LA LOTERIE DE LA MORT
Après le naufrage de l’Alice, Jane Porter avait été la première à se réveiller, parmi ses compagnons d’infortune, qui sommeillaient encore, couchés dans le fond de l’embarcation.
Soudain, la jeune fille s’aperçut que l’esquif était maintenant solitaire, sur l’étendue de l’Océan, et son cœur se remplit d’appréhension. Elle eut la sensation d’être abandonnée sans recours, avec ceux qui partageaient son sort.
Clayton se réveilla à son tour. Il lui fallut quelques instants avant de reprendre contact avec la tragique réalité et de se rappeler les terribles événements de la nuit précédente. Enfin, ses yeux tombèrent sur la jeune fille, prostrée dans un coin de la barque.
« Jane ! s’écria-t-il. Dieu merci, au moins nous restons ensemble !
— Regardez, dit la jeune fille d’un ton grave. Nous sommes séparés des autres barques ! »
Clayton scruta l’horizon dans toutes les directions, sans rien apercevoir.
« Que peut-il être arrivé ? murmura-t-il en réfléchissant. Ils ne peuvent avoir sombré, la mer est absolument calme. »
Il réveilla ses compagnons et les mit au courant.
« Il est préférable que les barques se soient dispersées, dit un marin. Elles sont toutes approvisionnées comme nousmêmes, et en prenant une route différente, nous avons plus de chance qu’une des quatre barques soit aperçue par un navire qui, ensuite, cherchera les trois autres. »
Comme, de toutes façons, il était impossible d’y porter remède, on se résigna à partager l’optimisme du marin, mais bientôt une nouvelle déception vint jeter la discorde dans le petit groupe.
Il avait été décidé que l’on ramerait à tour de rôle, dans la direction de l’Est, vers le continent, mais lorsque l’on chercha les rames, on s’aperçut que, pendant le sommeil écrasant qui s’était emparé de chacun, elles étaient tombées à l’eau.
D’aigres paroles furent échangées, les marins, furieux les uns contre les autres, étaient sur le point d’en venir aux mains, lorsque Clayton s’interposa et ramena le calme.
Quelques instants plus tard, une nouvelle querelle éclata suscitée par M. Thuran qui donnait des conseils de son cru à l’homme de barre.
« Fichez-moi la paix ! répondit hargneusement celui-ci. Vous n'’êtes pas le capitaine de cette barque, je pense, et un fichu pékin comme vous ferait mieux de se taire et d’écoper l’eau qui alourdit le bateau.
— Ce n’est pas une mauvaise idée », répliqua M. Thuran avec souplesse. Puis se tournant vers le troisième marin, Wilson, il lui lança négligemment : « Passez-moi donc une de ces boîtes de conserves, mon brave, je vais la vider et m’en servir pour écoper.
— Prenez-la vous-même », dit brusquement l’homme.
Une altercation s’ensuivit, et Clayton dut encore intervenir, mais lorsqu'il voulut prendre les conserves, des protestations véhémentes s’élevèrent, cette fois contre lui, l’accusant de vouloir contrôler les provisions et même de chercher à s’attribuer la part du lion.
Finalement, il fut décidé que les quatre boîtes de conserves et les deux bidons d’eau seraient divisés en deux lots égaux, l’un pour les trois matelots, l’autre pour les trois passagers.
Une fois le partage ainsi réglé, chacun des deux groupes se mit en devoir d’ouvrir l’une des précieuses boîtes, pour satisfaire la faim qui commençait à se manifester.
Tout à coup, une série d’imprécations, de cris et de jurons s’éleva dans le camp des marins. Clayton s’y précipita pour en connaître la raison.
« Nous sommes volés ! hurlait Wilson. Cette boîte de ferblanc ne contient... que du savon noir ! »
En pâlissant, Clayton ouvrit à son tour la boîte sur le contenu de laquelle il comptait pour le repas de son groupe... celle-ci, aussi, ne contenait que du savon noir.
