OBSERVATION CXI
De P,V,,. — J'étais dans le train qui va de NeversàChagny, et ce train roulait avec une vitesse vertigineuse : les arbres et les maisons qui bordent la ligne disparaissaient sans qu'on eût le temps de les voir. On avait brûlé les stations d'Imphy et de Béard, on aurait dit que le train ne pouvait plus s'arrêter. La Loire était débordée et coulait non loin de la ligne : ses eaux étaient sales et troubles. Soudain je ressentis un choc violent: le train avait déraillé et je nie trouvais sous un monceau de décombres. Mon wagon se trouvait en tête du train. Je voyais le feu de la machine gagner le fourgon de tête et l'embraser. Je cherchais à dégager mes membres des décombres, mais je ne pouvais
Cf. Brahn, Experlmentelle Beitràge zur Gefûhhlehre, Phil. Stud., XVIII, p. 127; Titchener, Ein Versuch die Méthode der paarweisen Vergleichung auf dt> verschiedenen Gefiihlsnchtungen anzmoenden^ Phil. Stud., XX, p. 382.
faire aucun mouvement. J'appelais au secours, mais personne ne me répondait. Je voyais de petits ruisseaux de sang s'échapper des wagons. — Le tableau changea. La Loire était rentrée dans son lit, mais on voyait un limon boueux gur lequel étaient des milliers de poissons morts qui dégageaient une odeur infecte. Des corbeaux s'étaient abattus dessuji et les mangeaient. Des quadrupèdes que je ne connaissais pas s'étaient approchés des corbeaux, mais les corbeaux ne s'envolaient pas. Le sang qui s'échappait des wagons avait formé un petit ruisseau qui s'écoulait sur le limon. Les quadrupèdes léchaient le sang et remuaient la queue en signe de satisfaction. Je criai pour les éloigner, mais ils n'en firent rien. Les débris de mon wagon s'étaient embrasés et le feu s'approchait rapidement de mon corps. Je redoublais d'efforts pour me dégager, mais je ne pouvais toujours faire aucun mouvement. Finalement le feu atteignit mes jambes et je me réveillai.
Les images de ce rêve appartiennent au moins à deux séries indépendantes. Première série: le train roule sur la ligne de Chagny, la vitesse est excessive, Ja Loire est débordée, le train déraille, le dormeur se trouve sous un monceau de décombres, le fourgon de tùie s'embrase, le dormeur essaie en vain de fuir, il a}»pelle inutilement au secours, il voit des ruisseaux de sang ; deuxième série : sur le limon laissé par la Loire se trouvent des poissons morts en train de pourrir, des corbeaux les dévorent, aux corbeaux se joignent des quadrupèdes. Maintenant les deux séries s unissent :4es quadrupèdes de la deuxième série lèchent le sang des ruisseaux de la première série, le dormeur crie pour les éloigner, l'incendie le menace de plus en plus, il redouble d'efforts pour se dégager, le feu atteint ses jambes, et il se réveille. — L'indépendance primitive des deux séries me paraît prouvée par les détails suivants : « Le tableau changea, la Loire était
rentrée clans son lit. » L'observateur, en racontant son rêve, et même en en prenant conscience, a §enti un désaccord entre la première série et. le tableau qui se localise maintenant sur les bords de la Loire après une crue, et, pponlanément, il a ajouté cette explication : « La Loire était rentrée dans son lit. » Une telle addition ne peut être Tceuvre que de la pensée du réveil, et encore, malgré cette addition, le besoin logique n*est pas entièrement satisfait, et c'est ce que l'observateur exprime en disant que le tableau changea. 11 est même possible que la localisation du tableau des poissons morts sur le bord de la Loire soit aussi une addition du réveil : on pourrait l'affirmer si ce tableau avait pour origine quelque perception antérieure d'une troupe de corbeaux dévorant une charogne, mais l'observateur n'a pas fait connaître, et n'a peut-être pas connu lui-même, l'origine de ce tableau. — Quant à l'union des deux séries en une seule, elle ne peut s'expliquer que par l'action exercée par l'émotion, à la fi)is de peur et de répugnance, que le dormeur éprouve en se voyant menacé par l'incendie et en voyant en même temps les quadrupèdes ^ui se joignent aux corbeaux. Si ces émotions étaient intellectualisées, elles se traduiraient en des jugements de ce genre : « Je suis en danger de mourir dans l'incendie, et ces mangeurs de charognes viendront dévorer mon corps. » On comprend que, dans un pareil état hallucinatoire, les forces mentales et physiques se concentrent, que le dormeur fasse de nouveaux efforts pour se dégager et que le réveil, c'est-à-dire la concentration aussi complète que possible de toutes les forces disponibles, finisse par se produire.
L'ORGAiMSATION ÉMOTIONNELLE DES SÉRIES 285