CHAPITRE VI
I. — Débarquement près d'AniibeB de la petite troupe de Napoléon. — La soupe mangée, les armes fourbies, elle se met en marche avec TEmpereur. — On ne s'arrête ni à Cannes, ni à Grasse ; tout le monde campe en dehors de cette dernière ville. — Les paysans et le peuple, maintes fois trompés sur le retour de Napoléon de Ttle d*Elbe, prennent pour des pirates débarqués, dans Tintention d*un pillage, la petite colonne des grenadiers. — De Grasse, TEmpereur se dirige vers Digne, par des chemins montagneux. — Difficultés du passage. — Cependant, le 3 mars. Napoléon et ses soldats entrent dans Castellane où il trouve à sa disposition les rations commandées par Cambronne, chef de son avant-garde. — Le 5 mars, il est à Sisteron ; le 6 mars, la colonne impériale se trouve à Corps, à quelques lieues de Grenoble. — A partir de Corp% les paysans rassurés, descendus de leurs montagnes, lui font escorte le long du chemin.
— Aux lacs de Laffrey, près d'un défilé. Napoléon s'arrête, prévenu par Drouot qu'un bataillon du 5* de ligne, parti de Grenoble, se trouve posté, sous le commandement d'officiers hostiles, afin d'arrêter sa marche en avant. — Devant le bataillon. Napoléon descend de cheval et offre sa poitrine découverte aux balles des soldats. — Ceux-ci, impressionnés, bouleversés par tant de courage» crient : Vice V Empereur ! et viennent fraterniser avec les grenadiers de l'Empereur. Ils demandent même, comme un honneur, de former Tavant-garde de la petite armée, qui se met en marche sur Grenoble.
II. — Sourde agitation à Grenoble produite par la nouvelle de son débarquement.
— Le général Marchand, qui commande à Grenoble, le préfet mathématicien Fourrier, tentent vainement d'animer la garnison en faveur du roi. — Les soldats, ainsi que la population, sont disposés à bien accueillir l'Empereur. — Les canonnieis, sur les remparts, répondent à l'enthousiasme du peuple. — Les portes de la ville sont fermées ; les clefs ont été remises au général Marchand qui les a emportées. — Les portes sont enfoncées à coups de madriers énormes par des ouvriers. — L'Empereur entre en ville au milieu d'une foule en délire. — Le général et le préfet ont abandonné leur poste. — Napoléon s'installe à l'hôtel des Trois Dauphins, tenu par un de ses anciens guides. — Fatigué, ainsi que ses soldats, de sa course précipitée depuis sept jours (on était au 7 mars), il ajourne son départ pour Lyon. — Le lendemain de son arrivée, il passe la revue des troupes de la garnison. — Le comte d'Artois, le duc d'Orléans, qui étaient accourus à Lyon pour organiser la résistance contre Napoléon, apprenant son entrée à Grenoble s'empressetat de fuir sur la route de Moulins. — Les Lyonnais s'opposent à la destruction des ponts, résolue par les royalistes. — L'Empereur arrive à Lyon, le soir et, comme à Grenoble, il y est reçu par la foule enthousiaste de son retour. — Il s'installe à l'archevêché. — Il fait halte à Lyon, comme à Grenoble, et y publie des décrets pour abolir la monarchie, pour anéantir tout ce qui a été fait par les Bourbons et reconstituer l'Empire.
III. — Mensonges du gouvernement de Paris contre Napoléon. — Diffusion des
proclamations apportées de l'île d*Elbe dans toutes les villes de France. — Sentiments du peuple, sentiments de la bourgeoisie à l'égard de l'Empereur. — Visite de Villemain à Fontanes, l'ancien grand maître de TUniversité. — Paris et la province. — Ce qu'il faudrait à l'Empereur pour assurer son triomphe définitif. — Au milieu de la joie universelle, il constate combien il est isolé dans la nation, dont les idées sont bien modifiées depuis un an. — Le 13 mars, il fait ses adieux aux Lyonnais.
