‹ Le Retour de Tarzan Burroughs Edgar RiceChapitre 7 sur 26 · LA DANSEUSE DE SIDI AÏSSA · texte numérisé non relu

LA DANSEUSE DE SIDI AÏSSA

La première mission dont était chargé Tarzan était non seulement importante mais délicate.

Un certain lieutenant des spahis était soupçonné d'entretenir des relations mystérieuses avec les agents d’une grande puissance européenne. Le lieutenant Gernoïs, tel était le nom de l’officier, alors en garnison à Sidi-Bel-Abbès, avait été précédemment attaché à l’État-major où certaines informations de la plus haute importance lui étaient passées entre les mains. C’étaient ces documents qu’il était soupçonné de chercher à négocier.

Tarzan devait donc s'installer en Algérie, sous l’apparence d’un inoffensif sportsman américain, et surveiller de près les agissements du lieutenant Gernois. C’est avec une joie profonde que Tarzan avait vu se dessiner à l’horizon les contours de sa bien-aimée terre d’Afrique. Il lui semblait qu’il allait retrouver sa véritable patrie en mettant le pied sur le sol algérien.

Mais l’aspect de cette contrée différait absolument de l'Afrique qu’il connaissait, et ne ressemblait pas plus que Paris à sa jungle natale.

À Oran, il passa une journée à errer dans les rues étroites du quartier arabe, émerveillé comme un enfant devant le monde nouveau qui s’offrait à ses yeux.

Le lendemain, il arriva à Sidi-Bel-Abbès, où il présenta ses lettres d’introduction aux autorités civiles et militaires.

Il se lia avec plusieurs officiers français, et devint bientôt leur compagnon favori, tant son accent les amusaït, et tant sa force prodigieuse les émerveillait. Il se fit présenter à Gernois, un homme taciturne et renfermé, d'environ quarante ans, qui semblait n’entretenir que peu de relations avec ses camarades.

Pendant un mois, Tarzan ne put rien noter de suspect dans l’attitude de l'officier, et il commençait à espérer que les soupçons conçus à son sujet étaient mal fondés, lorsque soudain Gernois fut désigné pour se rendre à Bou-Saada, dans le petit Sahara, loin dans le Sud.

Une compagnie de spahis et trois officiers devaient aller relever la compagnie qui occupait cette oasis. Fort heureusement, parmi les officiers qui accompagnaient Gernoïs, se trouvait le capitaine Gérard, l’un des nouveaux amis que s'était fait Tarzan, et, quand celui-ci lança l’idée de suivre la colonne dans son voyage, on crut à la fantaisie d’un riche désœuvré, et il n’éveilla aucun soupçon.

Le voyage s’était déroulé sans incident, lorsqu’un matin, alors que la colonne avait fait halte à Bouira et que Tarzan, qui s’était établi dans le modeste hôtel de l’endroit, prenait rapidement son petit déjeuner, il aperçut par la fenêtre, dans la cour de l’auberge, Gernois qui semblait s’entretenir avec animation, à voix basse, avec un indigène vêtu du costume arabe, mais dont la tournure et la silhouette parurent vaguement familière à Tarzan.

Soudain, Gernois s’aperçut que Tarzan le regardait, et aussitôt il interrompit sa conversation en congédiant

l’homme qui partit sans avoir tourné la tête dans la direction de l’observateur.

C'était la première fois que Gernois laissait prise à quelque soupçon, et Tarzan se promit de resserrer sa vigilance.

Le lendemain, la colonne atteignait Sidi-Aïssa. Gernois avait rejoint son poste, et l’étranger avait disparu.

C’était jour de marché à Sidi-Aïssa, et la foule présentait un aspect si pittoresque et si mouvementé que Tarzan décida d'y passer l’après-midi et de rejoindre ensuite le détachement qui se dirigeait sur Bou-Saada.

Il se mit donc à flâner en compagnie d’un jeune Arabe du nom d’Abdul, qui lui avait été recommandé comme un guide fidèle et un parfait interprète. Il aurait passé une excellente journée si, à une ou deux reprises, il n’avait cru reconnaître, de loin, la silhouette de l’homme avec qui Gernois s'était entretenu. En tout cas, si c'était bien l’homme, il s’éclipsait dès que Tarzan tournait la tête dans sa direction.

Dans un café arabe, Tarzan lia connaissance avec un personnage à l’allure pleine de dignité, qui se nommait Kadour ben Saden, et séduit par les graves sentences dont l’Arabe émaillait ses discours en mauvais français, il le pria de partager son dîner.

Kadour accepta, et comme le dîner était bon, il ne se sépara de son hôte qu'après lui avoir fait jurer de lui rendre un jour visite dans son douar, où il affirma qu’abondaient les antilopes, les panthères, les gazelles et tout le gibier qu’un chasseur pouvait souhaiter.

Après le départ du noble Arabe, Tarzan décida d'achever la soirée, toujours avec le fidèle Abdul, dans un café chantant.

Il écouta longtemps, sans se lasser, la plaintive et monotone mélopée des musiciens arabes, et lorsqu’une danseuse aux vêtements brodés passa devant lui en agitant une bourse, il lui tendit un billet de banque en la remerciant pour sa danse gracieuse.

La jeune femme jeta un bref coup d’œil surpris à cet étranger qui ne lui lançaït pas des paroles brutales, ainsi que c'était généralement le cas parmi la clientèle peu choisie de ce café.

