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Ils avaient fait plus de 60 lieues, depuis leur entrée dans la rivière, sans rien découvrir. Enfin le 25 Juin ils virent sur le bord de l’eau des pistes d'homme, et un petit sentier assez battu qui entrait dans une belle prairie. Ils débarquèrent et laissant les cannots sous la arde de leurs gens, le P. Marquette et M. Jolliet s'avancèrent pour faire des découvertes. Ils suivaient en silence le petit sentier, et après avoir fait environ deux lieues, ils découvrirent un village sur le bord d’une rivière (1) et deux autres sur un côteau écarté du premier d’une deémie-lieue. Comme ils étaient arrivés assez près du village, ils poussèrent un cri pour s'annoncer, et puis ils s'arrêtèrent. A ce cri les sauvages sortent promptement de leurs cabanes, et ayant reconnu leurs visiteurs pour Français, surtout ayant vu une Robe noire, ils députèrent quatre vieillards, pour #Îler leur parler. Les messagers s'avançaient à petits pas, deux d’entr'eux portaient des pipes qu'ils élevaient vers le soleil, en gage de leurs dispositions amicales. Le P. Marquette rassuré par ces signes s’adressa à eux et leur demanda qui ils étaient. Ils répondirent qu'ils étaient Illinois, et pour marque de paix ils présentèrent leur pipe aux Français pour pétuner, Ilsles invitèrent d'entrer dans leur village où ils leur firent une cordiale réception.
On conduisit les étrangers dans la cabane du chef qui les complimenta en leur disant : « Que le soleil est beau, Français quand tu viens nous visiter; tout notre bourg t'attend, et tu entreras er paix. dans toutes les cabanes. »
Après qu ils eurent pris place au milieu de la foule qui les dévorait des yeux, on leur présenta le calumet. Pendant que
us les anciens pétunaient pour honorer les visiteurs, on vint iaviter ceux-ci de la part du grand capitaine de tous les Illinois, à se transporter dans sa bourgade où il voulait tenir conseil avec eux. Marquette et Jolliet s'étant rendus à cette invitation ils furent reçus avec beaucoup d’égard, par le grand capitaine. Le P. Marquette lui expliqua le but de leur voyage, faisant suivre d’un présent chaque point de son discours, Le chef leur répondit qu'il était très heureux de voir la Robe noire et le Françaï, qui l’aceompagnait, mais il les conjura tous deux, au nom de toute la nation de ne pas passer outre À cause des grands dangers où ils s’exposaient. Et il accompagna son discours d’un présent qui était un calumet mystérieux d’un grand prix aux yeux des sauvages,
(1) On suppose que c'était la rivière Des Moines.
Le Conseil fut suivi d'un grand festin, qui consistait en quatre mets qu’il fallait prendre avec beaucoup de cérémonies, Après le repas on fit la visite du village, composé de trois cents cabanes. Les sauvages s’empressaient d'offrir aux étrangers différents articles : des ceintures, des jarretières, et d'autres ouvrages. Le lendemain les voyageurs prirent congé de leurs hôtes leur promettant de repasser par leur bourg dans quatre lunes.
Le P. Marquette nous donne quelques détails intéressants sur cette nation. Le nom d’Illinois signifie en leur langue, l'homme, comme si les autre” sauvages auprès d'eux ne passaient que pour des bêtes ; aussi ils avaient un certain air d’humuni:é qui les distinguait des autres nations sauvages. Leur langue tenait de l'Algonquin, de sorte que le Père les entendait facilement. Ils avaient le corps bien fait, ils étaient lestes et fort adroits à tirer de l'arc ; leur caractère doux et traitable ; ils ne connaissaient ni le fer, ni le cuivre et n'avaient que des couteaux de pierre. Le sol était fertile, la chasse abondante, aussi ne souffraient-ils ja- Mais de la famine.
Après cette entrevue, le P. Marquette et ses compagnons s’embarquèrent de nouveau. En descendant ils allaient dans le sens d’une autre rivière appelée Pekitanoui, (1) qui se décharge dans le Mississipi en venant du nord ouest.