lY. — L'Empereur quitte Lyon après son déjeuner, traverse Villefrançhe où l'attendent soixante mille paysans. — A son arrivée à Mftcon, les habitants 86 pressent en foule à sa rencontre. — Mot de l'Empereur sur le comte Germain, préfet de Chftlons. — Les ministres du Roi, constatant la dévorante rapidité de la marche de Napoléon, se résignent à avertir la population de Paris du danger qui la menace. — En môme temps, ils font propager par les journaux royalistes les bruits les plus extraordinaires sur le peu de succès de l'entreprise de Voventurier. — Le gouvernement, ensuite, croyant à la connivence du maréchal Soult, dans la débandade des régiments, envoyés dans le midi de la France, et enrôlés sous la bannière de l'Empereur, force le Roi à enlever à Soult le portefeuille de la Guerre. — D'André, le préfet de police est destitué, remplacé par Bourrienne. — Liste des suspects à arrêter, au nombre desquels se trouve Fouché, qui échappa aux agents venus chez lui. — Le duc de Bourbon part pour la Vendée ; le duc d'Angouléme pour le Midi ; le duc de Berry visite les casernes. — Réponses des ouvriers aux beaux messieurs, entrés dans les guinguettes, pour les convertir, ainsi que les soldats qui fraternisent avec les ouvriers. — Chanson des cantinières; chansons des rues. — Un article du Nain Jaune. — Napoléon avance, dans sa marche vers Fontainebleau; le 17 mars, il déjeune à Vermenton et va coucher à Auxerre.
V — La conversion du maréchal Ney. — Les causes de sa volte-face. — Entrevue de Napoléon et de Ney à Auxerre. — Le 19 mars. Napoléon part d'Auxerre. — Le 20 mars, de bonne heure, il arrive à Fontainebleau. — Ses impressions ressenties en entrant dans le palais. — Généraux et personnages venus à sa rencontre. — Montholon.
VL — Aspect des Tuileries, le matin du 20 mars. — Officiers à demi-solde et partisans de l'Empereur réunis au Carrousel, dans l'attente de l'Empereur. — Les principaux personnages de l'Empire se retrouvent le soir dans les grands salons des Tuileries ; grands dignitaires et valets sont à leur poste. — Arrivée de l'Empereur. — Ecrasement, bousculade de ses partisans, autour de ses voitures. — Il est porté à bras jusque dans ses appartements. -^ Paroles et gestes de La Valette. — Premiers actes de l'Empereur après son installation dans son cabinet.
A midi, prés d'Antibes, le débarquement de la petite troupe de Napoléon avait commencé. Les navires s'étaient approchés le plus près possible du rivage. Les canots avaient été mis à la mer ; le va-et-vient de chaque embarcation accéléré ; et, néanmoins, beaucoup de grognards, ne pouvant attendre leur tour, entrèrent résolument dans Teau et rejoignirent leurs camarades qui s'occu-
paient activement d'établir leur bivouac. A cinq heures, le débarquement était terminé : les quatre chevaux de l'expédition, la petite voiture offerte à son frère par la princesse Pauline, les objets à l'usage de l'Empereur, enfin le trésor contenu dans les caisses de Peyrusse, tout avait été descendu à terre. Napoléon suivit, le dernier. Sa tente fut dressée aussitôt, dans une prairie entourée d'oliviers. Près du feu aUumé, il s'assit en son fauteuil de campagne, et à l'heure de son souper, mangea, en attendant que l'on eût fixé toutes les dispositions de la marche en avant. Ne voulant point que la nouvelle de son débarquement se répandit trop tôt, il envoya Gambronne à Cannes, avec une escorte de quarante chasseurs, afin d'arrêter les coiuriers.
 onze heures du soir, la troupe ayant mangé la soupe et fourbi ses armes, le trésor chargé sur une « grosse roulante » (1) réquisitionnée, comme l'écrit Peyrusse, la petite armée prit la route de Cannes qu'éclairait une lune étincelante. Vingt-cinq grenadiers, un lieutenant et un tambour, détachés sur Antibes, dans l'espoir de gagner à la cause impériale la garnison de cette petite place forte, y furent retenus prisonniers par un subterfuge du commandant. Le détachement entré dans la ville, le pont fut levé et les hommes prisonniers furent désarmés. Combattre pour les délivrer, retarder sa marche, l'Empereur y renonça. Il voulait par-dessus tout, frapper les esprits par la rapidité de ses déplacements. Et, même, défiant, il ne stationna point dans Cannes surexcitée par des bruits ridicules, la descente de pirates prêts au pillage et à l'incendie. Cependant, les habitants se rassurèrent, et ils vinrent en nombre autour de la garde, qui se reposait à cinq cents mètres au delà de la ville. Une heure après. Napoléon partait pour Grasse. L'étape était de cinq lieues. Comme à Cannes, la population était troublée par la crainte d'une attaque de pirates.
