LA COMTESSE S’EXPLIQUE
« Votre Paris est plus dangereux que ma jungle natale, dit en souriant Tarzan qui venait d'achever de conter les événements mouvementés de la veille au soir à son ami d’Arnot.
— Mais quel but poursuivaient ces gens en agissant ainsi ? dit d’Arnot préoccupé ; voilà ce que je n’arrive pas très bien à comprendre.
— C’est très simple, à mon avis. Je vous ai dit que, durant mon voyage à New York au Havre, je m'étais fait un ennemi en la personne d’un misérable du nom de Rokoff, et je vous ai raconté en quelles circonstances. Cet homme a dû m'épier depuis le début de mon séjour à Paris, constater que je rentrais souvent à pied tard le soir, et échafauder toute cette comédie afin de me tenir à sa merci et probablement de me supprimer.
— Ce n’était, somme toute, pas mal combiné, fit d’Arnot en riant, mais il avait compté sans votre force prodigieuse, mon cher Tarzan !
— J'espère que ceci sera un avertissement suffisant, dit Tarzan à son tour. Mon seul regret, c’est d’avoir frappé cet agent qui, après tout, ne faisait que son devoir, mais sur le moment, je me sentais encore un peu dans l’état d'esprit
d’une bête sauvage que l’on veut capturer, et je n’ai songé qu’au moyen de me sauver le plus rapidement possible. »
À ce moment, le valet de chambre de d’Arnot entra, et, sur un plateau, tendit une lettre à son maître. D’Arnot, après s'être excusé auprès de son hôte, prit connaissance de la missive et resta un instant silencieux.
« C’est une lettre de lord Greystoke », dit-il enfin. Il se tut de nouveau, redoutant à l’avance de porter un coup douloureux à son ami.
« Ils doivent se marier à Londres dans deux mois », ajouta-t-il enfin, à regret.
Tarzan savait à qui d’Arnot faisait allusion. Il ne répondit rien, mais resta triste et soucieux pendant le restant de la journée.
Ce soir-là, les deux jeunes gens avaient décidé de se rendre à l'Opéra. Pour échapper à ses tristes pensées, Tarzan se rendit aux amicales instances de d’Arnot, bien qu’il eût tout d’abord refusé de l’accompagner, se sentant peu d'humeur à aller dans le monde, après la douloureuse nouvelle qu'il venait d'apprendre : Jane, cette jeune fille qu'il chérissait avec tant d’ardeur, allait s’unir à un autre...
Il écoutait distraitement la musique de Wagner, lorsque son attention fut magnétiquement attirée vers une loge d’où, il le sentait, des yeux étaient fixés sur lui.
Il reconnut le gracieux visage de la comtesse Olga de Coude, qui lui fit un signe imperceptible pour lui indiquer qu’elle désirait lui parler. Dès le premier entracte, Tarzan se présentait à la loge de la comtesse qui l’accueillit chaleureusement.
« J’ai beaucoup de remords, dit-elle, d’avoir paru ingrate envers vous, et de vous avoir laissé sans nouvelles de moi après le grand service que vous m'avez rendu naguère.
— Je ne vous ai point suspectée d’ingratitude, répondit Tarzan, mais j'espère vivement que vous n'êtes plus victime des persécutions des deux misérables dont j'ai essayé de vous débarrasser ?
— Hélas ! dit amèrement la comtesse, cette persécution, comme vous le dites, ne finira, je le crains bien, qu’avec ma vie... Mais je voudrais vous parler plus tranquillement que nous ne pouvons le faire ici. Je serai chez moi demain à cinq heures.
— Je ne manquerai pas de me présenter à votre porte à l'heure que vous m'’indiquez », dit Tarzan.
Le lendemain, Tarzan arrivait devant la grille du luxueux hôtel particulier occupé par le comte de Coude. À sa vue, un homme qui s’entretenait mystérieusement avec l’un des domestiques, devant une entrée de service, s’effaça précipitamment.
Tarzan avait été introduit auprès de la comtesse. Ils parlèrent d’abord de choses indifférentes, puis la comtesse, après avoir réfléchi un moment, se décida d’aborder un autre sujet :
« Malgré la discrétion dont vous faites preuve, dit-elle, je devine que vous vous êtes demandé quel était le but que poursuivait Rokoff en me tourmentant comme il le fait... » Elle poursuivit, malgré le vague geste de dénégation de Tar- Zan :
« C’est très simple. Mon mari a toute la confiance du ministre de la Guerre et il est en possession de documents que bien des puissances étrangères paieraient cher. Rokoff est un espion international ; il ne reculerait devant rien pour mettre la main sur ces précieux papiers et, s’étant rendu compte qu’il ne pourrait les dérober aisément, il emploie diverses manœuvres pour obtenir de les recopier, soit en usant de procédés d’intimidation à mon égard, soit en mettant mon mari dans une situation où il serait à la merci du chantage qu’opérerait alors sur lui ce misérable.
« Certes, si mon mari avait été convaincu de tricher au jeu, lors de l’incident dont vous avez été témoin, il aurait préféré se tirer une balle dans la tête plutôt que de prêter la main aux projets de Rokoff, mais grâce à vous, ce drame a été évité, de même que votre intervention m'a permis d'échapper aux mauvais traitements qu’allait m'infliger Paulvitch, son complice, parce que je refusais de livrer ces documents.
