DANS LA VALLÉE DES OMBRES
Le fils de la jungle marchait allègrement dans l’étroite vallée, baignée par les rayons de la lune. Une fois de plus, le souvenir tendre et amer de Jane l’obsédait, et c’est à peine s’il maintenait ses facultés en éveil. Que redoutait-il dans ce lieu désert ?
Soudain, il s’arrêta net. Un bruit trop significatif venait de frapper ses oreilles : il était suivi dans le défilé par une petite troupe d'hommes. En un éclair, il comprit le plan du déloyal Gernois…
Alors saisissant son fusil, il se retourna, et aperçut au loin la tache blanche des burnous de ses poursuivants.
« Qui est là ? » fit-il d’une voix claire.
Pour toute réponse, une détonation retentit, et Tarzan, frappé à la tête, chancela et s’écroula.
Prudemment, les Arabes attendirent un instant pour s’assurer que ce n’était pas là une ruse de leur victime.
Ils s’approchèrent furtivement, à la façon des chacals, et avant que Tarzan eût repris connaissance, ils le ligotèrent et le transportèrent là où les Arabes avaient dissimulé leurs montures.
Ils le jetèrent au travers de la croupe d’un cheval, et les cavaliers piquèrent, à francs étriers, à travers le désert que l'aurore colorait déjà d’une teinte indécise.
Après six heures de cette course effrénée, ils parvinrent à un douar d’environ vingt tentes. Les femmes et les enfants du village se massèrent autour du prisonnier et l’injurièrent copieusement. Un vieux cheïk apparut, et d’un geste les chassa, comme des mouches importunes.
« L’un de mes hommes m'a appris, dit-il à Tarzan, encore tout étourdi, que tu as vaincu « El Adrea ». Un homme blanc nous a payés pour te capturer, mais tu seras traité avec le respect dû à celui qui triomphe d’un seigneur du désert. »
Et Tarzan fut conduit avec ménagements à une tente où il fut laissé seul.
Une légère blessure à la tempe laissait couler son sang. La balle l’avait seulement effleuré, mais le choc avait été si violent qu’il avait perdu connaissance.
Tarzan gonfla tous ses muscles et essaya de rompre ses liens. Hélas ! peine perdue, toutes les précautions avaient été prises, et sa prodigieuse force ne pouvait suffire à avoir raison des épaisses cordes de chanvre. Quelques aliments lui furent apportés, et la journée s’écoula ainsi. Le crépuscule tombait lorsqu'un groupe d’Arabes approcha de la tente du prisonnier. Un individu à la courte barbe noire, vêtu lui aussi du burnous, vint à Tarzan : c’était Rokoff.
« Quelle bonne surprise de retrouver ici M. Tarzan ! railla-t-il, ne dissimulant pas la joie de tenir enfin cet ennemi en son pouvoir. Je tiens à vous saluer selon vos mérites, noble étranger ! »
Et sans attendre, il lança plusieurs coups de pieds dans les côtes de Tarzan impuissant, qui avait détourné de lui ses regards avec dégoût.
Cette fois encore, le vieux cheïk intervint :
« Arrête ! dit-il. Cet homme est à toi, et tu peux le tuer, mais je t’interdis de l’insulter ! »
Intimidé, Rokoff s’arrêta.
« Soit, fit-il en grinçant des dents. Je m'en vais le tuer tout de suite.
— Pas dans l’enceinte de mon douar, en tout cas. Je te le livre, et tu feras de lui ce que tu voudras, à une journée de distance de cette oasis. D'ici là, mes hommes t’escorteront, et si tu me désobéis, les vautours auront le corps de deux Blancs en pâture au lieu d’un seul !
— C'est bon, fit brusquement Rokoff. Nous partirons demain à l’aube. »
Et jetant un dernier regard de haiïne sur Tarzan, il sortit de la tente.
La nuit était tombée depuis longtemps, quelques lointains rugissements en troublaient le silence, peu à peu ils se rapprochaïient. Gérard ne s’était pas trompé : le lion abonde dans cette région !