L’une après l’autre, toutes les boîtes furent ouvertes, et la tragique réalité apparut : ils ne possédaient pas un gramme de nourriture sur la barque !
« Enfin ! fit le vieux Tomkins, en reprenant le premier son sang-froid, il vaut mieux que cette mésaventure nous arrive avec la nourriture qu'avec l’eau. On peut subsister sans manger, mais pas sans boire. »
Il parlait encore que déjà Wilson s’approchait d’un des bidons, et l’ouvrait avec précaution. Le troisième marin, Spider, approcha une tasse pour ne pas perdre une goutte du précieux liquide, mais dès qu’il en eut approché les lèvres, il poussa un cri...
Les bidons contenaient du pétrole !
Bien entendu, se rendant à l’évidence, la soif et la faim se firent plus âprement sentir. Bientôt, les jours suivants, la situation devint plus horrible. Les yeux las et rougis ne cessaient de consulter l’horizon, de l’aube jusqu’à la nuit tombante, et les nuits s’écoulaient péniblement.
Les matelots mangèrent leurs ceintures de cuir et la tige de leurs souliers, malgré les objurgations de Clayton et de Thuran qui, à juste titre, leur firent observer que ces dérivatifs ne faisaient qu’augmenter leurs souffrances.
La faiblesse de ces pauvres gens était devenue telle qu'ils n’avaient plus la force de mâcher ce cuir avec lequel ils essayaient de tromper leur faim.
Tomkins fut le premier qui succomba. Une semaine après le jour du naufrage, le matelot périt dans de grandes souffrances.
Pendant plusieurs heures, son corps resta au fond du bateau. Enfin, Jane, incapable de supporter plus longtemps cette vue, murmura à Clayton :
« Ne pourriez-vous le jeter par-dessus bord ? »
Se levant péniblement, Clayton se rapprocha du malheureux et essaya de le soulever, mais il était bien trop affaibli pour y parvenir tout seul.
« Aidez-moi ! dit-il à Wilson qui, à ses côtés, jetait un singulier regard sur les restes de son compagnon.
— Pourquoi voulez-vous le jeter ? dit le matelot.
— Il faut le faire maintenant, avant que nous soyons trop faibles pour fournir cet effort, répliqua Clayton. Songez que, sous ce soleil de plomb, le voisinage de ce corps sera intenable, demain.
— Gardons-le encore, murmura Wilson. Peut-être aurons-nous besoin de lui. »
Clayton comprit la mauvaise idée qui venait de germer dans le cerveau du matelot. Alors se tournant vers Thuran :
« Venez vite m'aider, car nous allons assister à de pénibles choses, si ce malheureux ne disparaît pas avant la tombée de la nuit. »
Wilson tenta de s’opposer, mais lorsqu'il s’aperçut que son camarade Spider s’était rangé aux côtés de Clayton et de Thuran, il abandonna la lutte, s’assit d’un air boudeur, et regarda les trois hommes qui unissaient leurs dernières forces pour mettre leur projet à exécution.
Vers le soir, Wilson commença à grommeler et à se parler à lui-même, sans quitter Clayton des yeux.
Le jeune homme, oppressé par le sentiment du danger que pouvait faire courir aux naufragés cet homme que la raison abandonnaiït, n’osa pas s’endormir et lutta de toutes ses forces contre la fatigue. Pourtant, il céda et s’assoupit. Un léger bruit le réveilla quelques heures plus tard. Il aperçut Wilson, qui rampaïit vers lui.
Jane, réveillée au même instant, poussa un cri.
Malgré leur faiblesse, Clayton, Thuran et Spider réussirent à maîtriser Wilson, qu’ils jetèrent presque inanimé dans le fond de la barque.
Le malheureux semblait apaisé et s’était lancé dans un grand discours inintelligible, entrecoupé de sanglots, puis, tout à coup, sans que rien ait pu laisser prévoir cet acte, il se releva et tomba à l’eau !
