‹ Le retour de l'empereurChapitre 6 sur 30 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

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I. — Le gouverneur de l'tle d^Elbe, le général Dalesme, ignorant les événements

passés sur le continent, veut s'opposer au débarquement de l'Empereur. — Sur une lettre écrite par Napoléon, que lui porte le général Drouot, le général Dalesme vient, à bord de la frégate anglaise, présenter ses hommages au nouveau souverain de Ttle. — Débarquement de l'Empereur à Porto-Ferrajo. — II y est reçu avec enthousiasme par les Elbois, et conduit en grand» pompe à la petite église de la ville. — Un Te Deum y est chanté. — Première réception des autorités elboises à l'hôtel de ville. — Après ces audiences. Napoléon se fait amener un cheval, afin de visiter la campagne qui entoure Porto-Ferrajo. — Etonnement des Elbois. — L'Empereur, ensuite, annonce à Pons de l'Héraultv administrateur des mines, qu'il ira déjeuner aux mines le lendemain matin. — EfTarement de Pons de l'Hérault à cette nouvelle. — Ne trouvant point de maison à sa convenance à Porto-Ferrajo, Napoléon prend le parti de se faire construire une habitation à la place de moulins à vent, situés au sommet de la ville; et à cause de cela, cette habitation (les Elbois disaient palais) prend le nom de MulinL — L'Empereur se constitue une sorte de cour et nomme des fonctionnaires, chambellans, aides de camp, magistrats, choisis parmi les notables du pays. — Dénombrement des serviteurs attachés à sa maison : dénombrement et noms de ses chevaux.

II. — Les revenus que lui assurent les ressources de l'tle. — Première fête oflerte aux Elbois, à Phôtel de ville. — Arrivée de la Garde, le 26 mai. ' — Gomment elle a traversé la France, sous le commandement de Cambronne. — La flottille de Napoléon ; quel officier la commande.

III. — Les travaux entrepris par l'Empereur dans llie. — Ses recherches de terrains propres à la culture des céréales. — Il prend possession de la petite tle de Pianoaoy voisine de l'tle d*Elbe. — Impatient d'être chez lui, il presse les travaux des MulinL — Il s'y installe avant l'achèvement des travaux, avant le séchage des peintures. — Comment il meuble son palais. — La première fête donnée aux MulinL

rv. — Afin de posséder une maison de plaisance, hors de sa petite capitale, il achète une petite propriété, un vignoble plutôt, à San Martino, à quelques kilomètres de Porto-Ferrajo. — Les grognards donnent à cette maison le nom de Saint-Clou d. — De ce côté-là, ils dirigent leurs promenades pour manger les raisins des vignes. « Si elles sont à l'Empereur, disent-ils, elles sont à eux aussi.» — San Martino bientôt ne lui suffit plus; l'air n'y est point assez léger, assez frais. — Il trouve ce qui lui convient à Monte-Giove, au hameau de Marciana, dans un ermitage, dont il expulse l'ermite. — 11 va y séjourner après le 15 août, après la célébration de sa fête. — Il y fait venir sa mère, arrivée à Ptle d'Elbe depuis quelques semaines.

V, — Son séjour à Marciana se prolonge. — Il y attend la visite de la grande dame polonaise, Waleska, devenue sa maîtresse, pendant son passage en Pologne. — Waleska passe quelques jours à Marciana, près de Napoléon, et elle le quitte un jour de tempête, afin d'échapper à la curiosité*des Elbois. — Satis-

faction de Napoléon, lors de cette visite. — Il vivait trop seul ; ce qui lui faisait désirer la venue de Marie-Louise près de lui. — Âffluence des étrangers à Porto- Ferrajo. — Dans le nombre beaucoup d'intrigants, d'intrigantes et d'aventuriers.

VI. — Espions contre Napoléon, installés à Itle d'Elbe ou en Italie. — Sir Neil Campbell, pour l'Angleterre. — A Livoume, Mariotti, pour la France. — Bruits répandus en France sur l'Empereur; les royalistes affirment qu'il devient fou.

VII. — Tristesses de l'Empereur. — L'argent lui manque. — Ses ressources ne sont point équivalentes à ses besoins. — Sa résolution de quitter Ttle d'Elbe. — Précautions prises pour dépister ses surveillants et masquer ses projets. — Travaux qu'il ordonne ; fêtes qu'il annonce. — Sa sœur Pauline, arrivée depuis quelques mois, organise aux Mulini des bals et des représentations théâtrales.

VIII. — Arrivée à Porto-Ferrajo de Fleury de Chaboulon, envoyé par le duc de Bassano. — 'Entrevue de l'Empereur avec ce jeune émissaire. — Révélations de Fleury de Chaboulon. — Il apprend à l'Empereur la désaffection de la France pour les Bourbons et l'attente du peuple et de l'armée qui espèrent toujours en lui.

IX. — Cette entrevue fit précipiter le départ de l'Empereur de Itle d'Elbe. — Il révèle ses projets à son entourage ; à Bertrand qui les accueille avec joie ; à Droùot qui ne dit mot, considérant cette entreprise comme néfaste. — Aveux de Napoléon à sa mère et à sa sœur Pauline. — Sa mère ne s'oppose point à sa résolution ; sa sœur Pauline fond en larmes. — Chagrin des Elbois à cette aouvelle. — L'Empereur nomme une junte, qui administrera Itle en son nom. — Joie des vieux grognards. — Embarquement de la Garde, sous la conduite de Drouot. — De quels navires se compose la flottille, qui va porter la fortune de César. -* Adieux de Napoléon aux Elbois.

Devant cette île de vingt-neuf kilomètres de long sur dix kilomètres de large, la frégate anglaise (1) stationnait, avertie par le général Dalesme, le gouverneur, que les canons des forts seraient pointés sur le navire s'il avançait plus près. Le général Dalesme, ignorant ce qui se passait sur le continent, sommé, quelques jours auparavant, par un commissaire anglais de livrer l'île à l'Angleterre parce que l'empereur Napoléon avait abdiqué sous la pression des grandes puissances européennes coalisées contre lui, puis, une autre fois, invité par un commissaire français, au nom du gouvernement provisoire, de remplacer le drapeau tricolore par le drapeau blanc des Bourbons, le général Dalesme était devenu méfiant, et, avant de laisser pénétrer dans la rade un navire de guerre anglais, il exigeait des renseignements précis. L'aviso

(1) VUndauned'j\[xi portait Napoléon.

envoyé par lui en reconnaissance ramena le général Drouol, le colonel Jermanowski, sir Neil Campbell et le colonel Klaus, aide de camp du général Koller, avec une lettre, confiée au général Drouot, de l'empereur Napoléon, annonçant lui-même son abdication, et, depuis le traité de Fontainebleau, créé souverain de l'île, vers laquelle, disait-il, l'avaient attiré les mœurs douces des habitants et la bonté du climat.

Si déconcertante que fût cette nouvelle, il fallut bien y ajouter foi. Le général Dalesme résolut alors de se faire accompagner près de l'Empereur par les plus hauts fonctionnaires de Porto-Ferrajo, le sous-préfet, le commandant de la garde nationale, et Pons de l'Hérault (1), administrateur des mines, afin de lui exprimer la joie qu'éprouvaient les habitants de l'Ile de le recevoir au milieu d'eux. Cette députation fut présentée d'abord au grand maréchal Bertrand ; puis apparut l'Empereur. « Nous fîmes un mouvement, écrit Pons, pour aller à lui. Il vint à nous. Ce n'était pas Thémisiocle, banni d'Athènes; ce n'était pas Marins. L'Empereur ne ressemblait à personne, sa physionomie ne pouvait appartenir qu'à lui. Il portait l'habit vert des chasseurs de la garde, avec les épaulettes de colonel. L'étoile de la Légion d'honneur, attachée à sa boutonnière, était celle de simple chevalier. Son air était calme ; ses yeux avaient de l'éclat ; son regard était empreint de bienveillance. Il était tête nue et les bras croisés derrière le dos. Gonune il se tournait à demi, nous vîmes qu'il tenait dans sa main droite un chapeau de marin et cela nous étonna. Nous esseyâmes de bégayer quelques mots, l'Empereur comprit^notre trouble. Il nous répondit avec bonté, comme s'il avait entendu tout ce que nous ne savions lui dire. Puis il parla des derniers malheurs, de ceux de la France et des siens et revint sur son intention de se consacrer au bonheur des Elbois. »

(1) Pons de THérault était né à Cette, en 1772, d*un aubergfistd espagnol et d'une Française. Il avait commencé sa carrière dans la marine marchande, et il était devenu oiBcier de marine» puis capitaine d'artillerie. Ce fut dans cette situation qu'il fut mis en relation avec Napoléon au siège de Toulon. En 1809, par la protection de Lacépède, il fut nommé directeur-administrateur des mines de fer de rtle d'Elbe. C'était un républicain ardent, un admirateur de Robespierre, ne rêvant que de liberté et d'égalité, un pur jacobin, enfin, qui néanmoins, comme tous ses pareils, s'inclina très bas sous la domination impériale, parce qu'au fond ses principes politiques se résumaient en cette formule : céder toujours à la force* C'est pourquoi, à l'Ile d'Elbe, il céda à Napoléon.

Au retour dans l'Ile de cette députation, le drapeau blanc, déployé sur les forts, fut descendu et remplacé, le lendemain, par celui que venait d'adopter Napoléon, fond blanc, traversé d'une large bande rouge, semée de trois abeilles d'or. Dès qu'il fut hissé bien en vue, la frégate le salua de vingt et un coups de canon, et cette salve d'honneur éveilla, tout de suite, un sentiment d'orgueil dans l'âme des Elbois, désormais indépendants, petit peuple sans doute, mais ne dépendant plus d'aucun autre, fier de sa liberté, sous l'égide de celui qui avait gouverné le monde. Le débarquement de l'Empereur avait été remis au lendemain. Toute la soirée, toute la nuit, les habitants de Porto-Ferrajo se livrèrent à un enthousiasme exubérant, et sans rien comprendre à cette extraordinaire aventure, ils préparèrent une réception magnifique à leur nouveau souverain.

Dans la matinée du lendemain, beaucoup des habitants de Tfle, montés sur des barques, se dirigèrent vers la frégate, ancrée déjà dans la rade, espérant être reçus par l'Empereur, ou bien l'apercevoir se promenant sur le pont. La plupart étaient accompagnés de chanteurs, ou de joueurs de mandoline, venant donner une aubade à celui qui les devait gouverner. Et pourtant, dans l'île, comme sur le continent, il avait été maudit, et, dans une bourgade, pendu en effigie comme à Orgon. Avec leur mobilité méridionale, ceux-là, maintenant, s'étaient changés en admirateurs. Sur la place de la petite ville où le cortège devait se former, les maisons étaient pavoisées d'étoffes multicolores. Les femmes avaient sorti de leurs armoires, pour les accrocher aux fenêtres, leurs soies qui chatoyaient au soleil. A midi sonnant, un coup de canon partit de l'un des forts de la ville, et fut suivi des salves de toutes les batteries. Alors, la population, massée sur le port, put voir Napoléon descendre de la frégate dans le canot amiral recouvert de tapis. Les marins, sur les vergues, poussèrent trois hurrahs prolongés et, entouré de l'état-major du navire, le souverain de l'île d'Elbe, avec ses officiers composant sa nouvelle cour, fut amené à bord du quai, vers la porte de mer de Porto-Ferrajo. Là, se trouvaient réunis les fonctionnaires et les notables, en tête desquels paradaient le sous-préfet et le maire, tenant en mains les clefs de la ville, symbole accoutumé de soumission. Un peu en arrière, le vicaire général, Arrighi, se disant cousin de Napoléon,

avec le dais de la paroisse, orné de guirlandes et de banderolles de papier doré, de tout le clinquant que le prêtre avait supposé donner au dais plus grand air, pour conduire le souverain au Te Deum. Le maire voulut prononcer des paroles de bienvenue et de respect. Son émotion était si grande, que les paroles lui restèrent dans la gorge. Napoléon mit tout le monde à l'aise par un sourire aimable; et tandis que Tunique cloche de la paroisse envoyait, du haut du clocher, dans un branle formidable, ses carillons d'allégresse, il s'avança sous le dais, et le cortège de sa cour et des fonctionnaires le suivit en rangs pressés, mais peu imposants, jusqu'à l'église. La foule était si compacte que chacun piétinait sur place. C'était, de toutes parts, un remous terrible, à grand'peine contenu par l'infortuné vicaire général. Le grand maréchal Bertrand, le général Drouot, le général Dalesme étaient au premier rang, après l'Empereur; ensuite venaient le trésorier Peyrusse et le colonel Jermanowski ; puis les commissaires étrangers restés avec Napoléon, sir Neil Campbell et le général Koller; et les fourriers du palais, et le médecin, le pharmacien; enfin Tétat-major anglais et la foule des fonctionnaires de l'île et celle des curieux, enthousiastes de l'homme dont ils n'avaient jamais connu que la renommée terrifiante.

Napoléon marchait impassible et songeur, sous le dais oscillant dans les mains des porteurs bousculés. Certes, songeur, il y avait de quoi. La réalité s'imposait cruelle à celui qui avait traversé, en triomphateur, toutes les capitales de l'Europe. Au milieu de cette population bruyante, lançant des pétards jusque dans ses jambes, pour manifester sa joie, il ne retrouvait plus les démonstrations correctes des grandes villes conquises ; il y avait trop de différence entre les autres solennités et celles-ci, pour ne point soulever de dégoût son âme orgueilleuse. Son abdication, les adieux à sa Garde, son départ de Fontainebleau, tous ces actes avaient été dignes de son nom et de sa gloire. Mais, à l'heure présente, n'était-ce pas une parodie, une mascarade, au milieu de laquelle le destin narquois lui faisait jouer le premier rôle? Le long de la route, à travers la France, même quand on le poursuivait de cris de mort, il n'y avait point une antithèse aussi frappante du passé au présent^ Il portait, alors, le poids de la haine soulevée par ses conquêtes sanglantes; il était odieux, mais non ridicule. Il passait pour

l'écraseur des peuples, qui avait fait couler des torrents de sang, dans ses batailles longues d'une semaine ; pour le tyran effrayant qui avait comprimé, sous le talon de ses bottes de conquérant, les libertés les plus essentielles au bonheur de l'humanité. Il était un monstre, lui avait-on crié, mais il était toujours l'homme redouté, au-dessus de tous les autres hommes. Et il y avait encore de la grandeur dans ces insultes et cette aversion menaçante. Maintenant, sous ce dais misérablement paré d'oripeaux de papier, n'était-il pas si avili, si diminué, qu'il en paraissait grotesque ; géant en une petite cage ? Les Elbois ne comprenaient point cette déchéance. Ils s'enorgueillissaient de recevoir le plus grand général de l'Europe : pour leur pays illustration certaine qu'ils célébraient par des chants et des cris sans fin.

Le vicaire général, plein de son importance, réussit, non sans effort, à mener dans son église cette foule en délire. Un prie- Dieu, orné de la même manière que le dais, était installé au milieu du chœur. Napoléon s'y plaça, s'y agenouilla même, et parut prier, pendant que les chantres au lutrin et tout le peuple, sous les voûtes du monument, entonnaient le Te Deum. Lorsque les chants eurent cessé, le cortège se reforma, et avec le même cérémonial, le nouveau souverain fut conduit à l'Hôtel de Ville, qui se trouvait en face de l'église. Dans le salon d'honneur, l'autorité municipale avait fait élever un semblant de trône où Napoléon s'assit pour donner audience à ceux qui devaient lui être présentés; aux membres du tribunal, aux officiers de la garnison, aux maires des communes assistant à son arrivée. Il était en uniforme de colonel des chasseurs de la Garde, avec les décorations de la Légion d'honneur et de la Couronne de fer d'Italie, coiffé du petit chapeau légendaire, sans lequel on ne reconnaissait plus le grand Empereur toujours victorieux. Aux maires venus le saluer ce jour-là, il parut un être surnaturel, instruit autant qu'eux, et mieux qu'eux, des besoins de leur commune. C'était miracle que cette science infuse. Où avait-il appris tout ce qu'il disait, tout ce qu'eux-mêmes savaient être la vérité, d'après leurs souvenirs. Ah ! quel bienfait du ciel un homme pareil pour s'occuper d'eux ! Elbe serait avant longtemps une île fortunée dont les étrangers seraient jaloux.

Cet étalage, qui les éblouissait, avait une cause fort simple.

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A Fontainebleau, durant ses journées les plus malheureuses, il avait cherché à dissiper l'ennui de ses heures, en étudiant, en des livres spéciaux, la topographie de l'île et les produits de son agriculture, les plantes et les arbres qui lui manquaient, et le chiffre de ses échanges commerciaux, et les industries que l'on pouvait implanter dans le pays. Les notes officielles demandées à la souspréfecture, le matin même de son arrivée en rade, avaient complété ses renseignements de statistique, et avec sa grande habileté de gouvernement, il en avait tiré tout un programme d'administration et un plan d'améliorations.

