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CHAPITRE III

LE VOYAGE A l'ILE d'eLBE

I. — A Fontainebleau, Napoléon songeait déjà à s*exiler en Angleterre. — Bertrand et Drouot. — Cortège qui forme la suite de l'Empereur en son voyage à rile d*Elbe. — Le premier jour, T Empereur couche à Briare. — Le 21 ayriU il arrive à Nevers. — Sa halte à Roanne. — En route, sa conversation sur le suicide. — Son arrivée à Lyon. — Rencontre du maréchal Augereau. — La conversation de l'Empereur; sa politesse; la grossièreté d' Augereau. — Premières manifestations d'hostilités envers Napoléon sur les routes de Provence.

IL — A Orange, la populace crie : A bas Nicolas, — Passage précipité de Napoléon à Avignon. — La population d'Orgon, village de Provence, attend le passage des voitures pour assassiner l'Empereur. — Afin d'échapper au guet-apens, Napoléon revêt le costume d'un courrier, et sous ce travestissement continue sa route. — Très fatigué à Saint-Canat, il s'arrête à l'auberge de La Calade, — Sa conversation avec la maltresse de l'auberge. — Conscients du danger que court l'Empereur, les commissaires étrangers, qui le suivent, font prévenir le maire d'Aix où ils doivent passer qu'à la moindre violence sur la personne de Napoléon, les armées ennemies exerceront des représailles contre la ville. — A Saint-Maximin, le sous-préfet d'Aix vient présenter des excuses à l'Empereur, pour les injures dont les Provençaux l'abreuvèrent en cours de route. — Napoléon s'arrête au château de Bouillidou où sa sœur Pauline s'était réfugiée, chez M. Charles, membre du Corps législatif. — De ce château. Napoléon part pour Fréjus, ensuite pour Saint-Raphaêl, petit port où une frégate anglaise le recevra, afin de le conduire à l'tle d'Elbe. — Pendant la traversée, ses conversations avec sir Neil Campbell, commissaire anglais, qui l'accompagne, — Le 3 mai, la frégate anglaise jette l'ancre devant Porto-Ferrajo, capitale de l'tle d'Elbe.

Quelques instants avant de faire ses adieux à sa garde, Napoléon, à Fontainebleau, avait fait mander le conunissaire anglais^ le colonel sir Neil Campbell. A ce moment-là, déjà, il pensait à se retirer en Angleterre, et il voulait savoir comment il y serait accueilli. Curieuse révélation, faite par Pichot, en ses notes sur le voyage de l'Empereur à Tlle d'Elbe. Le colonel Campbell dut

être un peu surpris de la question. II répondit, en avisé diplomate, que la nation anglaise, et le gouvernement tiendraient loyalement leurs engagements. Paroles fort énigmatiques, dont l'Empereur se contenta. Après Waterloo, il mit à exécution ce projet. Qui est-ce qui pouvait le lui avoir inspiré ?

II serait téméraire, sans doute, d'accuser le général Bertrand. Et pourtant?... Napoléon avait, alors, une grande sympathie pour ce compagnon d'infortune, mari d'une Anglaise, ne s'entourant que d'insulaires, partageant leurs préjugés, adoptant leurs coutumes, méthodique, froid, correct, cherchant la paix, fuyant les soucis et les embarras, servant son maître par discipline, par habitude machinale, plutôt que par conviction. Ainsi le juge Pons de l'Hérault, qui se demandait, plus tard, ce que le général était venu faire à l'île d'Elbe. Bertrand, — on le peut donc supposer, — devait présenter à l'Empereur le peuple anglais comme généreux et loyal, auquel on ne risquait rien de s'abandonner. Vivant dans cet entourage britannique, le caractère du général avait pris la tournure de l'esprit anglais. Il avait perdu l'aménité charmante de notre race, sa gaieté, sa frivolité. Il était ponctuel, mais dur pour ses subalternes, et cette tenue rigide était peut-être la raison de la faveur qu'il trouvait près de l'Empereur. C'était lui que Napoléon avait appelé dans sa voiture. Ils voyagèrent, de compagnie, sur la route d'exil (1).