(1) c Pour transporter le trésor, écrit Pichot» après le débarquement, Peyrusse, Jermanowski et quelques cavaliers arrêtèrent une diligence, une grosse roulante. ■ c Notre petite troupe barra la route, dit Peyrusse. Je me tenais un peu en arrière, cachant sous une redingote la broderie de mon habit. Le cocher stupéfait cherchait à se débattre. Les voyageurs surpris de ce bruit (neuf heures du matin), mirent la tête aux portières, et voyant devant eux des Polonais et des grenadiers d'assez bonne mine, avec la cocarde tricolore, ils furent médusés. Un inspecteur aux revues allait à Antibes : il descendit avec sa femme. La voiture fut conduite au lieu de débarquement et reçut les malles du trésorier, moins ce qu*on avait à payer au capitaine des bateaux nolisés et la solde de la troupe, quinze jours d'avance. Grâce à cet argent, on put arriver jusqu'à Lyon. »
Dans la nuit, le maire, le marquis de Gourdoû, un aristocrate, réunit le conseil municipal, manda le général Gazan, ofScier en demi-solde, retiré dans sa ville natale, et proposa de se défendre à outrance contre les agresseurs. On apprit bientôt que Napoléon et ses soldats, débarqués le jour même de Tlle d'Elbe, s'avançaient à marches forcées. Â cette nouvelle, Gazan conseilla de rester tranquille.
Napoléon n'entra point dans Grasse. L'heure était matinale. Cambronne, en avant-garde, pour réquisitionner des vivres, tardant à revenir, l'Empereur était inquiet. Au loin, des cloches tintaient lugubrement. Etait-ce un signal contre lui ? Des rouliers dissipèrent ses craintes. Les cloches sonnaient un enterrement. Néanmoins, on fit halte, hors des maisons, sur le plateau de Roccavignon, et bientôt, comme à Cannes, les habitants rassurés entourèrent la garde, apportant du vin aux soldats et des fleurs à l'Empereur (1). Pour la première fob, le peuple cria : Vwe rEmpereur/
Durant cette première nuit de marche. Napoléon avait étonné la population des villages traversés. Les femmes s'étaient montrées aux fenêtres ; les hommes avaient regardé, silencieux, passer les grognards; et lorsque ceux-ci annonçaient que l'Empereur était au milieu d'eux, les paysans restaient incrédules. Ce n'était pas la première fois que son arrivée était prédite, et elle ne s'était pas réalisée. Pourquoi serait-elle vraie aujourd'hui? Et la fable des pirates s'accréditait facilement.
A Grasse, l'Empereur prit la route de Digne, Déjà une partie de ses cavaliers avaient une monture. Sur son passage, il avait fait acheter autant de chevaux qu'il avait pu ; et il résolut de s'engager dans les chemins ardus de la montagne et non sur la grande route, qui l'aurait ramené aux lieux où, l'année précédente, il avait été poursuivi de cris de mort par les royalistes. Les montagnards étaient patriotes. Il savait qu'au milieu d'eux, il n'avait rien à craindre* Seulement, ces chemins montagneux n'étaient que des routes pour mulets, couvertes de glace, non fondue encore, où les hommes seraient contraints de défiler un à un. L'étape serait
(1) Heniy Housa^n, î8i5, t. L
pénible pour les cavaliers démontés, portant sur leurs épaules une bride et une selle, et peu alertes dans leur culotte basanée et leurs bottes à éperons; non moins pénibles pour les cavaliers montés, forcés de conduire à la main leur monture. Quant aux canons, amenés de Porto-Ferrajo, et à la « grosse roulante » de Peyrusse, il les abandonna à la municipalité de Grasse. S'il devait combattre, ce n'était point avec quelques boulets qu'il s'ouvrirait un cbemin en avant. Il lui importait davantage de faire surveiller les mulets nouvellement achetés, porteurs des caisses de son trésor. Entraves pour lui qui cherchait la réussite de son aventure dans la célérité de sa marche. Napoléon, comme ses soldats, allait à pied, un bâton à la main. Plusieurs fois, il faillit, en tombant, dégringoler sur les pentes de la montagne. Une glissade fit culbuter l'un des mulets de Peyrusse, chargé de trois cent mille francs en or; la bête roulant dans le précipice se tua, et l'or sortit des caisses brisées, s'éparpilla sur la neige, ou rebondit dans les eaux s'écoulant