‹ Le rève: études et observationsChapitre 140 sur 143 · OBSERVATION CXII · texte numérisé non relu

OBSERVATION CXII

De R,,, — Je vais aux courses de chevaux à Decize avec P.. J'y suis allé en chaussons, et un orage épouvanlable éclate. Nous n'étions pas tout à fait arrivés à Thippodrome, et nous nous réfugions sous un hangar où étaient déjà beaucoup de personnes. Tout à coup un éclair nous aveuglé, et nous voyons la foudre tomber comme une boule de feu sur les tribunes de Thippodrome, qui ne s'enflamment pas, mais deviennent noires. Aussitôt nous voyons accourir de notre côté des gens qui nous disent que toutes les personnes qui étaient aux tribunes pnt été tuées. Je m'enfuis avec P., et nous arrivons au pont suspendu sur la Loire. Il n'y a pas de parapet, et un cheval emballé, traînant son cavalier qui brûle encore, me fait tomber à la Loire ; j'en sors à la nage. A ce moment je me retrouve seul et je veux aller chez une dame chez qui je devais dîner. Je la rencontre en chemin qui venait au-devant de moi avec un parapluie. Nous arrivons devant sa maison, mais sur le trottoir opposé. Au moment où nous voulons traverser, un chariot débouche contenant des personnes mortes de l'incendie, et ce défilé continue pendant un temps considérable. Je me couche la face contre terre pour, ne pas voir les chariots. Tout à coup je sens que l'on me soulève : sans doute on me croit mort et l'on veut me mettre dans un tombereau. Je pousse un cri d'effroi, et je m'éveille.

Voici les notes additionnelles de l'observateur : « Je ne vois aucune explication de l'orage, car, éi je vais chaque année aux courses de Decize, jamais je n'y ai vu éclater d'orage. Le pont de la Loire était cette année en réparation, et l'on avait construit une passerelle qui n'était pas très solide. Après les courses, je me suis rendu chez la dame qui dans mon rêve m'accompagnait. »

On peut distinguer dans ce rêve quatre séries d'images :

^ Première série. — Le dormeur s'en va aux courses de Decize.

Deuxième série, — Il est sorti en chaussons, un orage éclate, fuite sous un hangar, éclair.

Ici les deux séries s'unissent : la foudre tombe sur les tribunes. L'unification est réalisée par l'émotion de la deuxième série, et voilà que le souvenir des courses, au lieu de se développer avec la suite naturelle d'événements qu'il comporte, prend une allure tragique : toutes les personnes qui étaient aux tribunes ont été tuées. Vive émotion, qui ne produit cependant pas le réveil. Le dormeur s'enfuit. — Je ne parle pas de l'image du camarade P. : elle peut appafrtenir indifféremment à la première série ou à la deuxième, ou même provenir d'une autre série. Je n'ai pas de renseignements qui permettent d'en établir l'origine.

Troisième série. — Le dormeur passe avec son camarade sur le pont suspendu sur la Loire; il n'y a pas de parapet, le. passage est dangereux. Nouvelle émotion, ou bien continuation de l'état émotionnel précédent avec des images nouvelles.

A ce moment la série complexe déjà formée auparavant reparaît et se subordonne ces nouvelles images, elle en dirige maintenant le développement, et le cheval qui traîne un cavalier brûlant encore se précipite sur le pont et pousse le dormeur à la Loire. Si dangereuse que soit la situation, l'émotion n'est pas encore assez forte pour provoquer le réveil. Le dormeur a d'ailleurs un moyen de salut, il sort de la Loire à la nage.

Quatrième série. — Il s'en va chez la dame qui l'a invité à dîner. Ici les séries sont passablement mêlées : à cause de la pluie récente, on vient au-devant de lui

L'ORGANISATION EMOTIONNELLE DES SERIES ^s"

avec un parapluie. On arrive ainsi devant la maison, il n'y a plus qu'à traverser la rue.