Drouot, qui n'avait pas voulu se séparer du proscrit, était un homme d'une autre nature. Droit, franc, enthousiaste de son héros, il le servait avec une affection toujours plus grande, malgré ({uelques rebuffades ; donnant son avis sans ambages ; et, si l'avis ne plaisait pas, refoulant ses convictions et obéissant quand même (2). D'un esprit religieux, exact en tous ses devoirs, il vivait

(1) Voici une note de Fleury de Chaboulon, après son retour de l'Ile d*Ëlbe : « L'Empereur semblait donner la préférence au comte Bertrand. Cette différence tient, je crois, à l'espèce d'intimité que les fonctions de grand maréchal avaient établie entre l'Empereur et lui. Peut-être provient-elle aussi de la convenance des caractères. Bertrand, aimable, spirituel, insinuant, unissait, à un air distingué» les formes agréables et polies d'un courtisan. Faible, irrésolu, dans les actions ordinaires de la vie, il ne le cédait à personne en fermeté, en courage, dans les occasions difficiles et périlleuses. Etranger à l'intrigue, inaccessible à la séduction, il était dans les camps, comme dans le palais des rois, un homme d'honneur, un homme de bien... >

(2) Fleuby ds Chaboxtlon, Mémoires sur 1815, t^ 277 : « Lorsque l'Empereur déposa la couronne, le comte Drouot n'hésita pas, un seul instant, à lui garder.

simplement, sobrement, et, comme récrit Pons de l'Hérault, toujours satisfait « dès qu'il avait un petit coin pour travailler ». Ceux qui ont parlé de lui l'ont posé comme un homme de Plutarque, dévoué jusqu'à l'abnégation absolue, méprisant la fortune et ne révérant que l'honneur.

A l'heure suprême de la séparation, on n'entendit point à Fontainebleau prononcer les grands noms des officiers qui s'étaient élevés au-dessus de la foule durant l'Empire. De tous les maréchaux, Moncey, que les pleurs aveuglaient, assistait seul au départ. Près de lui, le duc de Vicence, désespéré, et le duc de Bassano, rendu stupide par le chagrin. Ils semblaient, les uns et les autres, rivés à la terre, regardant fuir, au loin, la berline qui emportait l'Empereur, sans pouvoir proférer une parole.

Le cortège, qui composait la suite de Napoléon, était ainsi formé. En avant, douze cavaliers précédant la voiture où se tenaient Drouot et d'autres officiers supérieurs. Venait, après celleci, celle de l'Empereur, accompagné du général Bertrand, seul; puis un détachement de cavaliers de soixante hommes et les équipages des commissaires représentant les puissances coalisées; enfin, huit voitures pour les aides de camp de l'Empereur, les officiers de sa maison et les domestiques. En tout, quatorze, auxquelles il fallait, aux relais, soixante chevaux. Les cavaliers de l'escorte étaient remplacés par d'autres à de courtes distances. Le train était accéléré. Dans la première journée, on fit vingttrois lieues, afin d'aller coucher à Briare. Napoléon, en route, s'en-

dains le malheur, la fidélité qu*il lui avait jurée dans la prospérité, et cette fidélité ne fut point à ses yeux un témoignage d'attachement, encore moins un sacrifice, elle ne lui parut que l'accomplissement naturel du devoir, qui lui était imposé par les bontés et les malheurs de Napoléon. Il abandonna pour le suivre, ce que les âmes bien nées ont de plus cher, sa famille et sa patrie, et sa carrière militaire, dans laquelle il avait acquis la plus glorieuse renommée. Transporté au milieu des mers, il tournait souvent ses regards vers le sol qui 1* avait vu naître; jamais aucun regret, aucune plainte ne s'échappaient de son cœur, sa conscience étant satisfaite. Pouvait-il être malheureux T Aussi désintéressé au service du souverain à l'tle d'Elbe, qu'il l'avait été au service de l'Empereur des Français, il refusa constamment le traitement et les frais de bureau considérables du grade de major général de la Garde. Ses appointements de lieutenant général et d'aide de camp lui paraissaient suffisants pour le payer plus qu'il ne valait. Il ne voulut, quoi qu'on pense, recevoir de Napoléon aucun bienfait. Habillez-moi, nourrissez-moi, lui disait-il, je n'ai besoin de rien de plus. Les offres les plus séduisantes lui furent prodiguées, pour le rappeler près des Bourbons; il fut insensible et préféra, sans effort, à l'éclat de leur trône, le rocher de Napoléon. »

treiint, avec le général Bertrand, de l'impératrice Marie-Louise, et de son fils, le petit Roi de Rome. De sa femme, il parlait sans émotion, comme d'une étrangère ; de son fils, avec des paroles pleines d'émotion et de tendresse, ne se lassant jamais de rappeler ses jolies grâces et ses petites impatiences, et la résistance opposée à ceux qui le voulurent emporter hors des Tuileries, à l'heure du voyage de Blois. « Pauvre petit diable », ajoutait-il.