Cette scène avait frappé les nerfs malades des survivants. Spider pleurait, Jane priait, Clayton se cachaït le visage entre les mains, et M. Thuran, assis à l’arrière, semblait réfléchir profondément.
Il fit part du résultat de ses méditations, le lendemain matin, à ses compagnons, Spider et Clayton.
« Vous savez, leur dit-il, le sort qui nous attend inéluctablement si nous ne sommes pas recueillis, d’ici un jour ou deux jours au plus tard. Or, cette partie de l’Océan est déserte, et nous n’avons pas encore vu la moindre fumée nous annonçant le passage d’un navire. Nous pourrions encore espérer si nous possédions quelque nourriture, mais nous n’en avons pas. Nous devons donc choisir dans l’alternative suivante : ou bien mourir tous dans quelques heures, ou bien que l’un de nous se sacrifie pour sauver les autres. Comprenez-Vous ce que je veux dire ? »
Jane Porter, en entendant ces mots, crut qu’à son tour la raison l’abandonnaït. Qu’une telle proposition fût émise, non par un barbare, mais par un homme civilisé et même cultivé, la chose lui semblait impossible !
« Eh bien, nous mourrons tous ensemble, dit Clayton, surpris et choqué.
— C’est la majorité qui décidera, répliqua M. Thuran, mais miss Porter n’a pas à donner sa voix, puisque ceci ne la concerne pas.
— Et comment déciderons-nous celui qui... demanda Spider.
— Par le sort, dit Thuran. Il me reste quelques pièces d’un franc dans ma poche, elles différencient les unes des autres par le millésime : celui qui tirera la plus ancienne en date sera... le condamné.
— Je n’accepterai jamais une chose pareille, dit Clayton avec dégoût.
— Vous ferez ce que la majorité décidera, ou bien vous serez choisi d’office ! décréta Thuran. Allez au vote. Je suis pour l’adoption de mon plan, et vous, Spider ?
— Moi aussi, dit le matelot en hésitant.
— La majorité s’est donc déclarée, maintenant tirons au sort. »
Il commença ses préparatifs pour l’infernale loterie qu’il venait de préconiser, tandis que Jane Porter, terrifiée, le contemplait, de ses yeux grands ouverts.
M. Thuran choisit six pièces d’un franc parmi la monnaie qui se trouvait dans sa poche, et tandis que ses deux compagnons suivaient ses gestes de près, il tendit les six pièces à Clayton.
« Regardez-les, dit-il. La plus ancienne est datée de 1875, et la dernière frappée de cette année. »
Clayton et le matelot examinèrent les pièces. Elles paraissaient identiques, à l'exception du millésime. Ils se déclarèrent donc satisfaits. Pourtant, s’ils avaient su que le toucher de M. Thuran était exercé par le maniement adroit des cartes, ils auraient été moins certains de l’aveuglement du sort. La pièce de 1875 était imperceptiblement plus mince que les autres, mais il était impossible de s’en apercevoir.
Ce fut sur celle-ci que Thuran comptait pour faire tomber le choix fatal. Alors, il disposa les pièces sous une couverture, et annonça le tirage.
« Qui est-ce qui commence ? » demanda-t-il, sachant par expérience que la majorité des gens préfère inconsciemment jouer en dernier lorsqu'il s’agit d’une loterie où nul ne souhaïte de gagner.
En effet, Spider déclara qu’il préférait tirer le dernier, tandis que Clayton haussait les épaules en signe d’indifférence. Cela faisait l’affaire de Thuran qui, lui, préférait au contraire être le premier, pour des raisons qu’il était seul à connaître.
Il plongea donc la main sous la couverture, et ses doigts déliés palpèrent hâtivement chaque pièce, tâtant et repoussant aussitôt la pièce fatale. Une seconde après, il sortit sa main, tenant une pièce datée de 1888. Le tour de Clayton arriva. Sa main émergea de dessous la couverture, une pièce d’un franc dans la paume, mais le jeune homme n’osa pas tout de suite la regarder. Thuran se pencha et lut la date à haute voix : 1901.