Mais la série émotionnelle reparaît une fois de pluet reprend son développement : on emporte les morts dans des charrettes, le dormeur effrayé se couche lu face contre terre. Voilà qu on le soulève, et, à ^id<^^^ d'être pris pour un mort et mis dans un tombererni avec les autres, il éprouve une émotion tellement foi li^ qu'il pousse un cri et se réveille. |

On voit par cette observation que la série émotionnelle tend toujours à se 'subordonner les autres. C* ^1 i pourquoi je considère l'émotion comme une force ov- ,| ganisatrice qui, dané la concurrence des séries simiiU tanées, assure la maîtrise à la série à laquelle cil ' appartient. On voit aussi que le mouvement ondulatoire, le rythme, que j'ai signalé comme caracléris&iiL le développement spontané des images, et même \r développement des séries sous l'influence de la leudance, se retrouve aussi dans le développement énh*tionnel : le tableau émotionnel se déroule, et se subordonne les images appartenant à une série voisina : puis, comme si l'action de l'émotion était épuisée, it se produit un arrêt, une série indifférente ou moin^ émotionnelle prend place dans l'esprit; mais biejitui la série émotionnelle reparait et se subordonne ci^s nouvelles images, pour reculer encore et reparai lii' ensuite une fois de plus.

Voici une autre observation dans laquelle c'est vucore une émotion de peur qui réalise l'unification tl* - i

séries et qui provoque le réveil. Il s'y trouve aii-^t quelques faits qui confirment des hypothèses que j «h i

exposées précédemment.

OBSERVATION CXIIÏ

Je me couchai un soir vers 9 h. 1/2, souffrant d'une mauvaise disposition générale qui m'avait rendu incapable de travailler pendant toute la journée. J'eus un rêve émotionnel qui me réveilla à 11 h. 1/2. Au lieu de me lever pour récrire, ayant besoin de repos pour la classe du lendemain, je me contentai de le repasser longuement dans mon esprit afin de le rédiger de mémoire quand j'en aurais le temps. 'Je ne pus trouver le temps nécessaire que le surlendemain, mais j'avais dans l'intervalle repassé à plusieurs reprises la suite des tableaux.

Je suivais, vers 3 ou 4 heures du malin, une rue de Patis mal déterminée, et dont j'ignore le nom. Toutefois elle était bordée d'arbres, et, à un moment, j'ai vu qu'une rue s'en détachait à angle aigu et portait la pancarte : rue Alexandre- Dumas. Après avoir marché quelque temps sur le trottoir, sous les arbres, je commence à voir quelques figures louches ou étranges : je rencontre trois enfants portant des chapeaux à haute forme, en cuir boqilli, comme les cochers de fiacre, et de grandes houppelandes; ils mendient; je passe mon chemin. Puis une foule assez nombreuse d'ouvriers et d'employés apparaît dans la rue ;'je me détourna et je la suis avec l'intention de rentrer. Bientôt je me trouve mêlé à la foule, et, marchant entre un jeune homme vêtu comme un employé et un facteur des postes en uniforme, je prends part à une conversation qui a commencé je ne sais comment. On parle du temps qu'il fait, et qui est un peu froid. Je n'ai pas de pardessus, j'ai relevé le col de ma veste et j'ai aux mains des gants de laine. Tout à coup le jeune homme est amené à dire dans la conversation : « C'est comme dans le rêve du duel de Descartes. » Vivement intéressé, je lui demande s'il peut m'indiquer avec précision le passage où Descartes raconte ce rêve. Il me répond affirmativement, et ajoute que Descartes a raconté aussi, avec des détails, un autre rêve. Il me promet des indications bibliographiques précises. Je cause ensuite seul avec le facteur. La rue tourne maintenant : à droite, on voit des mai-

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sons qui surplorobenl, et j'aperçois à quelque distance, sur lecôlé droit, une iue qui monte; quoique je ne connaisse pas le quartier, je songe que je pourrai prendre cette rue pour rentrer; la plaque indicatrice porte : rue Léolard, ou Liotard ; je ne peux pas lire exactement, parce que la plaqué est écaillée à la place de la deuxième lettre. A gauche, on voit des toits de maisons au milieu d'arbres verts, le sol descend en pente rapide. La rue dans laquelle nous marchons coupe donc le flanc d'une colline. Je continue h marcher avec le facteur, et nous voyons*à gauchx3 un monument à forme de temple grec sur le fronton duquel est gravée en grandes lettres cette inscription : MINOYS; à gauche, en lettres plus petites, on lit : Journal du moi; l'inscription se prolonge sur la droite, mais je ne peux pas la lire. J'exprime ma surprise à mon compagnon, qui m'explique que le mot a Minoys » indique l'objet du journal, consacré au moi, et- il me donne à ce sujet une étymologie grecque, qui me paraît très satisfaisante. Je sqis cependant surpris d'avoir rencontré un facteur aussi bon helléniste, sans parler de l'employé de commerce^qui connaît Descartes mieux que moi. Nous sommes sans doute à une autre époque, comoie celle que décrit Anatole France dans ses Dialogui s sur la Pierre Blanche. Mais» pendant ces intéressantes conversations, des malfaiteurs se sont approchés de nous. L'un d'eux passe rapidement entre moi et le mur à ma droite, et je l'entends dire à un autre individu : « Dis donc, la Terreur » Je n'entends pas la suite, mais je constate que

