LE CHEF BLANC DES WAZIRIS
Tarzan se saisit du corps inanimé de l’homme et, s’emparant de son fusil, traversa silencieusement le village endormi, puis il cacha sa victime dans les branches de son arbre.
Là, il visa soigneusement l’une des huttes où les chefs arabes avaient élu résidence, et tira. Un cri lui répondit : cette fois encore, il avait visé juste.
Aussitôt après le coup de feu, il y eut un instant de silence et de stupeur dans le camp, puis Arabes et Manyémas sortirent de leurs huttes comme des fourmis enfumées, plus épouvantés encore que furieux.
Lorsqu'ils eurent découvert la mystérieuse disparition de leur sentinelle, leur terreur fut à son comble, et ils se mirent à tirer à tort et à travers.
Tarzan profita du bruit de cette fusillade pour abattre encore un nouveau guerrier.
Devant ce nouvel exploit les Arabes restèrent un instant figés, puis ils furent obligés d’user de toute leur autorité pour empêcher les Manyémas de s’enfuir et de gagner la jungle, qu’ils jugeaient, à cet instant, moins dangereuse que ce terrible village.
Pourtant, nulle nouvelle attaque ne se produisit. Alors les occupants du village décidèrent de regagner leurs huttes, lorsqu'ils levèrent la tête avec inquiétude : un formidable rugissement venait de se faire entendre dont ils ne pouvaient s’expliquer l’origine.
C’était Tarzan, qui, profitant de l’inattention des pillards, leur lança sur la tête, du haut de son arbre, le corps de la sentinelle.
Sans même regarder ce qui venait de tomber, les Arabes et les Manyémas se mirent à fuir dans toutes les directions, persuadés qu’un nouvel ennemi leur arrivait par ce chemin original.
Sans attendre un seul instant la suite de l’événement, Tarzan reprit silencieusement la route du camp de Waziri.
Pendant ce temps, l’un des Arabes, plus hardi que les autres, s’approcha de l’objet tombé du ciel, qui, inerte, semblait inoffensif. Arrivé tout près, il constata que c’était le corps d’un homme, et se penchant plus près, il reconnut la sentinelle disparue !
Ses compagnons se rassemblèrent autour de lui, et après le premier moment de stupeur, lancèrent une volée de balles dans le feuillage de l’arbre du haut duquel était tombé le corps. Si Tarzan y était demeuré, il eût été immanquablement transpercé !
Bien entendu, l’événement inexplicable qui venait de se produire avait mis le comble à la frayeur des Manyémas dont une partie s’enfuit aussitôt dans la jungle, malgré les objurgations des Arabes.
Quant à ceux, moins prompts, que leurs maîtres réussirent à retenir, ils ne consentirent à rester au village que sur la promesse formelle de partir le lendemain dès l’aube.
C’est ainsi que lorsque de bonne heure, le matin suivant, Tarzan et ses guerriers revinrent à l’attaque du village, les Manyémas étaient déjà prêts à quitter le camp maudit, chargés de tout l’ivoire qu'ils avaient raflé dans les cachettes de Waziri.
Alors Tarzan grimpa dans un arbre proche, et faisant un porte-voix de ses deux mains arrondies autour de sa bouche, il proféra d’une voix solennelle ces mots qui vinrent glacer d’épouvante les malheureux Manyémas :
« Pourquoi emportez-vous l’ivoire ? Ceux qui vont mourir n’ont pas besoin d'ivoire. Et vous allez mourir si vous emportez le trésor de Waziri ! »
Quelques-uns des noirs lâchèrent aussitôt leur charge du précieux butin, terrorisés par la phrase menaçante qu'ils venaient d’entendre. Mais les Arabes, furieux, brandirent leurs fouets et les Manyémas, pour échapper à la menace la plus immédiate, se résignèrent à reprendre leurs fardeaux.
Ce fut ainsi que la horde des pillards abandonna le village de Waziri, en emportant un butin d'ivoire qui aurait pu suffire à la rançon d’un roi.
Les Arabes partirent dans la direction du Nord, pour retourner au camp qu’ils avaient établi, au-delà du fleuve Congo, sans remarquer qu’ils étaient suivis et entourés par des ennemis silencieux et inlassables.
