LES MARCHANDS D'IVOIRE
Les chasseurs se mirent à courir. Pendant quelques instants, la fusillade continua, puis le crépitement des balles se fit plus espacé. La résistance du village devait être terminée, et les assaillants ne pourchassaient plus que quelques fuyards.
Les guerriers avaient à peine couvert la moitié du chemin qui les séparait du village, qu’ils rencontrèrent les premiers fugitifs.
C’étaient une douzaine de femmes et d’enfants, si émus qu’ils avaient peine à raconter à Waziri les circonstances de la catastrophe qui venait de s’abattre sur leur tribu.
« Ils sont aussi nombreux que les arbres de la forêt ! cria enfin l’une des femmes. Ce sont des Arabes et des Manyémas, tous armés de fusils ! Ils se sont jetés sur le village comme une armée de sauterelles, brûlant et pillant tout sur leur passage. »
Peu à peu, d’autres fugitifs arrivèrent parmi lesquels se trouvaient quelques hommes, qui vinrent grossir la troupe des cinquante chasseurs de Waziri.
Le chef envoya des éclaireurs vers l’ennemi. L’un d’eux revint au galop.
« Ils sont tous dans l’enceinte, dit-il, à bout de souffle.
— Bien, répondit Waziri. Nous allons les encercler. »
Il donnait déjà des ordres, lorsque Tarzan s’approcha de lui :
« S'ils ont des fusils, dit-il, nous serons vaincus, et ce sont eux, au contraire, qui achèveront de nous anéantir. Je vais, moi-même, aller en reconnaissance, et je vous dirai ensuite ce que nous devons faire. J’ai l'impression que nous réussirons mieux par la ruse que par la force. Veux-tu m'’attendre, Waziri ?
— Oui, répondit gravement le vieux chef. Va ! »
D’arbre en arbre, Tarzan se dirigea vers le village. Au bout de cinq minutes, il était parvenu dans le feuillage d’un chêne immense qui dominait la palissade, et de là il pouvait voir tout ce qui se passait à l’intérieur de l’enceinte. Il compta cinquante Arabes et environ cinq fois plus de Manyémas. Ceux-ci étaient occupés à se repaître de toutes les provisions de la tribu. Dans un coin, ils avaient massé un certain nombre de prisonniers.
Tarzan vit bien qu'il serait vain d’essayer de charger cette horde bien armée, et il reprit le chemin de Ia forêt, pour prier Waziri d'attendre, et lui soumettre le plan qu’il venait d’échafauder.
Malheureusement, entre-temps, l’un des fugitifs avait informé le vieux chef que son épouse venait d’être victime des pillards. Alors, plein de fureur, Waziri décida de se ruer sans plus tarder contre eux.
Avec de grands cris, et en agitant leurs lances, les guerriers de Waziri se jetèrent donc sur la palissade, mais avant
même qu'ils aient pu l’atteindre, les Arabes avaient ouvert le feu.
Waziri tomba, ainsi qu’une douzaine de ses hommes. Déconcertés et privés de leur chef, les autres refluèrent en hâte vers la forêt, sous le feu continu des ennemis.
Non contents de ce succès, les Arabes sortirent de l'enceinte, et se lancèrent à la poursuite des guerriers, dans l'espoir d’en finir.
Alors Tarzan réunit autour de lui les plus braves et les exhorta à s’égailler dans la jungle et à se tenir hors de portée, individuellement, de l’ennemi, mais de ne rien tenter avant la nuit.
« Suivez mon conseil, et nous vaincrons, dit-il. Cette nuit, revenez tous à l’endroit où nous avons tué les éléphants, et je vous expliquerai mon plan. »
Pleins de confiance, les guerriers acquiescèrent, et se dispersèrent. Quant à Tarzan, il reprit une fois de plus le chemin du village, à travers les arbres. Là il constata que les Arabes et les Manyémas étaient bien partis à la poursuite des fugitifs, laissant le village désert, à l’exception des prisonniers enchaînés et confiés à la garde d’une seule sentinelle.
Le soldat se tenait devant la porte ouverte, regardant vers la forêt, si bien qu’il n’aperçut pas l’agile géant qui, tombant d’une branche d’arbre dans l’enceinte, s’approchait de lui.
