le trésor n'était-il pas là, dans les fourgons? Les princes Joseph et Jérôme exigèrent un million; Mme Laetitia demanda quatre cent mille francs; six cent mille francs furent réservés pour l'impératrice Joséphine : elle n'en toucha jamais un écu. Quant à la troupe, elle reçut une solde de trois mois arriérés. Louis Bonaparte fut le seul peut-être qui ne demanda et n'exigea rien. II partit de Blois directement pour Lausanne.
La scène de violence exercée sur elle par les frères de l'Empereur avait changé les idées de Marie-Louise à l'égard de Napoléon. Lui attribuait-elle l'ordre de cet enlèvement, qui l'avait si fort effrayée, quoique les princes lui eussent dit qu'ils agissaient de leur propre mouvement? Elle ne résista pas au général russe et ne demanda point à être conduite à Fontainebleau. C'était, au surplus, pour empêcher ce rapprochement entre les deux époux que la Russie, d'accord avec l'Autriche, enlevait à la régente sa souveraineté, la réduisait à l'état de simple princesse, ensuite lui envoyait un surveiDant qui la devait ramener, sans qu'elle s'en doutât, à l'Empereur, son père. Et elle, désorientée, craintive, ne sachant plus à qui se fier, voyant sa cour s'effondrer sous ses yeux, et se disperser, comme une volée de pigeons effrayés, ceux qui représentaient autour d'elle les grands corps de l'Etat, seule, sans appui, sans défenseur, entendant ses familiers lui reprocher sa qualité d'Autrichienne, lui rappeler que toujours l'Autriche avait été néfaste à la France, elle subit en silence son nouveau destin. Le général russe allait l'emmener à Orléans, où la viendrait chercher un haut personnage de la cour de Vienne. Oh ! voir quelqu'un de la cour de Vienne, n'était-ce pas déjà une douce espérance, une promesse de réconfort en ces heures tragiques ? Tous les malheurs frappant sur elle depuis quelques semaines lui rendaient chers ses souvenirs d'enfance, sa vie d'autrefois, lorsqu'elle était jeune fille. Comme il lui semblerait bon d'entendre parler sa langue maternelle, de sentir près d'elle quelqu'un qui l'aurait connue plus jeune ! Hélas! pourquoi avait-elle été mariée?
MARIË-L0UI8Ë RÉGENTE 57
Ce fut le soir du samedi saint, 9 avril, que Marie-Louise partit pour Orléans avec quelques voitures où s'étaient placés ses dames, ses chambellans, ses écuyers et le Roi de Rome, sous la garde de Mme de Montesquieu ; parmi les dames, deux de ses plus intimes, la duchesse de Montebello et Mme de Brignole, Tune et Fautre fort mal disposées pour Napoléon. Petit à petit, la duchesse retournait l'ftme naïve et crédule de Marie-Louise. Elle s'attaquait maintenant à l'orgueil de la femme, lui disant que Napoléon ne l'avait désirée que par politique et non par amour; que, depuis son mariage, il n'avait pas respecté la foi conjugale; qu'il ne changerait point, car c'était sa nature, exigeante et sensuelle; enfin, le bruit courait qu'il voulait se tuer. La seconde surenchérissait sur la première, et conseillait un divorce amplement justifié, disait-elle, par un changement d'état, qui n'était plus digne d'une archiduchesse d'Autriche. Ce fut en cette compagnie que Marie-Louise voyagea jusqu'à Orléans (1).
Malgré la protection affichée de l'empereur de Russie, les dernières voitures de la suite de l'Impératrice furent piUées par les cosaques, maraudeurs, voleurs courant les routes autour de Paris ; et rien ne lui fut restitué de ces rapines. A Orléans, elle descendit à l'évêché, où elle entendit la messe, le lendemain, jour de Pâques.
De cette résidence, elle écrivit deux lettres, une à son père, une autre à Napoléon, qu'elle fit porter à Fontainebleau par M. de Beausset. Ce fut le 12 avril au matin que cette lettre fut remise à l'Empereur, le jour où il signait son abdication définitive, suivie du traité qui consommait sa déchéance et lui garantissait, en toute propriété et souveraineté, l'île d'Elbe.