En effet, sur les ordres de Tarzan, les guerriers noirs avaient laissé les Arabes s’enfoncer dans la forêt, et, à
chaque instant, un porteur ou un guerrier s’effondrait, frappé par une flèche qu’il n’avait même pas entendu siffler.
Les Arabes avaient fort à faire pour empêcher leurs hommes d'abandonner leur charge d'ivoire et de s’enfuir comme des lièvres dans tous les sens.
Enfin, ce jour, qui pour les pillards n’avait été qu’un long et terrible cauchemar, fit place à la nuit, et les Arabes établirent un camp, qu'ils fortifièrent de leur mieux dans une petite clairière au bord d’une rivière.
Hélas ! la nuit ne devait leur apporter aucun répit.
De temps à autre, une sentinelle tombait, et il fallait la remplacer aussitôt. Les Arabes, furieux et épouvantés, comprenaient que cette tactique diabolique allait avoir raison d’eux, avant qu'ils pussent même se venger sur un seul de leurs ennemis ; aussi, dès l’aube, reprirent-ils leur route, maltraitant les Manyémas abrutis par la terreur.
Pendant trois jours, ils gravirent un véritable calvaire. Au matin du quatrième jour, les Arabes durent sévir afin que les noirs consentissent à se remettre en marche.
Enfin, au moment où les Manyémas, parmi lesquels grondait une sourde révolte, allaient se résigner à se recharger du butin volé, une voix résonna, claire et vibrante dans les frondaisons de la jungle :
« Aujourd’hui, vous mourrez tous, Manyémas, si vous n’abandonnez pas ce butin! Révoltez-vous contre vos maîtres cruels ! Vous êtes armés, débarrassez-vous de ces Arabes et vous serez nos alliés. Nous vous laisserons en paix regagner votre village. Luttez avec nous contre vos tyrans, ou bien, Manyémas, tous, vous mourrez aujourd’hui ! »
En entendant cette voix solennelle, qui semblait celle d’un dieu, hôte des forêts, les pillards étaient demeurés immobiles, comme pétrifiés.
Quant aux Manyémas, ils avaient changé de rapides regards, tandis qu’un nouvel espoir naïissaiïit dans leur âme.
Les Arabes n'étaient plus qu’une trentaine, contre cent cinquante noirs tous armés.
Comprenant le péril, les Arabes se ressaisirent et leur scheik ordonna le départ d’une voix brève, en brandissant un fouet. Au même instant, un noir laissa choir son fardeau, refusa d’obéir, et saisissant son fusil, il tira sur ses maîtres.
Le camp devint aussitôt le théâtre d’une véritable bataille. Les Arabes, massés en carré, se défendirent vaillamment, mais, accablés par le nombre, et par une pluie incessante de flèches lancées des arbres avoisinants, ils succombèrent les uns après les autres jusqu’au dernier.
Lorsque la lutte fut terminée, Tarzan parla de nouveau aux Manyémas :
« Rechargez-vous de l’ivoire que vous avez volé, et rapportez-le au village de Waziri. Nous ne vous ferons aucun mal. »
Tout d’abord, les Manyémas hésitèrent. Ils ne se sentaient pas le courage de revivre les trois terribles journées qu'ils venaient de passer. Ils pérorèrent tout bas, discutant avec animation. Enfin, l’un d’eux se tourna dans la direction où avait retenti la voix :
« Qui nous dit que vous ne nous ferez aucun mal, une fois que nous serons de retour dans votre village ! dit-il.
— Vous avez notre promesse, répondit Tarzan, toujours invisible. Craignez d’éveiller notre colère en nous résistant, car alors, vous ne sortirez pas vivants de cette forêt !
— Qui es-tu, toi qui nous parles ? cria alors le Manyéma, montre-toi, et après nous te répondrons.
— Me voici ! » dit Tarzan.
Et il émergea des frondaisons, debout sur une branche élevée.
À la vue de ce géant blanc et nu, les Manyémas restèrent pétrifiés de surprise.
