UN COMPLOT QUI ÉCHOUE
Pendant le mois qui suivit, Tarzan se rendit assidûment chez la comtesse de Coude. Celle-ci, qui menait une vie assez retirée, auprès d’un mari absorbé par ses fonctions, le recevait toujours avec joie, et il oubliait auprès de cette charmante femme le désespoir qui le saisissait quand il était seul et qu’il songeait à Jane.
Olga avait d’abord été effrayée en songeant aux menaces voilées de Rokoff, puis elle s’était rassurée peu à peu.
Parfois, d’Arnot, qui connaissait depuis longtemps les de Coude, accompagnait son ami dans ses visites et il arrivait que le comte fit une brève apparition, toujours écourtée par les multiples affaires qui réclamaient sa présence.
Rokoff était au courant de tout ce qui se passait dans la demeure de sa sœur, grâce aux intelligences qu’il s’était ménagées, moyennant finances, auprès d’un des domestiques de la maison.
C’est ainsi qu’il apprit certain jour que le comte devait se
rendre à une importante conférence qui le retiendrait fort tard dans la soirée.
Il vit là l’occasion de mettre à exécution ses ténébreux desseins et de se venger de sa sœur en ruinant l’estime que son mari avait pour la droiture de son caractère.
Vers onze heures du soir, ce jour-là, Paulvitch, suivant les instructions de Rokoff, demanda au téléphone l’appartement de d’Arnot.
Quand il eut Tarzan au bout du fil, il lui transmit, en déguisant sa voix, « de la part du valet de chambre, François », un soi-disant message de la comtesse qui désirait le voir immédiatement.
Sans perdre un instant, Tarzan, dévoré d'inquiétude, se rendit chez Olga.
Le valet de chambre qui lui ouvrit était celui qu’avait acheté Rokoff. Dûment stylé à l’avance par le Russe, le domestique introduisit le visiteur chez la comtesse en même temps qu’il l’annonçait.
Olga était dans le grand bureau du comte, occupée à écrire. En apercevant Tarzan, elle bondit sur ses pieds :
« Que se passe-t-il ? s’écria-t-elle. Comment se fait-il que vous veniez chez moi à cette heure ?
— Mais. fit Tarzan, interdit, vous m'avez vous-même fait appeler par votre valet de chambre François !
— François ? fit Olga, de plus en plus surprise. Aucun de mes domestiques ne porte ce nom, et je n’ai chargé personne de vous faire venir !
— Que signifie ceci ? fit Tarzan inquiet. Ne serait-ce pas une nouvelle traîtrise de votre estimable frère ?
— Ah ! fit Olga en réfléchissant. Vous devez avoir raison... Mon mari est sorti ce soir, pour une conférence importante, et il doit y avoir à ce faux message un motif qui ne peut être qu’un piège... Je suis inquiète. terriblement.
Écoutez ! dit-elle en prenant brusquement une décision, je vais immédiatement courir l’avertir. En mon absence, je vous confie la garde de ces précieux dossiers... »
Et Olga appuya sur un bouton qui déclencha un mécanisme secret. Une partie de la bibliothèque s’ouvrit, démasquant la porte d’acier d’un coffre-fort.
Le comte avait reçu, au cours de la réunion, un pli qui lui était adressé personnellement et qui n’était autre qu’une lettre anonyme écrite en termes crus par Rokoff qui n’hésitait pas à accuser la comtesse de vouloir livrer les documents à une puissance étrangère dont Tarzan serait l’agent et l’avertissait de la présence insolite du jeune homme à son domicile. Aussitôt, de Coude prit congé hâtivement de ses hôtes et se jeta dans sa voiture, plein de trouble et de colère.
Il pénétra brusquement dans l’appartement d’Olga et vit sa femme occupée à manœuvrer le mécanisme secret en présence de celui qu’il considérait maintenant comme un vulgaire espion.
Fou de rage et d’indignation, de Coude se précipita sur Tarzan. Le géant, surpris à l’improviste, ne voulut d’abord prendre qu’une attitude défensive, mais la fureur monta en lui en entendant les injustes insultes et les imprécations que le comte lançait à sa femme et, bientôt, sans s’en rendre compte, il rendit coup pour coup.