(1) Générale DiTitAND (t. II, p. 18) : « Mme de Brignole, écrit-elle en ses Mémoires, employa tous les moyens de persuasion pendant plusieurs mois. Etant tombée malade, quelque temps après son arrivée à Vienne, elle fit à sa dernière heure, à l'Impératrice, T aveu des torts qu'elle avait eus; elle lui en demanda pardon, et de même à Mme de Montesquiou, à qui elle avait rendu toutes sortes de mauvais services. >
M. de Beausset fut admis immédiatement près de l'Empereur qui l'accabla de questions sur la vie de l'Impératrice. II lut avidement les pages manuscrites de sa femme, et, après cette lecture qui l'avait touché profondément :
— Bonne Louise! dit-il.
M. de Beausset lui demanda s'il n'emporterait pas une réponse à Orléans :
— Restez ici aujourd'hui, répondit l'Empereur. Ce soir, je vous donnerai ma lettre (1).
Lorsque Napoléon écrivit à sa femme, il n'était plus l'Empereur redouté, puissant, grand, au-dessus des autres monarques de l'Europe, mais roitelet réduit à une principauté dérisoire qu'il n'eût pas o£Ferte à l'un de ses maréchaux, au temps de sa gloire. Ensuite, il devait avoir l'âme remplie d'amertume, au spectacle des ingratitudes qui s'étalaient cyniquement devant lui. Et, cependant, comme s'il avait tout oublié, et sa grandeur d'autrefois, sa petitesse d'aujourd'hui, il énumérait à Marie-Louise, et complaisanmient, les ressources de sa principauté, le climat tempéré
(1) Beausset, Mémoires (t. II, p. 242): « Le 11 avril 1814, écrit-il, je partis pour Fontainebleau à deux heures du matin, et je ne fus point obligé d*exhiber mon passeport, car personne ne demanda à le voir. Je vis sur la route une infinité de personnes qui se rendaient en grande hâte à Paris. Celle que je rencontrai la dernière fut le général Hullin. Il était neuf heures quand j*arriyai au palais. Je fus introduit sans délai auprès de l'Empereur, auquel je présentai les lettres de l'Impératrice. Bonne Louise/ dit-il, après l'avoir lue. Il me fit ensuite beaucoup de questions sur sa santé et sur celle de son fils. Je le priai de m'honorer d'une réponse, en lui exprimant le désir que j'avais d'emporter avec moi cette consolation dont le cœur de l'Impératrice avait besoin, a Restez ici aujourd'hui; ce a soir, je vous donnerai ma lettre. » Je trouvai Napoléon calme, tranquille et décidé. Son âme était trempée fortement. Jamais peut-être il ne me parut plus grand. Je lui parlai de Pile d'Elbe. Il savait que cette petite souveraineté lui serait donnée. Il me fit même remarquer sur sa table un livre de géographie et de statistique, qui renfermait sur cette résidence toutes les connaissances et tous les détails qu'il voulait acquérir. « L'air est sain, me dit-il, et les habitants sont .a excellents; je n'y serai pas trop mal, et j'espère que Marie-Louise ne s'y trouci vera pas mal non plus. » II ne devait jamais plus la revoir. Vers deux heures après-midi, l'Empereur me Ût demander. Il se promenait seul sur la terrasse adossée à la galerie de François I®'. Il me fit de nouvelles questions sur les événements dont j'avais pu être témoin. Il était loin d'approuver le parti que l'on avait pris de faire quitter Paris à l'Impératrice. Je lui parlai de la lettre qu'il avait écrite à son frère Joseph... « Les circonstances n'étaient plus les mêmes, me dit-il. Il a fallait se décider conformément aux nouvelles circonstances. La seule présence a de Louise à Paris aurait suffi pour prévenir et empêcher la trahison et la défec- « tion de quelques-unes de mes troupes. Je suis encore à la tête d'une armée « redoutable, avec laquelle j'aurais forcé les ennemis à quitter Paris et à signer f une paix honorable. »
de son ile, la nature des champs, des bois, des montagnes. II lui parlait du nombre de dames, de chambellans, d'écuyers qu'elle aurait à cette nouvelle cour, et des millions qu'il faudrait apporter pour s'établir largement et magnifiquement. Son imagination le dominait toujours, et il cherchait à communiquer ses illusions à sa jeune fenmie. L'homme politique se révélait ensuite, à la fin de sa lettre, lorsqu'il envisageait les territoires nécessaires à la principauté de Parme, l'apanage promis à Marie-Louise et qu'elle devrait réclamer : Lucques, Piombino, Carrare; et la maison à constituer au petit Roi de Rome avec les fils de la haute noblesse* Il semblait, à l'approche de la mort qu'il méditait, — car ce fut la nuit suivante qu'il tenta de s'empoisonner, — il semblait être plus ainaant, plus prévoyant, vouloir laisser de lui un souvenir très tendre. Il écartait de sa correspondance les noirs soucis; il n'y laissait transpercer que de douces clartés de bonheur.
