UN DUEL
D’Arnot dormait lorsque Tarzan revint de son expédition chez Rokoff. Il ne voulut pas réveiller son ami, mais le lendemain matin, il lui conta tous les événements qui s’étaient déroulés dans la soirée.
D’Arnot l’écouta soucieusement. Bien que le plan eût échoué, le misérable pouvait pourtant, grâce à ses menées, réussir à se débarrasser de ses deux ennemis, car, de toute évidence, dès que le comte serait rétabli, il ne manquerait pas d’envoyer ses témoins à Tarzan, pour avoir « abusé de sa confiance ».
Le jeune lieutenant ne se trompait pas. Une dizaine de jours plus tard, deux personnages graves, compassés, se présentaient à lui, de la part du comte de Coude, et lui demandaient les conditions de combat qu’acceptait Tarzan, le comte laissant généreusement à son adversaire le choix des armes.
Quand d’Arnot fit part à Tarzan de cette visite, il fut surpris de l’indifférence avec laquelle il l’accueillit.
« N'oubliez pas, cher ami, que de Coude est une fine lame et que de plus, il est célèbre pour la justesse de son coup d’œil, au pistolet. Quelle arme choisissez-vous ?
— Avouez que le choix est difficile ! fit Tarzan en souriant. Peu m'importe d’ailleurs... Décidez pour moi, d’Arnot.
— Eh bien, laissez-moi vous conseiller de choisir l’épée. De Coude se contentera peut-être de vous transpercer le bras, tandis qu’au pistolet, il pourrait fort bien vous fracasser la tête !
— Bah ! fit Tarzan. Je vous remercie de votre conseil, mais tout compte fait, je vais précisément me décider pour le pistolet !
— Mais... s’exclama d’Arnot, vous êtes fou ! Ou bien, c’est un suicide déguisé ? »
Tarzan haussa légèrement les épaules. Que lui importait en effet maintenant la vie, alors que la date du mariage de Jane se rapprochaït inexorablement ? La mort pouvait venir, il l’accueillerait avec joie ! Il remuaït encore ces tristes réflexions, tandis que la voiture de d’Arnot l’entraïînait à toute allure dans la direction d’Étampes où devait avoir lieu le duel.
D’Arnot et lui arrivèrent sur le terrain un peu après de Coude et ses témoins, accompagnés d’un chirurgien. Après un bref conciliabule entre les témoins, dix pas furent comptés entre les adversaires. Ils avaient trois coups à tirer.
D’Arnot, pâle et nerveux, donna le signal. Le comte, impassible, leva le bras et visa... D’Arnot retint difficilement un cri d'angoisse : Tarzan, un léger sourire sur les lèvres, s’offrait comme une cible vivante aux balles de son adversaire, sans même le mettre en joue !
« Allons, monsieur, défendez-vous ! » fit le comte en fronçant les sourcils. Tarzan ne répondit rien et continua à attendre la balle de de Coude.
« Dans ces conditions, c’est presque un meurtre... dit le comte avec colère, maïs tant pis, vous l’aurez voulu ! »
Il appuya sur la gâchette…
Mais si bon tireur que fût le comte, il n'avait pu viser sans un léger frémissement un homme qui semblait ainsi réclamer la mort. La balle ne fit qu’effleurer les côtes de Tarzan. Sa chemise se teignit pourtant aussitôt de rouge et le chirurgien s’empressa.
« Ah çà, monsieur, dit de Coude, très sombre, en s’approchant de son adversaire malgré les représentations de ses témoins. Vous jugez-vous donc vous-même coupable ?
— Je suis coupable, c’est vrai, dit vivement Tarzan, mais c’est uniquement de n'avoir pas compris plus vite l’abominable piège qui nous était tendu ! Ce papier, que je puis vous faire lire maintenant que vous ne pouvez croire que je veuille esquiver un duel, vous le prouvera ! »
Et il tendit à de Coude Ia confession de Rokoff. Le comte s’en saisit et la lut attentivement. Lorsqu'il eut achevé sa lecture, il tomba dans une courte rêverie, puis tendit franchement la main à Tarzan.
« Vous êtes un homme d’honneur, monsieur, dit-il gravement, et je bénis la balle qui ne vous a point traversé le cœur comme je l’avais souhaïté dans mon aveuglement. »
Le chirurgien avait achevé son pansement. Ceux qui, l'instant auparavant, étaient des ennemis mortels, revinrent à Paris dans la même voiture, devisant amicalement.
Bien que la blessure de Tarzan fût superficielle, il avait perdu beaucoup de sang, et eut la fièvre pendant quelques jours. Chaque matin, de Coude faisait prendre de ses nou-
velles, et dès que Tarzan fut remis sur pied, il le pria de passer à son bureau dans l’après-midi.
Le fils de la jungle fut accueilli chaleureusement par de Coude et, dès cet instant, il ne fut plus jamais fait allusion entre eux au duel qui les avait opposés, ni aux circonstances qui avaient entraîné leur rencontre.
« J’ai pensé à vous, cher ami, pour un poste qui m’a paru vous convenir parfaitement, dit le comte. Il y faut de la décision, du courage, un mépris total de la mort, et c’est une mission qui, en cas de succès, peut vous mener aux plus hautes fonctions — probablement dans les services diplomatiques.
« D’abord, mais pour peu de temps, vous ne serez qu’un agent spécial, attaché au ministère de la Guerre. Suivez-moi, je vais vous présenter à votre futur chef. Il vous expliquera la tâche que l’on attend de vous, mieux que je ne saurais le faire, et vous pourrez ainsi juger tout de suite si vous pouvez accepter ou non cette proposition. »
Une demi-heure plus tard, Tarzan avait accepté la dangereuse mission qui lui était offerte. Le lendemain, il revint prendre de nouvelles instructions, car le général Rochère, son chef, l’avait averti qu’il allait l'envoyer en voyage d'ici peu, probablement dès le lendemain.
Tarzan était profondément reconnaissant à de Coude de l'avoir aiguillé dans cette direction. Enfin, il allait avoir un but dans la vie, s’arracher à des pensées trop lancinantes, voyager et agir.
Il avait eu peine à attendre le retour de d’Arnot pour lui annoncer la bonne nouvelle, et il fut un peu déçu de voir que son ami était moins enthousiasmé que lui.
—-Ai-
« Somme toute, fit d’Arnot en souriant avec un peu d’amertume, vous êtes heureux de quitter Paris et de ne plus me voir pendant de longs mois, ou peut-être davantage encore. Tarzan, vous n’êtes qu’un ingrat !
— Non, Paul, je ne suis pas un ingrat, et je ne vous oublierai jamais, mais j'ai besoin d’espace, de mouvement, d’action et je ne puis vivre davantage dans cette grande ville sans arbres et sans air ! »
Et, le lendemain, Tarzan quittait Paris, via Marseille et Oran.