en cascades. Peyrusse ne retrouva qu'une partie de la grosse somme. Trente-trois mille francs furent perdus. t Le 3 mars, malgré tant d'obstacles, toute la colonne rivalisant de zèle et de courage entra dans Gastellane, où le sous-préfet et le maire avaient préparé les rations demandées par Cambronne. Le sous-préfet, M. Francout, reçut l'Empereiu* à déjeuner, et les soldats s'étant reposés, ils reprirent leur route sur Barrême où Is arrivèrent dans la soirée. L'Empereur y coucha chez le juge de paix. A ce moment-là, sa présence dans le midi de la France était connue. Les autorités des départements voisins étaient averties. Masséna, qui commandait à Marseille, savait que Napoléon se dirigeait sur Grenoble, et afin d'arrêter sa marche il résolut de faire occuper la forteresse de Sisteron, qui commande le pont traversant la Durance. Mais Napoléon avait hâte aussi d'occuper cette forteresse. Cambronne et son escouade dç grognards ne stationnèrent donc pas à Digne où Napoléon était arrivé le 4 mars. Cambronne doubla ses étapes et le 5 mars, avant le jour, il entrait dans la forteresse, prêt à la défendre contre la troupe de Masséna, si elle s'y présentait.
Pendant le repos de l'Empereur et de ses soldats au chef-lieu des Basses-Alpes, Drouot fit réimprimer les proclamations adressées a à l'armée et au peuple », dont les exemplaires, avec pro-
LA MONTÉE DU CAPITOLE Ibl
fusion distribués, commençaient à s'épuiser (1). A Barrême que Ton venait de quitter, les vivats avaient été nourris et encourageants. La population de Digne se montra plus froide. Le préfet Duval et le général Loverdo, suivis de la garnison et des fonc-
(1) Sa proclamation au peuple français était ainsi conçue : « Français ! la défection du duc de Castiglione livra Lyon sans défense à nos ennemis; l'armée dont je lui avais confié le commandement était, par le nombre de ses bataillons, la bravoure et le patriotisme des troupes qui la composaient, à même de battre le corps d'armée autrichien qui lui était opposé et d'arriver sur les derrières du flanc gauche de l'armée ennemie qui menaçait Paris. Les victoires de Champ aubert, de Montmirail, de Château-Thierry, de Vauxchamps, de Mormans, de Montereau, de Craonne, de Reims, d'Arcis-sur-Aube et de Saint-Dizier, l'insurrection des braves paysans de la Lorraine, de la Champagne, de l'Alsace, de la Franche-Comté et de la Bourgogne, et la position que j'avais prise sur les derrières de l'armée ennemie, en la séparant de ses magasins, de ses parcs de réserve, de ses convois et de tous ses équipages, l'avaient placée dans une position désespérée. Les Français ne furent jamais sur le point d'être plus puissants, et l'élite de l'armée ennemie était perdue sans ressources. Elle eût trouvé son tombeau dans ces vastes contrées qu'elle avait si impitoyablement saccagées, lorsque la trahison du duc de Raguse livra la capitale et désorganisa l'armée. La conduite inattendue de ces deux généraux, qui trahirent à la fois leur patrie, leur prince et leur bienfaiteur, changea le destin de la guerre. La situation désastreuse de l'ennemi était telle, qu'à la fin de l'affaire qui eut lieu devant Paris, il était sans munitions, par la séparation de ses parcs de réserve. Dans ces nouvelles et grandes circonstances, mon cœur fut déchiré, mais mon âme resta inébranlable. Je ne consultai que l'intérêt de la patrie; je m'exilai sur un rocher au milieu des mers. Ma vie vous était et devait encore vous être utile, je ne permis pas que le grand nombre de citoyens, qui voulaient m' accompagner, partageassent mon sort; je crus leur présence utile à la France, et je n'emmenai avec moi qu'une poignée de mes braves, nécessaires à ma garde. Elevé au trône par votre choix, tout ce qui a été fait sans vous est illégitime. Depuis vingt-cinq ans, la France a de nouveaux intérêts, de nouvelles institutions, une nouvelle gloire qui ne peuvent être garantis que par un gouvernement national et par une dynastie née dans ces nouvelles circonstances. Un prince, qui régnerait sur vous, qui serait assis sur mon trône par la force des mêmes armées, qui ont