‹ Le Retour de Tarzan Burroughs Edgar RiceChapitre 21 sur 26 · LES RESCAPÉS · texte numérisé non relu

LES RESCAPÉS

Clayton rêvait qu’il se désaltérait à longs traits d’une eau pure et fraîche et ce rêve était exquis. Mais il se réveilla et s’aperçut qu’il était trempé par les torrents de pluie qui s’abattaient sur la barque. Alors il ouvrit ses lèvres desséchées, et but avidement l’eau salvatrice. Il se sentit bientôt ranimé, si bien qu’il réussit à se traîner sur les mains dans le fond de la barque. À ses pieds gisait M. Thuran, tandis que, recroquevillée sur elle-même, Jane gardait une immobilité totale. Le jeune Anglais la contempla longuement, pensant qu’elle était déjà morte.

Au prix de longs efforts, il franchit les quelques pas qui le séparaient de la jeune fille, et, soulevant sa tête entre ses mains, l’exposa à la pluie bienfaisante. Jane n'eut pas un tressaillement, pas un geste, tandis que la pluie tropicale inondait son visage. Clayton se désespérait quand la jeune fille ouvrit les yeux.

« De l’eau ! balbutia-t-elle. Sommes-nous sauvés ? — Il pleut, expliqua Clayton, c’est ce qui nous a ranimés.

— Et Thuran ? dit la jeune fille en tressaillant, qu’est-il devenu ?

— Je n’en sais rien, dit Clayton, mais je vais aller voir, peut-être devrais-je le ranimer.

— Non ! répondit Jane, en retenant le jeune homme par le bras, cet homme n’a pas besoin de secours, il a été si odieux. »

Clayton hésita : il se souvenaïit de l’épouvantable marché proposé par le Russe, mais il ne se sentait pas le droit d'abandonner une créature humaine à la mort.

Il s’approchait donc de Thuran lorsque, soudain, il aperçut au loin un spectacle magique qui lui fit pousser un cri de joie :

« Terre, Jane ! souffla-t-il entre ses lèvres crevassées. Dieu merci, voici la terre |! »

La jeune fille regarda à son tour, et vit avec ravissement que la barque était poussée par les flots vers un rivage qui s’étendait à quelques centaines de mètres, couvert par la luxuriante végétation tropicale.

Moins d’une demi-heure plus tard, la barque s’échouaïit mollement sur le sable de la grève. Avec mille peines, Clayton, que l’espoir galvanisaïit, réussit à sortir de la chaloupe et à se diriger d’un pas chancelant vers les premiers bosquets, chargés de baies et de fruits.

Il revint bientôt à la barque, les bras chargés de sa cueillette et, avec Jane, se rassasia avec avidité. Ayant alors retrouvé une partie de ses forces, le jeune Anglais se mit en devoir de secourir Thuran qui, toujours immobile au fond de l’embarcation, ne donnait plus signe de vie.

Après une heure d’efforts, le Russe fut ranimé, il put à son tour se restaurer en exprimant sur ses lèvres le jus des

fruits dont son état de faiblesse ne lui permettait pas de se nourrir.

Puis les naufragés s’endormirent d’un sommeil pesant, dans leur barque, abrités des rayons du soleil par de larges feuilles que Clayton était allé cueillir. Pendant un mois, ils vécurent ainsi, dans une sécurité relative.

Une fois leurs forces revenues, les deux hommes entreprirent la construction d’un abri rudimentaire dans les branches d’un arbre, assez loin du sol pour les protéger durant la nuit des bêtes sauvages.

Le jour, les naufragés s’occupaient en cueillant des baïes et des herbes, et en capturant des oiseaux ou de menus animaux pour leur repas ; la nuit, ils se hissaient dans leur abri suspendu où ils trouvaient toute sécurité contre les redoutables hôtes de la forêt. Ils s’étaient confectionnés des litières d’herbes sèches et Clayton avait, en outre, donné à Jane, en guise de couverture, un vieil imperméable qu’il por-

tait au moment du naufrage.

Quant à Thuran, il n'avait pas tardé à montrer son caractère sous un vrai jour : égoïste, poltron, arrogant, et sans scrupules. Deux fois déjà, Clayton avait dû intervenir à cause de son attitude insolente envers Jane. Celle-ci, irritée, ne put s'empêcher un beau jour de dire au Russe :

« Vous pouvez vous féliciter que M. Tarzan qui trouva la mort sur le bateau où vous vous étiez embarqué, ne soit pas ici pour vous corriger |

— Vous connaissez cet individu ? fit Thuran.

— Je connaissais cet homme, rectifia la jeune fille, le

plus noble et le plus vaillant que j’aie jamais connu !

— Ah ! par exemple ! rugit Thuran. Eh bien, sachez que votre valeureux M. Tarzan, après avoir commis à Paris un acte insensé, s’enfuit discrètement, à bord d’un navire où je le rejoignis pour lui proposer réparation, car cette jeune femme n’était autre que ma sœur. Lorsque M. Tarzan s’aperçut qu’il était découvert, il eut une telle frayeur qu’il me supplia d’agréer ses excuses. Comme je restais inexorable et que j'avais décidé un duel le lendemain matin dans une cabine, votre noble et vaillant Tarzan fut si troublé qu'il se trompa de chemin et passa par-dessus bord en croyant rentrer chez lui ! »

Jane se mit à rire franchement.