Cette lettre et d'autres envoyées à Orléans, et toujours affectueuses, impressionnèrent profondément la jeune femme, car elle eut, à ce moment, la résolution très ferme d'aller rejoindre son mari, oubliant qu'elle ne pouvait échapper à Schouvaloff. Dans l'excès de sa tristesse, prenant le duc de Rovigo pour confident, elle lui disait :
— Je suis vraiment à plaindre. Les uns me conseillent de partir, les autres de rester. J'écris à l'Empereur, il ne répond pas à ce que je lui demande. Il me dit d'écrire à mon père. Ah ! mon père, que me dira-t-il, après l'affront qu'il permet qu'on me fasse? Je suis abandonnée et m'en remets à la Providence. Elle m'avait sagement inspirée en me conseillant de me faire chanoinesse. J'aurais bien mieux fait que de venir dans ce pays. Aller près de l'Empereur, je ne puis partir sans mon fils, dont je suis la sûreté. D'un autre côté, si l'Empereur craint que l'on attente à sa vie, comme cela est probable, et qu'il soit obligé de fuir, les embarras que je lui causerai peuvent le faire tomber dans les mains de ses ennemis qui veulent sa perte, n'en doutons pas. Je ne sais que résoudre ; je ne vis que de larmes.
c Elle en était littéralement inondée, ajoute Rovigo, en achevant de prononcer ces paroles. »
Un matin, troublée plus que jamais et désespérée, elle sortit précipitamment et demi-vêtue de son cabinet de toilette, qui
60 LE HETOUR DE L'EMPEAEUR
séparait son appartement de celui de son fils, et elle s'alla jeter dans les bras de Mme de Montesquiou, dont elle appréciait la sagesse et le caractère. Cette grande dame, d'une rigidité inflexible de principes, la confirma dans ses projets de départ pour Fontainebleau. « C'était son devoir, lui disait-elle, le seul moyen de retrouver le bonheur. » Et, dès ce jour, ainsi que l'aflirme Menneval, la jeune femme prit ses dispositions pour ce voyage. Elle partirait dès qu'elle aurait reçu la correspondance de son père. Mais la duchesse, qu'elle appelait son amie sincère, veillait; et ce que raconte Menneval de la question pressante de cette dame à M. Anatole de Montesquiou, apportant une lettre de l'Empereur, indique bien qu'elle devait être la tournure des confidences de cette amie.
— Eh bien ! dit-elle à M. de Montesquiou, en recevant le message pour sa maltresse, est-ce fini? Est-il mort?
— Qui, madame? De queUe mort parlez- vous?
— Mais, répliqua la dame d'honneur, de celle de l'Empereur; on a dit ici qu'il s'était tué.
— Non, madame, il se porte bien.
Cette mort, comme on sent bien, à cette interrogation brutale, qu'elle eût comblé ses désirs! Les événements tournèrent d'une autre façon. Au lieu des lettres attendues de l'empereur d'Autriche, à la suite desquelles Marie-Louise devait partir, ce fut le prince autrichien Esterhazy, un grand seigneur de la cour de Vienne, qui arriva, afin de conduire l'infortunée princesse à Rambouillet, où l'empereur François désirait voir sa fiUe. Le destin séparait encore les deux époux, qui avaient alors, autant l'un que l'autre, la volonté de reprendre leur vie commune. Car le général Cambronne se dirigeait sur Orléans avec deux bataillons et quatre canons, envoyé par l'Empereur pour ramener sa femme et son fils. Cambronne ne put remplir sa mission. Sous la garde de soldats russes, Marie-Louise était partie pour Rambouillet.