Après les audiences, les assistants pensaient que cette journée officielle était achevée, et que Napoléon allait se retirer dans l'appartement, installé pour lui à l'Hôtel de Ville. Quelle ne fut pas la stupéfaction des Elbois, de l'entendre demander un cheval et annoncer une excursion aux communes voisines et vers les forteresses. L'activité, le déplacement étaient une nécessité pour lui. Il ne savait être tranquille. Et, d'ailleurs, la petite ville, — sa capitale, — avec ses rues étroites, en pente d'escalier, infestées de l'exhalaison des immondices, en tas dans les coins, lui inspirait le désir d'aller au dehors, en pleine campagne, chercher des impressions plus réjouissantes. A peine arrivé, il pensait à s'éloigner. Le soir même, tandis que fumaient, au bord des fenêtres, en guise d'illuminations joyeuses, les lampions pleins d'huile éclairant les danses du peuple dans les carrefours, lorsque tout le monde se disposait au sommeil, il mandait le sieur Pons de l'Hérault, auquel il annonçait que, le lendemain matin, il irait visiter les mines et déjeuner chez lui. L'administrateur n'eut que la nuit pour préparer cette réception inattendue; et ce ne fut pas une mince affaire. Chambres de la maison, salle à manger, salon, jardin, chemins, bâtiments d'exploitation, il fallut nettoyer, ratisser, embellir tous ces lieux où, dans quelques heures, l'Empereur arriverait. Ces mines composaient le principal revenu de l'île, et il importait au nouveau souverain d'en inspecter l'exploitation et de contrôler l'administration de l'homme qui en avait été chargé. Cette visite, sans doute, satisfit à ses exigences, car le sieur Pons fut maintenu en son poste. C'était, au surplus, un honnête homme, naïf peut-être, mais exact en tous ses devoirs, pointilleux et ri-

gide, tenant ferme aux règlements et d'une probité incontestable. Les dissentiments, qui s'élevèrent entre l'Empereur et lui, eurent pour cause justement le refus, opposé par Pons, de livrer à l'Empereur le revenu des mines, antérieur au traité de Fontainebleau. Pons disait qu'un décret impérial l'avait attribué à la Légion d'honneur, et que, sans un décret contraire annulant le premier, il n'avait pas le droit d'en disposer autrement. L'Empereur eut raison, pourtant, de cette obstination, et la résistance de Pons ne fit qu'augmenter sa confiance dans le caractère et l'honnêteté de son subordonné. Le décret sous les yeux, il disait : « Où avais-je la tête, à ce moment-là? Combien de sottes mesures pareilles durant mon règne? »

Après quelques semaines, il avait parcouru à cheval la plus grande partie de l'étendue de son domaine (1). Il partait, suivi de ses officiers et il arrivait au galop, au milieu des bourgades où les réceptions se ressemblaient toujours : discours du maire, groupes de jeunes filles répandant des fleurs sous ses pas et lui souhaitant la bienvenue, chant de jeunes garçons, étalage do verdures. Rien n'était changé d'une commune à l'autre. Mais, en ses promenades, comme sous les fenêtres de l'Hôtel de Ville, il ne pouvait se débarrasser des chanteurs et des musiciens ambulants, qui le voulaient charmer par des concerts; des artistes italiens qui lui voulaient vendre les statues et les bustes qu'ils colportaient sur la tête, son buste à lui, ceux de Marie-Louise et du Roi de Rome ; des moines errants, et des religieuses minables, qui tendaient la main, sans vergogne, et se roulaient dans la poussière, sous les pieds de son cheval, lorsqu'il passait outre, comme s'il ne les avait pas aperçus. A l'Hôtel de Ville où, par force, il logeait, l'accès de sa personne était trop facile, et il attendait avec impatience l'achèvement de la maison qu'il devait habiter,

(1) Pichot écrit : « On croirait que Napoléon veut réaliser le mouvement perpétuel, et il prend plaisir à fatiguer tous ceux qui l'accompagnent dans ses excursions : ce que j'ai éprouvé plus d'une fois par moi-même. Je ne pense pas qu'il lui soit possible de s'asseoir pour écrire, ou se livrer à une de ses occupations de sa retraite qu'il avait annoncées dans les adieux de Fontainebleau, tant que sa santé lui permettra les exercices du corps. Hier (on était au mois de mai) après une promenade à pied par un soleil ardent, depuis cinq heures du matin jusqu'à trois heures après midi, après avoir visité les frégates et les transports, il est monté à cheval pendant trois heures encore, pour se défatiguer, m'a-t-il dit ensuite. »

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au sommet des sa petite capitale, à la place de moulins à vent, les Mulini qu'il fit abattre.

Il en voulut être Tarchitecte (1). Tout y fut prévu par lui, jusqu'au nombre de clous à enfoncer dans les poutrelles, l'épaisseur des murs, la qualité des matériaux. Lorsqu'il en distribua l'intérieur, il dit publiquement : « Là, seront mes chambres ; ici, celles de ma femme et celles de mon fils. » Ces mots furent répétés aussitôt, et les Elbois en furent ravis. Posséder à la fois le grand empereur Napoléon et une archiduchesse d'Autriche, l'honneur en serait extrême. Et l'on surveilla, aussi fiévreusement que lui, la fin de ces constructions que le peuple de Porto-Ferrajo admirait. Il y aurait dans l'Ile le palais des Mulini, comme il y avait à Paris le palais des Tuileries.

Il pourvut ensuite aux emplois de sa nouvelle cour. Puisqu'il était souverain, il devait en avoir au moins les apparences; ne pas vivre en petit bourgeois et se garantir de la promiscuité des gens que l'audace pousse en avant. Les compétiteurs des places ne manquèrent point. Il n'eut que l'embarras du choix parmi les notables de Tile, qui désiraient être chambellans, et, parmi les jeunes gens riches, officiers d'ordonnance; Bertrand et Drouot restèrent les grands dignitaires de sa maison : Bertrand, comme

(1) < Pendant qu'il faisait construire sa maison des Mulini, nous dit Pons de l'Hérault, au milieu des décombres il heurta une piôce de bois et la tabatière qu*il tenait à la main lui échappa. C'était la tabatière sur laquelle il y avait le portrait du Roi de Rome. L'Empereur n'était pas svelte ; son embonpoint était déjà marqué et l'action de ses mouvements n'était pas rapide. Cependant il se plia comme un tout jeune homme pour ramasser ce bijou, et lorsqu'il se fut assuré que la peinture n'avait pas souffert, il en témoigna un plaisir indicible. Il répéta plusieurs fois, qu'il aurait éprouvé beaucoup de chagrin si les traits de son pauvre petit chou avaient été victime de sa maladresse. »

Peyrusse écrit également : ■ Le palais de Sa Majesté était situé sur un rocher, entre le fort Falcone et le fort de l'Etoile dans le bastion des Moulins. A notre arrivée, ce palais consistait en deux pavillons principaux qui servaient de logements aux officiers supérieurs du génie et de l'artillerie. L'Empereur fit décorer l'intérieur des deux pavillons et élever le corps du logis qui les réunissait Une superbe salle tenait tout le milieu de l'édifice. Elle était au premier étage et faisait partie de l'appartement destiné à la princesse Pauline. Sa Majesté occupait le rez-de-chaussée. De vieilles masures entouraient le palais ; elles furent démolies. Les moulins disparurent. Napoléon fit construire, en outre, en contre-bas, une double rangée de petits logements pour ses officiers, véritables casemates dont le toit servait de pavé à la cour. On ne pouvait monter aux Mulini que par un escalier dans le genre de la rampe de VAra cœli à Rome. Napoléon, pour arriver chez lui en voiture, fit établir une rue très raide, mais praticable, aboutissant à l'ouest de la ville, à la Tromba, porte de terre ou porte neuve, véritable tunnel de près de cent mètres de long, à travers les murailles et le roc vif. »

9t LE RETOUR DE L'EMPEREUR

grand maréchal et directeur des affaires civiles, c'est-à-dire ministre de l'intérieur, avec vingt mille francs d'appointements; Drouot, comme gouverneur militaire de l'île, avec douze mille francs de traitement, remplissant les fonctions de ministre de la guerre de qui dépendaient l'approvisionnement des forts et la police des casernes. Au-dessous d'eux, Pejrrusse, le trésorier de la couronne à Paris, qui devint contrôleur général des finances, ministre si l'on veut, sous la surveillance de l'Empereur à qui était réservé le règlement des budgets de la guerre et de l'intérieur. Ses appointements, comme ceux de Drouot, s'élevaient à douze mille francs. Méridional, ainsi que Pons de l'Hérault, jovial et n'aimant rien tant que la chaleur du Midi, celle de Carcassonne où il était né, cultivant les bons mots et les belles filles, ayant si bien organisé sa vie qu'il s'était donné, comme maltresse, une belle Grecque du nom de Théologos, savourant les plaisirs du présent, sans s'inquiéter de l'avenir, fluet et frisé, les yeux vifs, Peyrusse était attaché à Napoléon parce qu'il avait trouvé, près de lui, ses moyens d'existence, plus attaché encore à sa caisse, qu'il avait sauvée, disait-il, des griffes de Dudon à Orléans (1). Quant à sa marine. Napoléon en donna le commandement à Taillade, lieutenant de vaisseau, marié à une jeune Elboise de bonne famille. Depuis plusieurs années, cet officier habitait l'île. Il était là. Napoléon l'y maintint, afin de satisfaire surtout la vanité de l'aristocratie de Porto-Ferrajo, à laquelle, par mariage, l'officier s'était allié. Mais outrecuidant, hâbleur et incapable, il était détesté de tous les Français. Le culte catholique fut remis aux soins du vicaire général Ârrighi, très enclin aux douceurs de la table, au moins autant qu'aux pratiques de la religion, parlant beaucoup, parlant trop comme une commère, dont on se lasse et que l'on évite.

(1) Voici ce que Peyrusse écrivait, à la date du 15 août» dans son journal. Peyrusse voyait tout en beau. « Las journées de l'Empereur s'écoulent dans les plus douces occupations. Aucun de nous ne pouvait assigner le moment où il sortirait de Ttle. Tout le monde s'y plaisait. Nos rapports avec la France, avec nos familles, n'avaient jamais été interrompus. L'autorité du souverain se faisait à peine sentir. Les contributions foncières qui s'élevaient à vingt-quatre mille francs rentraient lentement. Napoléon m'avait fait connaître son intention de n*user de contrainte avec aucun contribuable. Tous les autres revenus publics étaient à jour. Notre petite souveraineté était paternellement administrée. Nous vivions sous un climat doux et tempéré, heureux, satisfaits de lier notre existence à celle de Napoléon. >

Après ceux-ci, il faut noter les quatre chambellans choisis parmi les notables de l'Ile : le D' Lapi, commandant de la garde nationale elboise, directeur des domaines et des forêts, a l'ami des coteries », ajoute Pons de l'Hérault; puis le signor Traditi, maire de Porto- Ferrajo, appartenant, nous dit encore l'administrateur des mines, au parti aristocratique; le signor Yantini, de famille ancienne et illustre, courtois, bien élevé et plein d'esprit dont ses amis redoutaient la piqûre; enfin, le maire de Rio-Montagne, Gualandi, de réputation douteuse, courtisan très plat, et de conviction versatile, « moins que rien », assurait Pons de l'Hérault. Le souspréfet, Balbiani, préoccupé surtout de l'éclat de son nouveau costume, devint intendant de l'île, bon homme, dit Pons, originaire de la Toscane, chargé d'une nombreuse famille, ce qui lui faisait chérir sa place. Les fourriers du palais à Paris, Deschamps et Bâillon, se transformèrent à Porto-Ferrajo en préfets du palais. Deschamps avait « la tournure d'un vieux gendarme, et même la grossièreté ». C'est encore Pons qui parle. Haillon plus policé se tenait convenablement dans un salon, a Sa parole inspirait confiance ; on aimait à l'écouter. » Pons donne également son appréciation sur les officiers d'ordonnance, sur Zenon Yantini, qui calquait « les mauvaises tendances de son père », sur Pérez (de Longone) « Napolitain de naissance, malotru de la pire espèce », sur Binelli (de Rio) « sans instruction », sur Bernotti (de Marciana) « jeune homme fort ordinaire ». Ainsi les juge Pons, en ses Mémoires, Et s'il n'apporte, en son jugement, aucune animosité et point de rancune suscitées par quelque blessure d'amour-propre, c'étaient de tristes personnages que Napoléon chargeait de faire exécuter ses ordres. Paoli, le lieutenant de gendarmerie, monta au grade de capitaine, et « quoique d'une coutisanerie éhontée », il s'empressa d'arborer la cocarde blanche, après Waterloo. Foureau de Beauregard, qui était, à Paris, médecin des écuries impériales, fut promu à l'ile d'Elbe au rang de médecin en chef de Napoléon, avec quinze mille francs de traitement. Le pharmacien Gatti n'émargea au budget que pour la moitié de cette somme, ce qui était plus que suffisant au témoignage de ceux qui le connaissaient. Les magistrats furent divisés en deux sections. L'une et l'autre rendaient la justice en première instance, et réunies elles jugeaient en appel. A l'une et à l'autre également étaient déférées

les affaires correctionnelles, et, réunies, les affaires criminelles. Puis, le tribunal de commerce fut reconstitué. Parmi les magistrats, Pons cite le président, Baccini, un Génois, de mœurs très relâchées, mais, comme magistrat, homme intégre ; le juge Poggi, habile à faire parler ses interlocuteurs et sachant garder un silence prudent sur lui-même. Enfin, comme en une grande monarchie, Napoléon établit un semblant de Conseil d'Etat, composé de douze notables de TOe ; il fonda aussi une école de cadets, pour le recrutement futur des officiers de son armée.

Paul Gruyer, dans son intéressant volume sur Napoléon à Vîk (TElbe, écrit : « La domesticité se composa, pour la bouche, d'un maître d'hôtel, d'un écuyer tranchant, d'un chef de cuisine, d'un rôtisseur, d'un aide de cuisine, d'un garçon de fourneau, d'un garçon de cuisine, d'un aide d'office, d'un garçon d'office, d'un sommelier, d'un argentier, d'un garçon d'argenterie et d'un boulanger. Pour le service impérial, proprement dit, deux valets de chambre (1), trois chasseurs dont le Mameluck Ali, de son vrai nom Saint-Denis, natif de Versailles, qui avait remplacé Roustan, et qui fut porté a arquebusier », ou gardien des armes de l'Empereur; un garçon de garde-robe, deux huissiers, huit valets de pied, un tapissier, deux frotteurs, trois hommes de peine, un allume-lampiste et un portier. Ce personnel fut pris soit dans le pays, soit parmi d'anciens domestiques, venus avec l'Empereur, ou qui avaient séparément rallié l'île d'Elbe. Les deux préfets du palais en avaient la direction. Une Elboise, la signora Squarci, fut préposée à la lingerie avec une aide lingère, et une Française,

(1) Le premier valet de chambre était Marchand. Voici les notes qu'a laissée sur lui GonBOATTD, dans son Journal, « Marchand était né en 1792, à Paris, d*une famille honorable. Sa môre était à Vienne auprès du Roi de Rome.Marchand entra, en 1811, dans la maison de TEmpereur, qui lui acheta, en 1812, un remplaçant pour cinq cents francs. Il devint à Fontainebleau, après le départ de Constant, premier valet de chambre. Napoléon a dit, de lui, dans son testament : « Les série vices qu'il m'a rendus sont ceux d*un ami. Je désire qu*il épouse une veuve. « sœur ou fille d*un officier ou soldat de ma vieille Garde. «Marchand obéit à ce vœu, en épousant la fille du lieutenant général comte Brayer. Pons de l'Hérault, dans ses Souvenirs de Vile d'Elbe (p. 192), disait de lui : « Il avait reçu une bonne «( éducation : il en avait bien profité, et beaucoup de fanfarons de naissance au- « raient pu lui demander des leçons d'urbanité. L'Empereur savait bien ce qu'il tt faisait, lorsqu'il lui accorda une grande confiance. » Marchand prit part à l'expédition de la Belle-Poule en 1840, mais il ne retrouva pas, à Sainte-Hélène, un fils qu'il avait eu d'Esther, fille d'un vieux soldat, que Mme de Montholon avait prise à son service. Ce garçon avait très mal tourné et avait été envoyé au Cap. »

Mme Pétronille, au blanchissage. Un directeur des jardins, le sieur Holard, eut un jardinier sous ses ordres, et un directeur de la musique disposa d'un pianiste et de deux chanteurs. Les traitements variaient entre six cents francs et quatre mille francs. Les quatre mille francs étaient pour le maître d'hôtel; le chef cuisinier en avait trois mille ; l'allumeur quinze cents ; les frotteurs, huit cent soixante; le portier, huit cents, et les six cents francs étaient pour le directeur de la musique, le pianiste et les deux chanteurs : les soins de la table, du luminaire, du plancher et de la porte étant du nécessaire, et la musique, du superflu. »

C'était, en tout, un personnel de trente-cinq domestiques, se croyant diminués et déchus, eux aussi, parce qu'ils étaient tombés des Tuileries dans la petite maison de Porto-Ferrajo, et ils pensaient rehausser leur prestige par une morgue sans égale. Il en était de même du personnel des écuries, très orgueilleux de son éclatante livrée.

Avec la Garde devaient arriver les chevaux et les voitures de Napoléon. Les écuries n'étaient pas encore achevées. On y travaillait activement, dans les magasins de la pêcherie du thon où elles devaient être installées. Le nombre des chevaux dépassait la centaine ; celui des voitures s'élevait à vingt-sept. Il y avait, en premier lieu, les chevaux de campagne de l'Empereur, ceux qu'il montait aux grandes batailles livrées en Europe. Le Warrant, un arabe gris pommelé, l'un des préférés de Napoléon, qui le comblait de sucre quand il Fallait visiter : ainsi nommé, parce qu'il portait le grand capitaine à la bataille de ce nom. Le Montevideo, de race sud-américaine, de robe bai-brun, avec lequel Napoléon avait fait toutes les campagnes d'Espagne. UEmir, de race turque, alezan à la crinière noire, marqué le long de l'échiné comme un mulet, d'une raie noire qui le rendait superbe. Ce fut sur FEmir que Napoléon entra à Madrid. Le Gonzalve, de couleur bai-doré, qui avait assisté, avec son maître, aux batailles d'Espagne, à celles de Russie, et en dernier lieu à celle de Brienne. Le Roitelet, cheval croisé d'un étalon anglais et d'une jument limousine, que Napoléon montait aux revues; ardent et impressionnable, qui, à Schœnbrunn, en 1809, emporta l'Empereur, en une course folle, dans les rangs de la vieille Garde, et faillit causer la

mort de plusieurs soldats. Avec lui. Napoléon avait traversé les steppes glacées de la Russie ; avec lui assisté à la bataille de Lutzen où un boulet frisa de si près les jarrets dePanimal, qu'à Tendroit où la peau fut enlevée, le poil ne repoussa jamais; avec lui encore à Arcis-sur-Aube où un obus éclatant à ses côtés fit tressauter l'animal qui se cabra et renversa Napoléon. Les deux chevaux les plus admirés par le vulgaire étaient deux bêtes de robe blanche, d'une grande beauté. Le premier, Tauris, de race persane, donné à Erfurth à Napoléon par le czar Alexandre, de robe grisblanc argenté, dont les membres se dessinaient avec une finesse élégante, bête magnifique sur laquelle Napoléon fit son entrée à Moscou et en ressortit avec son armée en retraite ; sur laquelle il passa le pont de la Bérézina ; sur laquelle, enfin, il était monté à Dresde et à Leipsick. Le second, de race normande, blanc aussi, plus lourd, plus étoffé, de nature plus calme, mais d'une apparence royale, produisait un grand effet aux revues et dans les marches triomphales. Pour ces motifs, on l'avait nommé V Intendant; les vieux grognards avaient changé ce nom en Coco, Il y en avait deux autres, VEuphrate, de race du Nord, et V Héliopolis, de race arabe, que Napoléon donna, l'un à Bertrand, l'autre à Drouot. Le Cordoue, enfin, de race espagnole, de caractère pacifique, était réservé à Marie-Louise. A ces nobles bêtes, Napoléon avait ajouté deux petits chevaux du pays : l'un, de race corse, l'autre, de race elboise, habitués aux courses dans les montagnes, dans les chemins rocailleux, dans les maquis. Pour leur pied sûr, pour leur jambe solide, il n'y avait point d'obstacles. Et tous possédaient un harnachement luxueux, une selle recouverte de velours rouge cramoisi, dont les étriers et les arçons étaient plaqués de lames et d'ornements d'argent. Il y eut, ensuite, les chevaux destinés à l'attelage des voitures, au nombre de quarante-huit ; cinq mulets avec leurs bâts, plus vingt-quatre chevaux réservés aux fourgons et aux voitures de roulage, dont se servit l'Empereur pour le transport de ses matériaux de construction.

