DEUX NAVIRES, AU LARGE
Deux navires venaient de passer le détroit de Gibraltar, et s’avançaient maintenant, à plusieurs dizaines de kilomètres de distance, au large de l’immense Océan.
L’un d’eux, un petit yacht de plaisance, appartenait au richissime lord Tennington. Sur le pont, une jeune fille se tenait pensivement accoudée. C’était Jane Porter. Pour la centième fois, elle revoyait en esprit la scène douloureuse au cours de laquelle Tarzan s’était chevaleresquement incliné devant son cousin Cecil, à qui elle avait promis sa main avant de connaître le fils de la jungle... Elle soupira longuement. Elle avait épuisé tous les délais, tous les prétextes, et au retour de cette croisière sur les côtes d’Afrique, il lui faudrait tenir sa parole et devenir la femme de Cecil.
Sur la passerelle de l’autre paquebot, Tarzan et Hazel Strong bavardaient, allongés sur des chaises longues.
« Oui, dit Tarzan, j'aime infiniment l’Amérique, j'y ai connu là-bas des gens charmants, en particulier une famille de Baltimore, — votre ville, je crois ? — le professeur Porter et sa fille.
— Jane Porter ! s’exclama la jeune fille. Vous connaissez Jane ? Mais c’est ma meilleure amie ! Nous nous aimons comme deux sœurs et je suis bien triste de penser que je vais la perdre.
— Comment cela ? dit Tarzan. Ah ! je comprends, vous pensez que devant se marier et vivre en Angleterre, vous la verrez plus rarement ?
— Oui, et le plus triste pour moi, c’est de songer qu’elle ne sera pas heureuse... Il est affreux de se marier par devoir | Je le lui ai dit, mais elle a des principes et bien qu’elle en aime un autre, elle s’est refusée à rendre sa parole à son fiancé. Rien ne l’empêchera d'accomplir ce mariage insensé, sauf Cecil, lord Greystoke, s’il lui rendait lui-même sa parole.
— Je suis navré pour elle, dit Tarzan d’une voix à peine perceptible.
— Et je suis navrée aussi pour celui qu’elle aime, car il l’aime également. Je ne l’ai jamais vu, mais Jane m'’a parlé de lui pendant des journées entières. C’est un homme étrange, qui a passé toute sa jeunesse dans la jungle africaine, où il partageait la vie des singes. Il n’avait jamais vu un blanc avant de connaître le professeur Porter et Jane.
— Très étrange, en effet!» murmura Tarzan qui se creusait la cervelle pour changer le cours de la conversation. Heureusement, la mère de Hazel Strong vint rejoindre les jeunes gens, et l’on parla d’autres choses.
Les journées s’écoulaient paresseusement à bord du navire. La mer était calme, le ciel clair, et Tarzan passait la plus grande partie des après-midi en compagnie de Mrs. Strong et de Hazel.
Un jour, il trouva la jeune fille en conversation avec un étranger au visage glabre, qu’il n’avait encore jamais aperçu à bord, mais dont pourtant la stature lui parut familière.
« Monsieur Caldwell, dit Hazel en se tournant vers Tarzan, je vous présente M. Thuran, qui était souffrant ces jours-ci, et dont je viens de faire la connaissance.
— J'ai l’impression d’avoir déjà eu l’honneur de vous rencontrer, monsieur, dit Tarzan en s’inclinant courtoisement.
— Je ne sais pas... non, je ne pense pas... » fit l’autre, manifestement mal à son aise.
Et Thuran se retournant vers la jeune fille reprit l’explication interrompue, sur certains détails techniques de la marche du navire.
Tarzan l’écoutait distraitement, et cherchait à se rappeler où il avait bien pu voir déjà cet homme.
Soudain, il tressaillit. L’autre venait de lui décocher un regard inquiet et haineux, sous les lunettes d’écaille dont il s'était paré.
Ce regard avait suffi à Tarzan pour reconnaître Rokoff, bien que celui-ci eût rasé sa barbe, et modifié sa physionomie autant qu'il lui avait été possible de le faire sans recourir à un maquillage apparent. Le pseudo-Thuran, de plus en plus incommodé, salua Hazel, et s’apprêta à s’éclipser.
