‹ Le Retour de Tarzan Burroughs Edgar RiceChapitre 15 sur 26 · NOIR ET BLANC · texte numérisé non relu

NOIR ET BLANC

La bataille avec le lion avait alerté toute une horde de sauvages habitant un proche village, dissimulé dans la dense végétation. Le fauve avait à peine rendu le dernier soupir, que les femmes et les enfants se précipitaient derrière les guerriers d’ébène, en piaillant et en questionnant.

Enfin, ils escortèrent Tarzan jusque dans leur village. Depuis que le noir avait montré l’arme avec laquelle Tarzan avait eu raison de l’animal, et avait mimé la scène du combat, ses congénères entouraient Tarzan d’un respect qui paraissait presque superstitieux.

Profitant de ces bonnes dispositions, Tarzan désigna du doigt un arc, des flèches et un couteau, en indiquant qu’il désirait obtenir les mêmes, mais le chef lui-même donna ses armes au triomphateur du lion.

Le soir même, il y eut un grand festin pour célébrer la victoire de Tarzan. Le guerrier qu’il avait sauvé, et qui n’était autre que le fils du chef, l’avait pris en affection, et lui tendait les meilleurs morceaux.

Après quoi, les guerriers se mirent à danser, mimant le combat contre le lion. En assistant à ce spectacle, Tarzan fut frappé par la beauté régulière des traits de ces hommes, qui, loin d'offrir le profil obtus et la mâchoire bestiale de la plu-

part des indigènes de l’Afrique équatoriale, montraiïent au contraire un visage fin et intelligent.

Il remarqua aussi que ces hommes portaient de lourds ornements aux poignets et aux chevilles, et qu’ils étaient en or massif.

Quand la danse fut finie, il manifesta l’intention de s’en aller, mais ses hôtes montrèrent un grand désespoir, et le supplièrent de rester parmi eux.

Tarzan essaya de leur faire comprendre qu’il reviendrait le lendemain, maïs ils insistaient toujours.

De guerre lasse, Tarzan, qui avait horreur de passer la nuit dans un enclos, bondit aux branches d’un arbre qui étendait ses ramures par-dessus la palissade, et disparut dans le feuillage avant que ses nouveaux amis fussent revenus de leur ébahissement.

Il s’enfonça dans la forêt jusqu’à un endroit qui lui parut confortable, pour y passer la nuït, et le lendemain, il revint au village, aussi inopinément qu'il en était parti.

Les noirs furent d’abord effrayés de cet homme blanc qui tombait d’un arbre comme il serait tombé du ciel, mais en reconnaissant leur hôte de la veille, ils manifestèrent bruyamment leur joie, et s’empressèrent autour de lui.

Pendant quelques semaines, Tarzan vécut ainsi parmi ses nouveaux amis, chassant en leur compagnie le buffle, l’antilope et le zèbre. Bientôt, il connut leur langage, simple et direct, leurs coutumes, et leur religion.

Busuli, le guerrier qu’il avait sauvé, lui raconta quelques légendes de la tribu ; bien des années auparavant, ce peuple avait été nombreux et puissant, mais les marchands d’es-

claves l’avaient décimé, et pour leur échapper, les rescapés s'étaient enfoncés dans la forêt.

« De temps en temps ils nous poursuivaient encore, et malgré la vaillance de nos guerriers, ils parvenaient à s'emparer de l’ivoire et à emmener nos femmes et nos enfants.

« C’est pourquoi le Conseil des Anciens décida que nous partirions vers le Sud, aussi loin qu’il le faudrait pour leur échapper définitivement. Nous avons beaucoup souffert en traversant la terrible jungle, mais après avoir franchi les montagnes, nous sommes arrivés ici, Où nous vivons en paix.

— Et les bandits ne vous ont pas retrouvés ? demanda Tarzan.

— Une fois, l’année dernière, une petite troupe d’Arabes et de Manyémas a essayé de nous assaillir, mais nous les avons repoussés.

« Continuant notre poursuite pendant des jours, nous tenions à les mettre définitivement hors d’état de nuire, mais quelques-uns d’entre eux ont pourtant réussi à nous échapper. »

Tout en parlant, Busuli faisait machinalement tourner autour de son poignet le cercle d’or qui l’enserrait. Les yeux de Tarzan suivirent ce manège, puis désignant l’anneau :

« D'où vient ce métal jaune, Busuli ?

— Au temps de la jeunesse de mon père, notre tribu a pris cet or à des guerriers redoutables qui vivaient dans un grand village construit en pierre, loin d'ici. Depuis cette grande bataille d’où nous sommes sortis victorieux, nous ne les avons plus revus.

— Ton père pourrait-il me raconter ce qu’il a vu dans le pays de ces guerriers ?

— Non, il était trop jeune, mais Waziri, lui, se souviendra peut-être encore. »

Le vieux Waziri renseigna en effet Tarzan : le village des hommes d’où provenaient les ornements d’or se trouvait à vingt jours de distance, en remontant la rivière, dans une vallée creusée entre de hautes montagnes.