Le nombre des voitures se décomposait ainsi. D'abord six berlines et la berline « dormeuse », dans laquelle Napoléon, accompagné de Bertrand, avait voyagé de Fontainebleau à Fréjus; puis deux calèches s'attelant à la Daumont ; puis encore une calèche de chasse et une autre appelée « calèche de bouche » ; deux

chariots de poste, et un landau ; enfin, un cabriolet à fond jaune. Le rouge et le jaune dominaient dans la peinture vernie de toutes ces voitures.

Les écuries, édifiées dans les magasins de la pêcherie du thon, furent distribuées avec luxe et commodité pour les bêtes. Dans chaque boxe une mangeoire, un râtelier à droite et à gauche, et de larges fenêtres répandant partout une lumière abondante. Devant cet appareil de confort, devant ces chevaux de race, de tenue irréprochable, de formes pures et gracieuses, à Tœil ardent, aux naseaux large ouverts, qui avaient respiré l'odeur de la poudre sur les champs de bataille, qui avaient, comme leur maître, leur histoire et leurs états de service, les Elbois comprenaient, mieux qu'ailleurs, la gloire de l'homme qui était devenu leur souverain. Sa renommée leur semblait plus imposante. Ils voyaient de près, maintenant, les restes de cette grandeur perdue et le respect entrait profondément en leur esprit.

Pour soigner ces chevaux, ces voitures, il fallait aussi un personnel nombreux. Il y eut un maître sellier, aidé de deux autres selliers, d'un bourrelier et d'un maréchal-ferrant ; puis un vétérinaire. Pour les sorties de Napoléon, un premier piqueur, un second piqueur et un autre piqueur en sous-ordre ; un cocher, huit postillons et dix palefreniers. Pour veiller à l'entretien des voitures, deux charrons-serruriers et un charron-menuisier. Pour la livrée, un maître tailleur. Elle comportait un chapeau à galon d'or, un frac de drap vert avec des boutons d'or, une veste de drap rouge avec collets superposés. Et l'ordre de service prescrivait que deux calèches seraient continuellement attelées, prêtes à partir, avec la calèche de bouche, garnie d'oranges, de citrons, de vins fins et d*eau-de-vie.

Eu égard à cette façon de vivre, à ces domestiques, ces chevaux, ces voitures; aux frais d'administration de l'île, magistrature, clergé, ponts et chaussées, réparation des édifices, amélioration des routes, les ressources de son budget étaient fort exiguës.

Les contributions foncières ne dépassaient pas vingt-quatre mille francs; la ferme des Salines^ vingt mille; celle des pêcheries du thon, trente mille. Le plus important de ses revenus provenait des mines de fer qui rapportaient environ trois cent mille francs. Il faut ajouter, au total, les deux millions de rente, qui lui avaient été garantis par le traité de Fontainebleau et qui ne lui furent jamais payés. Enfin, comme trésor particulier, ménagé en cas d'événements imprévus, il possédait les quatre millions rapportés d'Orléans par Peyrusse, prélevés sur la cassette de Marie-Louise. Outre ces dépenses obligatoires indiquées plus haut, il ne faut pas oublier sa petite armée qu'il devait entretenir et solder, environ seize cents hommes, tant officiers que soldats, tant infanterie que cavalerie, dont la Garde formait le tiers ; petite armée sans doute» impuissante à l'attaque, mais, sous son commandement, propre à faire respecter sa souveraineté, son autorité et surtout sa liberté. Sa liberté! il la devait défendre contre l'incursion des pirates barbaresques, et qui sait ? contre une nouvelle coalition de l'Europe qu'il effrayait toujours. Dans cette crainte, en quittant la frégate anglaise, il avait demandé au capitaine du navire un détachement de marins, qui veillerait à sa sécurité jusqu'à l'arrivée de sa Garde. Un sous-offlcier couchait tout habillé, le sabre à portée de main, sur un matelas, en travers de la porte de sa chambre, et, lorsqu'il sortait en promenade, un capitaine de gendarmerie, suivi de quelques gendarmes, l'escortait. Ce ne fut que temporaire.

Afin de se concilier les sympathies de sa capitale, il offrit, presque tout de suite, une fête à ses nouveaux sujets, ne la voulant point différer jusqu'à l'achèvement de sa maison, — le palais des Muliniy disaient, avec emphase, les Elbois. Dix jours après sa descente dans l'île, le 16 mai, il tint ce qu'on appelait, à Paris, un cercle de cour, réunion de cinquante ou soixante femmes, choisies parmi les plus riches, les plus jolies, les mieux élevées, allant de l'une à l'autre, leur adressant quelques compliments sur leur toilette, les interrogeant sur leur nom, leur situation, leur famille, le nombre de leurs enfants, toutes choses qu'il avait coutume de faire aux Tuileries, ou à Saint-Cloud. Cinquante ou soixante Elboises, c'était beaucoup dans une petite ville de quelques milliers d'habitants, et Campbell y retrouva de jeunes ou-

vrières brodeuses, auxquelles il avait fait porter la veille son habit chamarré pour une réparation. N'importe! les femmes furent ravies d'être traitées comme les duchesses et les comtesses de la cour impériale. Elles trouvèrent Napoléon charmant ; il conquit, de cette façon, l'admiration de toutes ces petites bourgeoises. Il annonçait, d'ailleurs, ses travaux projetés, plantations d'arbres au bord des routes, reboisement des collines dénudées, meilleur aménagement des eaux, construction d'écuries, de remises, de casernes, de hangars, pour le séchage des filets de pêche, et d'autres améliorations encore, qui apporteraient l'aisance au foyer de chaque famille.

Enfin, le 26 mai, la Garde arriva. Elle était partie de Fontainebleau le 14 avril, sous le commandement de Gambronne, emmenant avec elle les fourgons, les voitures, les chevaux de l'Empereur et des canons. Elle avait traversé la France, le drapeau tricolore déployé contre le drapeau blanc des Bourbons, soulevant l'enthousiasme des populations qui l'accueillaient à l'entrée des villes aux cris de : Vwe FEmpereur/ Partout on lui faisait fête. A Lyon, les Autrichiens qui occupaient la ville, sentant autour d'eux bouillonner l'effervescence populaire, se tinrent prêts à combattre, fusils chargés, mèches de canons allumées; et malgré les autorités prohibant aux immortels grognards l'entrée des rues et les cantonnant dans les faubourgs, plus de vingt mille personnes se rendirent à leur rencontre et les reçurent par de joyeux vivats. Sur leur passage, dans les bourgades, les étrangers occupant les pièces vacantes chez l'habitant devaient déguerpir. A Vermenton, les Autrichiens s'y refusèrent. Gambronne fit mander le major et lui dit : « Mets tes soldats en bataille devant les miens, nous verrons à qui restera le logement, d Sous cette menace, les Autrichiens cédèrent. Reboul, à Bourgoin, eut le spectacle de l'arrivée de cette invincible phalange dont tous les hommes portaient, sur le visage, les traces glorieuses de leur bravoure, les profondes cicatrices des blessures qu'ils avaient reçues. Il put converser avec un officier qui lui dit : « Nous ne savons pas où nous allons, mais nous savons que nous suivons la fortune de Napoléon ; et cela nous suffit. Que l'on sème des embûches sous nos pas, que la mer s'entr'ouvre sous le vaisseau qui

doit nous porter sur une terre inconnue, nous mourrons contents, pourvu que nous mourions pour lui !» Le 18 mai, plus d'un mois après son départ de Fontainebleau, ayant traversé Ghambéry, Saint- Jean-de-Maurienne, Lanslebourg, le col du Mont-Cenis, la Garde arriva près de Gênes, à Savone. Cinq transports anglais reçurent ces vieux soldats, avec autant de respect que la frégate anglaise pour l'Empereur et, dans la nuit du 25 au 26 mai, ils abordèrent aux quais de Porto-Ferrajo, et les débarquèrent. Formés en colonnes, drapeau flottant sous la bise marine, tambours battants, ils entrèrent à huit heures du matin, dans la capitale de leur Empereur, par la porte de mer, s'arrêtèrent sur la grande place où ils formèrent le carré et acclamèrent longuement leur idole. Enfin, ils étaient là, près de lui; ils revoyaient l'homme sur qui reposaient leur espérance, leur foi en de nouvelles et plus heureuses destinées. Lui, le visage illuminé d'une joie intense, réconforté par ces hourras qu'il avait entendus les soirs de victoire, ses yeux dans leurs yeux, les contemplant tous, avec une sorte d'amour, il les harangua, les enivra de ses paroles enflammées que lui dictait son âme éprise de gloire ; et s'adressanl à Cambronne : « J'ai passé de bien mauvais moments en vous attendant; mais, enfin, nous sommes réunis et tout est oublié. » Le général, n'eût-il reçu que ces compliments, se trouvait suflisamment payé de ses fatigues (1). Mais il reçut, en outre, le commandement de Porto-Ferrajo dont il fut nommé gouverneur.

Cambronne était né à Nantes en 1770. Il avait, par conséquent, l'âge de l'Empereur. Comme volontaire, à Jemmapes, en 1792, il avait assisté à sa première bataille. Il fit, ensuite, parmi les bleus, avec Hoche, la guerre de Vendée, et cependant il faillit être guillotiné, en 1794, pour avoir dormi dans une chambre tapissée d'emblèmes royalistes. Il était capitaine sous Masséna, dans l'ar-

(1) Une lettre venant de Verdun à Plie d'Elbe, écrite par la mère d'un grenadier de la Garde, indique bien quel prestige avait toujours en France et devait avoir pour les Elbois cette Garde invincible. La mère écrivait à son Ûls : « Je t'aimons ben plus depuis que je te savons auprès de not' fidèle Empereur. C'est comme ça que les honnêtes gens font. Je te croyons ben qu'on vient des quatre coins du monde pour le voir, car ici, l'on est venu des quatre coins de la ville pour lire ta lettre, et qu'un chacun disait que t'es un homme d'honneur. Les Bourbons ne sont pas au bout et nous n'aimons pas ces Messieurs. lie Marmont a été tué en duel par un des nôtres et la France l'a divorcé. Je n'avons rien à t'apprendrr. sinon que je prions Dieu et que je faisons prier ta sœur pour l'Empereur et Roi. >

L*£XIL iOi

mée d'Helvétie; colonel après la bataille d'Iéna où sa bravoure avait été signalée à l'Empereur; baron de l'Empire, en 1813 et général de brigade. Dans la campagne de France, à Craonne, à Paris, il reçut six blessures graves, et cependant il ne voulut pas abandonner l'Empereur, et il se leva de son lit à Fontainebleau, pour revendiquer sa place parmi les soldats fidèles qui partageaient le sort du grand proscrit. A Waterloo, l'année suivante, on le releva parmi les morts, couvert d'innombrables blessures, et presque mourant il fut transporté en Angleterre. Car il était aveugle devant le danger, irrésistible dans l'attaque, se jetant, tête baissée, au milieu des mêlées les plus ardentes ; et n'y eût-il pas la légende qui lui attribua les paroles dites à l'ennemi, demandant la reddition des derniers survivants de la Garde, son courage héroïque aurait suffi à immortaliser son nom.

Tous ces vieux soldats, aux longues moustaches ébouriffées et menaçantes, ne jouirent point, tout de suite, de casernes spacieuses et commodes. Ils durent se contenter de logements dans les forts qu'abandonnèrent les soldats de la garnison, qui retournaient en France. Telle fut avec les bataillons, corse et elbois, détaillés en note, la petite armée de Napoléon (1). '

Sa flotte fut moins importante que cette armée. Il n'avait pu obtenir du gouvernement français la cession d'une corvette. Il ne posséda que le brick V Inconstant^ amené à Porto-Ferrajo par le capitaine Moncabrié. Il l'avait refusé à Fréjus et avait préféré faire la traversée sur un navire anglais. Au brick furent adjoints

(1) Paul Qniyer donno les renseignements suivants sur Parmée elboise de Napoléon: « Cette armée se décomposa ainsi: bataillon corse, 400 hommes; bataillon elbois, 400 hommes; grenadiers et chasseurs de la Garde, 472; marins de la Garde, 20 ; chevau-légers polonais, 84 ; officiers et sous-officiers de la Garde, 122; Polonais, 24; Mamelucks, 8; musiciens de la Garde, 20; tambours, 14; total, 1 592 hommes, non compris le grand état-major, Bertrand, Drouot, Gambronne, Jermanowski, et le lieutenant de vaisseau Taillade. Plus, 50 gendarmes, italiens et corses pour la plupart. {Campbell, édition anglaise, p. 283).

« Des 108 Polonais, officiers et simples cavaliers, 54 détachés à Savone, vers Parme, pour le service éventuel de Marie-Louise, ne vinrent à l'tle d'Elbe que le 4 ociobTe.{Regi8tre deVUe d*Elhe, p. 91). Le bataillon corse et le bataillon elbois ne furent jamais complets.

c L'Empereur savait que les enrôlements de la Garde avaient atteint un chiffre de six cents, et c'est celui qu'il porta le 27 avril à Fréjus, sur la note remise par Bertrand à Campbell {Campbell, p. 41), en demandant que des bâtiments anglais voulussent bien se charger du transport de ces troupes, de Savone à 111e d'Elbe. Il avait pu d'abord faire à Briare, en voyage, un décompte de la colonne. Mais jusqu'au dernier moment, un veto quelconque à l'embarquement était à craindre. »

l'espéronade la Caroline portant un canon; deux felouques qui servaient au transport du minerai de fer et qui prirent le nom de Y Abeille et la Mouche; enfin le chébec VEtoiUy navire de quatrevingt-trois tonneaux, venant de Livourne, acheté par Napoléon, huit mille huit cent vingt-deux francs. Au total, cinq petits navires, sous le commandement de Taillade. Le brick reçut soixante marins d'équipage ; la Caroline, seize ; les deux feloupes, chacune huit et VEtoile, quinze. Les hommes furent recrutés à Gênes, ou dans rile de Gapraia et encadrés par quelques marins de la Garde qui avaient suivi Napoléon. Pour ses promenades en mer, il eut deux canots, le Hochard et le Usher, du nom du capitaine de VUndaunted qui lui en avait fait présent.

C'était une distraction dont il avait besoin, ces parades, ces harangues, l'installation de sa Garde et la surveillance des travaux exécutés sous la direction de l'architecte Bargelli, à sa maison des Mulini, Dès que ses grognards eurent pris quelques jours de repos, il s'empressa de les occuper au pavage des rues de Porto- Ferrajo, à la démolition des masures qui masquaient la façade de son a palais ». Les « vieilles moustaches » protestaient contre cet emploi de leur temps, peu satisfaits d'achever la besogne des terrassiers et des maçons. Napoléon n'en avait cure. Les travaux marchaient avec une célérité croissante, et les améliorations, ainsi faites dans l'île, lui attiraient la reconnaissance des Elbois. Les Mulini eurent ainsi une vacherie, une basse-cour, des jardins. Il envoya son jardinier Holard à Gênes, lui acheter des arbres, des graines de plantes potagères, des animaux et des volatiles de basse-cour; et pendant ce temps, ses chevaux chariaient des terres pour les plantations futures et les fourgons emportaient au loin les matériaux des démolitions.

On le vit, ensuite, chercher de tous côtés, dans ses excursions, des terrains propices à la culture des céréales. Ils étaient rares. Les Elbois étaient forcés d'acheter leur blé et leur farine à l'Italie ;

et en cas de blocus, comme en ces derniers mois, avant son arrivée, la population courait le risque d'une famine. On lui signala un îlot, dont les terrains, plus bas que ceux de l'île d'Elbe, pourraient, après un défrichement, donner de belles récoltes de froment et du fourrage en abondance pour les bêtes de trait et sa cavalerie. C'étcdt la Pianosa, dont la distance la plus rapprochée était de treize kilomètres. Déserte, parce que les colons, jadis établis, avaient été rançonnés ou massacrés par les pirates, et que ceux, venus à la suite, avaient été chassés par les Anglais. Elle n'appartenait à personne; le souverain de l'île d'Elbe s'en empara. Des paysans elbois y conduisaient sur des barques leurs chevaux fourbus et les y abandonnaient jusqu'à ce qu'ils eussent repris de l'embonpoint et des forces; mais ce que l'on y voyait surtout, c'étaient des chèvres sauvages. Napoléon s'y transporta sur son brick, emmenant avec lui de vieux soldats, commandés par deux lieutenants, Gottmann et Larabit, avec l'intention de les y laisser comme colons, les employant d'abord à la construction des fortins, qui les protégeraient contre de nouvelles incursions des pil* lards. Ils se bâtiraient ensuite des maisons, des écuries, des hangars, formeraient un village avec une église, et se livreraient au défrichement des terres, à la culture des céréales. Au début de leur séjour, les colons devraient se contenter de l'abri des cavernes, qui avaient jadis servi de nécropoles. Mais cette nouvelle occupation de Pianosa fut décourageante. Le mauvais temps interrompit les communications avec l'île d'Elbe et priva les habitants de toute nourriture. Ils chassèrent, alors, les chèvres sauvages et péchèrent des poissons. Pour comble d'infortune, les deux officiers, peu d'accord sur les premiers travaux à exécuter, faillirent croiser l'épée, et Napoléon dut intervenir pour rétablir la paix et encourager cette colonie naissante.

