LA PRÊTRESSE
Tarzan crut que cette femme venait le sauver, mais il s’aperçut vite qu’elle faisait seulement le simulacre d’abattre sa matraque, et que les hommes s’écartaient sans protester ; alors il comprit qu’il ne s’agissait que d’une nouvelle phase de la cérémonie.
La nouvelle venue s’inclina sur Tarzan, et trancha d’un coup de poignard la corde qui lui liait les chevilles. Elle lui passa ensuite cette corde autour du cou, et, lorsqu'il se fut levé, lui fit signe de la suivre, ce que Tarzan fit sans résistance, comprenant qu’il était inutile de lutter contre la horde qui l’entourait.
Ils allèrent de salle en salle, jusqu’à une vaste pièce au centre de laquelle s’érigeait un autel. C’est alors que Tarzan comprit le sens de la cérémonie qui venait de se dérouler.
Il était tombé entre les mains des derniers descendants des Adorateurs du Soleil. Le rayon de cet astre tombant sur lui était le signe que le Dieu acceptait le sacrifice, et l'intervention symbolique de la prêtresse signifiait qu’elle venait arracher la victime aux humains pour l’offrir à la flamboyante divinité.
Les fidèles étaient disposés en une longue file. Tandis que la prêtresse aidait Tarzan à gravir les marches de l’autel, de l’autre côté de la pièce une autre procession effectuait si-
lencieusement son entrée. C’étaient des femmes, vêtues exactement comme les hommes, mais mieux proportionnés, avec des traits plus fins et des yeux qui semblaient annoncer une intelligence plus éveillée que celle de leurs seigneurs et maîtres.
Alors la mélopée reprit, sur un rythme plus rapide, et lentement une femme s’avança, émergeant de la galerie sombre qui faisait face à l’autel.
C'était la grande prêtresse. Elle était couverte de joyaux qui étincelaient faiblement dans l’ombre, et portait un poignard constellé de diamants à la ceinture.
Lorsqu'elle pénétra dans la salle, le chant s’interrompit net et les fidèles s’agenouillèrent à son passage, tandis qu’elle se dirigeait d’un pas solennel vers l’autel. À haute voix, elle entama une invocation interminable, en une langue que Tarzan ignorait totalement.
Enfin, ses yeux se posèrent sur Tarzan, et semblèrent exprimer un étonnement mêlé de curiosité. Elle lui adressa quelques mots et s’arrêta, comme pour attendre une réponse.
« J’ignore votre langage, dit Tarzan. Peut-être en connaissez-vous un autre ? »
Mais il eut beau répéter cette phrase dans toutes les langues qu’il parlait, en français, en anglais, en arabe, en waziri, et dans le sabir de la côte occidentale d'Afrique, elle secoua la tête avec impatience pour montrer qu’elle ne comprenait pas.
La grande prêtresse se détourna alors, et les fidèles reprirent leur danse et leur chant, puis sur un ordre bref, ils se précipitèrent sur Tarzan et le couchèrent sur l’autel.
Debout devant la victime, la grande prêtresse éleva lentement son arme étincelante, en murmurant des invocations, d’une voix d’abord lente, puis de plus en plus rapide et saccadée.
L’assistance était silencieuse quand, tout à coup, le bruit d’une altercation monta du fond de la salle, et une voix glapissante et furieuse lança des cris inarticulés.
Interdite, la prêtresse se tut. Tarzan tourna la tête, et aperçut un être hirsute au regard étrange qui assenaïit des coups terribles de sa matraque sur tous les fidèles qui l’empêchaient de passer.
L’homme poussait de tels cris qu’une panique s’ensuivit. En peu de temps, la salle fut vide, à l’exception des blessés qui jonchaïient le sol, de Tarzan toujours ligoté, de la prétresse et du forcené.
Ce dernier prit la partie et adressa quelques mots à la prêtresse tremblante.
Cette fois, à sa grande surprise, Tarzan s’aperçut qu’il comprenait ce langage, le dernier qu’il se serait attendu à voir employer par des êtres humains : c'était le guttural idiome des grands anthropoïdes, et la grande prêtresse répondait à l’homme dans ce même langage !
Ce fut une discussion au cours de laquelle le dément menaçait la femme qui peu à peu perdait son assurance.
Soudain, elle poussa un cri et s’enfuit dans la direction de la galerie par laquelle elle avait fait son apparition dans la
salle. L'homme la suivit toujours en agitant sa matraque dans les airs et en hurlant de colère.
Resté seul, Tarzan, qui s’était aperçu que les cordes s'étaient relâchées, gonfla tous ses muscles, et d’un seul effort rompit ses liens. Il se dressa sur ses pieds, et s’apprêtait à s'enfuir par la première galerie qui s’offrait à lui lorsqu'un cri strident vint lui rappeler qu’à quelques pas de lui, une femme était à la merci d’un méchant homme.
Sans même que sa raison intervînt, Tarzan se précipita dans la direction d’où venait le cri.
La galerie aboutissait à un étroit escalier qui s’enfonçait dans le sol et menait à une vaste salle souterraine. L’obscurité qui y régnait n’était pas assez profonde et Tarzan put apercevoir la grande prêtresse qui se débattait contre la brute.
À la vue de Tarzan, l’homme changea de tactique et se rua sur ce nouvel ennemi. Ce fut une lutte sans merci, tandis que la prêtresse, à demi morte d’épouvante, se recroquevillait contre le mur.
