CHAPITRE V
Les vents contraires forcent Napoléon à stationner immobile, ainsi que tonte sa flottille, dans la rade de Porto- Ferrajo. — Impatience et craintes de l'Empereur. — Si Campbell, absent de Ttle, à ce moment-là, fût revenu inopinément, il se serait opposé, même par la force, à ce départ. — Campbell, averti en Italie de ce qui se passait dans Ttle, y revient en toute hâte. — A première vue, il constate le départ de Napoléon. — Il tâche d'intimider la comtesse Bertrand, mais sans succès ; de même la mère de l'Empereur et la princesse Pauline. — Il reprend la route de l'Italie afin d'envoyer des vaisseaux anglais à la poursuite de la flottille elboise. — L'Empereur a pu fuir avec les vents favorables; il échappe aux Anglais. — Nul incident pendant la traversée, si ce n'est la rencontre d'un petit navire qui interroge le capitaine de l'embarcation elboise sur laquelle se trouve l'Empereur. — Il a fait coucher ses grenadiers sur le pont, afin de les soustraire à la vue du capitaine rencontré. — Napoléon n'ayant plus de raison de dissimuler ses projets, les révèle à son équipage. — Joie profonde sur tous les petits navires. — L'Empereur fait copier par ses soldats qui ont la plus belle écriture ses proclamations préparées et destinées à être répandues en France. — Le 1* mars il se trouve devant Antibes et se dispose à débarquer avec sa Garde.
Napoléon sur son brick, immobile dans la rade de Porto-Ferrajo, redoutait le retour subit de sir Neil Campbell. Le colonel, certainement, se fût opposé au départ de l'Empereur, même par la force. Il eût fait mitrailler la petite flottille elboise. Mais l'absence de vent, qui empêchait Napoléon de s'éloigner de Porto-Ferrajo, empêchait également le commissaire anglais de revenir en toute hâte à l'île d'Elbe. Des lettres, reçues à Florence, où il s'abandonnait aux bras d'ime belle maltresse, avaient brusquement interrompu son rêve. amoureux. Il était rentré incontinent à Lîvoume, y avait trouvé la frégate la Perdrix, commandée par le capitaine anglais Adye, qui repartit aussitôt avec lui pour Porto-Ferrajo. Adye certifiait que Napoléon ne songeait point à abandonner son domaine, que les fêtes se succédaient aux Mulini, et que les grenadiers, à son départ, étaient occupés à creuser des trous devant
leur caserne, destinés, disait-on, à la plantation de jeunes arbres. Campbell ne pouvait se rassurer. Ses pressentiments, depuis les lettres reçues, persistaient, et il maugréait contre le temps qui le forçait à louvoyer devant les côtes italiennes, au lieu de filer droit sur rile. Durant deux jours, la frégate anglaise fut impuissante à franchir l'étroit bras de mer qui sépare l'Ile du continent. Le 28 février, se trouvant, enfin, à quelques milles de Porto- Ferrajo, Campbell, impatient et surexcité par les lenteurs de son retour, se jeta dans un canot que des rameurs menèrent jusqu'à la petite capitale elboise.
Dans la rade, le colonel constata, tout de suite, qu'aucun des bâtiments de la flottille de Napoléon n'y stationnait ; de plus, que les postes de garde étaient occupés par la milice, et non par les grenadiers, aux lourds bonnets à poil. Il ne douta plus : Napoléon était parti. Il se présenta chez la comtesse Bertrand, et imagina de l'effrayer. Il lui affirma que l'Empereur était prisonnier avec toute sa suite, espérant que la comtesse intercéderait pour son mari et lui ferait connaître la vérité. Aussi flegmatique que Campbell, car elle était Anglaise, la comtesse Bertrand ne se laissa point démonter et resta impénétrable ; elle n'était pas, disait-elle, la confidente de l'Empereur. Déçu, le colonel Campbell fit visite à Madame mère et à la comtesse Pauline. Aucune d'elles ne voulut parler. Il menaça la princesse qui le narguait. Celle-ci se redressa impérieuse et lui fit observer qu'il parlait à une femme ; et, piteusement, le visiteur inquiet se retira
Sera-t-il plus heureux vers le gouverneur Lapi ? Il le somme de lui révéler ce qu'il sait de la direction prise par VInconstanU Lapi, parlant au nom de l'Empereur, se montra courageux et inflexible, et, au colonel qui, ne sachant plus que faire, exigeait que l'île fût remise aux autorités anglaises, il répondit énergiquement qu'il tenait ses pouvoirs de l'Empereur et ne les rendrait qu'à luimême. Ne réussissant à rien, Campbell se rembarqua sur la Perdrix et se fit conduire à Livourne, afin de mettre au courant des graves nouvelles qu'il apportait le chef de l'escadre anglaise, en station dans la Méditerranée. Plusieurs navires sillonnèrent, en vain, la mer, le long des côtes italiennes ; lui-même visita, mais inutilement, les anses de l'île Capraia. Dépité de sa déconvenue, il cingla vers les rivages de France. Cette chasse devait rester in-
fructueuse. C'était trop tard. Le l*' mars, Napoléon entrait, le matin, dans le golfe Jouan, et tandis qu'on le cherchait, il débarquait tranquiUement près d'Antibes, avec sa petite troupe et le matériel dont il s'était fait suivre.