« Vous n’espérez pas que je vais croire une histoire aussi ridicule ! dit-elle.

— Eh bien, mais alors pourquoi voyageait-il sous un faux nom ? cria Thuran.

— Je ne vous crois pas, entendez-vous ? » répondit Jane en lui tournant le dos, mais son cœur se serra, car elle se rappelait brusquement que Tarzan s’était présenté à Hazel Strong sous le nom de John Caldwell.

Les jours s’écoulèrent, et les trois naufragés perdirent peu à peu toute apparence civilisée. Les vêtements de Clayton et de Thuran, déchirés aux ronces, n’étaient plus que des haïllons, et bientôt il leur fallut songer à les remplacer tant bien que mal. Heureusement, Clayton avait eu soin de conserver la peau de tous les animaux tués, et Jane, avec adresse, confectionna des sortes de pagnes de fourrure dont les trois naufragés se revêtirent.

Un jour, Thuran resté couché, en proie à un accès de fièvre chaude, Clayton était parti à la cueillette des fruits

dans la jungle, en compagnie de Jane. Le jeune Anglais s’avança un peu à l’écart, pour cueillir certaines exquises baies rouges, puis sa collecte achevée, il se retourna pour rejoindre la jeune fille.

Celle-ci lui adressa un sourire qui soudain se figea sur ses lèvres, tandis qu’un cri jaillissait de ses lèvres. Clayton jeta un coup d’œil en arrière, et comprit : à trente pas derrière lui, un lion venait de surgir des herbes et s’apprêtait à bondir.

Jane et Clayton envisagèrent tout de suite leur dangereuse situation, ils ne possédaient pour toute arme qu’un gourdin noueux, défense dérisoire contre un si redoutable animal.

Le lion, de son côté, certain de sa victoire, ouvrit sa large gueule et lança vers le ciel une série de rugissements triomphants.

« Courez ! Jane ! balbutia Clayton livide, en serrant les dents. Courez vite vous réfugier dans l’arbre ! » Mais Jane restait immobile, paralysée par la peur.

Le lion, décontenancé par le bruit de la voix, s’était arrêté un instant, puis il recommença à rugir et à se ramasser sur lui-même avant de bondir. Clayton ne put supporter davantage cette terrible vision, et tournant le dos au fauve il s’enfuit son visage entre ses mains.

Jane lui lança un regard méprisant. Pourquoi ne tentaitil rien ? Ah ! Tarzan, lui, au moins, n'aurait jamais agi ainsi !

Et remettant alors son sort entre les mains de Dieu, la jeune fille se laissa tomber sur les genoux et ferma les yeux, attendant l’inévitable.

Les secondes s’écoulèrent, puis les minutes, et la bête ne bondissait pas. Clayton était à demi évanoui, mais Jane, dont le cœur battait à grands coups, s’enhardit à ouvrir les yeux.

Rêvait-elle ?

« Clayton, murmura-t-elle, regardez ! »

Le jeune Anglais fit un effort pour tourner la tête vers le lion. Un cri de surprise jaillit de ses lèvres. À l’endroit même où le lion s’apprêtait à bondir, ils virent la bête étendue, immobile, une lance plantée dans son flanc.

Jane se releva, mais chancelante. Clayton voulut, tendrement, la réconforter ; alors la jeune fille, reprenant bientôt son sang-froid, l’écarta doucement.

« Non, Clayton, dit-elle, laissez-moi, désormais. Ces quelques instants que nous venons de subir équivalent à bien des années et j’ai compris, face à la mort, comment je devais agir pendant la vie. Je ne veux pas vous faire de peine, mais je ne peux prolonger plus longtemps l’engagement dans lequel je me suis obstinée, par une fausse conception de la loyauté et de la fidélité à la parole donnée.

« Ces quelques instants m’ont permis de voir clair dans mes sentiments et de comprendre que, si même nous rejoignons un jour le mondé civilisé, jamais je ne deviendrai votre femme.

— Mais, Jane, murmura Clayton, que signifie ce revirement ? En quoi notre providentiel sauvetage modifie-t-il vos sentiments ? Vous êtes sans doute énervée, mon amie ; demain vous vous sentirez mieux.

— J'ai tout mon bon sens, reprit doucement Jane, mais, puisque vous voulez le savoir, ce qui vient de se passer a fait

revivre devant moi l’homme qui m'a voué sa vie et son amour. Il est mort maintenant, et je ne me marierai jamais. Je ne trouverai pas un époux aussi brave que lui, et je ne pourrais supporter de faire la comparaison, dans des occasions comme celle-ci. Me comprenez-vous ?

— Parfaitement », murmura Clayton, le visage rouge de honte.

C’est le lendemain de ce jour que survint la catastrophe.

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