Passant proche des rochers affreux pour leur hauteur et leur longueur, ils virent sur l’un de ces rochers deux monstres qui paraissaient peints en vert, rouge et noir ; horribles à voir, mais si bien dessinés, qu'ils eurent peine à croire que des sauvages en fussent les auteurs ; d'ailleurs ces peintures étaient si hautes sur les rochers qu’il semblait difficile d'y atteindre. (2)
On trouve immédiatement audessus de la ville d'Alton Je rocher sur lequel ces figures étaient peintes. Aujourd’hui elles n'existent plus, le temps les a effacées, mais la tradition de leur existance s’est conservée. Je passai en cet endroit dit Parkman, en 1867 ; une partie du rocher avait été minée et à la place des monstres décrits par Marquette, je vis un immense placard, portant en grosses lettres : ‘‘ Plantation Bitters. ”
(1) “ Pekitanout ” j(actuellement le Missouri.) Ce mot signifie eau bourbeuse.
(2) Les monstres peints sur le flanc de rochers perpendiculaires et élevés apparemment innaccessibles à l’homme entre le Missouriet l’Illinois, connus aux auteurs modernes sous le nor: de ‘‘Piesa,'’ sont dans un asseg-bon état de conservation. ‘‘ Hist, de la Louisiane, ?’
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Comme les voyageurs s'entretenaient sur ces monstres, voguant paisiblement dans une belle eau claire et dormante, ils entendirent le bruit d’un rapide, où ils allaient tomber. Des arbres entiers, des branches réunies, des ilets flottants sortaient de l’embouchure de la rivière Pekitanoui avec tant d’impétuosité, que le passage à travers tous Ces obstacles ne pouvait se faire, sans grand danger. L'agitation était telle que l’eau en était toute boueuse, Le Pekitanouï était une rivière considérable, qui venait d'assez loin du côté du nord-ouest et se déchargeait dans le Mississipi : plusieurs bourgades de sauvages étaient placées le long de cette rivière.
Ici le P. Marquette décida que le Mississipi, s’il continuait dans la même direction devait se décharger dans le Golfe du Mexique. Et il conjectura, d’après les informations des sauvages qu'en remontant le Pekitanoui pendant plusieurs journées, il finirait par trouver une autre rivière qui se jetait dans la mer de Californie. (1)
Après avoir fait environ vingt lieues droit au sud, et un peu moins au sud est, ils se trouvèrent à l'embouchure d’une rivière nommé Ouaboukigou (2) (Ohio), vers les 360 de latitude. Un peu audessus de cet endroit, ils passèrent par un lieu redoutable aux sauvages, la prétendue demeure d’un démon qui donnait la mort aux passants. Ce démon était une petite anse de rochers hauts de vingt pieds, contre lesquels les vagues, resserrées par une ile voisine, allaient se briser avec fracas. En se rebroussant, les unes sur les autres, elles faisaient un tintamarre qui donnait la terreur aux sauvages si faciles à s’'épouvanter.
L'Ouaboukigou venait des terres du Levant où étaient les nations qu'on appelait Chaouanons (3). Peuple nombreux, mais nullement guerrier, que les Iroquois allaient chercher à cette distance pour leur faire la guerre, les prendre et les emmener comme des troupeaux, les réduire ensuite à l'esclavage ou les livrer à la torture.
(1) Marquette avait raison, En remontant la Plata, tributaire du Missouri, on pouvait arriver à la tôte du Rio-Colorado qui se décharge dans la mer Vermeille ou golfe de Californie,
(2) Ce nom iroquois signifie 4e/% rivière : il a été changé en celui de Ouabache, donné aujourd’hui au dernier tributaire de l'Ohio.
(3) Mr. Shea suppose que Eriés ou Eriehronon, (nation du Chat), Sha-
wnees, Chaouanon, Ontouagannah, Sawanas, sont des noms qui désignent ane seule et même tribu que les Iroquois ont poursuivi sans relâche.