Elle hésita, puis dit rapidement en un français hasardeux :

« Je veux te remercier : sache que deux hommes te veulent du mal. Prends garde, ils vont venir ! »

Tarzan eut un geste de remerciement, mais déjà la danseuse était passée plus loin.

Une demi-heure s’écoula. Tarzan n'avait pas bougé, malgré les suppliantes prières d’Abdul, qui aurait voulu quitter l'endroit qui lui semblait dangereux.

Soudain, un Arabe entra dans la salle, se posta non loin de Tarzan et se mit à proférer un long discours sur un ton de menace. Comme il s’exprimait en arabe, Tarzan l’écouta sans mot dire.

« Que dit-il ? demanda-t-il enfin à Abdul.

— Il vous cherche une querelle, fit le jeune guide en tremblant. Il dit qu’un chien de chrétien s’est permis de parler à une danseuse de sa religion.

— Bah ! Il est fou !

— Il dit aussi que vous êtes un chien, un fils de chien, un menteur et que votre grand-mère était une hyène se nourrissant de viande pourrie |! »

À ce moment, la gaieté qui secoua l’assistance prouva que les rieurs étaient du côté du chercheur de querelle.

Tarzan se leva en souriant, sans même avoir l’air de regarder du côté de l’Arabe, mais d’un magistral coup de poing, il le coupa au milieu d’une phrase et le jeta à terre.

Aussitôt, ce fut la mêlée. Les paisibles consommateurs du thé à la menthe, sentant se réveiller en eux les instincts belliqueux de leurs ancêtres, prenaient parti pour leur compatriote. Des poignards étaient dégainés, des imprécations vociférées, et Tarzan, dans le désordre général où les valeureux partisans de la même cause en arrivaient à se combattre sans miséricorde, réussit à gagner la cour intérieure, suivi du fidèle Abdul qui tremblait de tous ses membres.

La situation était encore critique, car d’un moment à l’autre, on allait s’apercevoir de la disparition de Tarzan, et on ne manquerait pas de chercher dans la petite cour, qui ne semblait présenter aucune issue. Soudain, un faible tintement d’anneaux entrechoqués retentit et une main s’empara de celle de Tarzan.

« Suivez-moi ! » fit une voix étouffée.

Tarzan eut l'intuition qu'il se trouvait près de la danseuse qui lui avait déjà donné un précieux avis.

Il ordonna donc au tremblant Abdul de marcher derrière lui et se mit en devoir de se laisser docilement conduire par la femme qui l’entraînait dans un escalier étroit dont toutes les marches craquaient.

« Il faut nous hâter, dit la danseuse dans un murmure, car ils vous cherchent. Nous allons nous enfermer dans ma chambre et vous descendrez par la fenêtre avant qu’ils n'aient l’idée de chercher de ce côté. »

Mais ils atteignaient à peine le palier supérieur que des hurlements se faisaient entendre derrière eux.

Épouvantée, la danseuse regarda en arrière et eut un cri : déjà les poursuivants s’engageaient dans l’escalier.

« Vite ! Vite ! » fit-elle en se précipitant vers une porte basse à demi-dissimulée dans la muraille.

Les deux hommes se hâtèrent derrière la jeune femme et se trouvèrent dans un sommaire réduit qui constituait l'appartement privé de la danseuse.

Tarzan se dirigeait vers la fenêtre grillée, afin de ne pas perdre un instant, mais à ce moment un bruit de voix retentit dans le corridor et Abdul lui fit signe d’attendre.

« Ils se séparent et une partie d’entre eux va vous attendre sous la fenêtre pour le cas où vous vous enfuiriez par là ! » annonça-t-il à Tarzan.

La femme arabe eut un geste de terreur :

« Alors, nous sommes perdus ! murmura-t-elle.

— Pas vous ! dit Tarzan, surpris.

— Ils me tueront aussi, dit-elle en frémissant. Ne vous ai-je pas aidé ? »

Tarzan comprit qu’elle avait raison et qu’elle ne pouvait espérer aucune pitié de la tourbe qui hurlait déjà derrière la porte en assenant des coups de poing sur le bois épais.

Il se pencha par la fenêtre : d’un moment à l’autre, une grappe d’Arabes hurlants allait surgir et barrer le chemin. Ils n'auraient jamais le temps de s’enfuir tous les trois par cette voie.

Tarzan leva les yeux et aperçut le toit en terrasse qui surplombait de quelques pieds la fenêtre. Sa décision fut aussitôt prise.

« Passez les bras autour de mon cou et ne craignez rien », dit-il à la danseuse qui, courageuse mais résignée, s'était accroupie sur un divan.

Passivement, elle lui obéit et Tarzan ordonna à Abdul, occupé à invoquer tous les prophètes de l’Islam :

« Attends-moi ici, je reviens te chercher aussitôt que possible. En attendant, pousse tous les meubles qui se trouvent dans cette chambre contre la porte, afin d’arrêter les poursuivants. »

Puis sans attendre la réponse d’Abdul, dont les lèvres blanches étaient d’ailleurs incapables d’articuler un mot en ce moment, Tarzan posa ses pieds sur le rebord de la fenêtre, mit les mains sur le bord de la terrasse et d’un prodigieux rétablissement, malgré le poids de la danseuse, il se hissa sur le toit où il déposa la jeune femme.

Après quoi, sans perdre un instant, il se pencha au bord de la terrasse et héla Abdul.

Il lui prit la main, souleva le jeune Arabe comme une plume et le posa à côté de la danseuse.

Il était temps ! Avec un craquement, la porte venait de céder.

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