‹ Le Retour de Tarzan Burroughs Edgar RiceChapitre 13 sur 26 · LE NAUFRAGE DE L’« ALICE · texte numérisé non relu

LE NAUFRAGE DE L’« ALICE

Le lendemain matin, la place de Tarzan fut vide, à l'heure du déjeuner.

En revanche, Hazel trouva une compagnie agréable en la personne de M. Thuran, qui semblait d'excellente humeur et débordait de gaieté.

Dans le courant de l’après-midi, elle s’inquiéta sérieusement de l’absence de Caldwell, et finit, après quelques hésitations, à faire demander, par un steward, s’il n’était pas souffrant.

Quelques instants après, le steward revint informer miss Strong que M. Caldwell n’était pas rentré dans sa cabine la nuit dernière et que nul ne l’avait vu.

Suivie par l’honnête M. Thuran, qui semblait fort affecté par cet incident, la jeune fille se précipita chez le capitaine pour avoir de plus amples détails sur cette déconcertante disparition.

Le capitaine était lui-même soucieux et embarrassé. Le navire avait été fouillé, la cabine de Caldwell examinée, et il était impossible d’éclaircir ce mystère.

L’enquête à bord se termina, classiquement, par l’hypothèse d’un accident. Hazel, qui se rappelait avec horreur l’objet qui était tombé à la mer, était sûre maintenant que

c'était son compagnon de voyage, et ne put croire à la version officielle de l’accident. Mais quelle autre aurait-elle pu avancer ?

Quant à M. Thuran, il faut lui rendre cette justice qu’il faisait de son mieux pour sortir la jeune fille de la mélancolie dans laquelle elle était tombée. L’idée lui était venue que la riche héritière constituait un parti digne de sa valeur personnelle et, en conséquence, il avait décidé de s’arrêter au Cap aussi longtemps qu’elle y séjournerait.

En effet, dès le débarquement, il devint un visiteur assidu chez l’oncle de Hazel, au Cap, où celle-ci résidait. Ses attentions étaient délicates, elles savaient rester discrètes et ne jamais importuner. La famille Strong accueillit avec plaisir cet étranger courtois et empressé, et considéra bientôt M. Thuran comme indispensable. Enfin, un jour que Rokoff estima l’occasion favorable, il fit sa demande à la jeune fille. Profondément surprise, celle-ci ne répondit qu’évasivement.

« Chère Hazel, dit le soi-disant Thuran, je vous aime depuis le premier jour où je vous ai vue. J’attendrai autant qu’il le faudra, car je suis sûr qu’un amour aussi sincère et aussi profond que le mien sera un jour récompensé. Ne me répondez donc pas maintenant, vous êtes encore indécise, mais dites-moi seulement une chose : n’aimez-vous encore personne ?

— Eh bien, non, dit Hazel. Je n’ai encore jamais considéré aucun jeune homme autrement que comme un camarade, et je ne puis encore vous dire si j’ai pour vous d’autres sentiments que ceux que l’on éprouve envers un très bon ami. »

Rokoff ne pouvait que s’estimer satisfait du résultat de sa démarche, et la nuit même, il échafaudait de magnifiques projets, basés sur la dot imposante de la jeune fille.

Une joyeuse surprise attendait Hazel le lendemain : Jane Porter se présenta à la maison de son oncle. « Chère Hazel, lui dit-elle, en embrassant tendrement son amie, je savais que tu étais en ce moment au Cap, et comme le yacht de Tennington fait une escale ici, je suis venue te trouver aussitôt. »

Des invitations furent échangées entre les hôtes du yacht et les parents de Hazel. M. Thuran y fut convié, reçut lui-même lord Tennington à son hôtel, et sut se rendre agréable au noble Anglais. Incidemment, il lui apprit, comme en confidence, que ses fiançailles officielles avec Hazel n'étaient qu’une question d'opportunité, et il reçut avec une

feinte modestie les chaleureux compliments de Tennington.

Le lendemain, une charmante réception réunissait tout le groupe à bord du yacht, et comme Mrs. Strong et sa fille annonçaient qu’elles devaient repartir bientôt pour l’Amérique, Tennington leur offrit cordialement l’hospitalité à bord du yacht, ainsi qu’à Thuran jusqu’à Londres.