Tarzan songea qu'il n’avait plus que quelques heures à vivre, lorsque subitement son attention fut attirée par un léger frôlement qui fit trembler l’étoffe de la tente.
Soudain, une voix féminine murmura son nom à ses côtés.
« Qui êtes-vous ? dit Tarzan à voix basse.
— La danseuse de Sidi-Aïssa ! » répondit la voix tandis qu’un contact froid avertissait Tarzan que la jeune fille, armée d’une lame, tranchait ses liens.
L’instant d’après, il était libre.
« Viens ! » chuchota la danseuse.
En rampant, ils sortirent de la tente et s’éloignèrent du douar silencieux. Lorsqu'ils furent assez loin, Tarzan interrogea la jeune fille :
« Comment êtes-vous venue ? Comment saviez-vous que j'étais prisonnier ici ?
— Courons, dit-elle. Je t’expliquerai tout à l’heure, mais il faut nous hâter, car « El Adrea » rôde dans ces parages. »
Ils reprirent leur chemin vers les montagnes.
« J’ai caché les chevaux là-bas, dit-elle en désignant un point à l’horizon.
— Vous avez bravé bien des dangers pour un étranger », dit Tarzan, ému.
La jeune fille se redressa fièrement.
« Je suis la fille du cheik Kadour ben Saden, dit-elle, et tu m’as rendue à mon père.
— Mais comment avez-vous su que j'étais captif dans ce douar ? insista Tarzan.
— Un cousin de mon père rendait visite au cheïk de la tribu qui te fit prisonnier, lorsque les hommes t’ont apporté. Il a raconté cette histoire à notre douar, et à la description
qu’il nous fit de toi, je t’ai tout de suite reconnu. Mon père étant en expédition, j'ai cherché à entraîner nos hommes pour te secourir, mais... ils n’ont pas voulu se battre contre
un cheik voisin pour un infidèle, je suis donc partie seule... »
Sans mot dire, Tarzan lui serra la main avec gratitude, et ils continuèrent à marcher un moment en silence.
Soudain la jeune fille s’arrêta :
« C’est étrange, dit-elle. Les chevaux doivent être par ici, et je ne les entends pas... »
Elle pressa le pas, et l’instant d’après, Tarzan l’entendit pousser un cri de désappointement :
« Ils se sont sauvés ! balbutia-t-elle. C’est là que je les avais attachés. »
Tarzan se pencha sur le sol pour examiner les traces, et fronça les sourcils :
« Le lion est venu par ici, dit-il lentement, et c’est pourquoi les chevaux se sont sauvés. Peut-être ont-ils ainsi échappé à ses griffes... »
Ils n’avaient plus qu’à poursuivre leur route à pied le plus rapidement possible afin d'échapper à la poursuite qui serait engagée dès que la fuite de Tarzan serait constatée.
Ils avançaient dans une étroite vallée, quand, tout à coup, ils s’arrêtèrent, figés.
À vingt mètres d’eux, « El Adrea » se dressaïit, battant de sa queue, avec rage, ses flancs creux, et dardant sur eux ses prunelles flamboyantes. À leur vue, il lança le formidable rugissement du fauve affamé.
« Vite ! Votre couteau, fit Tarzan à la jeune fille, qui, d’une main tremblante, lui tendit un mince poignard.
— À quoi bon, dit-elle. C’est la fin…
— Non, dit Tarzan, qui se sentait plus à l’aise avec une simple lame qu’armé d’un fusil à répétition. Mais écartezvous ! Il va charger. »
La jeune fille obéit, et le fils de la jungle se rapprocha de la terrible bête qui, elle aussi, avançait lentement, cherchant à magnétiser l’homme de ses larges yeux phosphorescents.
Tarzan s'était courbé, tenant soigneusement le poignard dans sa main droite. Malgré sa mortelle épouvante, la danseuse ne pouvait s'empêcher d'admirer le géant, aussi résolu et menaçant qu’« El Adrea » lui-même, alors qu’un homme de sa race, devant le monstre, n’aurait songé qu’à se prosterner et à faire une dernière prière au Dieu des Croyants.
Le lion était tout près de lui, maintenant. Il se ramassa, et bondit…