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Un peu au-dessus de l'embouchure de cette rivière dont or vient de parler étaient des falaises, où les Français aperçurent une mine de fer ; il y en avait plusieurs veines, et un lit d’un pied de hauteur. Ils en virent de gros morceaux liés avec des cailloux.
Il s’y trouvait aussi d'une terre grasse de trois sortes de couleur, de pourpre, de violet et de rouge. L'eau dans laquelle elle était lavée prenait la couleur du sang. Il y avait encore d’un sable rouge fort pesant. Le père en mit sur son aviron qui rests teinte pendant quinze jours.
Ils commencèrent à voir des cannes ou de gros roseaux sur lebord de la rivière ; ils firent aussi la rencontre fort incommode des maringouinus.
Pour se mettre à couvert de leur importunité et des rayons du soleil, ils se firent, avec les voiles, une espèce de cabane, (1)
Comme les voyageurs se laissaient aller au gré de l’eau, ils aperçurent à terre des sauvages qui les attendaient armés de fusils. Tandis que les Français se mettaient en défense, le P. Marquette éleva son calumet vers les sauvages, et leur parla en huron, mais ils ne répondirent -ien, ils firent seulement signe au Père d'approcher, pour accepter à manger. Marquette et ses compagnons, étant débarqués, furent introduits dans les cabanes où les indigènes leur présentérent du bœuf sauvage, de l’huiled'ours et d'excellentes prunes blanches.
Ces sauvages avaient des fusils, des haches, des houes, des couteaux, de la rassade, des bouteilles de verre pour leur poudre. Ils assurèrent le P. Marquette qu'il n'était qu'à dix
‘journées de la mer ; qu’ils achetaient des étoffes des Européens qui étaient du côté de l'Est, que ces Européens avaient des chapelets et des images, qu'ils jouaient des instruments, qu'il y en avait de faits comme lui, et qu’ils en étaient bien reçus. Cependant personne parmi ces sauvages ne paraissait avoir reçu aueune instruction sur la Foi. Le Père leur en donna autant qu'il put avec quelques médailles.
Encc-tragés par ces nouvelles, les voyageurs se remirent em marche ; ils faisaient jouer l’aviron avec une nouvelle ardeur. Ils s’avançaient au milieu de de 1x rives couvertes de bois élevés ; les prairies se montraient plus rares ; cependant elles de-
(1) Marquette venait d'atteindre le territoire de la tribu guerrière de# Chicakas, qui habitaient le long du Mississipi et au loin du côté de l’est. Cette tribu trufiquait avec des sauvages qui entretegaient des relations. avec les Européens,
aient se trouver derrière le rideau d'arbres qui bordait la rivière,
- car ils y entendaient meugler quantité de bœufs sauvages. Ils virent des caïlles sur le bord de l’eau, et tuèrent un petit perroquet.
Ils étaient maintenant proche du 33 de latitude, ayant presque toujours été vers le sud, quand ils aperçurent un village
. sur le bord de l’eau nommé Mitchigamea.
Ici Marquette et ses compagnons eurent recours à la patronne de leur voyage, la Sainte Vierge Immaculée ; et ils avaient bien besoin de son assistance, car ils entendirent de loin les sauvages qui s’animaient au combat par leurs cris continuels. Ils étaient armés d’arcs, de flèclcs, de massues et de boucliers. Ils se mirent en état d'attaquer les voyageurs par eau et par terre. Une partie s'embarqua dans de grands canots de bois pour leur couper le passage, tandis que ceux qui étaient à terre allaient et venaient æomme pour commencer l'attaque. Le P. Marquette présentait en vain son calumet de paix ; les sauvages étaient prêts à décocher leurs flèches sur eux, lorsqu’enfin des vieillards qui
-étaient sur le bord de l’eau aperçurent le calumet et arrêtèrent J'ardeur de la jeunesse. Deux d’entre eux ietant leurs armes aux bieds des étrangers, en signe de paix, entrèrent dans les canots, et les firent approcher de terre. Les Français débarquèrent non sans quelque crainte.