Déplacements, constructions, plantations, projets nouveaux, il berçait ainsi son imagination insatiable, il épuisait son activité débordante; mais il lui manquait toujours une société intime, un cœur aimant près du sien qui romprait cette solitude morale dont il souffrait en silence (1). Campbell, qui a le mieux observé

(1) c L'Empereur, écrit Pons» avait besoin d'affection. Il ne s'habituait pas à son isolement. H ne se résignait pas à l'absence de son fils, peut-être à celle de sa femme. Des amis éprouvés l'entouraient, mais ils ne pouvaient pas lui dis-

ce grand homme foudroyé, en pleine vigueur d'esprit et de corps, écrit en ses Souvenirs que Napoléon lui semblait étouffer dans cette île et que cette terre entourée d'eau était trop petite pour celui dont l'action naguère se faisait sentir jusqu'aux confins de l'Europe. Il prévoyait déjà la résolution du grand capitaine, de s'évader de cette prison monotone, car il jugeait ce qui devait se passer au fond de cette âme figée au milieu de petits bourgeois, sans culture intellectuelle, n'ayant d'autre ambition que d'obtenir une place d'employé. A sa femme et à son fils. Napoléon pensait toujours : il se plaignait du silence de Marie-Louise qui lui avait promis des lettres fréquentes, et qui le laissait dans l'ignorance de sa vie. Corvisart l'envoyait aux eaux d'Aix. De là, se dirigerait-elle vers Parme, et la verrait-il à l'île d'Elbe? La princesse Pauline, du Bouillidou le devait rejoindre dès qu'elle serait remise de son indisposition. Dans sa hâte d'avoir prés de lui une personne amie, il l'envoya chercher par une frégate anglaise. Quand elle arriva, il n'y avait point d'appartement convenable pour la recevoir. Napoléon lui abandonna sa chambre aux MulinL Le bruit des ouvriers tapant, sciant, chantant, la força de repartir, s'en allant à Naples, chez Murât, d'où elle reviendrait, lorsqu'elle serait certaine de trouver, à Porto-Ferrajo, une maison où elle pourrait vivre en paix.

Alors, il s'emportait contre son architecte, demandant l'impossible, la livraison des Mulini, qui lui procurerait le bien-être et la tranquillité, depuis si longtemps désirés. Il était si pressé d'en jouir qu'il n'attendit point le séchage des peintures, le collage des papiers sur les murs, la solidité des ciments, et l'on voit encore, sur le trottoir qui borde la maison le long des jardins, l'empreinte

penser les consolations qu'il aurait puisées dans Pamour maternel, dans la tendresse filiale... Les rapprochements de la journée étaient fugitifs, lorsqu'ils n'étaient pas purement des rapprochements de travail. Ses soirées avaient, seules, la prérogative de dispenser les douceurs de l'intimité. Mais l'heure du couvre-feu en abrégeait la durée. Toiis les autres moments étaient durs, même lorsqu'ils étaient pleins d'activité. Ses soirées étaient d'une simplicité toute bourgeoise. Elles se passaient en causeries pour l'Empereur. Il y avait une table à jeu pour les invités. On y jouait très petit jeu. Seulement l'Empereur blessait souvent les personnes par des mots cruels, et sans se douter du mal qu'il faisait. Il se retirait ordinairement à neuf heures. Alors, il s'approchait du piano et avec l'index il battait sur les touches les notes suivantes uu utf sol, sol, la» la, sol, fa, fa, mi, mi, re, re, ut, ensuite allait vers les personnes qu'il avait froissées et se réconciliait avec elles. »

L'ËXIL 105

du sabot de son cheval, qui le foula avant que la matière ne fût durcie. Cette possession fut un bonheur pour lui. Il s*occupa de meubler ses pièces, ses salons, ses chambres, et il y trouva de nouvelles distractions. Seulement les meubles lui faisaient défaut. 11 résolut d'envoyer un navire à Piombino, sur la côte italienne, en face de son lie, chercher les meubles que sa sœur, la princesse Elisa, y avait laissés. La principauté, le palais et les meubles étaient aux mains des Autrichiens : le gouverneur protesta contre ce rapt. L'envoyé de Napoléon ne s'en inquiéta pas. Il s'empara du mobilier, fit même décrocher les persiennes des fenêtres et déclouer les parquets, et il enleva le tout, laissant à l'Autrichien un inventaire fort détaillé de son butin, en guise de paiement. En ce temps-là, une tempête se déchaîna fort à propos, poussant sur les rivages de son île un navire ligiu*ien, chargé du mobilier du prince Borghèse, le mari de sa sœur Pauline, qui venait d'être chassé de Turin. Napoléon s'empara de cette cargaison imprévue, la fit estimer en disant : « Après tout, cela ne sort point de la famille. » Le prince Borghèse eût été fort mal venu de n'être pas satisfait. Le propriétaire des Mulini put donc garnir de meubles toute sa demeure, en réserver même pour sa mère et sa sœur, quand elles se seraient fixées près de lui, et en donner à ses officiers pauvres. Les Mulini prirent alors un aspect agréable, non pas d'un palais, comme les qualifiaient les Elbois orgueilleux, mais d'une spacieuse maison de bourgeois riche qui aimerait ses aises. Le rez-de-chaussée s'unissait de plain-pied avec les jardins, arides et desséchés, il est vrai, dès que les grandes chaleurs commençaient; mais du côté du Nord, sur la mer, la vue incomparable qui s'étendait jusqu'à la côte italienne, au delà de l'île de Capraia, rendait ce séjour fort séduisant. Pour un poète, pour un rêveur, pour un dégoûté de la vie qui cherche une consolation au spectacle de la grande nature, c'eût été un asile charmant; pour ce moderne Jupiter, qui avait régné durant quinze ans aux Tuileries, comme dans un olympe majestueux, ce ne pouvait être bientôt qu'une bicoque insupportable.

II lui fallait autre chose, habits et linge que le commissaire du gouvernement provisoire, le sieur Dudon, avait confisqués à Orléans. La vente d'une prise anglaise, marchandises d'un navire saisi avant la conclusion de la paix, lui fournit le drap, la toile,

la percale, la mousseline dont il avait besoin pour son linge de corps, les rideaux de ses croisées, la livrée de ses domestiques, les pantalons et les gilets d'été de sa Garde. Il retint, au prix de l'estimation légale, les marchandises offertes à la vente. Ce qu'il devait trouver dans les fourgons chargés à Fontainebleau, effets d'habillement, linge de service, livres de bibliothèque, n'en était point encore retiré, dans les premiers jours d'emménagement. Ce fut donc une excellente aubaine que cette vente publique, dont il profita.

Lorsque son installation fut à peu près achevée, il en voulut faire honneur à la société de sa petite capitale, et ce fut la fête de la crémaillèrey où tous ceux qui portaient un habit de fonctionnaire, un uniforme d'officier, toutes les femmes déjà reçues à sa première fête, furent invités. Comme il n'y avait point encore de théâtre, indiqué néanmoins à la place d'une église, près des Muliniy la fête se passa en danses, en conversations coupées de rafraîchissements. L'assistance n'en fut pas moins satisfaite.

Que va-t-il faire maintenant pour tromper l'ennui de ses longues journées? La chaleur de l'été lui est insupportable. Il se lève à quatre heures du matin ; il lit, médite, se promène dans son jardin potager, revient à sa chambre, se recouche, se relève \me heure après et monte à cheval pour sa promenade quotidienne. Ce n'est pas suffisant. Ses pensées toujours bourdonnantes l'assaillent de regrets incessants. Il lui semble que la solitude le calmerait, l'assagirait. Il voudrait fuir le contact de sa petite ville qui l'énervé, et respirer l'air librement, en pleine campagne. Ses désirs sont connus. Les propriétaires des environs de Porto-Ferrajo lui offrent leurs maisonnettes, leurs vignobles, lem^ petits champs couverts de maigres récoltes. Il se décide, à la fin, pour un site, placé à quatre kilomètres de la ville, au milieu de vignobles qui montaient jusqu'au faîte de la colline. A mi-côte s'élèvent le logis du fermier et les celliers pour la vendange. C'est ce qu'on appella San Mar-

tino, ce que les grognards baptisèrent a Saint-Cloud » et Pons, « un joujou rural ». A la place des masures, il fit construire une maison où il voulut avoir la « salle des Pyramides », vaste pièce de huit mètres carrés ; un salon, orné au plafond de deux colombes symboliques, toutes les deux se fuyant et resserrant, dans leur fuite, les liens qui les attachaient : Marie-Louise et lui. A la droite du salon, sa chambre. Vu la disposition des lieux, le premier étage de la maison formait le rez-de-chaussée, du côté de la montée de la colline. L'étage au-dessous, regardant la pente, était affecté aux cuisines, au logement des domestiques, à la salle de bains où l'on voit toujours, écrit Paul Gruyer, la baignoire de pierre et la fresque d'une naïade tenant un miroir. Le lieu est pittoresque. La vue y domine la largeur de la rade de Porto-Ferrajo et s'étend jusqu'aux lointains vaporeux de la côte italienne. San Martino appartenait à M. Manganaro qui le fit payer fort cher. Après l'acquisition, le nouveau propriétaire y envoya, tout de suite, vingt maçons et une nombreuse escouade de grognards, chargés de réaliser ses projets. Les uns bâtissaient la maison de plaisance, les autres élargissaient la route étroite, rocailleuse et presque impraticable, qui, de Porto-Ferrajo, menait jusqu'à San Martino. Cette fantaisie coûta cent quatre-vingt mille francs à l'Empereur. Mais, il espérait, en cette retraite, pouvoir échapper à l'étouffement des chaleurs de l'été ; en cet écart, éviter les audiences quotidiennes que sollicitaient les étrangers, les voyageurs curieux et ses sujets quêtant des places, ou des secours. Presque tous les jours, quelque temps qu'il fit, d'après les mémoires du temps, Napoléon s'y rendait à cheval. Cependant, il en fut bientôt las. L'air n'y était point aussi léger, ni la chaleur aussi douce qu'il l'avait espéré. Il cherchait l'ombre de hautes futaies; il n'y en existait point, et il se résignait à s'asseoir près d'une source pierreuse où, pour se rafraîchir, il buvait à longs traits dans une tasse de cuir. Quant aux vignes embellies de vendange, elles servaient à désaltérer ses grognards qui dirigeaient leur promenade du côté de San Martino. Au milieu des pampres jaunissants et mûris, ils demandaient aux paysans à qui cette belle récolte appartenait, a A l'Empereur, leur disait-on. Ah bien! c'est à nous, puisque c'est à l'Empereur ! » Et ils se gorgeaient de raisins. 11 fallait trouver mieux, aller plus loin, sur une montagne plus

i08 LE RETOUR DE L'JËMPEREUR

élevée. Il jeta les yeux sur le Monte-Giove, portant le village de Marciana (1). Ce n'était qu'une agglomération de maisonnettes, inhabitables pour lui. En attendant qu'il eût fait approprier à sa convenance celle de l'ermite, qui desservait la chapelle du village, il fit dresser sa tente de campagne; joignant l'ermitage, celles de ses officiers et de ses domestiques près de la sienne, et ne pouvant faire autrement, les officiers se firent la barbe dans la chapelle. Quant à l'ermite, il coucha dans son étable. Il n'y avait pour y arriver, dit Marcellin Pellet {Napoléon à Vile d'Elbe, p. 28), qu'un chemin escarpé où les petits chevaux de l'île, aux jambes de chèvre, parvenaient à se cramponner comme par miracle. Tout en haut, s'élevaient des châtaigniers séculaires, et trois fontaines d'eau glacée. Après la célébration de sa fête au 15 août, pendant laquelle il y eut course de chevaux sur la route de San Martino, banquets et festins offerts à sa Garde, il était monté vers ce nid d'aigle, sur cette montagne, qui lui rappelait celles de Corse et leurs senteurs balsamiques et les grandes brises soufflant de la mer. Il y retrouvait toute sa jeimesse. Avec ses habitudes de mouvement perpétuel, de déplacements quotidiens, il croyait n'y rester que quelques jours; il y resta plus de deux semaines. Dès le 23 août, il écrivait au grand maréchal Bertrand, la lettre suivante {Corresp. impériale 21615) : « Monsieur le comte Bertrand, il me manque deux volets pour les fenêtres de ma chambre. La troisième fenêtre en a. Tâchez de me les envoyer demain. Envoyez-moi deux lanternes, pour accrocher à la porte de ma tente et un fanal. J'ai apporté mes trois lits de fer. J'ordonne qu'on en descende un à Marciana pour Madame mère. Elle sera bien ,dans la maison de l'adjoint et pourra venir jeudi. Elle aura une chambre pour elle et trois pour son personnel. Il y a, dans cette maison, les gros meubles nécessaires. Je ferai ajouter une commode. Je crois qu'il y a assez d'objets de cuisine, de bougies et de lumières. Envoyez trois rideaux pour sa chambre. Les tringles y sont. Envoyez-nous des

(1) ff Par-dessus tout» écrit Pons, c'était au fatte d*une haute montagne, sur les débris d'un ancien temple de Jupiter, que l'Empereur désirait avoir une habitation. C'était d'une beauté à la fois sauvage et admirable. De là, l'œil embrassait un horizon immense, la côte depuis le mont Argental, jusqu'au golfe de la Spezzia et les îles qui peuplent la mer Tyrrhénienne. Napoléon était en extase devant ce grand spectacle de la nature. Son regard de feu le dévorait. Il ne cessait point de dire : c'est merveilleux. »

feux, des pelles et des pincettes. Je crois que c'est avec raison qu'on dit, qu'il faut faire du feu, le soir. »

En cette lettre, Napoléon prévoyait que sa mère serait heureuse de venir, comme lui, goûter les charmes de cette solitude. Depuis le 2 août, elle avait débarqué à Porto-Ferrajo où Napoléon avait loué, pour elle, la maison de son chambellan, le signor Yantini, à raison de deux cents francs par mois. Fuyant Orléans, elle s'était réfugiée avec son frère, le cardinal Fesch, au couvent de Pradines, puis elle était allée jusqu'à Naples, pour remonter à Rome, où elle attendit les événements. Toute sa famille était dispersée. Elle ne voyait donc pas de place, plus digne d'elle, que près de son fils, aujourd'hui le plus malheureux des hommes, après avoir été le plus grand et le plus illustre de ses enfants. L'île d'Elbe était voisine de la Corse, cette patrie qui lui avait été si chère, et là, sous la protection de Napoléon, elle serait certainement plus respectée et plus libre qu'en aucun autre pays. Elle écrivit à l'Empereur sa résolution, et, dès la fin de juillet, elle décida qu'elle irait s'embarquer à Livoume sur le brick anglais, le Grosshaper (la sauterelle), capitaine Battersby, mis à sa disposition par Campbell. Elle voyagea de Rome à Livourne, en deux voitures attelées de six chevaux, avec son chambellan Colonna et quelques serviteurs ; et dès son arrivée à Porto-Ferrajo, elle monta sa maison, comme elle l'eût fait en Corse, ne voulant près d'elle que des Corses, qui, seuls, avaient son agrément (1). En mer, elle s'était étendue sur un canapé, les yeux vagues sur les flots, mélancoliquement rêveuse. Elle ne se réveilla de ses songeries qu'au moment où elle fut avertie que l'on approchait de terre, et qu'avec une longue-vue, elle apercevrait la maison de l'Empereur, les Mulini, juchée au faite du monticule, dominant la rade. Elle se leva soudainement, d'un pied léger se hissa sur l'affût d'un canon et dirigea ses yeux vers le point indiqué. L'ayant considéré longuement, elle revint à son siège et retomba dans son silence.

(1) « Sa demoiselle d'honneur, écrit Pons, sa demoiselle lectrice, sa domesticité, tout le monde, chez elle, est corse ou italien ; sa cuisine est italienne et elle n'invitait jamais personne. Le dimanche elle dinait avec l'Empereur, Presque tous les ooirs, on organisait, pour elle, une table de whist. Elle voulait gagner; l'Empereur aussi, et il trichait. Ijorsqu'ellc recevait, elle paraissait si majestueuse qu'elle intimidait ses visiteurs. »

Si Napoléon ne descendit point de Marciana, s'il vécut retiré sous sa tente, c'est qu'il y devait recevoir la seule maltresse qu'il eût aimée, la belle Polonaise, qui s'était donnée pour toujours, après avoir eu de lui un fils. Il ne lui avait point ouvert la porte de sa chambre à Fontainebleau et l'avait laissée se morfondre dans un salon d'antichambre. Elle en était partie, tout en larmes, suffoquée de douleur, et, sans doute, il voulait lui faire oubher ce déni d'amour. Des lettres l'avaient averti, et le i^ septembre, il écrivit au grand maréchal Bertrand, d'aller, sur le port, attendre, la nuit, des voyageurs, avec une voiture attelée de quatre chevaux que suivraient des chevaux de selle et des mulets avec des bâts pour les bagages. Ce soir-là, à dix heures, Bertrand vil débarquer d'un navire qui avait traversé la rade, sans observer les prescriptions de police imposées aux autres navires, deux dames, un grand monsieur à lunettes d'or et un jeune enfant. Il s'approcha du groupe avec respect, installa les voyageurs dans la calèche de voyage, et, les précédant, il les entraîna sur la roule carrossable de San Martino, jusqu'à la rencontre de Napoléon, qui arrivait sur un cheval blanc. Dès qu'il fallut s'engager sur le chemin de chèvres et monter à Marciana, les voyageurs quittèrent leurs calèches, et, avec Napoléon, siu* les petits chevaux de selle, ils grimpèrent jusqu'au haut de la montagne. Le bruit s'était répandu aussitôt que cette dame était l'impératrice Marie- Louise échappée secrètement de la cour de Vienne, et le maire de Marciana avait fait illuminer son village. De tout ce bruit, de toute cette joie populaire. Napoléon fut grandement contrarié. Ce n'était pas Marie-Louise qui le venait voir, Marie-Louise que les Elbois attendaient depuis quatre mois, Marie-Louise, qui avait aux Mulini ses chambres préparées, dans les écuries son cheval réservé, Marie-Louise dont l'Empereur parlait sans cesse; c'était la comtesse Waleska. Durant trois jours, il la garda sous sa tente, ne la montrant à personne, tout à son amour, à ses regrets,

L'ËXIL 111

à ses projets d'avenir, se livrant tout entier à celle qu'il savait bien ne devoir jamais trahir ses confidences, l'interrogeant avidement sur l'état de l'Europe, sur l'opinion du peuple de Paris à son égard, sur la durée possible des Bourbons ; retrouvant, en elle, enfin, une âme ardente qui le comprenait, qui ne vivait que pour lui. Et il s'emplissait les yeux de ce visage toujours adoré, les oreilles de ces paroles toujours caressantes, l'esprit de ces conseils toujours prudents; il s'enivrait amoureusement de la présence de cette femme, qui, dans le silence de la haute montagne, lui versait le dictame apaisant sa douleur d'exilé. Ce furent trois jours heureux. Il les aurait prolongés, s'il n'eût écouté que sa passion réveillée; mais il devait compter avec l'opinion de ses sujets, avertis de la mystérieuse visite; avec la résistance opposée par la cour de Vienne au voyage de l'impératrice Marie- Louise, résistance qu'il ne pourrait plus vaincre si cette visite romanesque était connue. Il fit partir la jeune femme, la nuit, la priant de s'embarquer ailleurs qu'à Porto-Ferrajo. Cependant la tempête commençait à se déchaîner, et la volonté de Napoléon était impérieuse. Malgré la fureur du vent, la voyageuse obéit. Les deux amants se séparèrent. Puis, la tempête s'élevant plus terrible. Napoléon redouta un malheur pour celle qui lui était si soumise. Il envoya un de ses officiers, derrière elle, lui commander de retarder le départ. Waleska avait triomphé de tous les obstacles ; elle avait quitté l'île, et l'Empereur apprit bientôt qu'elle était arrivée saine et sauve, malgré l'ouragan (1).