nous sommes cernés par une bande d'Apaches. Ils nous forcent d'abord à danser une ronde avec eux. Dans le cercle, jevois en face de moi le jeune homme qui m'a donné des renseignements sur Descartes : il est très pâle et a tes yeux grands ouverts de peur. J'ai peur aussi, et je me réveille. Tout en repassant mon rêve pour le noter plus tard, je demeurais éveillé pour éviter de retomber dans le cauchemar, et je cherchais à retrouver les événements antérieurs à ceux que je viens de noter. J'ai retrouvé un tableau. Avant de sortir pour faire ma promenade imprudente, j'ai dû descendre et remonter plusieurs fois l'escalier de l'appartement, c'est-à-dire cinq étages. A l'un des étages, la descente

FOUCAUI/I.

se faisait d'une singulière façon : on glissait assis sur une planche inclinée, de manière à arriver au palier inférieur. Pour remonter, je me servais d'une échelle appuyée sur les marches, et Touverture libre à la partie supérieure était si étroite que j'avais peine à passer. C'est plus tard que je suis descendu dans la rue.

Voici maintenant quels sont les matériaux au moyen desquels le rêve s'est constitué :

1^ Une dizaine de jours avant le rêve, nous avons fait un séjour à Paris, et nous avons demeuré au cinquième étage.

2° Pendant ce séjour, nous avons assisté à un mariage, et nous sommes rentrés à une heure très avancée de la nuit, ou plutôt vers quatre heures du matin. La tournure fâcheuse que prend ma promenade vers la fin se rattache à la même origine : je suis revenu de la soirée en voiture, mais d'autres personnes préférèrent rentrer à pied, dans la fraîcheur d'un matin d'été, et je ne sais qui exprima l'opinion, peut-être en plaisantant, qu'elles pourraient faire de mauvaises rencontres.

3° La rue bordée d'arbres qui coupe le flanc d'une colline n'est pas sans analogie avec la rue Caulaincourt, que j'ai suivie h pied quelques mois avant le rêve.

4° J'avais rencontré dans plusieurs ouvrages sur le rêve celte indication, que Descartes, piqué par un moustique, ou par une puce, aurait rêvé qu'il se battait en duel, qu'il voyait son adversaire, ses témoins, et que finalement il recevait un coup d'épée. Je fis des recherches pour trouver ce récit, mais sans succès. Je rencontrai seulement ce passage : « Quelquefois, quand nous dormons, si nous sommes piqués par une

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mouctie, nous songeons qu'on nous donne un coup d'épée ^ n Tout en supposant que ce court passage avait probablonient donné naissance a la légende d'un rôve détaillé de Descartes, et que les auteurs qui rapportent ce prétendu rêve ont fait eux-mêmes, sans s'en apercevoir, ta construction mentale qu'ils attribuent à Dôscartes, je cherchai de nouveau s'il ne se trouvait pas dans Descaries un récit de rêve plus détaillé. Peu de temps avant mon rêve, j'eus l'occasion d'interroger à ce sujet un professeur éminent de l'enseignement supérieur qui aurait certainement connu, le récit de Descartes si ce récit avait existé : tout cela sans résultat positif.

5"* J'ai lu récemment les Dialogues sur la Pierre Blanche. y

Je ne sais d'où viennent les images de l'employé, du facteur des postes, de la rue Léotard ou Liotard et de la rue Alexandre-Dumas. 11 existe bien une rue Alexandre-Dumas à Paris, partie dans le XI% partie dans le XX® arrondissement : je crois n'y avoir jamais passé, si ce n'est peut-être à une époque très éloignée, il y a quinze ou vingt ans. Il n'existe à Paris ni rue Léotard ni rue Liotard. L'employé et le facteur de mon rêve ne ressemblent à personne que je connaisse. Il ne résulte pas de là que toutes ces images soient des constructions fantaisistes de l'imagination du rêve. Ce peuvent être des souvenirs oubliés, comme j'en ai cités quelques-uns au ch. YI(Ob. LXXVI et suiv., p. 214).

Quoique ce rêve soit un rêve de mémoire, je n'en attribue pas l'unification à un travail de construction consécutif au sommeil : au moment où je me suis

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