LA LUTTE CONTRE « EL ADREA
Le jour même où Kadour ben Saden reprenaiïit la route du Sud, Tarzan recevait une lettre de son ami d’Arnot, par laquelle il apprenait qu’au cours d’un voyage à Londres, il avait rencontré les Porter, séjournant dans cette ville pour quelque temps. Jane semblait triste, elle luttait pour retarder son mariage de semaine en semaine. Elle venait de décider Clayton à accepter l’invitation d’un de leurs amis, lord Tennington, pour une croisière autour de l’Afrique.
Il lui écrivait aussi qu’il avait revu les de Coude, et qu'Olga avait versé cinquante mille francs à son frère, en échange du serment qu’il ne l’importunerait jamais plus, et
quitterait l’Europe.
Cette lettre jeta Tarzan dans des rêveries à la fois douces et amères, car il comprenait bien que Jane ne l’avait pas oublié et que c’était même la raison de la répugnance qu’elle éprouvaiïit à l’idée de son mariage avec Clayton.
Ces réflexions augmentant son humeur solitaire, Tarzan faisait de longues randonnées autour de Bou-Saada, sous prétexte de faire la chasse aux gazelles, mais en réalité pour échapper aux conversations oiseuses.
Un jour, passant dans un ravin étroit, il entendit une balle siffler au-dessus de sa tête. Eperonnant son cheval, il gagna la crête, et n’aperçut pas âme qui vive. « Décidément,
pensa-t-il, je vais enfin savoir où Rokoîff est venu continuer le cours de ses exploits. »
Ce soir-là, le capitaine Gérard proposa à Tarzan de se joindre à une colonne de reconnaissance, dont il prendrait la tête avec le lieutenant Gernois. Aucune proposition ne pouvait mieux convenir à Tarzan, qui voyait là un moyen de surveiller le suspect. Il accepta donc ; et dès le lendemain, la colonne quitta Bou-Saada, avec Tarzan.
Les premières étapes se déroulèrent sans événements, mais à Djelfa, Gérard apprit qu’une horde de pillards désolait la région, se réfugiant dans les montagnes à la moindre alerte, et demeurant insaisissable. Après réflexion, le capitaine décida de séparer la colonne en deux groupes ; il donna le commandement du second à Gernois, afin d’encercler la montagne.
À la grande surprise de Tarzan, Gernois lui proposa, avec un gracieux sourire, de se joindre à lui, et ils partirent ensemble, botte à botte, à la tête du petit détachement de spahis.
La cordialité de Gernois disparut dès qu’ils furent hors de vue du détachement Gérard, et, d’un ton rogue, il ordonna la halte de midi auprès d’un ruisseau.
Après l’étape, Tarzan s’apprêtant à partir, Gernois, en déclarant que ses hommes allaient simplement battre les buissons aux alentours, lui ordonna, d’un ton sans réplique, de les attendre au camp. Tarzan, seul civil de la troupe, obéit, par courtoisie et par discipline, tout en pestant intérieurement.
Il s’étendit à terre, à l’ombre, pour attendre le retour du détachement, mais bientôt un sommeil invincible s’empara
de lui et il ne se réveilla qu’à la nuit noire, tiré de sa léthargie par les ruades désespérées de son cheval, qu’il avait attaché à un arbre auprès de lui.
Il se dressa d’un bond et aperçut aussitôt, malgré les ténèbres, la cause de la terreur de sa monture. Superbe, majestueux, redoutable, « El Adrea », le lion noir, s’apprêtait à bondir. Tarzan sentit son cœur battre de joie. Il leva lentement sa carabine, visa posément entre les deux lueurs jaunes des prunelles du lion, et tira.
Au bruit de la détonation, le cheval terrorisé cassa sa bride en un dernier effort, et s’enfuit au triple galop. Mais Tarzan n’y prit pas garde, tout au triomphe de sa victoire. Un pied sur la dépouille de son ennemi, il lança une fois de plus aux échos le terrible cri de sa tribu !
Puis, comprenant que Gernois ne reviendrait pas le chercher, comme il l’avait promis, il chercha en vain dans sa tête quel complot le lieutenant avait bien pu échafauder, et il s’enfonça, à pied, dans l’étroite vallée par laquelle le détachement avait disparu, quelques heures plus tôt.
Il venait à peine de s’éloigner, qu’une demi-douzaine de silhouettes blanches, pareilles à des fantômes, dans la nuit, mais armées de fusils dont le canon luisait vaguement, faisait irruption sur le lieu du campement sans émettre aucun bruit.
Les hommes fouillèrent les buissons, toujours sans bruit, poussèrent quelques exclamations étouffées à la vue du cadavre du lion. Puis, d’un commun accord, s’enfoncèrent à leur tour dans l’étroite gorge où avait disparu Tarzan.