A l'hôtel de Briare, Napoléon se fit servir à souper séparément avec Bertrand, qu'il admit à sa table. Tous les autres voyageurs, étrangers et généraux, Drouot et Lefebvre-Desnouettes, mangèrent ensemble. Le lendemain matin, il invita sir Campbell à déjeuner. Sa conversation roula sur des sujets très divers, et les choses anglaises l'intéressant toujours, il demanda quel était Tamiral qui commandait l'escadre de la Méditerranée. « Sydney- Smith », lui répondit son commensal. Ce nom lui rappela sa campagne de Syrie et le siège de Saint-Jean-d'Acre, défendue par ce même Sydney-Smith dont il reçut alors un cartel. Ensuite, un jeune officier, Laplace, le fils d'un grand savant, admis à ce déjeuner, intervint respectueusement sur un sujet qui passionnait extrêmement Napoléon, sur l'abdication qui avait terminé la guerre. Le jeune Laplace soutenait que cette guerre avait cessé trop brusquement; qu'elle aurait pu être continuée longtemps encore, l'armée étant toute dévouée à l'Empereur, et les excès des alliés exaspérant les populations, au milieu desquelles ils campaient. Le Sénat, parmi les assistants, était fort maltraité. Laplace voulut en prendre la défense. Napoléon l'interrompit avec colère, rejetant sur le Sénat tous les malheurs de la patrie. « Corps indigne », ajouta-t-il, car sans lui, sans sa forfaiture, sans son obéissance empressée à Talleyrand, l'Empereur affirmait qu'il aurait pu sauver Paris.

Le 21 avril, le cortège arriva le soir à Nevers, où tout le monde coucha.

A son arrivée dans cette ville, le grand exilé avait été salué des acclamations du peuple et des vivats des paysans qui criaient aussi : Vive la mort/ Peuple et paysans, que les royalistes appelèrent plus tard « la canaille de Nevers ». Rassuré par cet enthousiasme, Napoléon congédia son escorte, disant que l'amour des Français le garantirait bien de toute malveillance.

n LE RETOUR DE L'EMPEREUR

Dans les villes qu'il avait traversées, les fonctionnaires avaient sollicité l'honneur d'une présentation, et il leur avait parlé et les avait interrogés, en monarque exerçant toujours la puissance souveraine. Personne ne s'en étonnait. Aussi bien, il commençait à regretter l'acte qu'il s'était laissé arracher à Fontainebleau par ses maréchaux. Seulement il avait voyagé jusque-là dans les provinces patriotes, dévouées à la gloire de la patrie ; ses sentiments allaient changer bientôt, en s'avançant dans le Midi, en traversant la Provence où il faillit être écharpé.

Depuis Nevers les voitures suivirent la grande route jusqu'à Moulins, où son arrivée fut saluée avec la même passion qu'ailleurs. A Moulins, le cortège, au lieu de se diriger sur l'Auvergne, s'engagea sur la route de Roanne et de Tarare, pour aller à Lyon. A Roanne, Napoléon apprit que sa mère et le cardinal Fesch, venant d'Orléans, s'étaient réfugiés en un couvent voisin de Pradines. On fit halte à Roanne, dont l'industrie naissante retint l'attention de l'Empereur. Aux personnes qui l'abordèrent, toujours précis, et toujours prêt à connaître les besoins du pays, il demanda si les usines récemment construites étaient prospères. Aux militaires, il parla du mouvement des troupes maladroitement dirigées et du désordre constaté dernièrement dans la défense du Midi. On ne se lassait pas de l'entendre parler. A Tarare, pendant que les voitures impériales relayaient, M. et Mme Guizot, revenant du Gard, aperçurent l'illustre voyageur au milieu de groupes nombreux qui l'entouraient avec admiration, démontrant leur joie de le recevoir par des cris très nourris de : Vice F Empereur/ Rien ne lui échappait, ni les intérêts de l'agriculture et du commerce, ni les vestiges, encore subsistants, de la domination romaine; ce qui lui fournissait matière à parler d'histoire. Plus loin, traversant un petit bourg près de Lyon, Salvagny, avant de remonter en voiture, d'où il était descendu pendant les relais, il se promenait seul sur la route, ayant laissé derrière lui les commissaires étrangers. Il y rencontra le curé de la paroisse, avec lequel il échangea quelques paroles. Levant ses regards vers le ciel et apercevant une étoile très brillante, — celle qu'il appelait la sienne peut-être et dont il parlait toujours, — il interrogea l'humble prêtre sur le nom de cette étoile. Ce nom, il l'avait su jadis, disait-il,

mais il Tavaii oublié. Le bon curé était loin de le pouvoir satisfaire, il s'excusa... « Tant pis, monsieur le curé », répliqua Napoléon en s'éloignant avec un sourire.

