À TRAVERS LA SYLVE PRIMITIVE
Nuit et jour, sans repos, Tarzan avait poursuivi son chemin vers la cité d’Opar, torturé par une pensée lancinante : arriverait-il à temps ?
Il était sûr que les hommes lancés à sa poursuite, n’ayant pu l’atteindre, avaient rapporté Jane dans leur sinistre ville pour l’offrir en holocauste à leur dieu à la place de la proie qui leur avait échappé.
Il s’enfonça une fois de plus dans les profondeurs souterraines des galeries qui conduisaient à la petite cellule où l'avait autrefois enfermé la grande prêtresse et fut soulagé en constatant que les moellons qu'il avait remis en place n'avaient pas été remués ; par conséquent, sa disparition était demeurée inexpliquée, même pour la grande prêtresse.
Il refit la brèche dans le mur, et la laissa ouverte, puis poursuivit son chemin vers la salle du sacrifice, guidé par le bruit des chants et des danses rituelles.
Il semblait avoir des ailes aux talons, tant il courait vite et silencieusement dans ces couloirs qu’il connaissait à peine, mais il était tellement angoissé ! Le sacrifice qui se célébrait était certainement celui de Jane... Pourrait-il intervenir avant le geste fatal ?
La chance le servit, et Tarzan surgit de la galerie ténébreuse au moment où La élevait le bras. Pareil à un élément
déchaîné, le fils de la jungle passa entre la rangée des fidèles interdits et bondit sur l’autel. À sa vue, le bras de La retomba, sans force, tandis que la jeune femme le contemplait d’un œil plein de frayeur superstitieuse.
Elle n’avait jamais pu deviner par quel sortilège Tarzan s'était enfui, mais depuis ce moment, la pensée de l’étranger ne l’avait plus quittée et maintenant, oubliant sa victime, elle contemplait le géant blanc qui venait de saisir entre ses bras Jane toujours évanouie.
« Écartez-vous, La ! lui cria-t-il. Je ne vous veux point de mal, mais n’essayez pas de vous interposer, où vous êtes morte !
— Qui est cette femme ? balbutia la prêtresse en désignant Jane.
— Elle est mienne ! » dit farouchement Tarzan.
Pendant un moment, la prêtresse d’Opar resta immobile comme une statue, puis elle s’effondra sur le sol avec un faible cri de désespoir, tandis que la horde des fidèles, remise de sa stupeur, se précipitait avec des hurlements de rage vers la galerie par laquelle s’était enfoncé Tarzan.
Les poursuivants croyaient déjà qu’ils allaient atteindre sans coup férir le profanateur de leur cérémonie, car ils savaient que cette galerie n’aboutissait qu’à une cellule sans issue. Aussi furent-ils épouvantés lorsque, ayant fait irruption dans la cellule, ils constatèrent qu’elle était vide !
Tarzan avait hâtivement remis les pierres en place et s’enfonçait dans la galerie souterraine, portant sur son cœur son précieux fardeau.
Arrivé au bord du puits, il hésita un instant devant l’abîme qu’il lui fallait franchir avec ce poids supplémentaire, puis, d’un seul élan, il bondit et se retrouva sur l’extrême bord, de l’autre côté de la galerie.
Enfin, il parvint à l’air libre, et gagna vite les bois, au cas où les habitants d’Opar seraient partis à sa recherche hors de la ville.
Il marcha longtemps, jusqu’au moment où il se trouva au bord d’un ruisseau, dans une clairière. Il déposa alors doucement Jane sur le gazon et, puisant de l’eau entre ses mains, lui baigna les tempes. Cependant l’évanouissement de la jeune fille persistait, et Tarzan, pour réchauffer le corps glacé de Jane, la prit entre ses bras et la berça doucement comme un enfant.
Finalement la jeune fille ouvrit les yeux. En un éclair, elle revit la terrible scène qui avait précédé son évanouissement. Elle se mit à trembler de tous ses membres et pensa qu’elle était morte.
Puis elle regarda autour d’elle et voyant qu’elle était si près de celui qu’elle croyait disparu dans les eaux profondes de l'Océan, elle fut tout à fait persuadée d’être entrée dans le royaume des ombres.
« Merci, mon Dieu, murmura-t-elle. Je suis heureuse d’être là !
— Enfin ! s’écria Tarzan, vous voilà revenue à la vie. Il était temps que j'arrive, en tout cas !
— Que vous arriviez où ? dit faiblement Jane.
— Dans le temple où vous alliez disparaître à jamais, dit Tarzan. Ne vous rappelez-vous pas ?
— Ne sommes-nous pas morts tous deux, Tarzan ? » fit la jeune fille encore plongée dans la torpeur.
Tarzan se mit à rire :
« Non, Jane, dit-il tendrement, nous sommes tous deux bien vivants, heureusement.
— Mais Hazel et M. Thuran m'ont affirmé que vous étiez tombé à la mer à bord d’un navire où vous aviez pris place avec eux ?
— Je vous assure que je ne suis pas un fantôme, reprit Tarzan en souriant. Quant à ce charmant M. Thuran, c’est lui qui m'a poussé par-dessus bord, mais je ne me suis pas noyé. »
La jeune fille se dressa lentement, et contempla longuement le visage souriant de Tarzan. Puis, cachant son visage entre ses mains, elle éclata en sanglots ; ainsi s’exprimait le trop-plein de sa joie.