ravagé notre territoire, chercherait, en vain, à l'étayer des principes du droit féodal ; il ne pourrait assurer l'honneur et les droits que d'un petit nombre d'individus, ennemis du peuple, qui, depuis vingt-cinq ans, les a condamnés dans toutes nos assemblées nationales. Votre tranquillité intérieure et votre considération extérieure seraient perdues à jamais. Français, dans mon exil, j'ai entendu vos plaintes et vos vœux ; vous réclamiez ce gouvernement de votre choix qui, seul, est légitime. Vous accusiez mon long sommeil ; vous me reprochiez de sacrifier à mon repos les grands intérêts de la patrie. J'ai traversé les mers, au milieu de périls de toute espèce; j'arrive, parmi vous, reprendre mes droits qui sont les vôtres. Tout ce que des individus ont fait, écrit ou dit, depuis la prise de Paris, je l'ignorerai toujours ; cela n'influencera en rien sur le souvenir que je conserve des services importants qu'ils ont rendus, car il œt des événements d'une telle nature qu'ils sont au-dessus d'une organisation humaine. Français, il n'est aucune nation, quelque petite qu'elle soit, qui n'ait eu le droit et qui ne se soit soustraite au déshonneur d'obéir à un prince, imposé par un ennemi momentanément victorieux. Lorsque Charles VII rentra à Paris, il reconnut tenir son trône de la vaillance de ses braves, et non d'un prince régent d'Angleterre, (allusioa au discours adressé par Louis XVIII au prince régent, I019 de son passage à Londres en 1804). C'est aussi à vous seuls et aux braves de Tannée que je fais et que je ferai toujours gloire de tout devoir. » NAioLàoN.
lionnaires emportant l'argent des caisses publiques, s'étaient retirés dans une bourgade voisine. L'Empereur allant à l'hôtel du a Petit Paris » s'aperçut, tout de suite, de cette indifférence. Mais, il y a toujours une foule qui veut voir et s'empresse vers les lieux où se trouve un grand personnage. Ce fut cette foule que, de l'hôtel, Napoléon harangua, et ses chaudes paroles frappant ces têtes méridionales, le peuple manifesta aussitôt sa joie de le revoir. 11 l'acclama. L'Empereur, plus dispos, prit alors le chemin déjà parcouru par son avant-garde, et au mUieu du jour, le 5 mars, il entra dans Sisteron, où le maire et le sous-préfet vinrent audevant de lui, et l'accompagnèrent à l'hôtel du « Bras d'Or ». Il ne s'y arrêta pas longtemps. Il voulait coucher à Gap. Bien reçu par les deux principales autorités de la ville, il s'éloigna aux cris répétés de : FiVe r Empereur/ Le lendemain, 6 mars, toute la colonne impériale se trouvait à Corps, à quelques lieues de Grenoble.
Jusque-là, Napoléon, accueilli partout avec bienveillance, n'avait conquis aucune garnison. Sa petite armée restait telle qu'il l'avait embarquée à Porto-Ferrajo ; ses grognards, certes, consentaient toujours à aller de l'avant, sans se décourager, car ils n'avaient traversé que des villages et des petites villes, lesquels n'osent ouvertement révéler leiu*s sympathies, ils le savaient, dans la crainte de représailles. Combien ils auraient été plus ardents et mieux entraînés, pourtant, s'ils eussent senti, derrière eux, la foule les pressant sur les routes, les régiments des garnisons abandonnant leurs officiers, pour obéir aux leurs, la France, enfin, prête à les recevoir, comme autrefois, avec des cris d'enthousiasme, et se redonner à leur glorieux chef ! Napoléon comprenait le malaise un peu triste de ces vieux guerriers aux longues moustaches, qui passaient admirés, mais sans recrues. Quelle confiance ne devait-il pas inspirer à ces marcheurs infatigables, qui coura ent, d'étapes en étapes, après un triomphe à venir et que rien n'annonçait? On les a comparés aux compagnons de Christophe Colomb, murmurant de ne rien découvrir au lointain des mers où le navigateur intrépide refusait de s'arrêter. La similitude est certaine. Cependant l'heure allait être décisive aux approches de Grenoble, la grande cité contenant plusieurs régiments. Si Grenoble cédait, le peuple et l'armée seraient emportés vers eux
(Tun élan irrésistible : récompense de leur fidélité ! Mais qu'allait-il advenir ?