Il n'avait jamais cessé de la voir; durant les guerres d'Allemagne, elle avait partagé ses repas ; à Paris, elle était introduite, nuitamment, par une petite porte aux Tuileries, et vivait ignorée dans un hôtel modeste. Le mariage avec l'Autrichienne n'avait pas interrompu leurs relations. Elle adorait cet homme, pour toute autre qu'elle incompréhensible, dont elle avait discerné la tendresse de cœur, sous l'emportement de la volonté. Et lui l'aimait aussi. Il aimait cette nature un peu sauvage et fabuleuse ; comme les héroïnes d'Ossian, éprise de nobles actions et de gloire ; il aimait cette douceur attentive qui ne contrariait jamais ses projets, qui cédait à tous ses désirs; généreuse et dévouée, ne

(1) Au moment de son départ, Peyrusse, trésorier de l'île, eut à solder un bon au porteur de soixante et un mille francs.

112 LE RETOUR DE L*EMPËRE(JR

demandant rien que le bonheur de le savoir à elle. Elle portait au doigt une bague contenant, avec des cheveux de son amant, cette légende : « Quand tu ne m'aimeras plus, je t'aimerai encore. » Marie-Louise n'était que la femme d'apparat qui soutenait Sa Majesté impériale et l'unissait aux grandes familles souveraines ; Marie-Louise était la consécration de son ambition; l'autre, la douce Polonaise, la consécration d'un amour plein de poésie. Oh ! sans doute, il fut sensuel, avec un besoin de femmes nouvelles. Mais ces natures violentes, qui cèdent aux sens avec la fougue de leur tempérament, ont aussi des élans mystiques que les passions les plus grossières ne peuvent étouffer. Waleska était, pour Napoléon, la petite fleur très humble qui croît dans la fissure des roches les plus dures.

Ce passage de la femme aimée fut un rafraîchissement, en même temps qu'un réconfort pour sa pensée obsédée de ses insondables projets. Il n'avait jamais eu l'intention de se fixer pour toujours sur cette langue de terre si étroite. Déchéance trop cruelle, lorsqu'il se sentait capable encore de grandes choses et ne subissait cet exil que comme un repos, une halte très courte. Les constructions, les améliorations entreprises, les travaux poursuivis, les plantations d'arbres, les défrichements de terrains, libéralités illusoires jetées aux Elbois, ou bien occupation nécessaire à son activité infatigable. Il se préparait pour une nouvelle existence glorieuse, pour une lutte suprême, qui établirait sa supériorité définitive sur tous ces princes envieux, jaloux de l'asservir et le maintenir éloigné de l'Europe. Il surveillait l'occasion; il s'emparerait de l'heure propice pour réapparaître devant ses anciens sujets, devant sa puissante armée qu'il ferait surgir de terre, comme un magicien, à l'appel de sa voix éloquente. Qui sait si, en partant, Waleska n'avait pas entendu ces mots chuchotes avec conviction : « Au revoir, à Paris (1) ! »

Alors, pourquoi réclamait-il, avec tant de force, la venue de Marie-Louise? Pourquoi ces lettres à elle adressées? Pourquoi envoyait-il un des officiers de sa Garde, à Vienne, Hurault de

(1) « La beauté de la dame polonaise, écrit Pons, était allée droit au cœur du colonel Campbell. L'envoyé anglais soupirait et faisait assidûment porter ses soupirs (en Italie où s'était réfugiée la belle personne). Ce fait n'est pas aussi futile qu*on pourrait d'abord le penser. Il eut beaucoup d'influence sur le relâchement de la surveillance britannique. »

Sorbec, dont la femme était attachée au service de l'Impératrice, afin de lui faire porter l'expression de ses désirs de la voir près de lui ? Pourquoi interrogeait-il si longuement Campbell, revenant d'Italie, sur les intentions de la cour de Vienne (1)? Pourquoi, enfin, écrivait-il au duc de Toscane, l'oncle de sa femme, pour se plaindre de l'espacement toujours plus grand des lettres de Marie-Louise? N'était-ce pas, cet étalage d'affection et d'impatience, une démonstration propre à masquer le défi qu'il lancerait prochainement au destin?

Et puis encore, tant que l'Autriche lui refuserait sa femme et son fils, il avait tout à craindre pour sa liberté; seul, on l'enlèverait, on le transporterait au milieu des mers, d'où il ne pourrait jamais revenir. Seul, il se trouvait à la merci de ses ennemis, à la merci de leur audace et de leur force. Marie-Louise aurait été une sauvegarde, et il l'appelait à lui. Il y avait bien encore, dans cette multiplication de lettres et d'appels, quelque sourde colère contre celle qui l'abandonnait aussi vite, et voyageait, en Suisse, en compagnie d'un général autrichien, que l'on disait déjà son amant. Waleska ne pouvait lui avoir caché les caquets, colportés dans les cours de l'Europe, et sans lui révéler brutalement cette

(1) c II me demanda, écrit le colonel (cela au mois de septembre 1814), si j'avais appris en Italie, ce que prétendaient faire les Autrichiens de sa femme et de son fils. Etait-il bien vrai qu*on avait interdit à l'un et à l'autre de venir le rejoindre ? Cette interdiction avait excité l'indignation générale même à Vienne. On ne pourrait citer, dans les temps modernes, un second exemple d'une pareille barbarie, d'une pareille injustice, sans aucune raison d'Etat. L'Impératrice lui avait écrit, et il savait ce qu'elle désirait. Elle était absolument prisonnière, car il y avait un général autrichien qui l'accompagnait pour l'empêcher de s'échapper et de venir à rtle d'Elbe. Avant qu'elle quittât Orléans, on lui avait promis qu'elle recevrait des passeports, pour qu'elle pût le rejoindre. L'empereur d'Autriche est mené par Mettemich, mais Metternich est mené lui-même, car quoiqu'il ait du talent, il est d'un esprit léger. Au retour de Suisse de Marie-Louise, il disait encore à Campbell : « L'Impératrice avait promis de m'écrire tous les jours, à son retour

< de Suisse à Vienne, et je n'ai reçu qu'une lettre d'elle. Mon fils m'est enlevé,

< comme étaient autrefois enlevés les enfants des vaincus, pour orner le triomphe « des vainqueurs. L'empereur d'Autriche doit se souvenir que j'en avais agi bien « différemment avec lui, lorsqu'il était complètement à ma merci, et qu'aucun

< lien de mariage n'existait entre nous. Je suis entré deux fois à Vienne en vain-

< queur, et je n'ai jamais manqué de générosité envers lui. Ce n'est pas moi qui ai

< sollicité cette union avec sa fille. C'est Mettemich qui la proposa à Narbonne.

< J'ai été très heureux avec ma femme, mais ce mariage a été très funeste à ma « politique. J'aurais mieux fait d'épouser une princesse russe... L'empereur « d'Autriche, je le répète, est ingnrat et faible. 11 est venu, une fois, en suppHant, c dans mon camp. Il est si faible qu'il disait dernièrement à Marie-Louise, que « Metternich était un ami pour moi, et défendait mes intérêts... »

descente dans le libertinage d'une femme, qui portait le plus grand nom du monde, en ce moment, elle avait dû, par ses insinuations et ses réticences, lui faire comprendre qu'il était inutile de regretter la mère de son 61s, qui déshonorait son nom. En scrutant les motifs de la conduite de Napoléon envers Marie-Louise, n'est-ce pas ce que l'on découvre (1)?

Les Elbois s'étaient laissés prendre à tous les travaux commandés par leur souverain. Ils avaient confiance en lui. C'étaient, de mois en mois, de nouvelles maisons de campagne qu'il improvisait à Porto-Longone, à Rio; c'étaient des plantations de mûriers, en grand nombre, le long des routes rectifiées et rechargées; c'était un théâtre municipal que l'on édifiait, et l'arrivée de sa sœur Pauline, qui s'établissait aux Mnliniy dans les pièces destinées à Marie-Louise; c'étaient des fêtes données et annoncées qui semblaient écarter toute idée de départ. D'ailleurs, la prospérité de nie croissait chaque jour ; la population augmentait par l'immigration de négociants et d'entrepreneurs de travaux, par l'incorporation permanente de vieux soldats, venus de France, aux bataillons de la Garde. Les étrangers affinaient, désireux de présenter leurs hommages à l'Empereur, de grands seigneurs anglais qui mettaient leur honneur à venir encenser la gloire du grand capitaine, malgré les calomnies et les outrages dont la presse sti-

(1) Avant la visite de Waleska, avant qu*il n*eût appris son escapade avec Neipperg en Suisse, Pons rapporte une anecdote quMl faut connaître, pour démontrer toute Taffection qu'il avait gardée à sa femme, et surtout à son fils. Pons écrit : c Le père de Bertrand apporta de Rome des gravures. L'Empereur les examina avec curiosité. Tout à coup, il s'arrêta, devint rouge et avec un frisson marqué, il s'écria : Voilà Marie-Louise. Ce cri d'émotion extrême nous avait tous Jetés dans une espèce de stupeur. Nous portions sur l'Empereur un regard d'anxiété. Il s'en aperçut et chercha à se remettre. Alors, il décomposa la figure de rimpératrice, et il en apprécia chaque trait II prit la gravure suivante. C'était celle du Roi de Rome. Ici, tout me manque, pour faire comprendre l'expression paternelle que l'Empereur mit à ces mots : Idon fils / C» tableau déchirant est toujours présent à ma pensée. La tendresse, l'amertume, le bonheur, la misère, Tespérance, le découragement, le passé, le présent, l'avenir, tout s'était caractérisé dans l'accent presque surnaturel avec lequel l'Empereur avait dit : Mon fils / Ce n'était pas un cri. Non, l'Empereur ne cria pas. Nous l'entendîmes à peine. J'ignore ce que c'était. Je n'ai jamais pu me l'expliquer. L'Empereur se couvrit le visage avec la gravure, répéta : Mon fils / et un long silence succéda à cette répétition. On n'osait pas même respirer. L'Empereur s'enferma dans son cabinet; il y resta une demi-heure, et il était tout défait lorsqu'il en sortit II monta en voiture sans rien dire à personne. On avait eu tort de surprendre sa sensibilité. 11 resta^lusieurs jours sous l'influence'de cette surprise. »

pendiée Vabreuvait (1). Cependant, combien d'aventuriers aussi tombaient dans Tile avec l'espérance d'être embauchés pour un coup de force, pour une entreprise audacieuse (2); et parmi ces aventuriers, combien d'assassins, excités tacitement par le gouverneur de Corse, Bruslard, à faire disparaître l'homme qui, sans armée et sans marine, faisait toujours trembler l'Europe? Napoléon, qui avait sa police fort bien renseignée, fit avertir Bruslard qu'à la moindre tentative contre lui, il enverrait ses grenadiers s'emparer du chouan régnant en Corse, au nom des Bourbons, et le ferait fusiller. Bruslard se le tint pour dit. L'île n'était plus reconnaissable. Chaque ville sur le rivage semblait maintenant un caravansérail où se coudoyaient des individus de toutes les nations, des oseurs, des risque-tout dont les mouvements désordonnés imprimaient à cette petite terre une apparence étrange. Napoléon était satisfait de ce mouvement de population dans sa petite capitale, de l'intérêt que lui portaient les étrangers, et il disait, un jour, avec un peu d'emphase à son fidèle Bertrand, que rile d'Elbe et Porto-Ferrajo, en particulier, offraient un spectacle fort curieux ; que, dans les rues, défilaient des individus de toutes les nations, débarqués exprès pour lui. Sans se déranger,

(1) Henri Hottssatx {i8î5,\^ vol., p. 154) cite les officiers de l'escadre anglaise de la Méditerranée, des gentilshommes italiens comme le comte Setta, des pairs d'Angleterre, comme lord Douglas, lord Ebrington, lord Bentinck, des touristes de tous les pays, comme le Norvégien Kundtzen, et le conseiller d'Etat prussien Klamproth.

(2) WalterScott, Vie de Napoléon» t. VIII, p. 332. « Dans le fait, Porto-Ferrajo méritait le nom de cosmopolite. C'était comme la cour d'une grande caserne, remplie de militaires, de gendarmes, d'officiers de police de toute espèce, de réfugiés de toutes les nations, de gens qui dépendaient du chef seul et qui en attendaient tout, de domestiques et d'aventuriers, ayant tous quelque point de contact avec Bonaparte et ayant reçu ou espérant recevoir de lui quelques bienfaits. Dans cette foule mélangée, des bruits de toute espèce avaient cours, aussi nom* breux que les atomes qu'on voit dans un rayon de soleil. Des individus suspects y paraissaient et disparaissaient sans laisser aucune trace de leur voyage, ni des motifs qui y avaient donné lieu. Le port était rempli de navires venant de toutes les parties de l'Italie. C'était un effet de la nécessité d'approvisionner l'tle dont la population avait pris tout à coup un accroissement extraordinaire. Mais des navires de toutes les^nations s'arrêtaient aussi à Porto-Ferrajo, soit par curiosité, soit par spéculation, soit par suite de vents contraires. Les quatre vaisseaux armés de Napoléon, et dix-sept bâtiments employés au service des mines, étaient constamment occupés à des voyages dans toutes les parties de l'Italie et en ramenaient ou en reconduisaient des Italiens, des Siciliens, des Français, des Orecs, qui tous paraissaient fort affairés, mais ne donnaient aucune raison de leurs allées et venues. Domenico Ettori, moine défroqué, et un Grec nommé Theologos étaient regardés comme^jdesjagents de quelque importance dans l'entourage de Napoléon. *

as LE RETOUR DE L'EMPEREUR

Mulini; qui allait mettre aux trousses des nouveaux arrivants de louches personnages afin de connaître le but de leur voyage. Et l'un et l'autre, néanmoins, se présentaient beau visage, échangeant de courtoises politesses, quoiqu'ils sussent bien que chacune de leurs paroles dissimulait un mensonge. Campbell ne s'affranchissait jamais de son urbanité caressante. Napoléon, non plus. Toutefois il éloignait l'Anglais de son entourage, ne l'invitant plus que rarement à ses soirées et à ses fêtes. Il le tenait à distance. Campbell n'en était point surpris. Il comprenait sa disgrâce, en connaissant la cause, ce qui ne l'empêchait point d'affirmer son heureux contentement de vivre à l'île d'Elbe, près de l'homme que les Anglais les plus honorés et les plus recommandables venaient, chaque jour, saluer. L'île était couverte de ses correspondants qui le renseignaient sur les moindres gestes de l'Empereur. Ce n'était pas encore assez. Il cherchait à circonvenir les plus intimes amis de Napoléon, même Bertrand, même Drouot, qui voulurent bien ne rien comprendre à ses avances et à ses allusions. Dans le personnel des écuries, il trouva plus de complaisance; dans les femmes de service de la princesse Pauline également ; en Taillade, enfin, le chef de la marine elboise que sa vanité et son manque de fortune prédisposaient à la trahison (1). Et Taillade eut livré très facilement l'homme qu'il conduisait souvent sxu* son brick à la Pianosa. Seulement Campbell, actif et entreprenant, cédait quelquefois à ses tendresses de cœur. Ses absences de l'île d'Elbe, ses voyages sur la côte italienne n'avaient pas que des raisons politiques. L'amour y tenait grande place. Les jolies femmes l'attiraient sur le continent, et, plus d'une fois, la princesse Pauline le provoquant par ses sourires, l'avait entraîné jusqu'à Livourne, lui faisant espérer un bonheur qui lui échappait sans cesse. Se prêtait-elle à ce petit manège pour donner à Napoléon le temps de fuir?... Peut-être!...