Les prisonniers, eux, suivaient du regard, avec une crainte mélangée d’espoir, leur sauveteur. Soudain, le guerrier, flairant un danger, voulut se retourner. Mais il n’en eut
pas le temps, Tarzan l’envoya rouler à terre, d’un seul coup de poing.
Le géant se tourna ensuite sur le groupe haletant des cinquante prisonniers, hommes, femmes et enfants, reliés par le cou à une lourde chaîne. Il n’avait pas le temps de briser maintenant leurs fers. Il leur ordonna donc de le suivre dans l’état où ils étaient, et, s’emparant du fusil et des munitions de la sentinelle, ils prirent tous le chemin de la jungle.
La marche était lente et difficile, car les chaînes de l'esclavage, neuves pour ces gens, entravaient leurs mouvements. De plus, Tarzan était obligé de faire un grand détour pour éviter toute rencontre possible avec les pillards de retour au village.
Il ne put retenir un sourire de satisfaction en pensant à la fureur des Arabes devant leur sentinelle inanimée et la disparition des prisonniers.
Il était plus de minuit lorsque toute la lente caravane approcha de l’endroit du lieu de rendez-vous.
De loin, Tarzan aperçut le feu que les noirs avaient allumé, moitié pour se réchauffer, moitié pour écarter les bêtes fauves. Il héla les guerriers, et ceux-ci, venant à sa rencontre, eurent la joyeuse surprise de retrouver les uns leurs parents, les autres leur femme, parmi les prisonniers délivrés.
Une grande partie de la nuit fut consacrée à fêter dignement le retour de ceux que l’on avait cru perdus à jamais, puis, à l’aube, Tarzan expliqua aux hommes son plan de bataille. Ceux-ci furent d’accord quant au moyen de se débarrasser de leurs indésirables visiteurs.
D'abord, les femmes et les enfants, gardés par vingt des plus vieux guerriers, furent cachés dans une retraite située au fond de la jungle.
Tarzan leur prescrivit de construire des huttes temporaires, car son plan de campagne pouvait prendre plusieurs jours, et même plusieurs semaines, avant d’être réalisé.
Deux heures après l’aube, un mince cercle de guerriers noirs entourait le village. À intervalles réguliers, l’un d’eux se perchaït dans le feuillage d’un des hauts arbres qui bordaïient l'enceinte.
Ils furent bientôt tous installés, silencieusement, dans les branches, invisibles dans le vert sombre et épais de la forêt.
Soudain, un Manyéma, qui dans le village vaquait à ses occupations, tomba, frappé d’une flèche.
Pas un bruit de lutte, pas un cri de guerre, pas de menaces homériques proférées. Rien qu’un silencieux messager de mort, venu de la forêt profonde.
Les Arabes et leurs acolytes se sentirent furieux de cette attaque sans précédent. Ils sortirent hors de l’enceinte, pour aller tirer vengeance de cet outrage, maïs ils s’aperçurent soudain qu'ils ne savaient où aller.
Ils étaient encore occupés à discuter et à palabrer, lorsque l’un d’eux vacilla et tomba : une flèche vibrait encore, plantée dans sa poitrine.
Tarzan avait disposé les meilleurs archers de la tribu dans les arbres environnants, avec mission de ne jamais se montrer, et de ne frapper qu’à coup sûr.
Par trois fois, les Arabes traversèrent la clairière dans la direction d’où semblaient venir les flèches, mais à chaque fois, un dard, venant de l’autre côté, frappait l’un des leurs. Finalement, ils résolurent de battre les fourrés méthodiquement, mais les noirs restèrent introuvables.
Ces attaques sournoises mettaient les nerfs des Arabes à une rude épreuve, quant aux Manyémas, ils étaient véritablement pris de panique. Si l’un s’avançait devant les autres, il était tué ; si celui-ci s’attardait à l’arrière, il était retrouvé percé d’une flèche. C’était déconcertant.
Finalement les Arabes rentrèrent se barricader à l’intérieur du village, les choses n’en allèrent pas mieux. A intervalles variables, que nul ne pouvait prévoir, un homme
tombait pour ne plus se relever.