« Un instant, intervint Tarzan. Si miss Strong le permet, je désirerais vous dire quelques mots, monsieur. »
Thuran marmotta un acquiescement et les deux hommes s’éloignèrent hors de la vue de Hazel, surprise.
« Quel jeu jouez-vous, Rokoff ? fit brusquement Tarzan.
— Je quitte la France, et les possessions françaises, comme je vous l’ai promis, murmura le Russe.
— Je vois cela, maïs j’ai peine à croire que votre présence à bord du même paquebot que moi soit une pure coïncidence. D'ailleurs le croirais-je, votre déguisement m’en dissuaderait immédiatement !
— En tout cas, dit Rokoff, reprenant quelque assurance, ce navire bat pavillon britannique ; vous ne pouvez donc rien élever contre moi, et j’ai bien le droit de me déguiser puisque, vous-même, vous avez cru bon de voyager sous un nom d'emprunt |
— Je n’ai pas l'intention de vous donner mes raisons, dit Tarzan avec calme. Mais je vous ordonne de ne plus approcher miss Strong, qui est une jeune fille respectable, à laquelle un individu de votre espèce ne devrait pas adresser la parole.
— Mais...
— Suffit. Obéissez, ou je n’hésiterais pas à vous faire basculer par-dessus bord, fit sèchement Tarzan. N'oubliez pas qu’au moindre prétexte, je tiendrai parole ! »
Sans répondre, suffocant de rage, Rokoff courut s’enfermer dans sa cabine, où il retrouva Paulvitch, son âme damnée.
« J’enverrais ce maudit Tarzan au fond de la mer, clama Rokoff, si seulement je savais où il a mis les documents !
— Nous n’avons qu’à aller faire un tour dans sa cabine quand l’occasion s’en présentera, fit placidement Paulvitch. Fiez-vous à moi, j'épierai le moment favorable. »
Deux heures plus tard, la chance souriait aux deux aventuriers. Paulvitch avait vu Tarzan sortir rapidement de sa cabine en oubliant d’en refermer la porte à clef. Il se mit aussitôt à la besogne, tandis que Rokoff, dans le couloir, faisait le
guet.
Malgré toute son expérience en la matière, Paulvitch, après avoir tout fouillé, s’apprêtait à abandonner la partie lorsque, au moment de sortir de la cabine, il examina un imperméable que Tarzan avait négligemment jeté sur son lit. D’une poche, il en sortit un pli d’allure officielle, dont l'examen rapide amena un sourire de satisfaction sur ses lèvres, puis, il s’en alla.
La perquisition à laquelle venait de se livrer Paulvitch n’avait laissé aucune trace. Tarzan, lui-même, aurait juré que nul n’était entré dans sa cabine pendant son absence.
De nouveau ensemble, les deux hommes, jubilant, débouchèrent une bouteille de champagne pour célébrer l’heureuse réussite de leur plan.
« N'oubliez pas, objecta Paulvitch, que dès qu’il s’apercevra de la disparition de ce pli, il vous soupçonnera !
— J'espère bien que, dès cette nuit, nous nous débarrasserons définitivement de lui ! » fit Rokoff en ricanant.
Ce soir-là, après que Hazel, fatiguée, eut rejoint sa cabine, Tarzan, comme chaque soir, resta un long moment à l'arrière du navire, à contempler la nuit paisible en fumant une dernière cigarette.
Il était si absorbé dans ses pensées qu’il ne vit pas deux ombres s’avancer prudemment vers lui sur le pont déjà désert.
Soudain, les deux silhouettes se concertèrent d’un signe, et bondirent ensemble sur Tarzan, accoudé au bastingage. Surpris à l’improviste, le géant ne put garder son équilibre, et tomba d’un bloc, au sein des eaux.
Hazel qui, étendue sur sa couchette, rêvait en fixant le hublot de sa cabine, vit passer une masse sombre derrière la vitre épaisse. Elle n’eut pas le temps de voir exactement ce que c’était, et le cœur battant, elle attendait le cri solennel : « Un homme à la mer ! » Pas un bruit ! Tout resta silencieux à bord, et le navire poursuivit sa course.
Hazel, rassurée, ferma les yeux et s’endormit.