Orléans avait été pour elle un lieu néfaste. Chaque jour, chaque heure lui avaient causé de nouvelles alarmes, de nouveaux chagrins. Napoléon lui avait recommandé, dans l'une de ses lettres, de se séparer des personnages qui composaient sa cour. Ceux qui avaient quitté Blois étaient les indifférents dont elle n'avait cure; les autres, qui l'avaient accompagnée en cette dernière étape de son calvaire, lui étaient familiers et dévoués. Les adieux furent
touchants ; tous pleuraient. Elle leur souhaita des jours heureux, une vie plus calme et moins traversée d'événements douloureux que celle des jours présents. Elle leur distribua, en souvenirs, les bijoux qui lui restaient, et ils partirent, la laissant entourée d'un très petit nombre de personnes.
Et, déjà, elle avait eu à subir les outrageantes démarches d'un commissaire du gouvernement provisoire, à qui avait été donné l'ordre de confisquer le trésor impérial scellé dans les fourgons. Ce commissaire, nommé Dudon, était choisi avec intention. Disgraci, jadis par l'Empereur pour avoir abandonné son poste en Espagne, il arrivait avec la rancune de l'homme charmé d'exercer sa vengeance. Il se fit montrer les registres de M. de La Bouillerie, trésorier général de la couronne, et au nom du gouvernement qu'il représentait, malgré les protestations du général GafFarelli, et en présence du général russe Schouvaloff, muet et inerte en cette circonstance (1), il fit saisir les fourgons chargés d'or, ceux mêmes où était enfermée l'argenterie affectée au service journalier de l'Impératrice, et les bijoux que les souverains distribuent en présents, et les ornements impériaux enrichis de broderies d'or, jusqu'au trousseau de l'Empereur, jusqu'à ses mouchoirs marqués de l'N couronnée (2).
Ce fut après cet acte de brigandage que Peyrusse, administrateur de la liste civile, parti de Fontainebleau pour rapporter d'Orléans l'argent nécessaire à l'Empereur détrôné, se présenta à l'Impératrice. L'Empereur, dont la pensée était alors envahie de soucis cuisants, avait oublié son dénûment. Peyrusse lui soumit l'état de sa caisse, manifestant la crainte qu'il n'arrivât trop tard pour obtenir quelques subsides importants.
— Bah ! mon cher Peyrusse, lui répondit Napoléon, quand on perd l'Empire, on peut tout perdre !
Cependant, le lendemain, il le fit appeler et lui enjoignit de se rendre près de sa femme, en toute hâte, pour avoir de l'argent. Les craintes de Peyrusse se vérifièrent. L'Impératrice ne possédait
(1) RoviGO, en ses Mémoires (t. VII, p. 178), fait observer à ce sujet combien avait été différents la conduite et les procédés de Napoléon à Tégard des princes qa*il avait vaincus, lorsqu'il avait été l'arbitre du sort de tant de princes et no*> tamment des parents du czar Alexandre.
(2) Cf, le Retow âe$ Bourbons, f«> 151 et 152,
plus que six millions, réservés pour ses besoins personnels. Elle n'hésita pas, néanmoins, à vouloir s'en dépouiller au profit de l'Empereur. Peyrusse accepta deux millions et demi. Pour les emporter, il avait besoin des coffres où les dames^de Marie-Louise avaient enfermé leurs chiffons. Elles ne voulurent pas en livrer les clés, estimant leurs chiffons aussi précieux que les rouleaux d'or. A la fin, elles cédèrent, et Peyrusse revint à Fontainebleau avec son mince butin. Toutefois, de Rambouillet, Marie-Louise put encore envoyer neuf cent mille francs. Ce fut tout ce qui échut à l'Empereur de son trésor, déposé dans les caves des Tuileries; ce fut ce que Napoléon, accompagné de quelques serviteurs fidèles et de six cents braves de son armée, emporta à l'Ile d'Elbe.
— La pensée de se ménager un bien-être personnel, en cas de revers, fait observer Menneval, ne s'était jamais présentée à son esprit.