Il est bon de rappeler ces conversations et ces remarques. Elles sont un témoignage de l'orgueil du conquérant qui, malgré sa chute, parle toujours en maître et de plus la démonstration de la force de cette âme qui étouffe en elle les regrets de la puissance perdue, pour ne s'occuper que de ce qui touche aux intérêts du peuple ou aux curiosités de l'antiquité. Entre temps, d'après les Mémoires de la générale Durand, il se serait expliqué sur le suicide avec ses compagnons de voyage, et il aurait dit : a On me fait le reproche de ne m'être pas donné la mort. Je ne vois rien de grand à finir sa vie comme quelqu'un qui s'est déshonoré ou qui a perdu toute sa fortune au jeu. Il y a bien plus de courage à survivre à un grand malheur non mérité. Je n'ai jamais craint la mort. Je l'ai prouvé dans plus d'un combat; et encore dernièrement à Arcissur-Aube. Je n'ai aucun reproche à me faire. Je n'ai pas été un usurpateur, comme on s'acharne à me le dire partout. Je n'ai accepté la couronne que d'après le vœu unanime de la nation. Quant aux guerres que j'ai faites, c'est différent. J'ai cru devoir les faire parce que la France demandait à être agrandie. » Ces paroles, vraies sans doute, contrastaient singulièrement avec ses actions, si on se rappelle la nuit tragique de Fontainebleau; ou bien s'appuyant sur l'ignorance de sa récente aventure, ne protestait-il pas contre le suicide afin de donner, plus tard, le change à l'opinion?

Lyon le reçut avec honneur. Cette ville, depuis son retour d'Egypte, lui avait été inaltérablement dévouée et le lui démontrait par des manifestations de regrets et de vivats. Quand il en partit, des voix très fortement accentuées lui crièrent : Adieu, gloiréjie la France!

A Lyon, Campbell s'était séparé du cortège; Napoléon l'avait envoyé en avant, afin de lui préparer sa traversée jusqu'à l'île d'Elbe sur un navire anglais. Un navire français lui était suspect. Il redoutait les observations malsonnantes de l'équipage. Près de Valence, Campbell avait rencontré le maréchal Augereau, qui venait de quitter sa petite armée, révoltée contre lui. Elle n'avait

pu tolérer plus longtemps les propos et les actes du maréchal, hostiles à l'Empereur, Augereau était coiffé d'une casquette et dépourvu de ses décorations, qu'il avait enlevées, disait-il à Campbell, par répulsion pour les distinctions honorifiques reçues de son ancien maître... « Quelle triste fin! s'écriait-il. N'aurait-il pas dû marcher devant une batterie et se faire tuer? Tout le monde s'y attendait. Mais il était trop lâche. Il n'a fait la guerre que par ambition et pour donner des trônes à sa famille. Si je me trouve sur son passage, je lui ferai connaître ce que je pense... » Le hasard les mit en présence l'un de l'autre sur la route de Valence. Napoléon, apprenant que le maréchal était en vue de ses équipages, descendit de voiture et s'avança au devant de son ancien lieutenant. Augereau, malgré ses rodomontades à Campbell, se montra tout décontenancé. Il tâcha, néanmoins, de faire preuve d'assurance et d'effronterie, saluant conune un militaire de la main à la casquette, tandis que Napoléon levait son chapeau comme on salue un personnage de marque. Leur conversation fut brève et sans effusion. Le maréchal répétait, devant son ancien chef, les récriminations des autres maréchaux à Fontainebleau. Et cet ancien chef conservait toute sa dignité par ses réplic[ues très froides, à l'homme qui avait livré Lyon aux Autrichiens, comme Marmont avait livré Paris aux Russes. Traîtres à leur patrie, tous les deux ! Augereau n'était qu'un ambitieux, un vaniteux, comme Marmont ; et il n'avait jamais pardonné à Napoléon d'avoir été plus audacieux, plus habile et plus heureux en brumaire que lui en fructidor. Ils se séparèrent sèchement; et assurément, le plus vilain rôle, en cette entrevue, avait été celui de cet hargneux adversaire. Arrivé à l'Isère, le train impérial passa la rivière sur un bac, le pont n'existant plus. Augereau l'avait fait miner et sauter, pour arrêter la poursuite de l'ennemi. Pendant que les voitures stationnaient près de l'eau arriva un bataillon qui rendit à l'Empereur les honneurs dus au souverain, et un soldat lui dit : « Sire, le maréchal Augereau a vendu votre armée. » Ce n'était donc pas seulement la pensée de Napoléon, c'était la croyance de tous les soldats.