Une légère brise s'était élevée, en effet, à Porto-Ferrajo, peu de temps après son embarquement, et avait rendu facile l'éloignement de la flottille, groupée autour de 1 Inconstant. Le vent du sud souffla, et poussa les bâtiments chargés de soldats vers le golfe de Gênes. Malheureusement, le vent mollit et, de nouveau, la flottille elboise ne put avancer que lentement, si lentement que, le lendemain, à l'aube, elle naviguait encore entre l'Ile d'Elbe et l'île Capraia, en danger d'une surprise par la croisière française. Ghautard, peu rassuré, demandait à l'Empereur de rétrograder vers l'île d'Elbe. Toujours confiant en sa fortune, l'Empereur s'y refusa. Et qui sait, disait-il, pour donner confiance à ceux qui l'avaient suivi, qui sait si les navires français n'arboreraient point le drapeau tricolore, lorsque leur équipage apprendrait qu'il était, lui, à bord de VInconstanÛ Et plutôt que de se rendre, il combattrait jusqu'à la mort. A midi, le vent de nouveau s'éleva et poussa la flottille napoléonienne à la hauteur de Livourne.
Cependant, si l'on était hors d'atteinte de la croisière française, on apercevait au loin deux bâtiments, qui pouvaient être deux ennemis, et un autre arrivant sur V Inconstant. Les premiers disparurent ; le dernier était le Zéphir, brick commandé par le capitaine Andrieux, un camarade du lieutenant Taillade. Par précaution. Napoléon avait ordonné à ses grenadiers de se coucher sur le pont et de quitter leur bonnet à poil ; et lorsque les deux navires se trouvèrent à portée de voix. Taillade, s'adressant au capitaine Andrieux, lui demanda où il allait, et répondant à pareille question, il dit qu'il suivait son chemin sur Gênes. « Comment va le grand homme ? ajouta Andrieux. — Il se porte à merveille », répondit-on de V Inconstant. C'était Napoléon, en personne, d'après la légende, qui, dans le porte-voix, avait donné de ses nouvelles. Ces politesses échangées, les deux bricks s'éloignèrent ; le vent, toujours favorable, poussait rapidement le navire napoléonien vers les côtes de France. On craignit, un instant, l'attention d'un vaisseau de 74, qui se dirigeait vers la Corse. Le navire
continua sa course, sans remarquer le brick, qui filait à toute vi* iesse vers Antibes ; et le 1« mars, V Inconstant entra dans le golfe Jouan.
Pendant la traversée, l'Empereur s'était montré plein d'espérance. Il interpellait ses grenadiers sur leur vie passée, sur les batailles auxquelles ils avaient pris part ; et lorsque, enfin, il jugea être assez rapproché de France, ne voulant plus les laisser dans l'ignorance de ses desseins, il leur avoua que son expédition n'avait d'autre but que Paris, et le renversement de la dynastie bourbonienne, établie aux Tuileries, sous la protection des baïonnettes étrangères. A ces mots, une clameur d'enthousiasme partit de la poitrine de tous les grognards et se répercuta jusqu'aux petits navires suivant le sillage de Vlnœnstant, La joie fut unanime et immense ; tout le monde s'apprêta à combattre, afin de replacer sur le pavois le glorieux Empereur.
Napoléon, n'ayant plus rien à dissimuler, fit dicter aux meilleurs écrivains de sa troupe les proclamations destinées à l'armée et au peuple. Celle à l'armée, il la voulut signée par quelques officiers et sous-officiers de sa garde. Elle différait un peu du texte imprimé à Porto-Ferrajo, qu'il apportait avec lui. Ses proclamations manuscrites devaient être distribuées sur son passage; les proclamations imprimées, affichées dans les villages où le nombre des paysans lettrés était peu considérable. Elles étaient, au surplus, d'une extrême violence. Elles contenaient des phrases, au-dessous desquelles Cambronne ni Drouot surtout, n'auraient point apposé leur signature (1). « Camarades, foulez aux pieds la cocarde blanche; elle est le signe de la honte. » Et ailleurs : a Soldats de la grande armée, soldats du grand Napoléon, continuerez-vous à l'être d'un prince qui, vingt ans, fut l'ennemi de la France ? » L'entrain de ses scribes, dans leur copie, la joie des soldats à la pensée de revoir bientôt Paris, mettaient Napoléon en belle humeur. Il exprimait, très haut, sa confiance en son destin. Il n'aurait à repousser, affirmait-il, aucun adversaire. A la vue du drapeau tricolore, au son de sa voix, les bataillons viendraient à lui, comme s'il n'avait jamais quitté la France. Les portes des villes lui se-
(1) HoussATX {1815, t. I, p. 204.)
raient ouvertes ; les fonctionnaires abandonneraient leur roi, et il entrerait dans sa capitale sans tirer un coup de fusil. La stupeur que provoquerait son audace, affolerait le gouvernement des Bourbons. Princes et émigrés décamperaient au plus vite, ahuris, épouvantés au bruit que ferait sa marche triomphale.