À son tour, Spider s’avança. S’il ne tirait pas la pièce de 1875, il faudrait recommencer...
Le marin suaït à grosses gouttes. Il s’aperçut un peu tard qu’en choisissant de tirer le dernier, il n’avait plus que trois chances contre une de se tirer d'affaire, tandis que Clayton en avait eu quatre, et M. Thuran cinq. Enfin, après de longues hésitations, Spider plongea la main sous la couverture et la sortit : alors, il eut un éblouissement, et faillit tomber. Clayton et Thuran se penchèrent sur lui et examinèrent la pièce qu'il tenait dans sa main crispée. Ce n’était pas celle de 1875.
Il fallait donc recommencer. Cette fois encore, le Russe sut choisir hâtivement une pièce sans danger. Clayton s’avança et Jane ferma les yeux, tandis que Spider fixait au contraire sur lui un regard avide, car si la chance favorisait encore Clayton, elle se réduisait d’autant pour lui.
Enfin, Clayton sortit sa main, il la tenait serrée et ne l’ouvrait pas. Spider impatient lui cria :
« Vite. Montrez-la-moi. »
Clayton ouvrit sa main, et le malheureux matelot jeta un cri. Ce n’était toujours pas la pièce fatale. Vert d’angoisse, Spider, qui se repentait amèrement maintenant d’avoir accepté le diabolique marché, plongea la main sous la couverture. Il regarda la pièce qu’il venait de tirer, eut une horrible grimace et la jeta à terre. Elle portait la date de 1875...
Il regarda autour de lui et, avant que Clayton ait pu l’en empêcher, se précipita dans l’eau.
Cette scène rapide et inattendue avait consterné les naufragés qui restèrent inconscients durant tout le restant de la journée. Enfin, le lendemain, Thuran se dirigea vers Clayton.
« Nous devons décider celui qui doit se sacrifier, avant d’être complètement épuisés », murmura-t-il.
Clayton très affaibli ne se rendait plus compte de l’affreuse proposition. Jane était mourante, et la pensée que son sacrifice ou celui de Thuran lui rendrait au moins temporairement des forces lui donna le courage d’accepter.
Mais cette fois, le sort, aidé par Thuran, ne pouvait aboutir qu’à un seul résultat : Clayton finit par saisir la pièce de 1875.
« Quand ? dit-il simplement à Thuran.
— Tout de suite, fit le Russe.
— Non, dit Clayton avec fermeté. Vous attendrez la nuit. Je ne veux pas que Jane voie cela. »
Et tandis que Thuran étouffait un juron de désappointement, Clayton se traîna jusqu’à Jane, contemplant sans se lasser ce visage émacié, ces paupières flétries, cette bouche desséchée, cette loque humaine qui, jadis, avait été la plus jolie jeune fille de Baltimore. La nuit tomba sans qu'il s’en rendît compte. Il était toujours près de Jane quand la voix de Thuran le rappela à la réalité.
« Je viens », dit Clayton, docilement, en jetant un dernier regard sur Jane.
Il essaya d'avancer, mais ses dernières forces avaient tellement diminué, qu’il fut incapable d’esquisser un geste.
« Venez, dit-il faiblement. Moi, je ne peux plus bouger.
— Ah] murmura Thuran, vous voulez vous soustraire au sort qui vous est réservé. »
Le Russe, à son tour, essaya d’avancer, mais lui aussi fut paralysé par la faiblesse.
« Tu m'as trahi, chien maudit ! hurla-t-il d’une voix épuisée. C’est trop tard maintenant.
— Non, dit Clayton. Puisque le sort m’a désigné, j’accepte ce sacrifice, mais qu’il vous permette au moins de veiller un peu plus longtemps sur Jane ! » Alors réunissant toute son énergie, il progressa d’un demi-mètre, mais l’effort avait été si grand qu'il perdit connaissance. Alors une main débile l’attira faiblement