Thuran se confondit en remerciements : justement, il devait se rendre à Londres pour affaires et sans doute ensuite en Amérique. Quant à Jane, elle était heureuse de se trouver avec Hazel sur ce chemin du retour vers l’Angleterre, mais désespérée, en pensant à son mariage qui aurait lieu làbas ; aussi, c’est à peine si elle adressait la parole à Cecil, son fiancé.

Deux jours plus tard, les jeunes filles se tenaient toutes deux dans la cabine de Hazel, qui montrait à Jane quelques photographies de son voyage.

« Tiens ! dit-elle soudain, voici une photo que j'ai prise d’un pauvre garçon que tu connaissais, je crois, John Cald-

well ! Te souviens-tu de lui ? Il m’a dit qu’il avait fait autrefois ta connaissance.

— Je ne me souviens pas, dit distraitement Jane. Montre-moi la photo ?

— Il est tombé à la mer pendant notre voyage, continua Hazel en tendant l’épreuve à son amie.

— Que dis-tu ? cria Jane en jetant les yeux sur l’image. Il s’est noyé ?… Il est mort ?.. Ce n’est pas vrai, n’est-ce pas ?... »

Et elle perdit connaissance.

Quand les soins de Hazel l’eurent ranimée, Jane se mit à pleurer silencieusement.

« Je ne pouvais pas me douter, dit son amie consternée, que la mort de Caldwell te ferait tant de peine...

— Caldwell ? Il ne se nomme pas ainsi !

— Oh ! maïs si : John Caldwell, de Londres.

— Je voudrais croire que je me trompe, dit Jane d’une voix brisée, maïs ses traits sont trop bien gravés dans ma mémoire pour que j'aie fait erreur.

— Que veux-tu dire ?

— Je ne sais pourquoi il a changé de nom... mais ce John Caldwell, qui est mort... était en réalité Tarzan !

— Jane !

— Je ne peux pas me tromper ! Ah ! Hazel, es-tu bien sûre qu’il soit mort ?

— Hélas !

— C’est horrible ! Mort tout seul, dans les abîmes de l'Océan ! Ce cœur vaillant, il a donc cessé de battre... »

Jane ne put continuer, et chancela en proie à une véritable crise nerveuse.

Pendant plusieurs jours, elle fut malade, défendant sa porte à tous, principalement à Clayton. Enfin, lorsqu'elle reparut sur le pont, ses compagnons de voyage ne purent retenir un cri de compassion : ce n’était plus la fraîche jeune fille éclatante de beauté qu’ils avaient connue, mais un triste fantôme aux yeux désespérés…

Avec la maladie de Jane, la malchance s'installa à bord du petit navire. L’une des machines eut une grave avarie, puis le mécanicien en chef se fractura la jambe en essayant de la réparer.

Un pénible pressentiment oppressait les passagers, et chacun d’eux, craignait que ces avertissements du sort ne fussent que les signes avant-coureurs d’une catastrophe plus terrible.

Hélas ! ils n’attendirent pas longtemps. Le petit yacht se trouva pris dans une terrible tempête et, à demi paralysé par

l'arrêt de la machine, il se mit à danser au gré des flots, dans lesquels il commença bientôt à s’enfoncer.

L’équipage et les passagers étaient tous réunis sur le pont. Le capitaine avait averti Tennington que l’Alice ne pouvait plus tenir la mer que pendant vingt minutes environ.

Avec sang-froid Tennington ordonna de mettre les canots à la mer, de les approvisionner rapidement, tandis que les passagers réunissaient en hâte leurs bagages les plus précieux.

Quand les quatre canots de l’Alice furent parés, ils s’éloignèrent doucement de l’épave, emportant l’équipage et les amis de lord Tennington.

Celui-ci, debout sur le dernier canot, regardait mélancoliquement la fin du yacht à bord duquel il avait fait tant de joyeuses croisières.

La nuit, épaisse et lourde, s’écoula. De nouveau le soleil tropical brilla sur la mer apaisée. Jane sommeillait, à demi couchée au fond d’un canot. Lorsque le premier rayon de soleil parut, elle jeta les yeux autour d'elle. Elle se trouvait dans le canot avec trois marins, Clayton et M. Thuran.

Elle contempla la mer, cherchant les autres canots, mais aussi loin que sa vue put atteindre, rien ne troublait plus l’aride monotonie de l’étendue des mers. Ils étaient seuls.

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