Il ne s’arrêta qu’en voyant de Coude s’écrouler et Olga, avec un grand cri, se jeter en sanglotant sur le corps inanimé de son mari.
« Vous l’avez tué ! cria-t-elle, en se tordant les bras avec désespoir. Mon Dieu, vous avez tué mon mari |! »
Frémissant, hagard, Tarzan essuya la sueur qui ruisselait de son front.
Le sang-froid lui revenait graduellement et il se rendait compte maintenant de la terrible situation dans laquelle ils se trouvaient tous deux, Olga et lui, si, dans sa rage aveugle, il avait tué le comte, coupable seulement, après tout, d’avoir trop vite cru à un rapport mensonger.
Il se pencha sur le corps inerte, et, avec un soulagement indicible, constata que le cœur battait encore faiblement. Il transporta de Coude sur un canapé et lui frotta les lèvres avec du cognac que la comtesse, tremblante, lui apporta. Le comte remua faiblement.
«Il ne mourra pas, Dieu soit loué ! dit Tarzan.
— Ah! qu’avez-vous fait, mon ami! soupira la jeune femme.
— Pardonnez-moi, Olga, dit humblement Tarzan. Je ne suis encore qu’un sauvage, je le sais. Je vous ai déjà conté ma vie dans la forêt. Je n’ai pas encore appris à dompter mes instincts brutaux, et je n’ai pu réprimer ma fureur en l’entendant vous insulter. Pardonnez-moi, je vous en supplie !
— Je n’ai pas à vous pardonner, mon ami, fit tristement la comtesse. La faute de tout ceci incombe à mon misérable frère et peut-être à mon imprudence... Partez, maintenant, j'espère que Raoul va reprendre bientôt connaissance, et il
ne faut à aucun prix qu’il vous retrouve ici quand il sortira de cet évanouissement. »
Courbant la tête, Tarzan sortit du boudoir et referma doucement la porte.
À ce moment, il aperçut une tenture qui remuait légèrement, et l’écartant d’un geste brusque, il vit le valet de chambre qui l’avait introduit, avec si peu de cérémonie, chez sa maîtresse.
« Ah ! fit Tarzan d’une voix sourde, c’est donc toi qui sers d’espion et de complice à Rokoff ! »
Puis, une idée lui venant subitement, il prit à la gorge le domestique vert de peur.
« Écoute, misérable, je pourrais t’étrangler sur place, mais je te fais grâce pour cette fois si tu m’indiques immédiatement en quel endroit je puis trouver Rokoff ! »
Sans se faire prier davantage, mais en bégayant d’effroi, le domestique donna une adresse.
Pendant ce temps, Rokoff et Paulvitch faisaient une partie de cartes dans la chambre du Russe, pour tuer le temps en attendant les nouvelles que devait leur apporter le valet de chambre infidèle. Soudain, un pas rapide retentit dans l'escalier.
« Eh bien ! fit Rokoff avec un méchant sourire, voici Joseph qui va nous raconter la petite scène de famille qui vient de se dérouler chez mon misérable beau-frère ! »
Et, dans son impatience, il courut à la porte, pour ouvrir plus vite au visiteur. Mais il changea de visage en apercevant
la silhouette de l’homme qui se dressait devant lui : c'était Tarzan !
« Que me voulez-vous ? hurla-t-il en tentant vainement de refermer la porte.
— Vous le savez parfaitement, dit Tarzan en le traînant dans la chambre où Paulvitch, inquiet, attendait. Je devrais vous tuer et délivrer l’humanité d’un misérable tel que vous, mais je n’en ferai rien, puisque les lois de ce monde ne sont pas celles de la jungle. Je consens donc à vous laisser la vie, mais vous allez immédiatement faire une confession écrite de l’infâme complot que vous aviez forgé contre votre sœur ! »
Rokoff, dont les dents claquaient, fit un signe d’assentiment et, la rage au cœur, s’empara d’une plume. Une heure plus tard, Tarzan, la confession de Rokoff signée et datée dans sa poche, quittait le Russe.
« Si j'étais à votre place, lui dit-il avec mépris en guise de congé, je quitterais la France ou, mieux encore, j'aurais un sursaut de courage pour me tirer une balle dans la tête ! »