Et cependant, et quelles que fussent les préventions de Napoléon contre Campbell, c'est lui qu'il choisissait de préférence pour interlocuteur, lorsque les souvenirs du passé envahissaient son esprit, lorsque débordaient son chagrin et son amertume sur sa vie présente. Campbell rapporte, en ses Souçenirs, une de ses

(1) Napoléon n'ignorait rien. Taillade fut remplacé par le capitaine Chautard. un ancien pilote, en temps opportun.

confidences, plutôt un des monologues de Napoléon... « Après avoir, écrit-il, prodigué les épithètes et les substantifs les plus outrageants à M. de Talleyrand, à propos de l'exécution du duc d'Enghien, il déclara qu'il demandait aux Bourbons d'agir avec lui, comme il avait agi avec eux... Je ne souffrais pas, disait-il, qu'on en parlfit ni en bien, ni en mal, interdisant l'éloge, mais interdisant aussi l'invective. On est moins discret à mon égard, depuis que j'ai abdiqué le trône. Ne va-t-on pas jusqu'à me traiter de lâche ! Ai-je besoin de prouver que je n'ai pas manqué de courage comme soldat? Même n'ai-je pas donné l'exemple d'un autre courage, en venant vivre dans cette bicoque, isolé du monde, sans occupation qui puisse m'intéresser, n'ayant pour causer aucun savant, sans société, excepté rarement la vôtre, colonel, et sans argent. Oui, sans argent ! Car, en quittant Fontainebleau, je fus obligé d'avoir recours à la caisse de l'Impératrice pour faire la route jusqu'ici. Eh bien! on a trouvé moyen de m'insult^r même dcins l'exposé du budget où l'on n'a pas tenu compte des quatre cents millions du domaine privé, dont s'est emparée la famille royale!... Je voulais répondre à cet exposé, mais j'ai réfléchi qu'il valait mieux me taire... ai-je besoin de rappeler tout ce que j'ai fait pour la France et les millions que j'ai consacrés à des travaux d'utilité publique? Mais non; c'est aux gouvernements qui ont précédé le mien qu'on attribue ces travaux, et les monuments qui n'existaient pas avant moi. Et les égouts de Paris, les quais?... Il s'agit, paraît-il, de restituer les biens des émigrés... acte de justice, plutôt que de bonne politique auqpiel j'avais pensé, mais que je n'ai pas osé faire; les rênes tremblaient dans mes mains toutes les fois que j'y pensais. La postérité sera moins partiale. Elle ne me traitera pas de Néron, ni de Brutus, comme on me traite à Paris, dans maintes publications, au risque de susciter un assassin. Je suis préparé à tout, même à être assas sine. Puis-je douter des intentions de ceux qui, pour gouverner la Corse, ont fait choix d'un homme tel que ce Bruslard, employé par les Boiu*bons, pendant qu'il était en Angleterre à y comploter et conspirer avec Georges et autres émigrés ou chouans. Bruslard, afin de se rapprocher de l'île d'Elbe, vient de changer sa résidence d'Ajaccio pour celle de Bastia, et, depuis ce changement, il ne sort plus qu'escorté de quatre soldats... »

de Vérone, de Miiiau, et d'Hartwell. Est-ce que Louis XVIII n'avait pas imité le grand roi de Versailles ? N'avait-il pas eu ses gardes, comme Louis XIV; des ministres et même des ambassadeurs, dans les grandes capitales de l'Europe ; et il ne possédait ni royaume, ni sujets ? La France l'ignorait ; la France le repoussait ; et dans sa folie de grandeur, — folie c'était la vérité, alors, — dans son désir de détruire la France, plutôt que de renoncer à être roi, il ne cessait de fomenter, contre le gouvernement établi, des complots, et, dans les provinces, des séditions, des guerres fratricides, arrosées de sang et semées de carnage. Les rapports des agents de Mariotti eussent-ils été vrais, qu'il n'en résultait aucune preuve de décrépitude morale, d'affaissement de caractère, ou de folie de l'Empereiu'. Avait-on reproché à Bonaparte, consul, de jouer aux « Barres », dans les jardins de la Malmaison? Puisqu'on avait réduit ce grand homme au rôle de roi d'Yvetot, il était naturel qu'il s'amusât, comme ce roi légendaire? Si élevé que soit l'esprit, si profonde que soit la pensée, n'est-il jamais, dans la vie, une heure de détente où l'on descend au niveau des autres hommes ? Et rire est le propre de l'humanité.

De rire, pourtant, Napoléon n'avait point envie. L'argent lui manquait. Les ressources, tirées de son île, revenus des mines, impôts fonciers, fermage des pêcheries et des salines, étaient insuffisantes pour les dépenses de sa maison ; et il avait, de plus, à sa charge, une petite armée. Il put croire, dans les premiers mois de son séjour, que les deux millions de rente, garantis par le traité de Fontainebleau, lui seraient payés. Ne recevant rien, il avait fait une réclamation à laquelle le gouvernement des Bourbons n'avait pas daigné répondre. Dans un an, dans quelques mois peut-être, il ne lui resterait plus rien de la somme prélevée à Orléans, par Peyrusse, sur la cassette de Marie-Louise. Allait-il repousser jusqu'aux derniers jours, la résolution que lui commandait cet état précaire ! Sur son budget de 1815, il avait opéré des

suppressions qui lui aliénèrent certainement de loyaux serviteurs ; il avait diminué le nombre de ses chevaux d'attelage, vendu plusieurs de ses voitures, réduit ses dépenses de chauffage, d'éclairage, de blanchissage, et forcé ses officiers subalternes à se loger aux casernes. Désormais, ses payements se décomposèrent, moitié en espèces sonnantes, moitié en bons sur la rente inscrite à son nom au grand livre du gouvernement français. Il déplorait cette nécessité, humiliation qu'il ne supportait qu'avec peine, car ses créanciers pouvaient lui dire : « Ne vivez point en souverain, mais en bourgeois. Les produits de l'ile d'Elbe vous suffiront. » Cette situation pénible était connue à Paris et les royalistes s'en réjouissaient. Sans argent, disaient-ils, que pourrait entreprendre l'homme sinistre dont le nom seul était leur épouvantai!, et dont ils se moquaient, le sachant pauvre. Peyrusse, le trésorier, s'alarmait de ces embarras d'argent; il comprenait qu'il y fallait une fin. Entre eux, ses familiers disaient : « Cela ne peut durer. » D'ailleurs, la monotonie de ce séjour les accablait. Les beaux sourires de la princesse Pauline les déridait pendant quelques heures, lorsqu'ils la voyaient près d'eux, lorsque par la séduction de ses grâces et de ses toilettes, elle leur donnait l'illusion d'être en un salon de Paris. Ensuite, ils retombaient dans l'ennui des heures lourdes de leur service qu'a^ravaient les plaintes des grognards, pris de la nostalgie de leurs grandes courses à travers l'Europe (1).

Napoléon ressentait les mêmes chagrins et n'en faisait rien paraître ; et si jamais il n'avait eu le projet de quitter l'île d'Elbe, la pénurie de ses finances l'y aurait forcé. Et puis, est-ce que l'on abandonne, sans espoir, un trône que l'on a possédé pendant dix ans, un pays que l'on a tiré de l'anarchie, une nation que l'on a rendue la première du monde? est-ce que, même déchu, on ne garde point encore des partisans; est-ce que, parmi les hommes, il ne se trouve pas de nobles cœurs toujours reconnaissants à celui qui les a comblés de bienfaits ? Ces pensées, ces souvenirs, irritants malgré tout, devaient inciter l'Empereur à brusquer son départ.

(1) « J'ignore ce que Tavenir nous réserve, disait Bertrand, mais quel que soit notre sort, il ne peut être pire que celui que nous traversons maintenant. Si l'espérance de jours meilleurs ne nous soutenait, je ne sais ce que nous deviendrions. Pour moi, je ne regrette pas d'avoir suivi l'Empereur; mon devoir me le prescrivait. Mais je regretto la France, comme un enfant qui a perdu sa mère, comme un amant qui a perdu sa mattresse. > {Fleury de Chaboulon, p. 117.)

Dès lors, à part soi, il y songea. Cette idée ne l'abandonna plus. Vers la fin de Tannée 1814, il prépara sa fuite. On en a la preuve, par l'ordre donné au maître sellier d'emballer deux de ses berlines, qu'il voulait, disait-il, expédier en Italie. Et puis encore, il connaissait par ouï-dire, par la conversation de ses visiteurs, l'état de l'opinion en France. Les lettres qu'il recevait, étant ouvertes, ses amis, en lui écrivant, se taisaient sur les résultats de la politique faite à Paris. Il n'en était pas moins instruit de l'impopularité croissante des Bourbons. Le peuple revenait à lui, vantait les bienfaits de son gouvernement, le bien-être dont il jouissait dans son règne. Il était regretté, il le savait. Quant à l'armée, elle n'avait jamais cessé de lui être dévouée, et s'il reparaissait en France, elle se rangerait sous son commandement avec enthousiasme, il n'en doutait pas. Les journaux de France, qu'il lisait avec passion, journaux satiriques, humoristiques, gazettes libérales, constituaient ses plus précieux éclaireurs. Dans leurs réticences, ou bien dans le récit de certains faits, il comprenait le dégoût que les exagérations des émigrés devaient inspirer aux patriotes. Il fallait savoir en profiter. Il y eut, au surplus, une raison bien plus forte qui le détermina à cette aventure audacieuse. Le congrès de Vienne discutait publiquement sa déportation ailleurs qu'en Europe. Ce n'avait été d'abord qu'un bruit sans consistance, le vœu de quelques royalistes ardents qui tremblaient devant son ombre. Après Talleyrand, Wellington avait entretenu le congrès du danger permanent que créait la présence si rapprochée de Napoléon, de la péninsule italienne. Les troubles survenus dans les provinces autrichiennes de l'Italie n'étaient que la conséquence de cette proximité. Un officier étranger qui avait servi sous nos drapeaux, raconte Rovigo, en ses Mémoires^ et admirateur passionné de l'Empereur, mis au courant de cette aversion féroce, risqua tous les dangers pour arriver jusqu'à l'île d'Elbe, afin de prévenir l'infortunée victime de tant de haine (1).

(1) On lit en note (Vaulabslle, Histoire de la Restauration, t. II, p. 207): « Au dire d'autres écrivains. Napoléon aurait connu le projet de l'enlever de Ille d*Elbe, par le prince Eugène, à qui l'empereur Alexandre en aurait fait la conlldence, pendant un court séjour que Ht Eugène à Vienne. Il est possible que l'ancien vice-roi ait averti son beau-père. La nouvelle, dans tous les cas, serait venue à ce dernier, de plusieurs côtés à la fois. La déportation de Napoléon était une question que l'on agitait ouvertement. Les plénipotentiaires anglais et français n'y mettaient aucun mystère. Il y eut même, assure-t-on, une proposition

Dès lors, irrévocablement décidé, on le vit, au commencement de 1815, afin de dépister les soupçons, s'associer à sa sœur Pauline, installée aux Mulini depuis le mois de novembre, pour mettre de l'entrain et de la gaieté aux soirées de son palais. On y faisait de la musique ; on y jouait ; on y dansait. La jeune princesse avait fait oublier l'impératrice Marie-Louise, dont on ne parlait plus. Et qu'importe ! Celle-ci remplaçait l'autre avantageusement, n'étant jamais lasse de divertissements. Dans la grande salle de réception, avec ses dames de compagnie et quelques ofliciers délurés, elle entreprit de jouer des pièces de comédie. Les répétitions occupaient les loisirs des grandes journées d'hiver ; les représentations enivraient tous les esprits. Le théâtre municipal, enfin achevé, causa une joie immense dans la petite capitale. On y avait appelé une troupe d'acteurs, dont les exigences modestes avaient paru acceptables, et avec la musique de la garde formant orchestre, on parlait d'y jouer des opéras. Ce fut un événement qui agita toutes les Elboises.

Pendant ce temps, l'Empereur, en prévison du printemps, ordonnait la reprise des travaux de culture, transports de terre, plantation d'arbres, création de jardins au-devant des casernes. Qui donc n'aurait pas cru, à le voir si occupé de l'embellissement de son domaine, que jamais il n'abandonnerait sa petite principauté, où il paraissait heureux, au milieu de ses sujets. Il fit même annoncer, dès le commencement de la nouvelle année, qu'il passerait les mois d'été à l'ermitage de Marciana, et qu'il y aurait six bals à la cour. Seulement, il ordonnait que chaque bal ne coûtât pas plus de mille francs. Les rafraîchissements seraient peu abondants, sans glace, et offerts à la fm de la soirée. Aux Mulini, sous

formelle, qu* Alexandre repoussa, en disant quMl avait garanti à Napoléon la possession de TUe d'Elbe et qu'il entendait tenir sa parole. Enfin, ce n'était pas seulement au sein du public officiel de Vienne, que le projet de déporter Napoléon (le rile d'Elbe était discuté. On s'en entretenait tout haut à la cour de Louis XVIII et cheK ses ministres. » La Quotidienne^ journal du royalisme le plus ardent, en annonçant à ses lecteurs, le 8 mars 1815, la présence de Napoléon sur le territoire français» ajoutait ces lignes décisives : « lie débarquement de Bonaparte n'est qu'un acte de désespoir. Il parait certain que le Congrès avait pris la résolution (le fixer une autre résidence à Napoléon, dont, suivant toate apparence, les intrigues contribuaient à l'agitation de l'Italie. C'est pour prévenir les efTets de cette détermination, qu'il s'est décidé à faire une entreprise de flibustier, contre quelques petites villes de Provence, dépourvues de troupes et d'artillerie. Il serait beaucoup trop flatteur d'attribuer le nom de témérité à une semblable tentative. >

l'excitation de la princesse Pauline, il n'y avait point de trêve aux plaisirs (1). Campbell, un peu intrigué de cette recrudescence de fêtes, commençait néanmoins à se rassurer, et ses absences et ses séjours en Italie devenaient plus longs. Le 16 février, il partit pour Livourne.

Aussitôt l'Empereur précipite ses ordres. A Peyrusse, son trésorier, il commande de transporter sa caisse, au fort Stella, d'où il sera facile de descendre en mer sans passer à travers la ville; à Pons de l'Hérault, il prescrit d'envoyer de Rio à Porto-Ferrajo, deux chalands du plus fort tonnage, l'un chargé de bois, l'autre de munitions de guerre ; à Drouot, il ordonne de faire hâter les réparations de son brick V Inconstant, qui, échoué dernièrement, un jour de tempête, avait éprouvé de graves avaries, ensuite de faire rentrer à l'Ile d'Elbe de la Pianosa, les chevaux de la cavalerie polonaise qu'il avait fait conduire par économie. Le 22 février, le jour où il va recevoir le jeune Fleury de Chaboulon, qpie lui envoie le duc de Bassano (2), il est allé chez Peyrusse, sans se faire annoncer, et sans préambule il lui demande quelle somme il lui reste en caisse, combien pèse un million en or, quelle place il faut pour le contenir, et après la réponse de Peyrusse, de plus en plus abasourdi de ces questions, il lui enjoint de déposer tous les rouleaux d'or, au fond de quelques malles, en les recouvrant des livres de sa bibliothèque, de les ficeler solidement ; enfin d'éxcuter ce travail, seul, et sans témoin. « Je crois inutile, ajoute l'Empereur,

(1) Pons écrit : « A côté du cercle de l'Empereur, il y avait eu quelquefois le cercle de la princesse Pauline, et ce n'était pas le moins agréable. Chez elle, la princesse Pauline avait ses franches coudées, et elle en profitait pour multiplier les plaisirs. C'était son empire, et l'Empereur trouvait toujours quelque prétexte pour aller la visiter. Ces visites faisaient le bonheur de la princesse Pauline, plus remarquable que ses sœurs par le cœur. Les autres n'auraient pas donné un centime pour sauver l'Empereur. Pauline aurait sacrifié sa vie pour lui éviter des chagrins. Sa monomanie était de paraître malade, et elle se promenait en ville en chaise à porteur. Ce qui ne l'empêchait point de danser beaucoup avec le capitaine Louber, son danseur officiel. >

(2) Henri Hou'ssayib (i5i5, t. I, p. 179) a discuté cette date, t On a cru jusqu'ici, dit-il, que Fleury n'avait débarqué que le 22 février. Nous ignorons absolument sur quel témoignage s'est formée cette opinion. Napoléon {VJU d'Elbe et les Cent- Jours, Correspondance XXXI) dit que la visite de Fleury eut lieu en février, mais il ne précise pas le jour. Fleury n'indique pas non plus la date de son arrivée et dit seulement qu'il entra au port dans la soirée. Mais le rapport de l'espion italien, qui confirme sur tous les points le récit de Fleury, le complète sur ce point particulier. Ces mots, datés du 18 février ... a débarqué il y a quelques jours.,, marquent bien que Fleury a débarqué le 12 ou le 13, c'est-à-dire cinq ou six jours auparavant. »

la recommandation de garder secrets ces ordres. » Pour Pons, pour Peyrusse, pour Drouot, le secret n'existait plus, quoique l'Empereur, envers eux, ne se fût point ouvert sur ses intentions, sinon, quelle signification donner à ces préparatifs?

Fleury de Chaboulon, en qui le duc de Bassano avait confiance, était envoyé à l'île d'Elbe, près de l'Empereur (1), afin de lui faire connaître, par un rapport fidèle, l'état de la France et les chances qui s'offraient, en ce moment, de reconquérir son trône, s'il se décidait à rentrer dans sa patrie* Fleury a raconté, en ses Mémoires, ses visites aux Mulini. Analyser son récit serait en détruire l'intérêt. En voici les parties importantes.