Il fut décidé que lorsque la saison des pluies serait terminée, une expédition partirait, conduite par Tarzan et Waziri, vers l’étrange cité. Tarzan dut se contenter de cette promesse, bien qu’il se sentît impatient comme un enfant de partir, à l’aventure, dans cette région inconnue.

Le lendemain, les chasseurs vinrent annoncer au village qu’un troupeau d’éléphants était dans les parages. On consacra la journée entière à la préparation de la chasse : les épieux furent affûtés, les lances aiguisées, et le sorcier

s’affaira à composer des drogues et des amulettes bénéfiques.

Dès l’aurore, les hommes partirent pour la chasse. Ils étaient cinquante, y compris l’homme bronzé, aux cheveux clairs, qu’ils considéraient maintenant comme l’un des leurs.

Après trois heures de marche, ils arrivèrent sur le lieu de la chasse. À partir de ce moment, ils avancèrent plus lentement, avec d'infinies précautions, afin de suivre les traces des pachydermes sans que ceux-ci éventent leur présence.

Tarzan, le premier, découvrit la bonne piste. Son odorat merveilleux, qui tant de fois l’avait averti du danger, le prévint une fois de plus de la présence des éléphants.

Les noirs se montrèrent sceptiques devant son assurance.

« Que l’un de vous me suive », dit Tarzan.

Et il bondit sur le plus grand arbre, s’élevant si rapidement de branche en branche que le meilleur grimpeur de la tribu avait peine à le suivre. Une fois parvenu à la cime de l'arbre, un noir vit, en effet, plusieurs masses d’un gris sombre qui se repaissaient de branchages.

Aussitôt, les chasseurs s’avancèrent à la rencontre des grandes bêtes, tandis que Tarzan poursuivait son chemin, en bondissant toujours d’arbre en arbre. Arrivés en vue des gigantesques animaux, les noirs se concertèrent, et d’un seul mouvement, lancèrent leurs sagaies.

Deux d’entre eux s’étaient écroulés, le cœur percé de part en part, maïs le troisième, traversé par les lances, restait debout, et de ses petits yeux injectés de sang, cherchait d’où venaient ces ennemis qui l’avaient frappé.

Déjà les chasseurs s’étaient enfoncés dans la jungle, mais l’éléphant, surprenant le bruit de leur fuite, se rua dans cette direction en poussant un formidable barrit.

L’arrière-garde des noirs était fermée par Busuli. Le monstre se précipitait derrière lui, à une vitesse encore accrue par la rage. Tarzan, qui avait assisté à toute la scène, du haut d’un arbre, descendit et courut vers la bête en poussant des cris perçants dans l’espoir de détourner son attention.

Mais rien n’y fit, seul un miracle pouvait sauver Busuli. Alors Tarzan se dressa, au milieu du chemin, entre la brute et le chasseur.

À la vue de cet obstacle, constitué par un homme blanc qui brandissait une lance pareille à celles qui l’avaient frappé si douloureusement, l’éléphant barrit de nouveau et se jeta sur le survenant pour le piétiner. Sa fureur l’aveugla si bien qu'il ne s’aperçut pas que son ennemi, courbé entre les hauts piliers de ses pattes, cherchait l’endroit vulnérable pour lui donner le coup de grâce.

Tarzan venait à peine de s’écarter du colosse, que celuici chancela et s’écroula de toute sa lourde masse.

Busuli n’avait pas encore compris à quoi il devait sa délivrance, mais Waziri avait tout vu, ainsi que plusieurs autres guerriers, et ils acclamèrent l’extraordinaire exploit de Tarzan.

Quant au fils de la jungle, fier de sa chasse, il lança son terrible cri de guerre et de victoire.

Peu s’en fallut que les noirs, à cette voix, ne s’enfuient, pleins d’une épouvante superstitieuse et d’une terreur respectueuse devant cet homme, plus brave que les plus braves guerriers, mais qui rugissait comme l’ancêtre des forêts, le grand gorille noir que nul homme ne pouvait se vanter d’avoir approché.

Lorsque Tarzan revint vers eux en souriant, ils se rassurèrent un peu, mais ils ne comprenaient toujours pas. Non, vraiment, il était trop difficile pour leurs cervelles obtuses d'admettre que cette étrange créature, qui sautait d'arbre en arbre comme un ouistiti, pût en même temps être, à terre, un coureur infatigable, avoir un odorat auprès duquel celui des meilleurs chasseurs était médiocre, et que, malgré la couleur de sa peau, il vécût la même vie qu’eux.

En tout cas, cet homme extraordinaire venait de leur permettre de réaliser une chasse fructueuse sans perdre aucun chasseur, ce qui était rare. L’escorte se remit en route vers le village avec des cris joyeux, maïs elle avait à peine parcouru quelques centaines de mètres, qu’un bruit étrange se répercuta au loin.

« Des coups de fusil ! dit Tarzan. Ils viennent de la direction du village !

— Vite, cria Waziri, les pillards sont revenus ! »

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