Enfin Tarzan triompha de son ennemi, malgré la force de celui-ci, décuplée encore par la rage, et se dressant, un pied sur le corps de son adversaire, il lança le fameux cri de victoire de la tribu de Kerchak. La prêtresse solaire fut effrayée, et se précipita dans l'escalier, espérant échapper à Tarzan, mais déjà il la saisissait par le bras.
« Attendez ! » lui dit-il dans le langage des anthropoïdes. La jeune femme le dévisagea avec stupeur.
« Qui êtes-vous, murmura-t-elle, vous qui parlez le langage du premier homme ?
— Je suis Tarzan, fils de Kala, répondit-il.
— Que voulez-vous ? reprit-elle, et pourquoi m’avezvous sauvée des mains de Tha ?
— Parce que je ne puis supporter de voir une femme appeler au secours sans venir à son aide.
— Et que voulez-vous faire de moi maintenant ?
— Rien, mais en revanche, vous pouvez faire quelque chose pour moi.
— Quoi donc ?
— Me rendre la liberté. »
La jeune femme dévisagea longuement Tarzan en silence.
« Vous êtes pareil à l’homme dont j'ai toujours rêvé, ditelle enfin à voix basse, pareil à ce qu'ont dût être jadis nos ancêtres lorsqu'ils ont construit cette ville aujourd’hui presque déserte. Je comprends difficilement pourquoi vous m'avez délivrée, et je ne comprends pas non plus pourquoi, m'ayant en votre pouvoir, vous n’en tirez pas vengeance, moi qui voulais votre perte.
— Je suppose que vous suivez les enseignements de votre religion, dit Tarzan en haussant les épaules, et je ne puis en concevoir de colère contre vous. Mais qui êtes-vous, et quel est ce peuple étrange dont vous êtes la prêtresse ?
— Je suis la gardienne du Temple du Soleil de la cité d’Opar. Nous sommes les descendants d’un peuple qui survint dans ce monde sauvage il y a plus de dix mille ans, à la recherche de l'or. Il construisit des cités s’échelonnant de la
mer Orientale à la mer Occidentale et, devenu très riche et très puissant, il ne venait que rarement dans les villes de l’intérieur, préférant séjourner dans son pays d’origine, loin vers le Nord. Pendant la saison des pluies, ces villes n’étaient guère habitées que par des vieillards, des marchands et des soldats qui gardaient les forteresses et les mines d’or d’où ce peuple tirait sa richesse.
« C’est pendant une de ces périodes que la grande catastrophe survint. Pendant de longs mois, les habitants du pays intérieur attendirent vainement le retour des caravanes ; un jour, ils envoyèrent une troupe de soldats en reconnaissance, mais jamais celle-ci ne parvint à la mère patrie. Ce magnifique pays qui fit régner la civilisation sur la sauvage Afrique avait été tout entier englouti dans les flots.
« C’est de cette époque que date la déchéance graduelle des représentants de ce grand peuple. Ils furent bientôt harcelés par les tribus noires du Nord et du Sud, et l’une après l’autre, les villes de l’intérieur furent désertées et abandonnées. À la fin, les survivants s’enfermèrent dans la forteresse d’Opar, et descendant sans cesse dans l’échelle de la civilisation et de l'intelligence, nous ne sommes plus aujourd’hui qu’une petite tribu d’êtres à peine différents des singes.
« D'ailleurs, depuis des millénaires, nous vivons avec eux ; nous les appelons les premiers hommes, nous parlons leur langage. Nous ne revenons à notre langue maternelle que pour les cérémonies religieuses, mais nous y avons presque entièrement renoncé dans la vie courante, et d'ici peu de temps, rien sans doute ne nous distinguera plus de ces premiers hommes...
— Les femmes sont pourtant loin d’être aussi bestiales que les hommes de votre race, observa Tarzan.
— C’est que, lors de la grande catastrophe, seuls les hommes du commun étaient restés dans les villes, tandis qu’au contraire les temples étaient gardés par les filles de la pure race ; il en resta quelque chose dans le cours des générations, et le sang qui coule dans mes veines, par exemple, est le plus pur de la ville. En effet, toutes mes aïeules ont été grandes prêtresses du Soleil, et mes aïeux choisis parmi les plus braves et les plus sages de notre peuple. Malheureusement, poursuivit La, avec un triste sourire, notre race s’éteint et finira par disparaître. »
Elle garda un instant un silence que Tarzan respecta, puis il reprit :
« Allez-vous me rendre la liberté ?
— Le Dieu du Soleil vous a accepté comme victime, ditelle avec solennité ; il n’est plus en mon pouvoir de vous sauver si les hôtes de ce temple vous retrouvent, mais vous avez risqué votre vie pour moi, et je veux m'en acquitter. Suivez-moi. »
Et La, précédant Tarzan, le conduisit à travers des galeries et des corridors sans fin, jusqu’à une pièce étroite éclairée seulement par une fente entre les pierres, d’où tombait un rayon de soleil presque vertical.
« Cette chambre est sacrée, dit La. Nul n’osera vous chercher ici. Je reviendrai dans quelques heures et d’ici là, vais échafauder un plan pour vous faire sortir de la ville. »
Elle disparut en prononçant ces mots et Tarzan se retrouva seul dans cette pièce située au centre de la cité éteinte d’Opar.