... Le général Bertrand me fit avertir de me rendre à la porte du jardin de l'Empereur, ajoutant que l'Empereur viendrait, et que, sans avoir l'air de me connaître, il me ferait appeler. Je m'y rendis. L'Empereur, accompagné de ses officiers, se promenait, suivant sa coutume, les mains derrière le dos. Il passa plusieurs fois devant moi, sans lever les yeux. A la fin, il me fixa et s'arrêtant, il me demanda, en italien, de quel pays j'étais. Je lui répondis en français que j'étais Parisien. « Eh bien 1 monsieur, parlez-moi de Paris et de la France. » En achevant ces mots, il se remit à marcher. Je l'accompagnai, et après plusieurs questions insignifiantes, faites à haute voix, il me fit entrer dans ses appartements, fit signe aux généraux Bertrand et Drouot de se retirer et me força de m'asseoir près de lui. « Le grand maréchal, me dit-il, d'un air froid et distrait, m'a annoncé que vous arriviez de France. — Oui, Sire. — Que venez-vous faire ici?... Il paraît que vous connaissez X... (le duc de Bassano). — Oui, Sire. — Vous a-t-il remis une lettre pour moi? — Non, Sire. ■ — L'Empereur m'interrompit. « Je vois bien qu'il m'a oublié, comme tous les autres. Depuis que je suis ici, je n'ai entendu parler ni

(1) Fleury de Chaboulon était né en 1779. 11 vécut jusqu'en 1835. Après Vendémiaire, il embrassa la carrière administrative et devint fonctionnaire dans les finances. Napoléon le plaça au Conseil d*Etat, comme auditeur. Puis il devint sous-préfet de Chftteau-Salins, puis de Reims où il encouragea la résistance contre les alliés ; ce qui le fit appeler par Ney Vintrépide sous-préfet. Reims, prise par la Russie, Fleury de Chaboulon fut forcé de se cacher. Il fit le voyage de Ttle d*£Ibe sous les encouragements du duc de Bassano. A Lyon, Napoléon l'accepte comme secrétaire intime. L'Empereur disait de lui qu'il était plein de feu et de mérite. Après Waterloo, il s'expatria.

i28 LE RETOUR DE L'EMPEREUR

de lui, ni de personne. — Sire, dis-je, en l'interrompant à mon tour, il n'a point cessé d'avoir pour Votre Majesté l'attachement et le dévouement que lui ont conservés tous les Français... » L'Empereur, avec dédain : « Quoi ! on pense donc encore à moi, en France? — On ne vous y oubliera jamais. — Jamais! c'est beaucoup. Les Français ont un autre souverain; leur devoir et leur tranquillité leur commandent de ne plus songer qu'à lui. »

Cette réponse me déplut. L'Empereur, me dis-je, est mécontent de ce que je ne lui ai point apporté de lettres ; il se défie de moi. Ce n'était point la peine de venir de si loin, pour être si mal reçu. « Que pense-t-on de moi en France? me dit-il ensuite. — On y plaint, on y regrette Votre Majesté. — L'on y fait aussi sur moi beaucoup de fables et de mensonges... Gomment s'y trouve-t-on des Bourbons? — Sire, ils n'ont point réalisé l'attente des Français, et, chaque jour, le nombre des mécontents augmente. — Tant pis, tant pis. — (Vivement) Gomment, X... ne vous a point donné de lettres pour moi? — Non, Sire ; il a craint qu'elles ne me fussent enlevées, et comme il a pensé que Votre Majesté, obligée de se tenir sur ses gardes et de se défier de tout le monde, se défierait aussi de moi, il m'a révélé plusieurs circonstances qui, n'étant connues que de Votre Majesté, peuvent vous prouver que je suis digne de votre confiance. — Voyons ces circonstances... »

Je lui en détaillai quelques-unes ; il ne me laissa pas achever. « Cela suffit, me dit-il ; pourquoi n'avoir pas commencé par me dire tout cela? Voilà une demi-heure que vous me faites perdre... »

Gette bourrasque me déconcerta : il s'en aperçut et me dit, avec douceur : « Allons ! mettez-vous à votre aise, et racontez-moi, dans le plus grand détail, tout ce qui s'est dit et passé entre X... et vous. Je lui rapportai, mot à mot, l'entretien que j'avais eu avec M. X... ; je lui fis une énumération complète des fautes et des excès du gouvernement royal, et j'allais en déduire les conséquences que nous en avions tirées, M. X... et moi, lorsque l'Empereur, incapable, lorsqu'il est ému, d'écouter un récit sans l'interrompre et le commenter à chaque instant, m'ôta la parole et me dit : « Je croyais aussi, lorsque j'abdiquai, que les Bourbons, instruits et corrigés par le malheur, ne retomberaient pas dans les fautes qui les avaient perdus en 1789. J'espérais que le roi vous gouvernerait en bon homme. G'était le seul moyen de se faire pardonner, de vous avoir été donné par les étrangers. Mais depuis que les Bourbons ont mis le pied en France, leurs ministres n'ont fait que des sottises. Leur traité du 23 avril, continua- t-il, en élevant la voix, m'a profondément indigné ; d'un trait de plume, ils ont dépouillé la France de la Belgique et des possessions qu'elle avait acquises depuis la Révolution ; ils lui ont fait perdre les flottes, les arsenaux, les chantiers, Tartillerie et le matériel immense que j'avais entassé dans les forteresses et dans les ports, qu'ils leur ont livrés. C'est Talleyrand qui leur a fait faire cette infamie; on lui aura donné de l'argent. La paix est facile à dr

L'ËXIL 129

telles conditions. Si j'avais voulu, comme eux, signer la ruine de la France, ils ne seraient point sur mon trône. (Avec force.) J'aurais mieux aimé me trancher la main ! J'ai préféré renoncer au trône, plutôt que de le conserver aux dépens de ma gloire et de l'honneur français... Une couronne déshonorée est un terrible fardeau... Mes ennemis ont publié partout que je m'étais refusé opiniâtrement à faire la paix; ils m'ont représenté comme un misérable fou, avide de sang et de carnage... Si j'avais été possédé de là rage de la guerre, j'aurais pu me retirer avec mon armée au delà de la Loire et savourer à mon aise la guerre de montagnes. Je ne l'ai pas voulu... Mon nom et les braves qui m'étaient restés fidèles, faisaient encore trembler les alliés, même dans ma capitale. Ils m'ont offert l'Italie pour prix de mon abdication; je l'ai refusée. Quand on a régné sur la France, on ne doit pas régner ailleurs. J'ai choisi l'île d'Elbe. Cette position me convenait. Je pouvais veiller sur la France et sur les Bourbons. Tout ce que j'ai fait a toujours ét^ pour la France, C'est pour elle, et non pour moi, que j'aurais voulu la rendre la première nation du monde. Ma gloire est faite, à moi ; mon nom vivra autant que celui de Dieu. Si je n'avais songé qu'à ma personne, j'aurais voulu, en descendant du trône, rentrer dans la classe ordinaire de la vie ; mais j'ai dû garder le trône pour ma famille et pour mon fils. »

L'Empereur, pendant ce discours, avait marché à grands pas et paraissait vivement agité. Il se tut quelques instants et reprit : « Mes généraux sont-ils à la cour? — Oui, Sire. — Ils doivent y faire une triste figure! — Ils sont outrés de se voir préférer des émigrés, qui n'ont jamais entendu le bruit du canon. — Les émigrés seront toujours les mêmes. J'ai fait une grande faute en rappelant en France cette race antinationale; sans moi, ils seraient tous morts de faim à l'étranger. Mais, alors, j'avais de grands motifs; je voulais réconcilier l'Europe avec nous et clore la Révolution... Que disent de moi les soldats? — Les soldats. Sire, s'entretiennent sans cesse de vos immortelles victoires. Ils ne prononcent jamais votre nom qu'avec admiration, respect et douleur. Lorsque les princes leur donnent de l'argent, ils le boivent à votre santé. — (En souriant.) Ils m'aiment donc toujours? — Oui, Sire et j'oserai même dire plus que jamais. — Que disent-ils de nos malheurs? — Ils les regardent comme l'effet de la trahison et répètent sans cesse qu'ils n'auraient jamais été vaincus si la France n'eût point été vendue aux ennemis ; ils ont horreur surtout de la capitulation de Paris. — Ils ont raison. Sans la défection du duc de Raguse, les alliés étaient perdus. J'étais maître de leurs derrières et de toutes leurs ressources de guerre. Il ne s'en serait pas échappé un seul. Ils auraient eu aussi leur 29^ bulletin (le bulletin de la retraite de Russie). Marmànt a perdu son pays et livré son prince... Je suis bien aise d'apprendre que l'armée a conservé le sentiment de sa supériorité et qu'elle rejette sur leurs véritables auteurs nos grandes infortunes. Je vois, avec satisfaction, d'après

iS6 LE RETOUR DE L'EMPEREUR

ce que vous venez de m'apprendre» que Fopinion que je m^étais formée de la situation de la France est exacte. Le gouvernement actuel est bon pour les prêtres, les nobles, les vieilles comtesses d'autrefois ; il ne vaut rien pour la génération actuelle. Le peuple a été habitué par la Révolution à compter dans l'Etat; il ne consentira jamais à retomber dans son ancienne nullité et à redevenir le patient de la noblesse et du clei^... L'armée me sera toujours dévouée. Nos victoires et nos malheurs ont établi, entre elle et moi, un lien indestructible; avec moi seul elle peut retrouver la vengeance, la puissance et la gloire ; avec le gouvernement actuel, elle ne peut gagner que des injures et des coups. »

L'Empereur, en prononçant ces mots, gesticulait et marchait avec précipitation ; il avait plutôt l'air de se parler que de parler à quelqu'un. Tout à coup, il s'arrête, et me jetant un regard de côté, il me dit : « X... croit-il que ces gens-là tiendront longtemps? — Son oipinion sur ce point est entièrement conforme à l'opinion générale, c'est-à-dire qu'on pense, en France, et qu'on est convaincu que le gouvernement royal marche à sa perte. — Mais comment tout cela ûnira-t-il? Croit-on qu'il y aura une nouvelle révolution? — Sire, les esprits sont tellement mécontents et exaspérés, que le moindre mouvement partiel entraînerait nécessairement une insurrection générale, et que personne ne serait surpris qu'elle éclatât au premier jour. — Mais, que feriez-vous, si vous chassiez les Bourbons? Etabliriez-vous la république? — La république, Sire, on n'y songe point. Peut-être établirait-on une régence ! — Une régence! s'écria-t-il surpris, et avec une grande véhémence : et pourquoi faire? Suis- je mort? — Mais, Sire, votre absence... — Mon absence n'y fait rien. En deux jours je serais en France, si la France me rappelait... Croyez-vous que je ferais bien de revenir? » ajouta l'Empereur, en détournant les yeux. Mais il me fut facile de remarquer qu'il attachait à cette question plus d'importance qu'il ne voulait le faire paraître, et qu'il attendait une réponse avec anxiété. <t Sire, lui dis-je, je n'ose résoudre personnellement une semblable question, mais... — Ce n'est point cela que je vous demande, me dit-il, en m'interrompant brusquement ; répondez-moi oui, ou non. — Eh bien l oui, Sire. — Vous le pensez? — Oui, Sire ; je suis convaincu, ainsi que M. X..., que le peuple et l'armée vous re verraient en libérateur et embrasseraient votre cause avec enthousiasme. — X... est donc d'avis que je revienne, dit l'Empereur, avec un accent ému et inquiet. — Nous avons prévu que Votre Majesté m'interrogerait sur ce point, et voici textuellement sa réponse : « Vous direz à l'Empereur que je n'ose prendre sur moi une question aussi importante, mais qu'il peut regarder comme un fait positif et incontestable que le gouvernement actuel s'est perdu dans l'esprit du peuple et de l'armée; que le mécontentement est au comble, et qu'on ne croit pas qu'il puisse lutter longtemps contre l'animadversion générale. Vous ajouterez que l'Empereur est devenu l'objet des regrets et

VEXIL 131

des yœux de Parmée et de la nation. L'Empereur décidera ensuite, dans sa sagesse, ce qui lui reste à faire. »

Napoléon devint pensif, se tut, et après une longue méditation, me dit : c J'y réfléchirai. Venez demain à onze heures. »

Le lendemain, à onze heures, je me présentai chez l'Empereur. On me ût attendre dans son salon, au rez-de-chaussée. La tenture, en soie bariolée, était à moitié usée et décolorée ; le tapis de pied montrait la corde et était rapiécé en plusieurs endroits; quelques fauteuils mal couverts complétaient l'ameublement. Je me rappelai le luxe des palais impériaux, et la comparaison m'arracha un profond soupir. L'Empereur arriva. Son maintien attestait un calme que démentaient ses yeux. Il était aisé de s'apercevoir qu'il avait éprouvé une violente agitation. « J'avais prévu l'état de crise où la France va se trouver, me dit-il; mais je ne croyais pas que les chosse fussent aussi avancées. Mon intention était de ne plus me mêler des affaires politiques; ce que vous m'avez dit a changé mes résolutions ; c'est moi qui suis cause des malheurs de la France ; c'est moi qui dois les réparer. Mais, avant de prendre un parti, j'ai besoin de connaître à fond la situation de nos affaires. Asseyez- vous et répétez-moi tout ce que vous m'avez dit hier ; j'aime à vous entendre. »

Rassuré par ces paroles et par un regard plein de douceur et de bonté, je m'abandonnai, sans réserve et sans crainte, à toutes les inspirations de mon esprit et de mon âme... « Brave jeune homme, me dit l'Empereur, après m'avoir attentivement écouté, vous avez l'âme française, mais votre imagination ne vous égare-t-elle pas? — Non, Sire, le récit que j'ai fait à Votre Majesté est fidèle ; tout est exact ; tout est vrai. — Vous croyez donc que la France attend de moi sa délivrance et qu'elle me recevra comme un libérateur. Puissiez- vous ne pas vous tromper ! D'ailleurs, j'arriverai si vite à Paris qu'ils n'auront pas le temps de savoir où donner de la tête. J'y serai aussitôt que la nouvelle de mon débarquement. Oui, ajouta Napoléon après avoir fait quelques pas, j'y suis résolu. C'est moi qui ai donné les Bourbons à la France, c'est moi qui dois l'en délivrer. Je partirai... L'entreprise est grande, difficile, périlleuse, mais elle n'est pas au-dessus de moi. La fortune ne m'a jamais abondonné dans les grandes occasions... Je partirai, non point seul ; je ne veux point me laisser mettre la main sur le collet par des gendarmes. Je partirai avec mon épée, mes Polonais, mes grenadiers... La France est tout pour moi ; je lui appartiens ; je lui sacrifierai avec joie mon repos, mon sang, ma vie. »

L'Empereur, après avoir prononcé ces mots, s'arrêta. Ses yeux étincelaient d'espoir et de génie ; son attitude respirait la confiance et la force ; elle annonçait la victoire ; il était grand ! Il reprit la parole et me

dit : « Croyez- vous que les Bourbons oseront m'attendre à Paris?

Non, Sire. — Je ne le crois pas non plus. Quand ils entendront tonner mon nom» ils trembleront ; ils sentiront qu'une prompte fuite est le seul

moyen de m'échapper. Mais que fera la garde nationale? Croyez-vous qu'elle se battra pour eux? — Je pense, Sire» qu'elle gardera la neutralité. — C'est déjà beaucoup. Et les maréchaux, que feront-ils? — Les maréchaux, comblés de titres, d'honneurs et de richesses n'ont plus rien à désirer que le repos. Ils craindront, en embrassant un parti douteux, de compromettre leur existence, et peut-être resteront-ils spectateurs de la crise. Peut-être même la crainte que Votre Majesté ne les punisse de l'avoir abandonnée ou trahie, en 1814, les portera-t-elle à embrasser le parti du roi. — Je ne punirai personne, entendez-vous, s'écria l'Empereur. Dites-le bien à X... Je veux tout oublier ; nous avons, tous, des reproches à nous faire... Quelle est la force de l'armée? — Je Tignore, Sire ; je sais seulement qu'elle a été considérablement affaiblie par les désertions, par les congés et que la plupart des régiments ont à peine trois cents hommes. — Tant mieux : les mauvais soldats sont partis, les bons seront restés. Connaissez-vous le nom des officiers qui commandent sur les côtes et dans la huitième division? — Non, Sire. — Comment X..., dit-il avec humeur, ne m'a-t-il pas fait savoir tout cela? — M. X..., Sire, était, ainsi que moi, loin de prévoir que Votre Majesté prendrait sur-le-champ la généreuse résolution de reparaître en France. Il pouvait croire, d'ailleurs, d'après les bruits publics, que vos agents ne vous laissaient rien ignorer de tout ce qui pouvait vous intéresser. — J'ai su effectivement que les journaux prétendaient que j'avais des agents. C'est une histoire. J'ai envoyé en France, il est vrai, quelques hommes à moi pour savoir ce qui s'y passait ; ils m'ont volé mon argent et ne m'ont entretenu que de propos de cabarets ou de cafés... Vous êtes la première personne qui m'ait fait connaître, sous les grands rapports, la situation de la France et des Bourbons. J'ai bien reçu, sans trop savoir de quelle part, le signalement d'assassins soudoyés contre moi et une ou deux lettres anonymes de la même main, où l'on me disait d'être tranquille, que les broderies reprenaient faveur, et autres bêtises semblables, mais voilà tout. Ce n'est point sur de pareilles données qu'on tente un bouleversement. Mais comment pensez-vous que les étrangers prendront mon retour? Voilà le grand point, ajouta FEmpereur, d'un air préoccupé. Cependant, je regarde comme certain que les rois qui m'ont fait la guerre n'ont plus la même union, les mêmes vues, les mêmes intérêts (1). Tout considéré, les nations étrangères, ont de

(1) L'Empereur disait encore à Fleury de Chaboulon : c Les Anglais, les Italiens, les Allemands sont trop éclairés aujourd'hui pour se laisser endoctriner par de vieilles idées, par de vieilles traditions. Le souverain du choix de toute une nation sera toujours, aux yeux du peuple, le souverain légitime. Les souverains qui, après m'avoir envoyé des ambassades solennelles, qui, après avoir mis dans mon lit une fille de leur race, qui, après m'avoir appelé leur frère, m*ont ensuite appelé usurpateur, se sont crachés à la figure, en voulant cracher sur moi. Ils ont avili la majesté des rois, ils Tont couverte de boue. Qu'est-ce, au surplus, que le nom d'Empereur t Un mot comme un autre. Si je n'avais d'autre titre que celuilà pour me présenter devant la postérité, elle me rirait au nez. Mes institutions.

L'EXIL nz

grands motifs pour me faire la guerre, comme elles en ont pour me laisser en paix. Je ne suis pas encore fixé sur le jour de mon départ. En le différant, j'aurais l'avantage de laisser le congrès se dissoudre, mais» aussi, je courrais le risque, si les étrangers venaient à se brouiller, comme tout l'annonce, que les Bourbons et l'Angleterre ne me fissent garder à vue par leurs vaisseaux. Au reste, ne nous inquiétons pas de tout cela ; il faut laisser quelque chose à la fortune. Nous avons approfondi, je crois, tous les points sur lesquels il m'importait de me fixer et de nous entendre. La France redemande son ancien souverain; l'armée et le peuple seront pour nous; les étrangers se tairont; s'ils parlent, nous serons bons pour leur répondre. Voilà, en résumé, notre présent et notre avenir. Pcolez! Vous direz à X... que vous m'avez vu et que je suis décidé à tout braver pour répondre aux vœux de la France, que je partirai d'ici au 1* avril, avec ma Garde, ou peut-être plus tôt ; que j'oublierai tout, que je donnerai à la France et à l'Europe les garanties qu'elles peuvent attendre et exiger de moi ; que j'ai renoncé à tout projet d'agrandissement et que je veux réparer par une paix stable le mal que nous a fait la guerre. Vous direz aussi à X... et à vos amis d'entretenir et de fortifier, par tous les moyens possibles, le bon esprit du peuple et de l'armée. Si les excès des Bourbons accéléraient leur chute, et que la France les chassât avant mon débarquement, vous déclarerez à X... que je ne veux point de régence, ni rien qui lui ressemble. Allez, monsieur, vos instants sont précieux; je ne veux plus vous retenir. J'ai fait tout préparer pour votre départ. Ce soir, à neuf heures, vous trouverez un g^ide et des chevaux, au sortir de la porte de la ville. On vous conduira à Porto-Longone. Le commandant a reçu l'ordre de vous faire délivrer les papiers de sûreté nécessaires. Il ignore tout ; ne lui dites rien. A minuit, il partira une felouque qui vous conduira à Naples. Adieu, monsieur, embrassez-moi et partez. Mes pensées et mes voeux vous suivront. > Deux heures après, j'étais en mer.