Avant de quitter Gap, 1 Empereur fit afficher une proclamation aux habitants des Hautes et Basses-Alpes. Et il employa, avec intention, le mot de « citoyen ». Il disait :
« Citoyens, j'ai été vivement touché de tous les sentiments que vous m* avez montrés ; vos vœux seront exaucés. La cause de la nation triomphera encore ! Vous avez raison de m'appeler votre père; je ne vis que pour l'honneur et le bonheur de la France. Mon retour dissipe toutes vos inquiétudes; il garantit la conservation de toutes les propriétés, l'égalité entre toutes les classes et les droits dont vous jouissez depuis vingt-cinq ans, droits après lesquels nos pères ont tous soupiré et qui forment aujourd'hui une partie de votre existence. Dans toutes les circonstances où je pourrai me trouver, je me rappellerai toujours, avec un vif intérêt, tout ce que j'ai vu, en traversant votre pays. — Napo-
La population l'avait escorté, répandue en foule sur la route. A mesure qu'il avançait maintenant, il rencontrait des groupes de plus en plus nombreux de paysans, descendus de leur mon* tagne, pour le voir passer et le saluer d'acclamations. En beaucoup de villages, ils voulaient sonner le tocsin, avertir ainsi les habitants des hameaux et des fermes, afin de le défendre contre toute agression, a Non, leur répondit-il; vos sentiments me répondent de ceux des pays que je vais parcourir. Je ne risque rien. Tous les soldats qui me seront opposés se réuniront aux miens, restez tranquilles ». A La Mure, néanmoins, il s'arrêta. Cambronne, toujours en avant-garde, avait appris qu'un bataillon, venu de Grenoble, se trouvait posté vers les lacs de Laffrey, dans un défilé où il serait forcément arrêté. Un adjudant, envoyé en parlementaire, avait été repoussé par l'officier qui commandait. Cambronne inquiet en référa à l'Empereur.
Le bataillon, placé en observation, appartenait au 5® de ligne ; il avait pour chef le commandant Delessart, qui s'était promis de faire son devoir. Il le répétait sans cesse à ceux qui le voulaient gagner à la cause impériale, et le général Marchand l'avait chargé
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■** ''ilence étouffant qui étreignait les âmes, tout à coup, cessa.
'^ immense cri de Vive F Empereur I répondit à ce commande-
'^nnt cruel ; les rangs furent rompus et les soldats se précipitèrent
•'ti-Hovant de Napoléon, baisèrent ses habits, s'agenouillèrent
•lovant lui, exprimant par gestes enthousiastes leur joie, leur
t^iire, leur adoration. Les soldats de la garde fraternisèrent aus-
itôt avec ceux de Grenoble, et les paysans, enlevés par cette scène
■ mouvante, partagèrent toute cette allégresse. Il n'y eut plus
'Tu'une foule délirante, impressionnée du grand spectacle dont elle
?nait d'être témoin, exhalant, dans des cris furieux d'amour,
)n admiration débordante. Le capitaine Randon, redoutant la
dlère des soldats, avait disparu, fuyant au galop vers Grenoble,
- avertir son général. Alors, le commandant Delessart aborda
ibi LE RETOUR DE L'EMPEREUR
de barrer la route à Napoléon. Marchand, sous Louis XVI, était avocat au parlement de Grenoble. A la révolution, il laissa la défroque de l'avocat, s'enrôla parmi les volontaires de l'Isère, qui en firent un capitaine. Les chances de la guerre, sous l'Empire, l'avaient poussé jusqu'au grade de général, et Napoléon l'avait créé comte de l'Empire, avec quatre-vingt mille francs de rente. Son ambition était ainsi comblée, surtout depuis que les Bourbons, satisfaits de son adhésion empressée à la monarchie, lui avaient confirmé la jouissance de son grade et de ses honneurs, et l'avaient maintenu à Grenoble. Il ne désirait plus rien et l'équipée de Napoléon, en troublant sa nouvelle existence, l'animait de sentiments très hostiles. Dès qu'il eut été averti de la marche en avant de son ancien souverain, il avait appelé au chef-lieu de son commandement, en toute hâte, les troupes que le ministre de la guerre y devait réunir, en corps d'observation, contre le roi de Naples, Murât, accusé de vouloir révolutionner l'Italie. Six mille hommes se trouvaient alors sous ses ordres, venus de Ghambéry et de Vienne : régiments