— Les misérables ! murmura Tarzan.
— J'ai voulu vous avertir, reprit la comtesse en souriant mélancoliquement, parce que je crains pour votre propre vie. Je sais que Rokoff a juré votre perte autant que la nôtre.
— Mais pourquoi, dit Tarzan, n’avertissez-vous pas les autorités, afin de vous mettre en sûreté et de vous délivrer de ce cauchemar ? »
Elle hésita un moment avant de répondre.
« Écoutez, dit-elle enfin :; je vais vous donner une vraie preuve de confiance en vous révélant ce que je n’ai jamais dit à personne : Rokoff, ce misérable, ce lâche, cet espion, est mon frère |! »
Elle soupira, puis reprit :
« Il appartient, comme moi, à une noble famille russe apparentée aux Romanoff, mais il a été chassé de l’armée après s’être déshonoré ; notre famille l’a renié et, depuis, il vit d’expédients.
— Mais ses crimes ne vous autorisent-ils pas à considérer, VOUS aussi, qu'aucun lien de parenté ne vous unit plus à lui, puisqu'il n’hésite pas à travailler au malheur de sa propre sœur ? fit Tarzan.
— Peut-être, poussée à bout, agirais-je en effet ainsi, dit la comtesse, mais il détient un secret qu’il n’hésiterait pas à révéler, si je le faisais arrêter. »
Après une ultime hésitation, la comtesse reprit : « Je ferais aussi bien de tout vous dire... Sachez donc que, dans mon pays natal, alors que j'étais toute jeune encore, à peine âgée de seize ans, je m'étais enthousiasmée pour les doctrines professées par nos nihilistes. Je me fis affilier à l’une de ces organisations, mais j'y renonçai, effrayée, lorsqu'on m'ordonna de faciliter les agissements d’un homme qui devait jeter une bombe sur le cortège impérial. Je refusai donc d’appartenir plus longtemps à une telle association, mais je ne me sentis pas le droit de dénoncer ce complot... » Olga de Coude réprima l’émotion qui faisait trembler sa voix.
« Et je me sens ainsi, aujourd’hui encore, un peu complice de l’attentat qui faillit coûter la vie à bien des innocents. L’entreprise avorta, heureusement, mais Rokoff a des preuves de mon passage parmi les nihilistes, et il m’a menacée de me dénoncer à mon mari si j’osais m’élever contre lui. »
Tarzan sourit : « Vous étiez si jeune alors ! Comment votre mari pourrait-il vous en vouloir d’avoir été séduite par des idées que vous avez en tout cas abandonnées depuis longtemps ?
— Vous ne connaissez pas le comte de Coude, fit vivement Olga. Il est beaucoup plus âgé que moi, et je n’espère aucune indulgence de sa part. »
Lorsque Tarzan quitta la comtesse, quelques instants plus tard, elle lui fit promettre de revenir bientôt, et il partit, charmé par sa grâce et sa franchise, conquis par son regard mélancolique et son aimable sourire... Olga était restée seule, et réfléchissait à ce que lui avait dit Tarzan, lorsqu'elle fut tirée de ses méditations par l’apparition d’un individu qu’elle n’apercevait jamais qu'avec appréhension. C’était Rokoff !
« Que faites-vous ici ? dit-elle en sursautant.
— Âh ! cette chère petite sœur a peur de moi ! fit l’autre en ricanant. Vous trouviez plus d'agrément, paraît-il, à la compagnie de l’espèce de sauvage qui sort d’ici ?
— Que voulez-vous dire, balbutia Olga, et comment êtes-vous entré chez moi ?
— Je suis entré parce que cela me plaît, et que je suppose que vous ne refusez pas l’entrée de votre maison à votre frère, Olga », dit froidement Rokoîff. Olga serra convulsivement les poings, mais Rokoff poursuivit, d’une voix doucereuse :
« J’ai écouté avec intérêt votre édifiante conversation avec cet individu. Vous imaginerez-vous par hasard, ma
pauvre enfant, que le comte de Coude accepterait l’idée que sa femme a appartenu à une association de dynamiteurs ? »
Il ricana :
« Pour ma part, j'en doute, et je vous répète ce que je vous ai déjà dit : si, oubliant tout sentiment fraternel, vous me dénoncez aux autorités françaises, je ferai part moimême à votre mari de cet épisode pittoresque de votre vie, ma chère Olga, et j'en informerai par la même occasion quelques journalistes qui ne manqueront pas de faire des échos amusants à ce sujet.
— Infortunée que je suis ! balbutia Olga, atterrée.
— Enfin, ajouta Rokoff, qui s’apprêtait à partir, mais ne résista pas au plaisir de lancer cette dernière flèche, je vous conseillerais, ma chère sœur, de ne pas recevoir trop souvent ce Tarzan. Vous pourriez vous en repentir.. et j’en serais sincèrement navré |! »
Et tandis qu’Olga froissait avec rage son mouchoir de dentelle, Rokoff s’en fut en riant toujours.