A mesure que la route s'allongeait vers le midi de la France, les vivats devenaient beaucoup plus rares. Les populations regardaient passer ces voitures de voyage avec une sorte de dédain. En Provence, des cris malveillants partirent des groupes qui, aux

relais, considéraient le changement des chevaux. Bourrienne, en ses Mémoires, raconte que, près d'Avignon, un homme vêtu d'habits grossiers, mais que des bas de soie, des lunettes à branches d'or et des mains blanches trahissaient et désignaient comme une personne de la bourgeoisie ou de l'aristocratie, arriva, suivi d'un autre inconnu, à travers champs, jusqu'à la voiture de l'Empereur, et l'un et l'autre s'entr'aidant, ils se levaient pour mieux dévisager les voyageurs enfermés dans la berline. Pelard, le valet de chambre, leur intima l'ordre de cesser leur poursuite et de se retirer. Devant leur résistance un fourrier assis sur le siège, à côté de Pelard, dut les menacer de son pistolet pour leur faire prendre la fuite.

Ce n'était que le commencement.

A Orange, les premières escarmouches éclatèrent. Les voiture furent assaillies de vivats pour Louis XVIII. On criait : Vive le roi! A bas Nicolas/ Ce nom de « Nicolas » était une injure, inventée par les royalistes à l'adresse de celui qu'ils ne nommaient plus que Bonaparte. Et puis, en Provence, Nicolas est synonyme de Satan, empereur des Enfers. Des indiscrets, des audacieux s'avançaient vers les commissaires étrangers et leur disaient : « Nous ne ferons pas de mal au monstre. Nous lui voulons montrer comme nous l'aimons. » Et ils reprenaient en chœur : A bas Nicolas/

A Avignon, l'illustre voyageur échappa aux violences de la foule par surprise. Son passage était attendu la veille et même l'avantveille du jour où il traversa la ville. On ne s'y arrêta pas. Il était cinq heures du matin. Les postillons accélérèrent l'allure des chevaux jusqu'à la station de poste la plus proche, à Saint-Andédl. A la montée d'une côte. Napoléon, fatigué de la voiture, était descendu avec le général Bertrand, afin de marcher pendant quelques instants. Ses valets, descendus aussi, les précédaient. La malle arrivait devant eux. Le courrier s'arrêta et abordant Pelard lui dit : « Ce sont les voitures de l'Emperem» qui viennent

là-bas? — Pas du tout, répliqua Pelard, qui redoutait quelque embûche, ce sont les équipages des commissaires étrangers. — Non, non, reprit le courrier, ce sont les voitures de TEmpereur; je le sais. J'ai été soldat; j'ai servi sous le général en Egypte et je veux lui sauver la vie. Je viens de traverser le village d'Orgon, vers lequel vous allez. Si l'Empereur s'y arrête, il est mort. Toute la population est sur pied, poussant des cris sauvages autour d'un mannequin habillé en général français et couvert de sang, que Ton a pendu au haut d'un mât. Les misérables, les brigands ! Ils ont fixé sur sa poitrine un écriteau où se lit : Voilà comme tu seras un four/ Avertissez votre maître. Je vous le répète; s'il s'arrête à Orgon, c'en est fait de lui... «Et remontant sur son siège, la malle qu'il conduisait repartit au galop.

Pelard s'adressa au général Bertrand, qui fit part de cette confidence à l'Empereur, devant les commissaires. Le danger paraissant certain, il fut décidé que Napoléon revêtirait un autre costume que le sien, monterait à cheval en courrier, suivi d'Amadieu, le piqueur, et traverserait ainsi le village d'Orgon sans s'y arrêter. Il se coiffa d'un chapeau rond, s'enveloppa d'une lévite bleue et partit à franc étrier. En traversant le village il put entendre les imprécations prononcées contre lui : A bas le Corse/ A bas le tyran/ Pendant les relais des voitures la foule furieuse les cribla de pierres. Elle voulut forcer Pelard à crier : Vive le roi / Pelard, énergiquement résista, et l'un de ces énergumènes le menaçait déjà de lui fendre le crâne d'un coup de sabre, lorsque, les chevaux étant attelés, les voitures partirent au galop (1). Auparavant, le maire du village l'avait apostrophé en ces termes : « Est-ce que vous servez ce coquin-là, monsieur? — Non, je suis attaché aux commissaires étrangers, répondit Pelard. — Ah ! vous faites bien, reprit le maire. C'est un grand gueux, un scélérat. Je veux le pendre de ma main. Si vous saviez, monsieur, comme il nous a trompés, ce brigand-là. C'est moi qui l'ai reçu, quand il revint