de ligne, de hussards, d'artillerie, avec lesquels il aurait pu arrêter l'audacieux exilé, s'ils eussent été acquis aux Bourbons. Mais, bien au contraire, ces troupes, comme toutes celles de l'armée, n'avaient au fond du cœur que le regret d'avoir perdu leur chef glorieux et une rancune indéracinable contre 1^ princes qui ne leur envoyaient que des officiers aristocrates, portant haut leur titre de noblesse, et qui, par leurs gestes et leurs discours, affectaient de ravaler la gloire des grandes actions de l'Empereur. Silencieusement, ils lui demeuraient fidèles, n'oubliant rien de lui. Cette fidélité, on en aurait trouvé la preuve au fond de leur sac, dans la cocarde tricolore, fripée par l'usage, qu'ils conservaient précieusement comme un fétiche. Les officiers q[ui commandaient le bataillon du 5^ de ligne, envoyé aux défilés de Laffrey, n'avaient jamais discerné, sous ce silence obstiné, la foi napoléonienne persistante. Ils comptaient bien pousser leurs soldats jusqu'à cette résolution impie de leur faire attaquer, à coups de feu, les soldats de l'île d'Elbe et même tirer contre l'homme que tous les royalistes traitaient « d'aventurier ».
Malgré les avis de Cambronne, Napoléon s'avançait toujours. Le peloton des cavaliers polonais marchait en avant. Arrivé près du bataillon de Grenoble, il se replia et revint vers l'Empereur
qui suivait dans sa calèche. Le moment était grave. Il fallait en venir aux^mains, ou se rendre sans combattre; verser le sang français ou périr. Les paysans des villages voisins, qui accompagnaient la petite armée impériale s'étaient massés à droite et à gauche des adversaires. Us considéraient, haletants d'émoi, cette scène qui allait être tragique peut-être, ou grandiose, suivant la tournure de l'événement. Ils virent l'Empereur quitter sa voiture, se faire amener son cheval tenu en main, le monter et ordonner à ses cavaliers polonais de marcher devant lui. Les chasseurs de la garde marquaient le pas, derrière, l'arme basse, au bras gauche. A une portée de pistolet, les cavaliers ouvrirent les rangs ; l'Empereur descendit de cheval et s'avança près du bataillon qui barrait la route. Les hommes du premier rang étaient livides, tremblant de tous leurs membres dans l'épouvante de l'assassinat qu'on leur allait commander. S'y résigneraient-ils? L'habitude de l'obéissance, le sentiment du devoir annihilaient leur volonté et toute résistance au commandement. Personne n'aurait pu dire ce qui allait se passer. Après avoir salué le front du bataillon, l'Empereur dit d'une voix haute : Soldats du b^ de ligne, reconnaissez-moi/ s^il en est un^ parmi vous, qui veuille tuer son général^ son Empereur, il le peut; me voilai Et entr'ouvrant sa redingote grise, son immortel uniforme, il montra sa poitrine et attendit. Peu! cria, derrière les soldats, un aide de camp du général Marchand, le capitaine Randon, son neveu, of&cier de dix-neuf ans, envoyé en mission au commandant Delessart et resté avec lui. Le silence étouffant qui étreignait les âmes, tout à coup, cessa. Un immense cri de Vive V Empereur l répondit à ce commandement cruel ; les rangs furent rompus et les soldats se précipitèrent au-devant de Napoléon, baisèrent ses habits, s'agenouillèrent devant lui, exprimant par gestes enthousiastes leur joie, leur délire, leur adoration. Les soldats de la garde fraternisèrent aussitôt avec ceux de Grenoble, et les paysans, enlevés par cette scène émouvante, partagèrent toute cette allégresse. Il n'y eut plus qufune foule délirante, impressionnée du grand spectacle dont elle venait d'être témoin, exhalant, dans des cris furieux d'amour, son admiration débordante. Le capitaine Randon, redoutant la colère des soldats, avait disparu, fuyant au galop vers Grenoble, pour avertir son général. Alors, le commandant Delessart aborda
l'Empereur, et, les yeux pleins de larmes, lui remit son épée* L'Empereur la lui rendit et l'embrassa pour le consoler, se montrant toujours généreux. Napoléon s'approcha ensuite d'un soldat dont les longues moustaches et les chevrons sur les manches indiquaient un de ses anciens compagnons de guerre et lui prenant la pointe de cette barbe : « Alors, tu voulais tuer ton Empereur, lui dit-il. — Tiens, regarde, répondit le grognard, en faisant sonner, avec la baguette, le canon de son fusil. Il n'est pas chargé. Chez tous les camarades, c'est pareil. »