Bientôt les Manyémas excédés en eurent assez et demandèrent à leurs maîtres arabes de quitter la place, mais les chefs pillards craignaïient de s’enfoncer dans l’hostile forêt où s’embusquaient des ennemis invisibles, et d’autre part, ils désiraient emporter le stock d'ivoire qu’ils avaient découvert dans le trésor de Waziri.
Complètement désemparée, l’expédition chercha un refuge sous le toit de chaume des huttes. Tarzan, du haut de l'arbre où il était tapi, repéra la cabane dans laquelle les chefs arabes avaient pénétré, et descendant silencieusement de branche en branche, arriva presque au-dessus du toit.
Alors, bandant tous ses muscles, il brandit sa lourde sagaie, et l’envoya droit sur le toit qu’elle traversa. Un hurlement l’avertit aussitôt que l’arme avait frappé l’un des occupants de la cabane.
Cet avertissement devait donner aux Arabes la certitude qu’ils ne seraient en sécurité nulle part dans ce village.
Tarzan reprit le chemin de la forêt, rassembla ses guerriers, et se dirigea avec eux vers le Sud, afin d’y prendre du repos et de la nourriture.
Des sentinelles avaient été postées de place en place, sur la route du village, au cas où les Arabes, exaspérés, se lanceraient dans une nouvelle expédition, mais prudemment, ceux-ci restèrent à l’abri.
En passant en revue les combattants, Tarzan leur fit remarquer qu'aucun d’eux n’avait reçu la moindre écorchure, alors que les forces ennemies avaient diminué d’au moins vingt unités.
Pleins d’ardeur et d’enthousiasme, et pour couronner leurs hauts faits, les guerriers n’imaginèrent rien de mieux que de courir de nouveau à l’assaut du village, afin d’anéantir le restant des Arabes. Ils se réjouissaient déjà de leur victoire sur les Manyémas qu’ils haïssaient tout particulièrement, quand Tarzan intervint :
« Vous êtes fous ! leur cria-t-il avec irritation. Je vous ai montré la seule façon d’agir pour triompher de ces ennemis. Vous êtes tous sains et saufs : tandis qu’avec vos méthodes, trente d’entre vous seraient tombés, sans avoir pu seulement blesser un Manyéma. Vous continuerez à vous battre comme je vous l’ai enseigné, ou bien je vous abandonneraïi et retournerai dans mon pays ! »
Cette menace produisit son effet, et les guerriers, assagis, promirent de lui obéir scrupuleusement, pourvu qu'il restât parmi eux.
« Très bien, dit alors Tarzan. Nous allons retourner passer la nuit au campement des éléphants. J’ai un plan qui donnera aux Arabes une idée de ce qu’ils risquent s’ils s’obstinent à rester dans ce pays, mais je n’ai besoin d’aucun de vous pour l’exécuter. Pour l'instant, partons !
— Ne continuerons-nous pas à tirer sur les Arabes cet après-midi ? dit timidement un guerrier.
— Non ! Si nous leur laissons un peu de répit, ils reprendront confiance et seront d’autant plus terrifiés quand nous recommencerons. »
Ils revinrent donc au camp de la nuit précédente, et après avoir allumé de grands feux, ils discutèrent des aventures de la journée jusque fort avant dans la nuit.
Tarzan se réveilla, un peu après minuit, se leva, et silencieusement s’engouffra dans les épaisses ténèbres de la forêt.
Une heure plus tard, il parvenait à l’orée de la clairière, devant le village. Un feu de camp était allumé derrière la palissade. Tarzan rampa à terre jusqu’à la barrière, et, à travers les interstices, aperçut une sentinelle qui somnolait à côté du feu. Toujours sans bruit, Tarzan gagna l’arbre qui lui permettrait de sauter aisément à l’intérieur de l’enceinte. Il avait emporté toutes ses armes, y compris le fusil arraché à l’autre sentinelle. Pourtant, il l’abandonna, ainsi que sa sagaie et son lasso, et il s’avança vers le guerrier endormi.
Comme une panthère, il bondit sur l’homme, et le réduisit à l'impuissance avant même qu'il ait pu sortir de son hébétude.