Ces deux entrevues hâtèrent peut-être le départ de l'Empereur, mais la résolution de partir était, en lui, persévérante, immuable. Le 20 février, Peyrusse entre dans le cabinet de Napoléon et voit

mes bienfaits, mes victoires, Yoilà mes yéritables titres de gloire. Qu'on m'appelle Cône, caporal, usurpateur, que m'importe I Mon nom, tout neuf qu'il est, vivra d'âge en âge, tandis que celui de tous ces rois, de père en fils, sera oublié avant que les vers aient eu le temps de digérer leurs cadavres. »

un volume de Racine ouvert à la page où Mithridate s'écrie :

... Ou lassés ou soumis.

Ma funeste amitié pèse à tous mes amisl

Et un coup d'ongle marquait ces deux vers. Bertrand raconte également que, dans le courant de ce mois de février, se trouvant avec lui à San-Martino et se promenant dans ses vignes, Napoléon rentra subitement dans le salon de sa maison, s'assit devant une table et, durant une heure, écrivit au crayon des notes, qu'il pria Bertrand de mettre au net. Il en avait besoin, disait-il, pour la nuit suivante. Le texte était divisé en dix arguments ou têtes de chapitres, que le grand maréchal mit trois heures à déchiffrer et à recopier. Le 22 février, à Porto-Ferrajo, dans la nuit, il fut réveillé par un officier d'ordonnance et prié de se rendre auprès de l'Empereur qui le mandait. En arrivant aux Mulini, Bertrand le trouva en robe de chambre, coiffé d'un madras, errant sur la terrasse qui faisait face aux rivages de l'Italie. Ensemble, ils vinrent dans son cabinet, et jusqu'à dix heures du matin. Napoléon dicta le développement de son premier travail (1). Lorsqu'il partit le 26, cette dictée n'était pas entièrement au net. Absorbé par son départ, il n'y pensa plus, et le manuscrit est resté dans les mains de Bertrand, a Je crois, ajoute le grand maréchal, que son intention était de le faire imprimer et de le répandre comme un commentaire de ses proclamations, à son entrée en France (2). »

(1) Bertrand était fourbu» à la fin. l\ ajoute en note qu'il avait remarqué que r Empereur dictait vingt pages in-octavo par heure.

(2) Voici, d'après le manuscrit de Bertrand, le texte des arguments de ces dix chapitres. — « Chapitre I^. Dans le seizième siècle, le Pape, l'Espagne et les Seize veulent en vain élever sur le trône de France une quatrième dynastie. Henri IV succède à Henri HI, sans aucun interrègne. Il est vainqueur de la ligue. Cependant, il ne peut régner qu'en se ralliant, de bonne foi, au parti de la majorité de la nation. — Chapitre IL Les droits de la troisième dynastie étaient éteints en 1800. La République a été consacrée par la volonté du peuple, par la religion, par la victoire et par toutes les puissances de l'Europe. Elle est un gouvernement légitime. — Chapitre III. La Révolution a fait de la France une nouvelle nation. Elle a affranchi les Gaulois de la conquête des Francs. Elle a créé de nombreux intérêts et un nouvel ordre de choses conforme au bien du peuple, à ses droits, à la justice, aux lumières du siècle. — Chapitre /F. Le peuple français élève le trône impérial pour consolider tous les nouveaux intérêts. Cette quatrième dynastie ne succède pas immédiatement à la troisième, mais à la République. Napoléon, trois fois proclamé par le peuple, a été sacré par le pape et reconnu par les puissances de l'Europe. Il a créé des rois. Il a vu marcher sous ses ordres les armées de toutes les puissances du continent. — Chapitre V. Le sang de la maison impériale est mêlé avec celui de toutes les maisons souveraines de l'Europe, celle de

n résolut, enfin, de révéler ses intentions devenues irrévocables à Bertrand et à Drouot et il ne leur apprit rien qu'ils ne sussent. Bertrand, suivant sa coutume, se disposa, sans observation, à obéir ; Drouot, au contraire, s'efforça de dissuader son maître de cette résolution téméraire. Ce fut, d'alleurs, peine perdue. Bertrand acceptait avec plus de joie que de chagrin cette évasion, ce changement de destinée. L'Ile d'Elbe pesait, de toute sa lassante monotonie, sur sa femme et sur lui. Drouot, incapable de résister à son chef, se rembrunit. Il considérait l'entreprise comme une calamité, et pour en éviter les périls, il eût accepté cette existence aussi rétrécie et aussi médiocre, dans la petite ville de Porto- Ferrajo, que celle d'un vieux capitaine retraité. Mme Laetitia et la princesse Pauline devaient être également averties, distraites, Tune et l'autre, par leurs occupations, de ces mouvements inusités autour d'elles : l'une entourée de ses laines, toute à sa tapisserie et aux regrets de son passé, l'autre enivrée de plaisirs, ne songeant qu'aux distractions du carnaval. Mme Laetitia apprit, sans trouble, la détermination de son fils. Elle avait subi les fluctuations des grandeurs et des malheurs de sa famille, d'une âme toujours égale. Cependant, elle voulut réfléchir avant de donner son avis ; il fut conforme aux désirs de l'Empereur : <c Allez, mon fils, lui dit-elle ;

Russie, de Prusse, d'Angleterre, d'Autriche. — Chapitre VI. La ligue de 1813 était, dans son objet, étrangère aux intérêts des Bourbons. Les alliés ne mirent en avant Louis- Xavier que sur le refus de Napoléon de signer le démembrement et le déshonneur de l'Empire. Ils triomphèrent par la trahison des maréchaux Marmont et Augereau et du prince de Bénévent. Us humilient, affaiblissent et déconsidèrent la France. — Chapitre VII. Les puissances alliées n'ont eu, n'ont aucun droit sur la France. Louis est illégitime. Il pouvait se légitimer, en tenant sa couronne de la nation et en signant avec elle un pacte conventionnel. Placé alors à la tête du nouvel ordre de choses qu'a créé la Révolution, il serait devenu chef légitime de la cinquième dynastie. — Chapitre VIII, Louis prétend avoir régné depuis 1794. Il méconnaît donc le traité de Fontainebleau. La République et la quatrième dynastie sont donc des gouvernements illégitimes. Conséquence de ce principe, par rapport aux émigrés, au clergé ancien, aux anciens privilégiés. — Chapitre IX. Conséquence de ce principe, par rapport à la législation civile et criminelle, au nouveau clergé, à la nouvelle noblesse, aux acquéreurs de biens nationaux, aux employés des diverses administrations civiles et judiciaires, à l'armée, au peuple entier. — Chapitre X. Louis veut monter sur le trône de la troisième dynastie. Il s'asseoit sur un amas de cendres. Il est isolé, étranger à la nation, sans droits et sans force. La momie d'un descendant de Sésostris était placée depuis plusieurs siècles dans la salle intérieure de la grande pyramide. Elle était revêtue de tous les attributs de la souveraineté et posée sur le trône où s'étaient assis ses ancêtres. Lorsque les prêtres de Memphis voulurent la présenter aux hommages des Egyptiens, elle tomba en poussière. Elle n'était plus en rapport avec la chaleur de l'atmosphère et la lumière du soleil. >

je dois oublier que je suis voire mère ; suivez votre destin. Il vaut .mieux périr Tépée à la main que dans cette ile, sous le fer d'un assassin. » La princesse Pauline fondit en larmes. Mais la tendre affection qui l'unissait à son frôre lui &t accepter cette résolution, avec Tespérance d'un triomphe. Elle voyait tout en beau, quand il s'agissait de Napoléon.

La veille de son départ, une frégate anglaise, la Perdrix, vint mouiller dans la rade de Porto-Ferrajo. Pendant quelques heures. Napoléon craignit que ses combinaisons n'échouassent. Il fut rassuré bientôt. Le capitaine de la frégate, sir Adye, voulait tout simplement présenter à l'Empereur quelques-uns de ses compatriotes qui désiraient être reçus aux Mulini. La frégate partie, l'embargo fut imposé à l'île entière. Personne ne put en sortir, ni habitants, ni touristes, ni marchands, ni pêcheurs sur leurs barques. Les agents de Mariotti, ceux de Gambpell, qui avaient discerné les projets de Napoléon, furent retenus malgré les plus ingénieux prétextes d'affaires urgentes, et leur désolation prenait un tour comique dont riaient les autorités narquoises. Le 25 février, l'Empereur se confina aux Mulini, autant pour échapper à la vue inquiète des Elbois que pour composer les proclamations destinées à l'armée et au peuple, en abordant la France (1). Le lendemain de son départ, on trouva dans sa chambre un monceau de petits papiers déchirés, couverts de son écriture illisible, brouillons de ses manuscrits. Le 26 était un dimanche. Il y eut, comme à l'ordinaire, une messe à laquelle il assista, puis réception au « palais d. Tous les fonctionnaires étaient présents. Les rumeurs de la ville mettaient en quête de savoir les esprits les moins curieux. Personne ne doutait plus du départ de l'Empereur ; mais où allait-il ? Il fut accueillant, aimable pour tout le monde et il avoua, enfin, qu'il partait. Il désigna une junte, nomma un gouverneur, le signor Lapi, intendant des domaines (2). Pour le reste, il garda bouche close.

La nouvelle de son départ était prévue. Elle ne causa point

(1) Il eut le temps d'en faire imprimer à Porto-Ferrajo un certain nombre d'exemplaires qu'il emporta.

(2) Cette junte provisoire, qui avait été constituée par l'Empereur, se composait du vicaire général Arrighi, de l'intendant de l'tle, Balbiani» du maire Traditi, du chambellan Vantini, du signor Senno, le fermier de la pêche du thon, et du signor Bigeschi père» sous la présidence de l'intendant des domaines, Lapi.

d'étonnement. Elle provoqua une sorte de dépit, de désenchantement, de crainte. Quel serait le sort de TUe privée de son souverain ? Les Elbois ne retrouveraient jamais la prospérité dont ils avaient joui sous l'administration de cet homme extraordinaire (1). Et après la douleur de perdre, sans doute, leur indépendance et la source de leur richesse, depuis un an si accrue, il y eut dans la population une tristesse déprimante. L'Ile décapitée deviendrait pareille à un navire qui n'a plus de commandant et vogue au hasard des flots. Quant aux grognards, quant aux soldats qui composaient l'armée de Napoléon, ils avaient compris, eux aussi, qu'ils allaient quitter l'ile et ce changement d'existence leur agréait ; heureux, ils chantaient. De jeunes Elboises, au contraire, leurs fiancées, versaient des larmes, et les marchands qui avaient ouvert un crédit à ces vieux guerriers se désolaient. Quand seraient-ils payés?

A quatre heures, Drouot fit manger la soupe dans les casernes ; à cinq heures, les officiers conduisirent leurs hommes vers le port où ils seraient embarqués. La place aurait manqué pour tout le monde, si un coup de vent, depuis quelques jours, n'eût forcé un navire du port de MarseiUe, le Saint-Esprit, à venir mouiller en rade de Porto-Ferrajo. C'était le jour où la frégate anglaise, la Perdrix, avait également fait relâche à l'Ile d'Elbe. Dès que la frégate fut partie. Napoléon ordonna au colonel Jermanowski de se rendre à bord du navire marchand, de s'en emparer, de jeter à la mer la cargaison et d'y loger ses Polonais. Peyrusse eut ordre ensuite de payer, sans diminution, au capitaine Cardini toutes les

(1) Pons de T Hérault résume de la manière suivante tous les travaux achevés ou commencés à Tlle d*Elbe par Napoléon : c Une demeure impériale» écrit-il, sur chacun des points cardinaux» à Porto-Ferrajo, à Longone, à Rio-Mario, à M arciana. Un château rural au centre, San-Martino. Amélioration complète des bâtiments ; remaniement général de la propriété. Réforme et perfectionnement des casernes, des hôpitaux, des magasins et reprise des fortifications à Porto- Ferrajo. De nouvelles dispositions pour le casernement de Longone. Réparation importante à la grande citerne publique. Travaux d'essai pour parvenir à trouver une source d'eau douce. La dernière main mise au fort de Montebello. Les grains d'approvisionnement et de réserve mieux appropriés à leur destination. Premières opérations pour un lazaret. Bâtiments d'haJbitation pour les personnes en quarantaine. Changement de constructions pour de vastes écuries. Ouverture, redressement et études de chemins. Tentative d'une haute importance en agriculture (éducation des vers à soie). Exploitation de carrières de marbre. Ouverture d'ateliers de sculpture. Restauration de la forêt de Qiove. Etudes pour un port à la petite ville de Rio- Mario. Erection d'un théâtre public. >

marchandises détruites. Ce fut vingt^cinq mille francs. Les homùies seuls et leurs selles purent se caser sur ce polaque marseillais. Les chevaux furent laissés aux écuries, ne pouvant être installés à côté de leurs cavaliers.

La flottille de l'Empereur se composait donc du brick V Inconstant, commandé par les officiers de marine Ghautard et Taillade. Ses grenadiers, au nombre de quatre ou cinq cents, les officiers qui avaient suivi l'Empereur depuis Fontainebleau et leurs chevaux, plus un cheval de Napoléon et quatre pièces d'artillerie furent embarqués sur ce petit vaisseau-amiral. Les autres, VEspêronade, rla Caroline, les deux felouques de Rio, V Abeille et la Mouche, le Chehec, V Etoile et un autre transport, le Saint- Joseph, appartenant à un négociant elbois, le signor Tonietti, portaient, réparti entre eux, le reste de l'armée napoléonienne, en tout six cent soixantetreize hommes. Â sept heures, tout le monde est à bord, les femmes, les enfants des soldats, venus à l'île d'Elbe, depuis l'année dernière. Il n'y a plus de place nulle part; on attend l'Empereur pour déployer les voiles (1).

A ce moment-là. Napoléon sort des Mulini, après avoir embrassé tendrement sa mère et sa sœur, qui se tamponne les yeux de son mouchoir de dentelles. Il monte dans la petite voiture de la princesse Pauline, attelée de deux poneys, accompagné du grand maréchal. Ses autres officiers, les fils des meilleurs familles de l'île, qui ont sollicité l'honneur de le suivre, toute la maison impériale venue avec lui de France, marchent à pied, derrière la voiture qui s'avance au pas des chevaux. Les rues sont pleines des habitants sortis de leurs maisons, jaloux de voir une dernière fois l'Empereur ; les fenêtres sont garnies de dames elboises ; le peuple chante la Marseillaise. Arrivé au port d'embarquement. Napoléon descend de voiture, fait ses adieux aux principaux fonctionnaires de l'île, au maire Traditi qui verse des larmes, à tous ceux qui ont voulu manifester leurs regrets à son départ (2), et, faisant

(1) Trois autres felouques, écrit Paul Gruyxb, dans son Histoire de Napoléon à Vîle d*Elbe, devaient mettre à la voile pour la Corse, dans deux ou trois jours, portant chacune quinze ou seize Corses, gens influents en leur pays, munis de proclamations et chargés de soulever Tlle en faveur de TËmpereur dont ils annonceraient révasion, d'arrêter et de juger Bruslart et de ménager un refuge à la flottille expéditionnaire, au cas où, contrainte de rétrograder, soit devant une bourrasque, soit devant les croisières ennemies, elle viendrait s*y jeter à la côte.

(2) < Une voix, écrit Pons, prononça le mot adieu et toutes les voix répétèrent

avancer VEspêronade, la Caroline, il va s'embarquer sur le brick VlnœnstarU où le reçoivent ses grenadiers aux cris de : Vice FEmpereur/ Des quais de la rade, les assistants contemplent avec émotion tous les détails de l'embarquement. Les lumières de la ville, scintillant de feux, projettent une sereine clarté sur les eaux immobiles de la mer. La lune, dans un ciel d'un bleu intense semé d'étoiles, éclaire de reflets argentés ce paysage méditerranéen. L'air est calme. Pas la moindre brise qui puisse enfler les voiles et la flottille demeure en place, comme attachée à ses ancres. Napoléon, en sa tenue de campagne, petit chapeau et redingote grise, se promène fiévreusement sur le pont de son brick. A tout instant, il peut voir entrer en rade la corvette anglaise, ramenant de Livourne sir Neil Campbell. Ce serait un désastre certain, la perte de sa flottille, sous la mitraille du navire ennemi (1).

Le soir même, la princesse Pauline se réunit à sa mère et quitta le palais impérial. Les Mulini restèrent vides. Lorsque quelques Anglais les visitèrent le lendemain, ils n'y trouvèrent plus que la vieille femme corse constituée gardienne; dans la salle de bain la baignoire remplie d'eau et, près du lit, dans la chambre à coucher, sur la table de nuit, un volume ouvert de la vie de Charles-Quint, à la page où Napoléon avait abandonné la lecture.

adieu. Une mère pleura, toutes les mères pleurèrent, le charme qui avait enchaîné la parole fut rompu et tout le monde parla à Napoléon... Sire, mon fils vous accompagne... Sire, les Elbois sont vos enfants... ne nous oubliez pas... Ici, tout le monde TOUS aime... Sire, nous serons toujours prêts à verser notre sang pour vous... Sire, que le ciel vous protège... Alors TËmpereur était peuple; il comprenait le peuple et son langage faisait vibrer son cœur. Personne n'était plus touché que lui... Napoléon répondait : « Bons Elbois, adieu, je vous confie ma mère et ma sœur, e Adieu, mes amis ; vous êtes les braves de la Toscane. Et, faisant un effort sur lui-même, il se jette presque machinalement dans le canot. Toutes les embarcations du pays suivirent jusqu'au brick. »

(1) « Napoléon, en mettant le pied sur son navire, écrit Fleury de Chaboulon, s'était écrié comme César : le sort en est jeté t Sa figure était calme, son front serein. Il paraissait moins occupé du succès de son entreprise que des moyens d'arrivei' promiptement au but. Les yeux du comte Bertrand étincelaient d'espérance et de joie. Le général Drouot était pensif et sérieux. Cambronne paraissait peu se soucier de l'avenir et ne s'occuper que de bien faire son devoir. Les vieux grenadiers avaient repris leur air martial et menaçant. L'Empereur causait et plaisantait sans cesse avec eux ; il leur tirait les oreilles, les moustaches, leur rappelait leurs dangers, leur gloire et faisait descendre dans leur âme la confiance dont la sienne était animée. > {Souvenirs, t. I, p. 159.)

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