Cependant l'ordre se rétablit au milieu de cette confusion. Les soldats reprirent leurs rangs; les paysans s'écartèrent, firent cercle autour d'eux et l'Empereur parla : « Je viens avec une poignée de braves, disait-U, parce que je compte sur le peuple et sur vous. Le trône des Bourbons est illégitime, parce qu'il n'a pas été élevé par la Nation ; il est contraire à la volonté nationale, puisqu'il est contraire aux intérêts de notre pays et qu'il n'existe que dans l'intérêt d'un petit nombre de familles. Demandez à vos pères ; interrogez ces braves paysans ; vous apprendrez de leur bouche la véritable situation des choses. Ils sont menacés du retour des dîmes, des privilèges, des droits féodaux et de tous les . abus dont vos succès les avaient délivrés. N'est-il pas vrai, mes amis, ajoutait Napoléon, en s'adressant aux montagnards? — Oh ! oui. Sire, répondaient ceux-ci. On voulait nous attacher à la terre. Vous venez comme l'ange du Seigneur, pour nous sauver. »
On repartit. Le bataillon du 5* de ligne avait demandé la faveur de former l'avant-garde. L'Empereur y consentit, avec d'autant plus d'empressement, que c'était un exemple donné aux autres troupes qu'il pourrait rencontrer. On allait à Vizille où la réception fut aussi chaleureuse, aussi bruyante qu'elle l'avait été à Gap. C'était de là qu'étaient parties les premières démonstrations, en faveur de la liberté ; et la population unanime à acclamer Napoléon, toute hostile aux Bourbons, lui disait : a C'est de là, encore, que partira le retour à la gloire, à l'honneur de la France. C'est en ces lieux encore que renaît la liberté, opprimée par les royalistes. » En un village, pendant une halte, on avait apporté aux soldats du vin dans des seaux. Ils avaient bu dans le même verre. Quand ils eurent fini, Napoléon demanda le verre et but à son
tour. C'est ainsi qu'il s'emparait de l'âme de ses troupes. Désormais la partie est gagnée. Tous marchent avec confiance ; ils sont certains du succès. Napoléon partage la joie de son entourage. A Grenoble, il montera le premier degré de son capitole.
Là, régnait une sourde agitation provoquée par les nouvelles venues du dehors. Le peuple avait appris le débarquement de l'Empereur à Antibes et sa marche accélérée qui, en quelques jours, l'avait conduit presque aux portes de la ville. Eymery, le chirurgien de la vieille garde, un Grenoblois, avec un passeport <pie Napoléon lui avait fait donner par le sous-préfet de Gastellane, avait réussi à pénétrer jusqu'à ses compatriotes, quoiqu'il eût été signalé au général Marchand, potu* être arrêté et emprisonné. Il s'était caché dans la maison de l'un de ses amis, le gantier Dumoulin, et les proclamations de l'Empereur, apportées avec lui, circulèrent aussitôt dans les faubourgs et au milieu des ouvriers. La ville était animée de l'esprit le plus libéral. Elle était toute dévouée à Napoléon, en opposition aux Bourbons, protégés du clergé et amis des aristocrates du pays dont elle redoutait les convictions rétrogrades. La garnison faisait cause commune avec la population. Les troupes arrivées de Chambéry avec le colonel de Labédoyère, les hussards partis de Vienne, ne pensaient pas autrement qu'elle. Les casernes retentissaient, tout le jour, des cris incesssants de FiVc V Empereur ! et les cantinières entonnaient les chansons à la louange de celui que tous les soldats regrettaient. Le général Marchand, par son empressement à se rallier à la monarchie, avait perdu, sur eux, son influence, et leur était devenu suspect ; plus encore le préfet, le mathématicien Fourrier, illustre par sa science, mais d'une platitude offensante contre son ancien ami, le général Bonaparte, qui l'avait emmené en Egypte, et l'avait associé à sa gloire. Il n'avait pas craint, dans une affiche placardée aux carrefours, de le traiter « d'aventurier », comme les royalistes et d'appeler brigands les héroïques grognards.