CHAPITRE XXIV
LE RETOUR À OPAR
Quand Clayton, de retour de son expédition dans la jungle, s’aperçut de l’enlèvement de Jane, sa colère n'eut d’égal que son chagrin. Thuran reposait sur sa couche d'herbes sèches, très faible mais parfaitement lucide, car la fièvre l’avait quitté avec la brusquerie qui caractérise ces sortes d’accès. Il n’avait rien entendu et ne pouvait fournir à Clayton aucun indice sur les circonstances de la disparition de la jeune fille.
Les jours qui suivirent furent bien tristes pour le jeune Anglais. Il errait du matin jusqu’au soir dans la jungle, à la poursuite de la trace de Jane, qu’il était bien incapable de lire sur le sol foulé, comme l’aurait fait Tarzan, et ne revenait auprès de son compagnon, qui reprenaït rapidement des forces, que pour lui apporter quelque nourriture et prendre du repos.
Les deux hommes n’échangeaient que les paroles strictement nécessaires, et quand Thuran, tout à fait rétabli, fut capable de chercher sa nourriture lui-même, c’est Clayton qui, à son tour, terrassé par le chagrin, fut attaqué par les fièvres.
Pendant deux jours il resta inerte sur sa couche, grelottant, sans même que son compagnon se souciât de son état. Enfin Thuran s’approcha de lui :
« J’ai décidé de partir aujourd’hui le long de la côte, à la recherche d’une agglomération humaine quelconque, déclara-t-il sèchement. Venez-vous avec moi ? »
La question était inutile, car Clayton, délirant, comprenait à peine ses paroles. L’Anglais fit pourtant un effort pour se redresser sur sa couche, mais retomba aussitôt avec un soupir.
« Adieu donc », dit Thuran d’un ton dégagé.
Et il partit, sans même offrir une goutte d’eau à son compagnon mourant de soif et trop faible pour se traîner à la source voisine.
Les trois chaloupes qui transportaient lord Tennington, Hazel Strong et sa mère, Archimède Z. Porter, Esmeralda et le reste de l’équipage avaient eu plus de chance que la barque où avaient pris place les autres naufragés. Elles avaient dérivé pendant la nuit, et, dans le courant du lendemain, étaient en vue de la côte. Les naufragés avaient fait force de rames, et avaient rapidement abordé sans avoir connu les scènes lamentables qui s’étaient déroulées sur la barque de Clayton.
Bien approvisionné, muni d'armes, le petit groupe s'était installé sur la rive, en attendant le passage d’un bateau, et le moral n'aurait pas été trop bas si le professeur Porter n’avait eu parfois des crises de désespoir lorsqu'il songeaïit à sa fille chérie.
Lord Tennington projetait de partir en expédition vers le nord de la côte, dans l’espoir de trouver du secours, car aucune fumée n’avait annoncé, jusqu'ici, le passage d’un bateau.
Assis sur la grève, auprès d’Hazel Strong, il songeait aussi avec tristesse au sort incertain des occupants de la barque disparue.
« Je ne puis m'empêcher d’y penser sans cesse, disait la jeune fille, et, pourtant cela m’est très pénible.
— Espérons qu'ils auront été recueillis, dit lord Tennington pour la rassurer. En tout cas, j’admire votre courage, car vous avez perdu plus que nous.
— Vous avez raison, dit-elle, en soupirant, j'aimais Jane comme ma propre sœur. »
L’Anglais resta un moment silencieux. Il avait voulu faire allusion à Thuran, qui autrefois lui avait parlé de ses fiançailles avec Hazel, mais celle-ci n’accordait aucune pensée particulière à son ex-prétendant.
Lord Tennington reprit :
« Je voulais parler de M. Thuran ! »
Hazel le regarda avec étonnement.
« M. Thuran, ah! oui, c'était, certes, un homme char mant, mais je le connaissais peu, dit-elle assez froidement.
— Vous n’étiez donc pas fiancés ?
— Jamais de la vie ! » s’écria Hazel.
Lord Tennington rougit intensément, toussa deux ou trois fois et commença une phrase interminable qui ne voulait rien dire, mais que la jeune fille comprit parfaitement.
Quelques instants plus tard, les deux jeunes gens se tenaient silencieusement par la main et goûtaient la joie des premiers aveux, lorsqu'une apparition singulière vint troubler leur tête-à-tête.
Un être hagard, exténué, venait de surgir des fourrés qui bordaïient la grève et se dirigeait vers eux. Tennington, se dressant sur ses pieds, chercha son revolver, quand il entendit l’homme prononcer son nom d’une voix faible en agitant les bras dans les airs. Il se précipita alors à sa rencontre, et reçut, presque dans ses bras, l’homme hâve et émacié en qui il eut peine à reconnaître l’élégant M. Thuran, son hôte à bord de l’Alice.
En hâte, lord Tennington et Hazel l’interrogèrent sur le sort des autres occupants de la chaloupe.
«Ils sont tous morts, dit Thuran. Les trois marins ont péri avant même que nous n’ayons atteint la terre, miss Porter a été emportée dans la jungle par des animaux sauvages, et Clayton est mort de la fièvre il y a quelques jours. Et... nous n'’étions qu’à quelques jours de marche de votre camp... c’est trop terrible ! »
Un jour vint où les geôlières de Jane Porter tirèrent la jeune fille du cachot où elle languissait, pour la conduire processionnellement dans une vaste salle où étaient réunis
plusieurs dizaines d’êtres semblables à ceux qui l’avaient enlevée.
Jane espérait déjà qu’elle allait pouvoir s’expliquer, implorer l’aide et le secours de ces hommes qui, après tout, semblaient connaître un rudiment de civilisation, mais elle fut poussée vers un autel qui s’érigeait au centre de la salle, et ligotée sur la dalle, tandis que les assistants entamaient un chant liturgique et funèbre.
Une femme étincelante de joyaux s’approcha à pas lents de l’autel, et après une longue prière à haute voix, renouvela sur la poitrine de la jeune fille ce geste rituel qu’elle avait, quelque temps avant, fait sur la poitrine de Tarzan.
Jane s’évanouit, abandonnée aux mains de la destinée.