(1) L'auteur d'une brochure ayant pour titre: Relation du passage de VEnu pereur à Orgon, rapporte : c Bernard Vernet, courrier, chargé du service pendant le voyage, traversa le village vêtu des habits impériaux, l'Empereur ayant ceux du courrier et galopant en avant avec Amadieu. Un chenapan, qui menait tout ce tapage, était armé d'un fusil, et voulut tirer sur celui qu'il prenait pour l'empereur Napoléon. Il ne le fit pas, parce qu'il vit un Saint-Esprit, brodé sur la poitrine du courrier, travesti en empereur. »

d'Egypte. Nous voulions dételer ses chevaux, traîner sa voiture. Je veux me venger aujourd'hui des honneurs que je lui ai rendus en ce temps-là. » Devant cette échauffourée on jugea prudent de ne point déjeuner à Orgon. On se munit de provisions de bouche et l'on mangea en route. L'Empereur en avant continuait son chemin au galop. Mais, à Saint-Ganat, harassé et tout meurtri, il dut s'arrêter avec Amadieu, dans une mauvaise auberge qui portait le nom de La Calade.

Il était midi lorsque les voitures arrivèrent. Les commissaires étrangers trouvèrent Napoléon affaissé sur une table, la tête en ses mains et absorbé dans ses réflexions. Elles étaient amères. La conversation, poursuivie quelques instants avec l'hôtesse, l'avait profondément troublé. Cette femme, le prenant pour un courrier, lui avait demandé s'il avait vu Napoléon. Elle l'attendait, disait-elle, et elle espérait bien que la foule le massacrerait. La colère, la haine de cette mégère s'exaltaient au son de ses paroles et elle continuait : « Il faut qu'on s'en débarrasse et on ne sera certain de ne plus le revoir que si on le jette au fond d'un puits avec des pierres par-dessus, sans quoi il faut tout craindre de sa part. Ainsi, monsieur le courrier, le Directoire, pour le perdre, lui avait donné un commandement en Egypte. Il en est revenu ; et si on se borne à l'envoyer dans son île, il en reviendra aussi. Il nous a fait tant de mal!... Il n'a pas laissé un seul jeune homme dans le pays (1)... » La conscription, en effet, était le grand grief des Provençaux contre Napoléon. Thibaudeau, le préfet de Marseille, fort sévère sur ce point, n'admettait aucune excuse, et il n'avait échappé à la colère des populations, ameutées contre lui, qu'en se cachant à Arles, dans une famille de royalistes. Devant l'auberge, la foule était grande. Des cris de vengeance s'élevaient en appels sinistres, jetant l'épouvante chez ceux qui venaient d'arriver et se tenaient respectueux devant l'Empereur assis et la tête couverte. Eux avaient leur coiffure à la main. L'hôtesse, apercevant ce contraste et comprenant que l'Empereur était celui-là même qu'elle venait de prendre à témoin de ses rancunes féroces, se confondit en excuses, et se montra d'autant plus douce

(1) Journal de Gourgaud (t. I, p. 391) : « A Orgon, disait l'Empereur» une jeune et jolie femme était si acharnée contre moi, qu'elle aurait, j'en suis sûr, bu mon 5>ang. >

et plus aimable qu'elle avait été plus inconvenante et plus agressive. La foule, toujours plus surexcitée, menaçait de briser les voitures ; l'hôtesse les fît entrer dans la cour de l'auberge et les portes de la cour furent barricadées. Le tumulte persistait; que serait-ce à Aix, une ville peuplée de vingt mille habitants? Les commissaires résolurent d'expédier un courrier au maire, l'avertissant du passage de l'Empereur et demandant que sa personne fût respectée et protégée. Ils ajoutaient qu'ils rendraient la ville responsable de toute violence, laquelle serait vengée, en représailles, par les troupes autrichiennes. La réponse, on n'en doute pas, fut satisfaisante et le départ décidé.

Le repas, pris à l'auberge, avait été triste. Napoléon mangea peu et refusa le vin qu'on lui offrit, craignant qu'il n'y eût du poison. Ses idées assombries ne se déridaient point. Il rappelait que, dans ce pays, après la prise de Toulon, il avait eu la plus grande peine à protéger des royalistes, que les républicains poursuivaient; et c'était le contraire aujourd'hui, les républicains étaient en butte à la haine des royalistes. « Aussi bien, ajoutait-il, je suis dégoûté de la politique ; je n'ai plus aucune ambition et je refuserais même le sceptre de l'Europe s'il m'était offert. » Après le repas, il s'était retiré dans une petite pièce voisine de la cuisine, où l'on avait mangé, et, accablé de fatigue, il s'était endormi sur l'épaule de son valet de chambre.