Lorsqu'elle se fut un peu calmée, ils restèrent tous deux silencieux, plongés dans l’extase du bonheur présent.
Soudain, une pensée sembla traverser l’esprit de Tarzan qui s’assombrit brusquement.
« Et Clayton ? murmura-t-il d’une voix sombre. Qu'est devenu votre époux ?
— Je ne suis pas mariée, Tarzan ! cria Jane. J’ai voulu tenir ma parole, mais j’ai senti que je ne le pourrais jamais et je lui ai dit, le jour où nous avons été miraculeusement sauvés d’un lion furieux. »
Jane s’interrompit net, et s’écria :
« Tarzan ! C’est vous, vous seul qui avez pu nous sauver ! »
Le fils de la jungle inclina la tête sans mot dire.
« Ah ! comment avez-vous pu partir ensuite, et me laisser ? dit-elle d’un ton de reproche.
« Ne me condamnez pas, Jane ! dit Tarzan avec vivacité. Vous ne pouvez savoir ce que j’ai souffert lorsque je vous ai vue auprès de Clayton, et j'ai voulu, à ce moment, oublier que j'avais été un jour un homme civilisé, pour redevenir un sauvage, afin de moins souffrir. »
Tarzan conta alors à Jane ce qu'avait été sa vie depuis le jour où il était revenu dans la jungle. Puis Jane l’interrogea sur son existence à Paris, et il lui narra toutes ses aventures, en lui dévoilant le rôle du soi-disant Thuran, le misérable frère d’Olga de Coude.
« Cet homme est un démon », murmura Jane.
Puis, après un instant de silence, elle reprit, d’un air indifférent :
« Est-elle très jolie, Olga de Coude ? »
Tarzan se mit à rire et serra la jeune fille dans ses bras.
« Dix fois moins jolie que vous, en tout cas, ma chérie », dit-il.
Alors Jane poussa un soupir de satisfaction, et, posant sa tête sur l’épaule de son ami, s’endormit, brisée de fatigue.
Ils poursuivirent leur route les jours suivants, se hâtant dans la direction de l’abri de Clayton, où ils espéraient retrouver le jeune homme, ainsi que l’infâme Thuran.
Enfin, ils atteignirent le rivage, et aperçurent l’arbre dans lequel les naufragés avaient établi leur précaire abri, mais ils n’obtinrent nulle réponse à leurs appels.
Tarzan bondit alors lestement dans l'arbre, et en redescendit, portant sur les épaules le maigre corps de Clayton, enveloppé dans le vieil imperméable qui avait servi autrefois à Jane.
Le fils de la jungle porta le moribond auprès de la source, et humecta ses lèvres desséchées. Alors Clayton ouvrit les yeux, et il esquissa un sourire à la vue de Jane dont les pleurs coulaient silencieusement. Puis son regard tomba sur Tarzan, qu’il dévisagea avec étonnement.
« Tout va bien, mon cher Clayton, dit Tarzan, plein de pitié pour l’infortuné. Nous sommes arrivés à temps et vous serez bientôt de nouveau sur pied. »
L’Anglais secoua la tête avec effort :
« Non, murmura-t-il, il est trop tard, mais cela ne fait rien, je ne tiens plus à la vie.
— Qu’est devenu M. Thuran ? demanda Jane.
— Il m'a abandonné sans pitié, pendant que je me débattais contre la fièvre. C’est un monstre ! Si je pouvais vivre encore, ce serait pour le tuer ! »
Il avait articulé ces paroles avec force, mais l’effort avait été trop grand, il avait maintenant le front couvert de sueur.
« Vous serez vengé, dit Tarzan solennellement. J’ai plus d’un compte à régler avec lui, et il ne m’échappera pas ! »
Pendant de longues heures, Clayton demeura inerte. Enfin, vers le soir, il retrouva des forces pour quelques instants.
« Jane, murmura-t-il alors, je vous ai trompés, vous et Tarzan. Je vous aïimais et c’est ma seule excuse, mais je veux que vous sachiez maintenant la vérité ! »
D’une main tremblante, il tira un papier de la poche de l’imperméable qui le couvrait, et le tendit à Jane. Puis il se renversa en arrière et expira.
Après s’être recueillie un long moment devant le corps inerte, Jane essuya ses larmes et déplia le papier que lui avait remis Clayton. Elle lut plusieurs fois les mots qui y étaient inscrits avant d’en comprendre le sens :
« Empreintes digitales prouvent que vous êtes lord Greystoke. Félicitations. D’Arnot. »
Enfin la lumière se fit dans son esprit.
«Il savait que vous étiez l’héritier du titre qui lui était échu, et ne vous en avait rien dit ? fit-elle à Tarzan en lui tendant le papier.
— Je connaissais ce message, répondit Tarzan; il m'était adressé, et j’ai dû l’oublier dans la salle d’attente où on me l’a remis. Clayton s’en sera alors emparé.
— Pourtant, vous avez affirmé ensuite que vous ignoriez qui était votre père ? dit la jeune fille.
— Un titre et la fortune n'étaient rien pour moi sans vous, Jane. Or si je les arrachais à Clayton, je vous en privais en même temps, puisque vous deviez l’épouser.
— Et j'ai méconnu un amour comme le vôtre ! » murmura Jane.