« Vous pouvez avoir foi dans mes paroles, reprit Tarzan d’une voix lente. Obéissez à mes ordres et aucun mal ne vous sera fait. Lorsque vous nous aurez rendu notre ivoire, vous serez libres de rentrer dans votre village, et nous vous accompagnerons même jusqu’à la frontière de notre territoire, sinon, nous continuerons ce que nous avons fait durant
les trois jours qui viennent de s’écouler. »
Cette menace acheva de décider les Manyémas, et, après un ultime échange de paroles, ils reprirent leurs fardeaux, rebroussant chemin dans la direction du village de Waziri.
Trois jours plus tard, ils étaient aux portes du village. Là, Tarzan eut besoin de toute sa force de persuasion pour empêcher ses guerriers de foncer sur les Manyémas qui étaient maintenant à leur merci, et de venger ainsi les victimes du pillage.
Enfin, il réussit à les convaincre de laisser les Manyémas camper paisiblement de l’autre côté de la palissade.
Cette nuit-là, une grande palabre devait avoir lieu pour célébrer la victoire des Waziris, et élire un nouveau chef. Depuis la mort du vieux Waziri, Tarzan avait pris le commandement des opérations, qui lui avait été concédé par consentement unanime et tacite. Les guerriers avaient été trop occupés pour trouver le temps de choisir un autre chef parmi eux, et avaient compris, étant assez intelligents, que c'était la tactique de Tarzan, uniquement, qui les avaient conduits à la victoire.
Le Conseil des guerriers s’était donc rassemblé autour du feu, pour discuter les mérites respectifs des candidats à la succession du vieux chef. C’est Busuli qui parla le premier :
« Depuis la mort de notre roi, il n’est qu’un guerrier qui s’est montré digne d’être notre chef, et capable de lutter victorieusement contre nos ennemis et de nous faire triompher, alors même que tout semblait perdu pour nous. C’est l’homme blanc qui nous a guidé pendant ces derniers jours ! »
Alors Busuli se leva d’un bond, et agitant sa lance dans les airs, se mit à danser lentement autour de Tarzan en chantant, en mesure : « Waziri, roi des Waziris ; Waziri, vainqueur des Arabes ; Waziri, roi des Waziris ! »
L’un après l’autre, les guerriers se joignirent à Busuli, pour marquer ainsi qu'ils se ralliaient à son opinion.
Pendant ce temps, les femmes s’étaient groupées autour du cercle, en frappant dans leurs paumes au rythme de la danse et du chant des guerriers.
Au milieu du cercle, Tarzan était assis immobile.
Selon la coutume de la tribu, il devait adopter le nom de celle-ci, et s’appeler désormais comme son prédécesseur, Waziri, chef des Waziris.
La danse se faisait de plus en plus rapide, les chants de plus en plus aigus. Les lances étaient maintenant brandies frénétiquement, et le sol retentissait sourdement sous les pieds nus qui le foulaient : scène curieuse qui rappelait les premiers âges de l’humanité.
Cette frénésie gagnait peu à peu Tarzan, comme un alcool grisant, et se dressant à son tour, il se joignit à la danse. Au centre de l’anneau des corps noirs qui se tordaient, il dansait maintenant, lui aussi, gesticulant et criant.
Il rejetait avec bonheur jusqu’au souvenir de cette civilisation qu’il avait été sur le point d'adopter, se replongeant avec délice dans la vie sauvage et libre pour laquelle il était fait, se réjouissant de son élection comme chef de ses compagnons noirs.
Ah ! si la frêle et délicate Olga de Coude l’avait vu en ce moment... aurait-elle reconnu le jeune homme bien rasé, bien vêtu, aux manières irréprochables, qui avait éveillé en elle tant de sympathie quelques mois plus tôt ! Et Jane Porter ? Qu’aurait-elle pensé de ce chef guerrier, dansant nu au milieu de son peuple ? Et d’Arnot ? d’Arnot qui s’était donné tant de mal pour polir et civiliser Tarzan ! Auraïit-il reconnu en ce sauvage hurlant l’élève docile qu’il avait fait élire membre des clubs les plus aristocratiques de Paris ?
De tout ceci, Tarzan n'avait cure. Il était aussi fier et heureux d’avoir été pris pour chef par ces sauvages incultes, que s’il avait été nommé empereur d’un grand pays.