L fallut au commencement parler par gestes, parceque personne n’entendait rien des six langues que Marquette savait ; il se trouva enfin un vieillard qui parlait un peu l'Illinois.
Le Père leur fit comprendre qu'ils allaient à la mer, et il essaya de leur inculquer quelques notions sur Dieu ét les choses du salut. En réponse les sauvages dirent à leurs visiteurs qu’ils apprendraient tout ce qu'il désiraient d’un grand village nommé Akansea, qui n’était qu'à 8 ou 10 lieues plus bas. Ils offrirent aux étrangers de la sagamité et du poisson,
Après avoir passé une nuit troublée par l'inquiétude, les Français s'embarquèrent le lendemain de grand matin avec leur interprête ; un canot, où étaient dix sauvages, les précédait.
À une demie lieue des Akansea (Arkansas), ils virent paraître deux canots qui venaient au devant d’eux. Celui qui y commandait était debout, tenant en main le calumet. Il conduisit les Français sur la rive, où une cordiale réception les attendait. On leur offrit de la sagamité et da pain de Blé-d’Inde. Ils trouvèrent là par bonheur un jeune homme qui entendait l’Illinois beaucoup mieux que l'interprète de Mitchigamea. Le P. Marquette s’en servit pour parler à toute l'assemblée de Dieu et d”s mystères de la Foi : ces sauvages faisaient paraître un grand <lésir de retenir le missionnaire ayec eux pour les instruire.
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Le P. Marquette leur demanda ensuite ce qu’ils savaient de la mer. Ils répondirent que dans cinq jours, lui et ses compagnons pourraient y arriver ; qu'ils ne connaissaient pas les nations qui l'habitaient, parceque leurs ennemis les empêchaient d'avoir commerce avec les Européens ; que leurs haëliéé: leurs couteaux et leurs rassades avaient été achetés en partie des nations de l’est, en partie des Illinois, à l’ouest, à quatre journées de là ; que ces sauvages armés, rencontrés précédemment par les Frarçais, étaient des ennemis de leur tribu, et qu'ils leur fermaient le passage de la mer; qu'enfin ils prévoyaient de grands dangers pour les Français s'ils avançaient plus foin sur la rivière.
Pendant cet entretien les sauvages apportaient à leurs hôtes dans de grands plats, tantôt de la sagamité, tantôt du blé-d’'Inde, tantôt d'un morceau de chien : toute la journée se passa en festins.
Ces peuples étaient généreux et hospitaliers, mais pauvres, parce qu’ils n’osaient aller à la chasse par crainte de leurs ennemis. Ils avaient toutefois dn blé d'Inde en abondance ; ils en semaient à toutes les saisons de l’année ; de sorte que le Père en vit en même temps qui était en maturité, d'autre qui commençait à pousser, Ils faisaient cuire leurs aliments dans de grands pots de terre (1) qui étaie :t bien faits. Ils avaient aussi des assicttes-de terre cuite, dont ils se servaient à divers usages. Leur langue (2) était si difficile que le P. Marquette désespérait d’en pouvoir prononcer quelques mots. Ils ne voyaient jamais de neige chez eux et ils ne connaissaient l’hiver que par les pluies qui y tombaient plus souvent qu’en été.
Le soir, les anciens firent un conseil secret dans le dessein que quelques-uns avaient de casser la tête aux étrangers pour les piller ; mais le chef rompit toutes ces menés, Ayant envoyé
chercher le P. Marquette et M. Jolliet il fuma le calumet de-
vant eux et pour leur ôter toute crainte il en fit présént au missionnaire.
“(1) La poterie des sauvages est un des plus anciens objets d’art de ce continent. Les tribus du sud particulièrement excellaient dans la confection deces vases, lesquels urraient ctre comparés, pour la forme et le fini de l’ouvrage, avec ce qui nous reste de l’antique art romain. ?”?
(2) Les premiers voyageurs nous ont conservé quelques mots de la langue des Arkansas, ces fragments de leur idiôme, avec leurs mœurs et leurs coutumes, indiquent qu’ils venaient du Mexique.
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