Afin de quitter l'auberge sans encombre, il consentit à prendre l'uniforme du général Koller, la pelisse et le bonnet de fourrures, puis il monta dans la voiture du commissaire autrichien, qui occupa la place de l'Empereur, à côté de Bertrand. Lorsque le cortège sortit de la cour de l'auberge, les curieux se précipitèrent sur les côtés, s'efforçant de reconnaître le profil napoléonien. Beaucoup de gens tenaient en mains un écu, comparant, avec l'effigie de la pièce, les figures qu'ils avaient sous les yeux. Mais sous son accoutrement autrichien, Napoléon était méconnaissable.

Le lendemain, on déjeuna à Saint-Maximin, où le sous-préfet d'Aix, de passage en ce petit bourg, soUicita l'honneur d'être reçu par l'Empereur. Napoléon agréa la demande de ce fonctionnaire et causa longuement avec lui. Il ne pardonnait point aux Provençaux les avanies dont il venait d'être victime, et leur hostilité et leur haine. Il ne manqua point d'attaquer, à son tour, cesipopulations

méridionales, dépensant, en gestes et en paroles, l'exubérance de leur turbulente nature. Il disait : « J'arrive, plein de confiance, au milieu de vous, et je ne trouve, ici, que des enragés qui menacent ma vie. Il parait que c'est une méchante race que vos Provençaux. Ils ont commis toutes sortes d'horreurs et de crimes dans la Révolution et paraissent disposés à recommencer. Mais, quand il s'agit de se battre avec courage, alors ce sont de foutus lâches. Jamais la Provence ne m'a fourni un seul régiment sur lequel je pusse compter. Est-ce que vous ne pouvez contenir cette populace ?» — c Je suis tout confus, sire, » lui répondit le sous-préfet. Mais l'Empereur lui demandait une répression impossible.

Cependant les démonstrations criardes cessèrent peu à peu. Dans les villes et les villages la masse des curieux était maintenue sans effort, tranquille et silencieuse, par les gendarmes. L'arrivée à Brignoles fut très calme. Napoléon quitta cette petite ville pour aller au château de Bouillidou, mis à la disposition de la princesse Pauline par le propriétaire, M. Charles, membre du corps législatif. Il y fut reçu avec la plus affectueuse prévenance; et les tendresses de cette sœur aimée lui firent oublier les heures mauvaises que, depuis Lyon, il avait subies. De ce château il continua sa route sur Fréjus, où il retrouva le respectueux empressement des villes patriotes du centre de la France. Cette différence d'attitude dans la population ramena un peu de gaieté en son esprit. Il se montra bienveillant, affable pour son entourage, visita la maison paternelle de Sieyès, et rappela qu'en ce lieu était né Tacite. Toutefois, recevant à sa table les commissaires étrangers, il ne put comprimer l'amertume qui débordait de son cœur au souvenir des procédés inqualifiables, à son égard, du gouvernement provisoire. On ne lui avait laissé qu'un service de table très mesquin, en argent, qu'une petite quantité de ses chemises, et tout le reste de son trousseau lui avait été enlevé, ainsi qu'une foule d'objets acquis avec l'argent de sa cassette personnelle. Et cette vilenie, de la part de gens qu'il avait comblés de richesses et d'honneurs!

De Fréjus, il se dirigea vers Saint- Raphaël, petit port de pêcheurs, où il avait abordé en 1798, à son retour d'Egypte, et là, il s'embarqua sur la frégate anglaise, VUndaunted, qui le devait conduire à Porto-Ferrajo, la capitale de l'île d'Elbe.

Le jeudi 28 avril, au soir, TEmpereur fut reçu avec la solennité, usitée poiu* les souverains, à bord du navire anglais. L'équipage était sous les armes, et le capitaine fit à Napoléon les honneurs de son bâtiment, après avoir fait tirer une salve de vingt et un coups de canon. La frégate ne mit à la voile que le lendemain. Pendant la traversée. Napoléon se promena souvent sur le pont du navire; et lorsque, avec sa longue vue, il voulait inspecter l'horizon, ses officiers lui offraient leur épaule pour l'y maintenir immobile. Sous la douceur du calme, succédant aux journées agitées et tumultueuses de la fin de son voyage, son âme retrouvait son énergique nature, son caractère, sa bienveillance envers les subalternes. Il se montrait prévenant, poli pour tout le monde, et, en son regard fascinateur, réapparaissait le grand honmie que la chute n'avait point diminué. C'était toujours l'Empereur que l'on voyait, en sa personne, le César triomphant, dont les idées laissaient percer l'élévation de l'esprit, l'étendue de l'ambition.

