OBSERVATION XVII
2^ juillet 1902. — M. C... mène une vieexlrèmemon régulière et ne rôve jamais, en temps ordinaire. Mais, s'il se produit un événement qui dérange un peu se» habitudes, il rôve dans la nuit suivante. Il y a quelques jours, dans la nuit du 26 au 27, il a fait un rêve qu'il attribue à plusieurs causes. Il a reçu le matin une photographie de deux enfants et en a éprouvé un -vif plaisir. Quelques heures avant, il a assisté à Tinstallation du cirque Barnum ; le soir, il est allé à la représentation et s'est couché une heure plus tard que »le coutume. Dans ces conditions, il a eu le rêve suivant :
11 lui semble être dans un appartement situé au quatrième étage, qu'il a habité pendant plusieurs années et qu'il a quilté voilà quator^ mois. Il sort sur le palier. (L'appartement était séparé en deux par un couloir très long dans lequel circulaient d'autres personnes de la maison et où il a vu souvent des portes entr'ouvertes.) Sur le palier il voit, par une porte enlr'ouverle, des ouvrières en tapisserie ou broderie mettant la dernière main à un écusson-bannière attaché à une hampe, et destiné au couronnement du roi d'Angleterre. Sur l'écusson, il y avait une figure, peut-être deux. (Le matin, M. C... avait regardé une reproduction du tableau de M*^* Vigée-Lebrun qui représente Tauteur du tableau et sa fille, les deux têtes rapprochées, à peu près comme dans la photographie des deux enfants.) La figure ou les figures de l'écusson étaient très jolies, quoique d un dessin très flou, et vues de loin. A ce moment M. C... est rentré dans son appartement, puis est ressorti, et, en repassant devant la même porte, il a vu à la place de l'écusson un dessin représentant une sorte de Christ. Les ouvrières élaient toujours autour, mais l'impression esthétique était devenue désagréable. Ensuile il descend Tescalier, accom-
OBSERVATIONS D'AUTRES PERSOiNiNES 67
pagné d'une ou deux personnes (il ne sait qui). Les marches de Tescalier ne sont pas horizontales, mais inclinées en avant. (Cette inclinaison des marches vient de ce que l'escalier s'identifie, dans la mémoire du rêveur, avec l'échelle ^ qu'il a vu descendre chez Barnum par un bicycliste : il lui a Z^ semblé que les marches de cette échelle étaient inclinées en '^ avant.) Arrivé au bas de l'escalier, au lieu de déboucher, comme il conviendrait, sur l'avenue Mayceau, à Ne vers, il se trouve sur la place Glichy, à Paris, et il part de là, toujours avec les deux personnes qui l'accompagnaient, pour se rendre à l'Exposition et regarder construire les bâtiments.
La première partie de ce rêve, y compris la descente de Tescalier, est passablement continue : il est à peu près certain, cependant, que cette suite d'événements imaginaires est composée de plusieurs tableaux primitifs, mais, comme c'est un rêve de mémoire, les tableaux se sont organisés en une série continue. En revanche, on reconnaît bien l'indépendance du dernier tableau (la descente sur la place Clichy) : cette indépendance est nettement marquée par l'incohérence que crée ce tableau.
La conclusion que j'ai tirée plus haut de mes observations personnelles est donc confirmée par ces observations nouvelles : les rêves complexes de notation immédiate, saisis au début du réveil, sont composés de labfeaux discontinus; les rêves complexes de notation différée, ou rêvés de mémoire, présentent un enchaînement plus ou moins parfait, une dramatisation plus ou moins achevée des tableaux composants : donc les représentations qui se trouvent présentes à l'esprit au début-du réveil s'organisent pendant le réveil de façon à former une suite continue; le rêve, en devenant un souvenir de rêve, évolue dans le sens de la continuité logique.
68 DÉVOLUTION nu RftVE APRÈS LE SOMMEIL
fi ît § 3. — Quelques *kêves de psychologues.
Les ouvrages des psychologues qui, écrivant sur le^ rêve, ont cru devoir faire des observations et ont bien voulu en communiquer aux lecteurs, fournissent un certain nombre de faits dans lesquels on peut voir que des tableaux distincts se sont plus ou moins organisés.
Je trouve dans Cardan*, qui a publié une colleclion^ de cinquante-cinq observations personnelles, un rêve composé de deux tableaux qui sont aussi nettement séparés que possible. Cardan rêve qu'il a vendu ses bagues ornées de pierreries, sauf deux, h un marchand espagnol, sur le conseil d'un bijoutier qu'il ne connaît pas. Il n'est pas payé, et il craint de ne pas l'être, car il ne connaît pas plus le marchand espagnol que le bijoutier. On lui promet de le payer au bout de deux ans, avec un intérêt élevé. Mais il n'a pas d'engagement écrit entre les mains. Il demande son nom au bijoutier, et l'obtient avec difficulté. Il lui demande son adresse à Milan et ne reçoit qu'un renseignement vague. Entre temps il s'imagine qu'il n'a pas véritablement vendu et livré ses bagues et ses pierres précieuses, car il ne se souvient pas de les avoir relirées^ du coffret. Finalement, le bijoutier lui dit qu'il le trouvera toujours (à Milan) dans la rue des Orfèvres : (( Sur cette réponse, voyant qu'il en élait ainsi^ je me • trouvais consolé, surtout que je pensais avoir encore les pierreries chez moi. Mais voici qu'en môme temps"
1. Cardanus. Somniorum Synesioriim, omnis generis insomnia explicantes, libri IV, Basileœ, i562, p. 277.
2. Voici le texte de ce passage : Intérim vero (nec id recordor) videbar in summa domus parte habere quosdam kctos