Le départ de Marie-Louise pour Rambouillet, où elle devait revoir son père, causa une nouvelle dislocation dans la petite cour dont elle était encore entourée au palais épiscopal d'Orléans. Mme Laetitia se dirigea vers Lyon avec son frère, le cardinal Fesch, abandonnée de sa dame d'honneur, Mme de Fontanges. Le prince Jérôme se retira au château de La Motte-Beuvron ; le prince Joseph quitta la ville peu de temps après, et les officiers, les soldats de la garde, qui faisaient le service d'honneur près de l'impératrice Marie-Louise, se retirèrent devant les cosaques de Schouvaloff. Six voitures, pas davantage, formèrent le cortège de celle qui était partie de Paris dans la pompe magnifique de la plus puissante souveraine de l'Europe, en un train si imposant qu'il fallait deux cents chevaux à chaque relais. Que la chute était grande!
Elle sortit d'Orléans à huit heures du soir, le mardi 12 avril, préférant le voyage de nuit afin de cacher son immense chagrin dans les ténèbres, et plus encore que le chagrin, des crises ner^ vcuses, des éclats de sanglots qui l'agitaient violemment. Ainsi,
de jour en jour, elle descendait les degrés de son malheur; et c'était chaque fois une secousse qui diminuait le reste de ses forces morales. Quoi de plus triste que chacune de ses journées ? Elle pouvait se croire déjà hors de France. Les villes qu'elle traversait, les routes qu'elle parcourait étaient envahies par les Russes. EUe n'apercevait que des uniformes étrangers, des soldats dont elle était la prisonnière, sans le paraître. Lorsque, exténuée et les yeux noyés de larmes, elle arriva au château de Rambouillet, elle dut traverser une ligne de gardes russes postés devant les grilles. Malgré tout, elle n'avait pas banni de sa pensée l'espoir de rejoiadre bientôt l'empereur Napoléon, avec lequel sa correspondance ne cessait point. MM. de Flahaut, de Montesquieu, de Beausset servaient de messagers aux deux époux. Napoléon appelait sa fenune près de lui; Marie-Louise lui donnait confiance dans l'avenir. Elle irait le retrouver.
Durant deux jours, à Rambouillet, elle attendit son père qui n'y arriva que le 16 avril. Et, pendant ce temps, on la vit toujours désolée, toujours anxieuse, redoutant une dernière perfidie des ennemis de la France. Son père fut reçu à l'entrée du château par une vieiUe dame, avec des phrases de bienvenue et de respect qui irritèrent le prince. Qu'avait-il besoin de ces cérémonies?
— Que diable me voulez- vous, et que me dites-voiis ? réponditil en allemand. Laissez-moi voir ma ôUe!
Il passa outre, se faisant montrer le chemin de la chambre où Marie-Louise était retirée. Â son approche, elle vint à sa rencontre avec le petit Roi de Rome dans les bras, et elle le jeta au cou de son grand-père. Le vieux prince combla de caresses le bel enfant dont il admirait le joli visage et la physionomie intelligente. Puis, l'ayant rendu à sa gouvernante, il embrassa très tendrement sa fille qu'il serrait près de sa poitrine. Il pleurait, elle aussi. Ils s'enfermèrent dans la chambre de l'Impératrice et y restèrent, en tête-à-tête, durant deux heures. Ce qui se passa entre eux, on le devine au message que donna le vieux monarque à l'un de ses aides de camp, à l'issue de cette émouvante entrevue :
— Allez vers le général KoUer, dit-il. Qu'il se rende à Fontainebleau près de l'empereur Napoléon. Il lui annoncera que sa demande ne peut être accueillie; qu'il recevra un nouveau
courrier si les décisions prises maintenant sont changées (1).