Il aimait à s'entretenir avec Campbell, le commissaire anglais, et, avec lui, discourir sur sa politique et sur celle de l'Angleterre, dont il annonçait l'accroissement de puissance et de domination... Quelle nation, quels hommes lui pourraient-ils faire obstacle? disait-il; les Bourbons n'étaient que de pauvres diables, politiques étroits et de médiocre envergure, qui seraient heureux de vivre en France, comme de grands seigneurs et laisseraient l'Angleterre continuer sa marche en avant. Ces princes Bourbons signeraient, avec elle, tous les traités de commerce qu'elle voudrait. D'autres fois, il parlait de la guerre qu'il avait soutenue en Espagne, mais il omettait d'expliquer les raisons de cette aventure, qui avait si mal tourné. Puis surgissait, tout à coup, l'homme d'Etat, aux conceptions grandioses, quand il exposait les projets que sa chute avait arrêtés. « Anvers, disait-il, j'y tenais. C'était une base d'appui contre l'Angleterre. En une guerre, qui aurait eu pour théâtre la mer du Nord, Brest, Toulon, tous mes autres ports eussent pu être bloqués; avec Anvers j'aurais trouvé le moyen de combattre encore. Recevant les bois de Pologne, il m'aurait été facile d'équiper, en ce port, une nouvelle flotte, prête à l'attaque. Sans Anvers, la France n'est qu'une puissance maritime peu redoutable. Non, je n'aurais jamais cédé Anvers. Et, d'ailleurs, j'avais juré, à mon sacre, de ne rien sacrifier des forces

de la France. Je savais, par mes espions, tout ce qui se passait dans les Iles britanniques. Mon service de surveillance était merveilleusement établi. Tous les contrebandiers me servaient avec dévouement. Ils m'apportaient, à Gravelines, leurs renseignements et les marchandises anglaises, prohibées sur le continent, contre des guinées que je leur faisais remettre. Cette organisation parfaite me coûtait cinq millions par an, et rien ne m'échappait. Enfin, n'avais-je pas à ma disposition l'Elbe, aussi profond que l'Escaut? Mes ingénieurs avaient sondé ce fleuve, et j'allais, près de Hambourg, édifier un vaste établissement, un port de mer plus important et plus sûr encore que celui d'Anvers. Plus près de la Pologne pour en recevoir les bois, j'aurais eu des navires à meilleur compte. »

Un autre jour, l'Empereur s'expliquait sur Cherbourg, où il voulait améliorer la rade, faire creuser un bassin dans le roc, avec des docks pour vingt-cinq vaisseaux de guerre; « et si jamais, ajoutait-il, une flotte anglaise y eût pénétré, j'en aurais fait sauter l'entrée à la mine, et la flotte ennemie y eût été enfermée, sans issue ». Avec un crayon, devant son auditoire attentif et muet d'admiration, il traçait un plan de Cherbourg, une ligne de fortifications, destinées à protéger tous ces travaux contre une attaque par mer. Puis, sa pensée, toujours effervescente, sautait d'un bond aux côtes méridionales de la France, à Bouc, choisi comme lieu de constructions navales où les matériaux seraient arrivés par le Rhône. « Toulon, disait-il, n'aurait plus été qu'un port de refuge pour une flotte. »

Peyrusse, qui suivait Napoléon à l'île d'Elbe, rapporte, avec conscience, ces conversations prestigieuses de l'Empereur, éblouissantes pour son entourage. Devant tous, se dressait, avec son ascendant d'autrefois, l'homme qui avait tenu vingt ans en échec la puissance de l'Angleterre, le terrible adversaire de ce peuple qui ne peut être atteint et écrasé que sur mer. Sa politique, éclairée de ces commentaires, devenait excusable. Ce ne fut pas sa faute s'il échoua, mais celle de ses amiraux, hommes trop ordinaires.

Sur le navire, ses repas étaient pris avec le capitaine, le grand maréchal Bertrand et le général Drouot. Ses autres officiers mangeaient avec l'état-major du bâtiment. A la table de Napoléon, les mets étaient délicats, de cuisine française et de cuisine anglaise,

élégamment présentés avec des vins exquis. Là, il se faisait bonhomme, presque familier, montrant la tabatière, qu'il portait en sa poche, sur le couvercle de laquelle était encastré le portrait de Marie-Louise, puis une autre où était peinte la miniature du Roi de Rome. Et quand il considérait le joU visage de son fils, ses yeux s'y arrêtaient avec complaisance, avec attendrissement; on voyait combien grande était son affection pour l'enfant !

Enfin, le 3 mai, VUndaurUed jeta l'ancre à quelques encablures de Porto-Ferrajo, la capitale de File.

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