Tous les historiens n'ont pas donné le même texte de cette proclamation. Voici celle qu'a insérée dans son histoire le consciencieux Vaulabelle :
Soldats I nous n'avons pas été vaincus ! Deux hommes sortis de nos rangs ont trahi nos lauriers, leur prince, leur bienfaiteur. Ceux que nous avons vus, pendant vingt-cinq ans, parcourir l'Europe pour nous susciter des ennemis, qui ont passé leur vie à combattre contre nous dans les rangs des armées étrangères, en maudissant notre belle France, prétendraient-ils commander et enchaîner nos aigles, eux qui n'ont jamais pu en soutenir les regards? Souffrirons-nous qu'ils héritent du fruit de nos glorieux travaux? Qu'ils s'emparent de nos honneurs, de nos biens, qu'ils calomnient notre gloire? Si leur règne durait, tout serait perdu, même le souvenir de ces immortelles journées! Avec quel acharnement ils les dénaturent! Ils cherchent à empoisonner ce que le monde admire, et s'il reste encore des défenseurs de notre gloire, c'est parmi ces mêmes ennemis que nous avons combattus sur le champ de bataille. Soldats! dans mon exil, j'ai entendu votre voix; je suis arrivé à travers tous les obstacles et tous les périls. Votre général, appelé au trône par le vœu du peuple, et élevé sur vos pavois, vous est rendu ; venez le rejoindre. Arrachez ces couleurs que la nation a proscrites et qui, pendant vingt-cinq ans, servirent de ralliement à tous les ennemis de la France. Arborez cette cocarde tricolore que vous portiez dans nos grandes journées. Nous devons oublier que nous avons été les maîtres des nations, mais nous ne devons pas souffrir qu'aucune se mêle de nos affaires. Qui prétendrait être maître chez nous? Qui en aurait le pouvoir? Reprenez ces aigles que vous aviez à Ulm, à Austerlitz, à léna, à Eylau, à Friedland, à Tudela, à Eckraulh, à Essling, à Wagram, à Smolensk, à La Moskowa, à Lutzen, à Bautzen, à Wurtchen, à Montmirail! Pensez-vous que cette poignée de Français, aujourd'hui si arrogants, puissent en soutenir la vue? Ils retourneront d'où ils viennent; et, là s'ils le veulent, ils régneront comme ils prétendent l'avoir fait depuis dix-neuf ans. (Allusion à la date que Louis XVIII donnait à son règne.) Vos rangs, vos biens, votre gloire, les biens, les rangs et la gloire de vos enfants n'ont pas de plus grands ennemis que ces princes que les étrangers vous ont imposés; ils sont les ennemis de notre gloire, puisque le récit de tant d'actions héroïques, qui ont illustré le peuple français en combattant contre eux pour se soustraire à leur joug, est leur condamnation. Les vétérans des années
de Sambre-et-Meuse, du Rhin, d'Italie, d'Egypte, de FOuest, de la Grande Armée sont humiliés ; leurs honorables cicatrices sont flétries ; leurs succès seraient des crimes; ce» braves seraient des rebelles, si, comme le prétendent les ennemis du peuple, les souverains légitimes étaient au milieu de l'ennemi. Les honneurs, les récompenses, leur affection sont pour ceux qui les ont servis contre la patrie et contre nous. Soldats ! venez vous ranger sous les drapeaux de votre chef. Son existence ne se compose que de la vôtre ; ses droits ne sont que ceux du peuple et le vôtre; son intérêt, son honneur et sa gloire ne sont autres que votre intérêt, votre honneur et votre gloire. La victoire marchera au pas de charge ; l'aigle, avec les couleurs nationales, volera, de clocher en clocher, jusqu'aux tours de Notre-Dame! Alors vous pourrez vous vanter de ce que vous aurez fait ; vous serez les libérateurs de la patrie. Dans votre vieillesse, entourés et considérés de vos concitoyens, ils vous entendront, avec respect, raconter vos hauts faits. Vous pourrez dire avec orgueil :« Et moi aussi je faisais partie de cette Grande Armée qui est entrée, deux fois, dans les murs de Vienne, dans ceux de Berlin, de Madrid, de Moscou, qui a délivré Paris de la souillure que la trahison et la présence de l'ennemi y ont empreinte. » Honneur à ces braves soldats et honte éternelle aux Français criminels, dans quelque rang que la fortune les ait fait naître, qui combattirent vingt-cinq ans avec l'étranger pour déchirer le sein de la patrie !
Napoléon.
Aux plus incrédules, à quelques sceptiques de ses familiers, tels (jue Pons de l'Hérault, il mentait, affirmant qu'une révolution en sa faveur avait éclaté à Paris. Aussi bien, la nuit du 28 février au 1« mars se passa-t-elle en projets enivrants. Les officiers, Chautard et Taillade, avaient été décorés la veille, ainsi que tous les soldats qui ne portaient point la croix. Et tout le monde était heureux.