Ne peut-on se représenter la scène qui avait eu lieu entre le père et la fille? Marie-Louise, toujours dévouée à son mari, avait dû insister pour être conduite vers l'empereur Napoléon. Son devoir et la morale l'exigeaient. Seulement, à l'égard des princes, le devoir et la morale cèdent aux combinaisons de la politique. Et de même que le vieux monarque autrichien avait obtenu de sa fille qu'elle épousât le vainqueur, maintes fois maître, à Vienne, du destin de la monarchie, de même, à cette heure où ce vainqueur était vaincu, il importait que tous les liens existants fussent rompus avec lui, qu'il fût relégué seul, comme un monstre dangereux, dans une lie dont il ne pourrait sortir; il importait que l'Europe, qu'il avait traversée et ravagée dans toute sa largeur, l'épée à la main, n'eût plus rien de commun avec lui, et qu'elle-même, princesse de sang impérial, partageât la haine de tous les princes coalisés, en l'abandonnant à son inévitable sort. C'était ce que voulaient les alliés. Les princes, entre eux, devaient être solidaires. Elle devait se ranger du côté des princes contre celui qui ne Pavait épousée que par politique et ne l'aimait pas. Qu'adviendrait-il d'elle, si elle se résignait à reprendre la vie commune avec ce condottiere, qui n'avait que la passion de la guerre ? Dans la situation infime où il allait se trouver, ne seraient-ce pas, chaque jour, des récriminations, des emportements contre elle, qui n'avait pas su défendre le trône dont il avait usurpé la jouissance? Ohl quelle vie serait la sienne ! Enfin, que lui importait la France, l'ennemie séculaire de l'Autriche ? Est-ce que la patrie allemande ne devait pas lui sourire davantage? Revenue aux lieux de son enfance, dans une paix heureuse, elle vivrait tranquille au milieu de sa famille.
Toutes ces paroles furent dites, à n'en pas douter, et convertirent la jeune femme, puisque, à partir de ce moment et après cette entrevue, Marie-Louise se montra décidée à retourner à Vienne, sous la conduite de dignitaires autrichiens. Déchue de sa souveraineté impériale, elle consentit à redevenir archiduchesse, soumise à la tutelle allemande. L'empereur, son père, avait enfin reconquis sa fiile, livrée jadis au Minotaure ; et ce que
(1) PXCHOT, Napoléon à Vile d'Elbe^
la politique avait fait, la politique allait le défaire. Jamais plus elle ne reverrait son mari. Pour en chasser le souvenir et l'image de son cœur, l'infâme politique, dont elle avait été la victime, allait lui présenter un tentateur, un chevalier d'honneur, un conseiller, dont elle deviendrait un jour la femme, après en avoir été la maîtresse.
Ce fut le général Neipperg.
Son père l'avait détachée de Napoléon et de la France, mais la France pouvait lui rester fidèle ; et c'était encore un obstacle aux machiavéliques combinaisons des souverains. Il fallait rendre cette jeune femme odieuse à ses anciens sujets, en la montrant prête à pactiser avec les ennemis de la nation, recevant avec déférence les princes dont les soldats ravageaient le sol de la patrie (1), excusant leurs projets détestables. L'empereur d'Autriche lui annonça la visite du czar. A ce nom, la jeune impératrice tressaillit de colère et opposa énergiquement son refus aux désirs de son père ! Eh! quoi, elle recevrait cet homme fourbe qui venait de la détrôner et d'enlever au Roi de Rome un héritage glorieux; cet homme, dont l'aide de camp avait laissé des cosaques piller ses voitures et le représentant d'un gouvernement de factieux lui enlever la fortune personnelle de son mari et son argenterie ; cet homme, enfin, le jouet des pires ennemis de l'Empereur, tels que Talleyrand et ses amis ? Mais, alors, la France la maudirait pour cette condescendance, qui ne serait qu'une insulte au patriotisme des Français. Sa dignité, sa fierté de princesse se révoltaient à cette pensée. Elle refusa; elle refusait toujours, malgré les supplications de son père.
Lui répondait qu'il avait consenti à cette visite parce que le czar était son allié, et qu'il n'avait pu résister aux désirs d'un souverain tout-puissant.
— Non, répliquait la malheureuse princesse, non, je ne le recervai pas ; je m'enfermerai dans ma chambre ; je refuserai d'agréer ses hommages hypocrites, et nous verrons bien si devant vous, mon père, il osera franchir le seuil de ma porte...
