L’'ÉPOUVANTABLE HORDE
Pendant de longues minutes, Jane et Clayton demeurèrent silencieux, à contempler la dépouille du fauve dont ils avaient failli être la proie.
« Qui donc a pu le tuer ? murmura finalement Jane. — Dieu seul le sait ! répondit Clayton.
— Si c’est un allié, pourquoi ne se montre-t-il pas ? reprit la jeune fille. Ne pourriez-vous l’appeler et lui dire que nous voulons le remercier ? »
Encore étourdi par les dures paroles que Jane avait prononcées quelques instants auparavant, Clayton obéit, machinalement, sans recevoir la moindre réponse à ses appels. Jane frissonna :
« Jungle mystérieuse, murmura-t-elle. Tout est terrifiant en elle, même le secours le plus inespéré !
— Nous ferions mieux de regagner notre abri, dit Clayton. Vous y serez plus en sûreté, et je ne suis pas une protection suffisante, ajouta-t-il avec amertume.
— Ne parlez pas ainsi, Clayton, dit Jane avec douceur. Vous avez fait de votre mieux ; vous avez été noble et brave, et je n’ai connu qu’un seul homme qui vous fût supérieur. Je sens que je ne pourrai jamais vous épouser, mais je vous considère cependant comme mon meilleur ami.
— Je crois que je comprends, murmura-t-il. Vous avez sans doute raison, mais nous reparlerons de cela plus tard. »
Le lendemain, l’état de Thuran avait empiré. Il était plongé dans le délire et Jane, qui avait abjuré momentanément son aversion pour lui servir de garde-malade, devait rester continuellement auprès de lui pour étancher sa soif inextinguible.
Clayton avait arraché la lance restée dans le corps du lion et, en possession de cette arme, il décida de s’aventurer plus loin, dans la jungle.
La journée s’écoula ainsi, exténuante pour Jane qui, pour échapper aux gémissements de Thuran, finit par descendre de l’abri aérien et s’installa sous un arbre, contemplant l’Océan avec le vague espoir qu’une voile se profilerait à l’horizon.
Elle était si absorbée dans ses pensées, qu’elle ne s’aperçut pas que de massives et grotesques silhouettes venaient de surgir à l’orée de la forêt. Elle fut surprise par des créatures trapues, velues, pareilles à des gorilles. Elle ne put leur échapper, déjà des bras la saisissaient, elle s’évanouit.
Lorsqu'elle reprit ses sens, elle s’aperçut que ses ravisseurs l’avaient entraînée dans les profondeurs de la forêt vierge. La nuit était venue, un grand feu brillait, autour duquel une cinquantaine d'hommes plus laids les uns que les autres s’agitaient.
Lorsqu'ils virent que leur captive avait ouvert les yeux, ils lui lancèrent un morceau de viande, comme à un chien.
Le voyage dura des jours et des jours. Jane, les pieds en sang, ne pouvait plus avancer, mais ses effrayants ravisseurs n’avaient aucune pitié pour elle.
Enfin, un soir, ils parvinrent sous les murs d’une grande ville. Jane, si faible, ne songea même pas à s’étonner qu’une si vaste cité existât au cœur de l’Afrique.
Des femmes, un peu moins affreuses que les hommes, entourèrent la jeune fille, et la conduisirent au fond d’un sinistre palais de granit, dans une petite pièce obscure où on l’enferma.
Pendant une semaine, Jane ne vit que les femmes qui lui apportèrent de l’eau et de la nourriture. Lentement, ses forces lui revinrent. Bientôt, elle serait digne d’être offerte en sacrifice au dieu solaire.
La vision de Jane et de son compagnon avait meurtri profondément le cœur de Tarzan. Son humeur solitaire était devenue plus farouche encore et il avait décidé de ne rejoindre son peuple Waziri que plus tard, lorsque sa blessure serait cicatrisée.
Il passa donc plusieurs jours dans la solitude, à chasser, à flâner dans la forêt, à errer d’un point à l’autre. Un matin, alors qu'il se trouvait dans une clairière, il entendit un craquement de branchages familier. S’immobilisant, Tarzan attendit de voir paraître les nouveaux venus. Bientôt, une face poilue et brutale émergea des frondaisons, épia les environs,
puis, voyant que tout était calme, une tribu tout entière de grands anthropoïdes fit irruption dans la clairière.
Tarzan reconnut quelques-uns des singes qui la composaient. C'était la même horde que celle au sein de laquelle il avait été élevé, mais elle s’était considérablement agrandie depuis lors, au cours des migrations. Il se demanda si ses anciens compagnons le reconnaîtraient, et s’avança hardiment vers eux.
Avec un rugissement guttural, les anthropoïdes examinèrent l'être étrange dont leur chétive mémoire n’avait gardé qu’un souvenir confus.
« Karnath, je suis Tarzan, fils de Kala, s’écria le fils de la jungle au chef de la tribu. Te souviens-tu de moi ? Ensemble, nous avons souvent joué lorsque nous étions enfants ! »
Une lueur de compréhension passa sur le visage de la brute qui émit un grognement d'approbation.
« Et toi, Magor, poursuivit Tarzan, te rappelles-tu ton chef d'autrefois, celui qui vainquit le puissant Kerchak ? Regarde-moi, ne suis-je pas toujours le même, l’invincible Tarzan ? »
Les anthropoïdes semblèrent se concerter. Enfin, Karnath s’adressa à Tarzan.
« Que veux-tu ?
— Rien, que la paix.
— Viens donc parmi nous en paix, Tarzan », répondit le chef.
C’est ainsi que Tarzan reprit sa vie primitive d’antan, mêlé à ses compagnons d’enfance, homme-singe parmi les singes. Écartant de son esprit, par un héroïque effort, toute pensée relative à Jane, Tarzan se flattait déjà de regagner rapidement toute sa sérénité, lorsque des nouvelles bien imprévues vinrent bouleverser le calme si difficilement conquis.
Un soir, en effet, un jeune anthropoïde aventureux, qui s'était éloigné de la horde pendant plusieurs lunes pour aller chercher épouse chez une tribu voisine, revint parmi les siens et leur conta le récit de ses aventures. Entre autres choses, il leur dit avoir aperçu une tribu d’étranges singes d’une espèce différente de la leur.
« Ils avaient la face couverte de longs poils, excepté l’un d’eux, une femelle, aussi blanche de peau que cet étranger, dit-il en désignant Tarzan.
— Étaient-ils petits, avec les jambes courtes ? demanda Tarzan.
— Oui.
— Étaient-ils vêtus de peaux de bêtes et armés de matraques ?
— Oui.
— Portaient-ils des anneaux dorés autour des bras et des chevilles ?
— Oui.
— Et la femelle était-elle petite, mince, avec des cheveux dorés ? fit Tarzan haletant et saisi d’un funeste pressentiment.
— Oui.
— Semblait-elle les suivre de bon gré ou de force ?
— Ils l’obligeaient à les suivre, en la poussant ou en la traînant. C’était très amusant à voir |
— Grand Dieu ! murmura Tarzan.
— Quand les as-tu vus ? demanda-t-il encore, et dans quelle direction s’engageaient-ils ?
— Il y a la moitié d’une lune, et ils allaient vers le Sud. »
Sans ajouter un mot, le fils de la jungle bondit dans les ramures, dans la direction de la cité d’Opar.