Au loin se percevait déjà le roulement de la voiture du czar dans l'avenue du château. Et Marie-Louise ne cédait pas. Elle
(1) RoYIOO, Mémoires, t VII, p. 242.
résistait toujours. Ce fut comme une surprise. Le czar descendu de sa voiture, Tempereur d'Autriche était allé le recevoir et l'introduisait dans le salon où Marie-Louise demeurait pétrifiée devant cet outrage dont elle discernait la signification. Puisqu'elle devait quitter la France, elle ne voulait point emporter les malédictions du peuple qui l'avait bien reçue et l'avait acclamée dans les jours prospères. Ne pouvant esquiver l'injure, elle y répondit par une froideur glaciale. Marie-Louise, ce jour-là, se montrait digne de Napoléon. Le petit Roi de Rome ajouta ses sarcasmes à la colère de sa mère :
— Je viens de voir, disait-il à sa gouvernante, l'empereur d'Autriche ; il n'est pas beau !
Le vieux monarque, cause de cet émoi, coucha à Rambouillet et ne partit que le lendemain, laissant sa fille préparer à loisir son départ pour Vienne. Elle resta en cette dernière résidence jusqu'au 23 avril ; elle y reçut même le roi de Prusse, conmie elle y avait reçu le czar, avec la même froideur, et on peut ajouter la même hauteur. Le petit prince, en ses réflexions naïves, lui rappelait, d'ailleurs, et à tout instant, l'affreuse situation dont elle ne pouvait sortir. Autant que sa mère, le malheureux enfant souffrait de toutes ces alarmes. Ce changement si brusque de sa vie troublait son imagination. Il ne comprenait rien à ces voyages en alerte, et de ville en ville, où les honneurs rendus diminuaient d'éclat chaque fois.
— Je vois bien que je ne suis plus Roi, disait-il fort tristement; je n'ai plus de pages.
Ensuite, privé de ses jouets, il se désolait, accusant le gros roi Louis XVIII de les lui avoir enlevés :
— Il a pris la place de mon papa, ajoutait-il ; il faudra bien qu'il la lui rende !
Le nom de Blûcher lui revenait souvent à l'esprit, et il disait alors que le général prussien était son plus grand ennemi.
Après l'entrevue de Rambouillet, l'échange des lettres entre Marie-Louise et Napoléon s'espaça de plus en plus. L'Empereur quitta, le 20 avril, Fontainebleau pour l'île d'Elbe; et la distance entre eux devenue plus grande, ainsi que l'absence, refroidirent leur cœur. Combien différente, au surplus, devait être, pour chacun d'eux, la vision de l'avenir ! Marie-Louise allait se rapprocher
de sa patrie allemande qu'elle n'avait pas cessé d'aimer; lui, au contraire, s'en allait vers sa petite principauté, une dérision aux vingt ans de gloire dont il avait auréolé son nom. Marie-Louise, sur son passage, allait retrouver, elle n'en doutait pas, les hommages que la France, jadis, lui avait prodigués ; Napoléon, sur le chemin de son exil, ne serait-il pas accablé d'outrages? Est-ce que le malheur fut toujours et partout respecté ?
Elle ressentit cependant une désillusion et même un nouveau chagrin peu de jours après son arrivée à Vienne. La duchesse de Montebello, qui avait suivi à l'étranger son impériale amie, la quitta, dix jours après, pour revenir à Paris ; Corvisart également. Installée à Schœnbrunn avec ceux qui restèrent, elle eut Menneval comme secrétaire, de Beausset comme grand-maître de sa maison, avec la surveillance générale ; Mmes Hureau de Sorbec et Rabusson, lectrices, avec la surveillance des atours et de l'intérieur de l'appartement ; Mme Soufflet, sous les ordres de Mme de Montesquieu, tut attachée au service du jeune prince, ainsi que Mme Marchand, mère du premier valet de chambre de Napoléon; M. Âmelin, excellent comptable, employé depuis longtemps au secrétariat des dépenses de l'Impératrice, devint contrôleur et caissier de tous les services; le docteur Héreau resta médecin et chirurgien de la maison; les femmes de chambre, les huissiers de l'appartement, les maîtres d'hôtel, les employés de la bouche, des écuries, tous Français venus de Rambouillet, continuèrent leur service en Allemagne; et là, ajoute M. de Beausset, Marie-Louise mena une vie de château « du plus grand et du meilleur genre ».